‹ Marianna (volume 3)Chapitre 31 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

bère! Je me suis battu, et l'ai tué comme un rhion. Ainsi, justice a deux fois été faite; et commej'étaisseul clans lesccretdccettedouble \engeance, le monde n'a rien su, l'honneur de mon colonel a été sauvé, et la réputation de sa femme est demeurée intacte. Ilcmarque bien, Valtone, que c'est là le beau de l'alfairc;

— Et la femme est morte de chagrin , dit M. Valtone en secouant la tête.

— En voilà bien d'une autre! s'écria le capitaine. Morte de chagrin ! Interroge les archives de la médecine : il est des femmes qui meurent de la poitrine, d'autres du foie, d'autres del'estomac ; il en est qui meurent en couches; il en est d'autres que la fièvre enlève; il en est , hélas! qui meurent de vieillesse ; de chagrin? aucune. Ce n'est pas à un vieux renard comme moi qu'on fait avaler de pareilles couleuvres. Morte de chagrin ! je Tai vue au dernier bal de la préfecture, blanche comme un

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lys, mon cher, cl fraîche comme une rose! M. YaUone n'écoutait plus. Après avoir gardé quelques instans un silence rêveur, il se leva et se prit à marcher de long en large dans la chambre. Le capitaine avait allumé son dixième cigarre et s'amusait à suivre d'un regard nonchalant les ondulations de la fuaice autour du globe de la lampe. Il allait entamer un nouveau chant du poëmede son existence, lorsqu'il remarqua l'air sombre et pensif de son compagnon.

— Ou' est-ce donc, Valtone? demanda-t-il aussitôt : tu as le vin triste, cher ami? Au régiment tu n'étais pas tel après boire. Aussi, pourquoi nous as-tu quittés? Abandonner la noble profession des armes pour celle de forgeron, c'est fâcheux, Yaltonc, c'est éternellement regrettable.

M. Yaltone ne répondit pas.

— Voyons, parle, qu'as-lu? Es-lu gène

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dans les affaires? Tu sais que j'ai toujours, pivs Clisson, mon petit domaine de La Roche. Estu blessé dans ton honneur? Voici mon bras. Es-tu malade? Voici du rhum.

— Et tu l'as tué! s'écria M. Vallone en se croisant les bras.

— Qui? Quoi? que veux-tu dire? demanda le capitaine.

— Ami , dit M. Valtone, sans t'en douter , lu as mis le doigt sur mon mal ; à ton insu, lu m*as indiqué le remède. Viens, il est temps de le guérir.

— Quel mal? quel remède? ton visage est sombre et ton langage n'est pas clair.

— Viens, te dis-je, il se fait tard; nous n'avons pas un instant à perdre : je l'expliquerai tout en allant.

—Mon pauvre Vallone , dit M. Gérard avec onction, est-ce que la femme?...

—Tais-loi ! interrompit violemment M. Vallone, et viens.

— Où allons nous ?

— Que l'importe!

— Mais encore....

— As-lu peur?

— Sacré mille carabines ! en avant ! je le suivrai partout, dusses-lu me conduire jus-

([u'au fond des enfers!

A l'heure où M. A'altone et le capitaine Gérard sortaient du café de Périgord, George était dans sa chambre , occupé à écrire. Près de lui , couché sur le divan , un blond et frôle jeune homme le contemplait en silence, d'un air mélancolique et doux. A le voir, à la

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lueur des bougies, dans une allilude brisée, pâle et le front appuyé sur une main blanche et féminine, un poëte l'eût prispour un beau lys penché sur sa tige Parfois , George tournait vers lui un regard affectueux qu'il accompagnait d'un triste sourire. Alors le jeune homme souriait plus tristement encore et tous deux échangeaient une muette pression de main. Quand George eut achevé d'écrire , il prit sur son bureau deux lettres sous enveloppe, les scella de son cachet, et les présentant à son jeune ami :

— Henry, lui dit il, l'une de ces lettres renferme mes dernières dispositions, l'autre..

Ici , deux grosses larmes roulèrent dans les yeux de l'enfiint, et, tombant des cils abaissés , tracèrent sur les joues deux sillons humides.

