CHAPITRE IX
Il le prit h part et l'entraînant dans l'embrasure d'une fenôlrc :
— Tu ns raison , lui dil-il, de parler ainsi devant ces femmes; mais le temps presse, il faut agir. Je vais de ce pas chez notre homme, pour m'entendre avec lui sur l'heure et le lieu du combat. Tu as le choix des armes; tu te battras àl'épée et tu le tueras; sinon, je m'en charge, et de toute manière tu seras vengé.
— Merci, mon bon Valtone^ merci, répliqua M. deBelnave en lui serrant la main. Mais, je te l'ai dit, nous partons demain, je ne me battrai pas. Viens, ajouta-t-il en le ramenant vers Noëmi, je te raconterai cela plus tard.
M. Yaltone pensa que M. de Belnave était fou, car il le savait brave. Sa figure s'allongea singulièrement, et sans doute il n'eût pas épargné ses réflexions à son ami , si Noëmi ne lui eût pris le bras, en le priant de l'accompagner à son hôtel. Les deux ménages se séparèrent,
après ôtre convenus de se réunir le lendemain, à l'heure du départ.
La journée était belle. M. Valtone connaissait Paris. Les deux époux revinrent à pied par le boulevard. Ils marchèrent d'abord silencieux. Noëmi était souffrante : tant d'émotions l'avaient épuisée. M. Valtone allait d'un pas boudeur, et de temps en temps son humeur se manifestait par une espèce de grognement sourd, accompagné d'un geste énergique. 11 avait l'air d'un ours mécontent.
— Qu'as-lu donc? lui demanda enfin Nocmi.
— Ce que j'ai , répondit-il brusquement ; j'ai (ju'il se passe ici d'étranges choses!
— Voyons! que se passe-l-il?demanda-lelle d'un air résolu.
- Rien de ce qui devrait se passer, répliqua M. Valtone; les femmes perdent la tête cl les hommes le cœur. Mort de ma vie! quand je pense qu.j ce blanc-bec de Dussy n'a
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plus (ju'à nous mettre en voilure et à se frôler les mains, j'enrage et je rougis pour de Beinave et pour moi-même.
— Nous y voilà! séeria Noëmi , tu trouves qu'il n'y a pas assez de mal comme cela. Pour compléter ta joie , il faudrait que M. de Beinave alfichât sa femme et que la mort d'un homme s'en suivît. Marianna déshonorée, M. Bussy tué d'un coup d'cpée,ou notre frère frappé d'une balle, tu daignerais être satisfait , rien ne manquerait à ton bonheur. Mort de ma vie! quand j'entends un homme de sens comme M. Yaltone raisonner et parler de la sorte, j'enrage et je rougis pour lui et pour moi-même.
— Ma chère amie, il faut bien te mettre dans l'esprit que les femmes n'entendent rien à ces sortes d'affaire. En raison de votre pusillanimité naturelle, vous avez sur les exigences de l'honneur des idées excessivement étroites.
— Dans tout cecjui regarde l'honneur et la délicatesse, répondit Noëini , nous sommes meilleurs juges que vous. Moi qui te parle^ j'aimerais mieux te voir tué sous mes yeux, que d'entendre dire que tu as commis une lâcheté. Pour ce qui est de noire pusillanimité naturelle, il faut bien te mettre dans l'esprit mon cher ami, que nous avons plus décourage dans le petit doigt , qu'aucun de vous dans sa rapière.
— Non , non , mille fois non ! Les femmes sont des femmes et les hommes des hommes, que diable î Je souffre autant que toi de la position dans laquelle nos amis se trouvent engages. Qu'y faire? il fautsubir ce qu'on nes:uir:Ht empêcher. Je souhaiterais que Marianiia n'eût point agi comme une folle; mais venirebleu ! je ne voudrais pas que de Belnave se conduisît comme un enfant. Si j'étais à sa place...
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— Tu ferais do belles choses!
— Je me souviens qu'au régiment...
— Je te conseille de t'en souvenir! tu dois avoir de jolies prouesses à raconter.
— ■ Tu ne sais pas, Nocmi , ce (jue c'est (|ue le régiment ?
— Ni ne veux le savoir.
— Tuas tort, Nocmi , très-grand tort. C'est là qu'on se forme l'esprit et le cœur, là qu'on apprend à se conduire, là qu'on se fait sur le point d'honneur des idées larges et sévères. 11 fallait voir de mon temps comme on lirait l'épée pour peu de chose! C'était admirable.
— C'était horrible ! s'écria Noômi : veux-tu bien ne pas parler ainsi !
— C'était beau ! U ne manque à de Belnave que quelques mois de garnison. Que ne se bat-il pour sa femme? Je me souviens d'avoir, à Nantes, embroché un lieutenant de dragons,
pour une maîtresse qui n'en valait certes pas la peine.
— N'as-lu pas honte de rappeler de semblables exploits? Mon ami , n'est-ce donc rien que d'avoir à sereprocherla mortd'un homme! Sais-tu si tu n'as pas tranché du même coup plus d'une existence? si tu n'as pas plongé dans un éternel désespoir quelque mère qui n'avait qu'un fils? Sais-tu si chaque jour, à toute heure, il ne s'élève pas de quelque âme navrée une voix pour t'accuser et te maudire? Mais je veux croire que tu t'es calomnié en croyant te vanter, car, autrement, il me semblerait toujours sentir quelque chose de froid entre ton cœur et le mien.
— Allons,allons!ditM.Yaltone, qu'avaient un peu calmé ces paroles sévères, il ne faut pas ainsi prendre au sérieux des histoires pour rire. Et puis, au bout du compte , chacun entend l'honneur à sa façon. Seulement, je me
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pcrnicls (le dire qu'à la place de de iîclnave. . .
— Je me permets de le dire, moi, qu'à la piaeedcM. de Beinave tu n'aurais fait que des sottises. J'ajoute que mon heau-frère s'est conduit en galant homme, en homme d'esprit et de cœur, et qu'il aurait forcé mon estime aujourd'hui, s'il ne l'eût pas depuis long-temps acquise.
— Décidément, voilà qui est bien! le tout est de s'entendre. Qu'il plaise au premier freluquet venu de boire notre vin, de s'asseoir à notre table, de ronfler sous notre toit, et, pour prix de l'hospitalité reçue, de prendre notre femme, nous sommes trop heureux.
Ne te semble-t-il pas que de Beinave aurait dû demander pardon à M. Bussy, pour être venu si brusquement l'interrompre dans son bonheur? En vérité, notre beau-frère s'est conduit avec la dernière inconvenance.
— Pauvres maris! dit Noëmi, que vous
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méritez bien tout ce qui vous arrive! Notre rôle serait si beau, si vous vouliez une fois le comprendre! Tiens, Valtone, je vais te poser un raisonnement bien simple. Comment s'y est pris M. Bussy pour se faire aimer de Marianna? Par quels maléfices est-il parvenu à surprendre son cœur? H s'est contenté de se montrer plus tendre, plus passionné et plus aimable que M. de Belnave. C'est ainsi que s'y prennent tous les amans. Eh bien! vous, messieurs nos maris, pourquoi ne disputeriezvous pas vos femmes avec les mêmes artifices? Pourquoi n'emploieriez-vous pas, pour les conserver, les ruses qu'on met en jeu pour vaus les ravir? Vous vous emportez au premier soupçon; quand vous devriez redoubler de soins et de tendresse, vous devenez plus insupportables que jamais. Il semble que vous ayez, en vous mariant, renoncé à plaire et à charmer, Qu'arrivc-t-il? L'amant prolite de
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vos maladresses, et vous, pour les couronner, vous sautez sur votre grand sabre et vous voilà partis pour vous venger! Eh! vengezvous, mais laissez votre sabre dormir dans le fourreau. Le cœur d'une femme se conquiert par d'autres armes, et vous n'entendez rien à l'amour.
Tout en causant de la sorte, les deux époux arrivèrent à l'hôtel de la rue Jean -Jacques Rousseau. Noëmi n'en pouvait plus : cette longue course au soleil du printemps avait achevé d'épuiser ce qui restait en elle de force et d'énergie. Elle se jeta sur son lit et ne tarda pas à s'endormir. Elle dormit d'abord d'un sommeil agité et intermittcnlj son pouls était \ï\' cl rapide; sa respiration brûlante. M. Valtone demeura près d'elle. Au bout de quelques heures, le sommeil était plus calme; les symptômes de fièvre avaient disparu, et JNoëmi reposait paisiblement. M. Vallone n'é-
lait pas homme à rester les bras croisés dans une chambre, à regarder dormir sa femme. Une fois rassuré, il ouvrit doucement la porte, la referma sans bruit, et après avoir recommandé qu'on respectât le repos de madame Valtone, il mit ses mains dans ses poches et se prit à marcher au hasard.
11 marchait à grands pas, sans direction et sans but. Il n'avait pas osé exprimer toute sa pensée devant Noëmi: mais seul, il lâcha les rênes à son mécontentement. H allait par les rues, grognant, gesticulant et s'ouvrant, comme un boulet de canon, un passage à travers la foule. Il arriva qu'au lieu de s'apaiser, son humeur s'exalta. Plus vous remuez le vase, plus la lie monte à la surface. Au bout d'une heure, M. Valtone se trouva dans un état véritablement maladif. Toutes ses notions sur l'honneur étaientbouleversées. L'impunité de Bussy l'indignait, la longanimité de M. de
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Rclnavclc révoltail. Il avait resscnli vivement l'injure faite à son ami; il soulîrait dans son orgueil, il était humilié dans son amitié. Et puis, dans les senti mens qui l'agitaient, il y avait quehjue chose de personnel. Il ne pouvait se dissimuler qu'il avait été, lui aussi, le jouet de George Bussy, et il eût donné tout au monde pour un prétexte de vengeance. Ce prétexte, il aurait pu le chercher au besoin dans la lettre qu'avaitsurpriseM. de Bclnave ; mais où M. de Bclnave s'abstenait, pouvaitil, lui, M. Valtone, agir sans mauvaise grâce? Que dirait INoëmi? que dirait M. de Bclnave lui -môme? Ces réflexions le ramenèrent sur le boulevard. 11 pouvait être quatre heures du soir; la journée avait été magnifique, la foule se pressait encore dans les allées. M. Valtone marchait toujours au pas de course. On se rangeait pour le laisser passer : il passait comme une avalanche, Mais, en face de Ter-
lonî, lin promeneur, moins complaisant, l'attendit de pied ferme, le reçut sans broncher, cl du choc de ces deux astres jaillirent, en manière d'étincelles, deux effroyables juremens. La scène menaçait de devenir tragique, et déjà les flâneurs se groupaient autour des champions, quand soudain, après s'être envisagés un instant, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et il y eut de féroces embrassemens et de terribles serremens de main.
— Mort de ma vie! c'est le capitaine Gérard!
— Mille tonnerres! c'est le brave Yaltone!
— Embrassons-nous encore et allons dîner, s'écrièrent-ils tous deux avec attendrissement.
Le capitaine Gérard était un grand diable d'homme qui avait une grande redingote bleue croisée sur la poitrine, de grandes moustaches rouges qui menaçaient le ciel, et de grands coquins d'éperons qui montraient les dents aux passa ns. En garnison à Niort, il
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avait profilé d'un semestre pour venir éludicr à Paris les arts et la litléralurc. Celait un de CCS capitaines de la vieille roche, impitoyables sur le point d'honneur, jouant leur vie pour un mot et faisant intervenir la pointe de leur épée dans toutes les discussions. M. Vallone et lui se seraient nécessairement allongé quelques coups de rapière, si la Providence, avant de permettre qu'ils s'entrechoquassent sur le trottoir du boulevard Italien, n'eût pris soin de les unir par le lien sacré de la garnison. Ils avaient servi dans le même régiment et bivouaqué dans les mêmes villes : une grande similitude de goûts et de caractère les avait faits frères d'armes. Je laisse à penser leur joie de se revoir après longues années de séparation! Que de questions échangées coup sur coup ! Quel feu roulant de demandes et de réponse! M. Valtone surtout ne se sentait pas d'aise. En embrassant le capitaine Gérard,
il avait relrouvé son drapeau. Les jours passas lui revenaient en foule. 11 entendait sonner la diane, il voyait les casques reluire au soleil : les moustaches du capitaine avaient produit sur lui l'effet des armes d'Ulysse sur Achille. 11 marchait la tcte haute, les narines gontlées, faisant résonner sur le pavé des éperons imaginaires, et caressant parfois de la main gauche la garde invisible d'une épéo absente. Après avoir brûlé une demi-douzaine de cigarreset s'être abreuvés d'absinthe, nos deux fils de Mars, s'élant acheminés vers le Palais-Royal, s'attablèrent vaillamment dans un cabinet particulier du café de Périgord, et ht, entourés de flacons et puisant dans le vin une mémoire nouvelle, ils s'abandonnèrent tous deux aux charmes de leurs souvenirs. Souvenirs charmans, en effet! On but aux vieilles amitiés, aux anciennes amours! au capitaine Flambart! au licuienanl Malylourne!