— Allons, dît Hussy avec humeur, voilà que lu vas pleurer comme une (emme. Tu

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m'nvnis promis d'avoir du courage! Voyons, tîssuic les yeux cl sois homme, sinon lu m'obligerais à invoquer une aulre assislance que la tienne. Pourquoi t'offrayer d'avance? il en est des duels comme de la guerre ; on en revient. Songe donc que chacun de nous a par jour vingt chances de'mort; les jours de duel j il y a une chance de plus , voilà tout. Tu pleures , parce que lu prévois que je me baltrai demain ; mais qui te dit que dans une heure le plafond de celle chambre n'aura pas croulé sur nos Icles? D'ailleurs, il n'est pas sûr que je me balte : la journée s'achève, personne encore ne s'est présenté , et quoi qu'il arrive, Henry , ù la garde de Dieu et de mon épée. Voyons, essuie les yeux, répélat il en s'asseyanl prés de lui. Prends ces deux IclUcs. L'une renferme les dispositions que j'ai prises relativement à ma fortune. L'aulre est adressée à madame de Beînave. Ecoule-

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moi donc IrafKjiiillomcnl ! S'il y a lieu, tu romcltras celle Icllrc à madame de Belnave avec les papiers que voici , ajoula-l-il en tirant d'une boîle de cèdre les lettres de Marianna réunies sous une môme enveloppe.

Ce dépôt que je le confie , tu le remettras loimêrr»c à elle-même. Tu la verras; tu verras qu'elle est belle! aussi noble que belle, Henry! Dis-lui , ail! dis-lui bien que ma dernière pensée a été pour elle, que mes lèvres se sont fermées en murmurant son nom ! Dis-lui que jel'ai bien aimée! Dis-lui que je n'ai pas cru trop payer de ma mort le bonheur de ma vie. Que ma mémoire lui soit chère! Que mon souvenir lui soil doux ! J'ignore, hélas ! quel avenir lui réserve le sort. Si j'ai brisé sa destinée, dis-lui de pardonner! si mon amour a passé comme la foudre sur sa jeunesse, dis-lui de pardonner encore! iN'est-œ pas, Henrv, tu lui diras tout cela? Qu'elle ne se

reproche pas mn mort, que sn consoionr,, n'en soit pas troublée ; ajoute que je lui dois (le m'elrc éteint dans la fraîcheur de mes illusions renaissantes, et que mieux valait s'éteindre ainsi que de survivre à une seconde

ruine.

- George, s'écria le jeune homme, vous voyez bien que vous allez mourir.

-El tu la consoleras, lîenry; tu auras pour clic des paroles bonnes et tendres. Si elle a besoin d'appui , tu la protégeras; tu seras son frère et son auii. Je te prie pour elle, je l'ai priée pour toi, car vous êtes à vous doux toute ma tendresse et toute ma sollicitude. Bien que vous ne vous connaissiez pas,

je vous confie l'un à l'autre, et il m'est doux de penser que vous garderez long-temps l'u.i pour l'autre un reflet de l'ami qui ne vivra plus qu'en vous.

El sans laisser à Henry le temps de repli-

quer, il lui passa son bras autour du coi , et le contemplant avec une incflliblc expression de tendresse :

— Je t'aime, lui dit-il d'une voix caressante. Il y a autour de toi un charme que je ne saurais exprimer, un parfum du sol natal qui réveille en mon cœur toutes les sensations du jeune âge. Parfois, en l'examinant, il me semble que mon être est double : l'un au matin de la vie, l'autre au déclin de toutes choses, et celui-ci, las et découragé, sourit tristement au premier, rempli d'ardeur et d'espérance. Je me demande souvent si ce n'est pas moi que j'aime en toi : j'ai peur d'ô« Ire égoïste en l'aimant. Mais comment ne t'aimerais-je pas? Tu ressembles tant à ta mère! Son regard était doux comme le lien, sa voix douce comme la tienne. Regarde-moi; l'azur de les yeux réfléchit les joies de mon passé. Parle-moi 5 la voix est l'écho des mélodies de mon enfance.

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El il le pressait doucement sur son sein. A les voir tous deux ainsi, l'un dans la fleur de ses grâces natives , adolescent au front virginal , au regard limpide, à la taille mince el flexible, heureux enfant, pour qui l'existence n'avait encore eu que des sourires : l'autre, éprouvé par la douleur , au visage déjà sillonnéj on eût dit un jeune bouleau près d'un chêne frappé de la foudre.

On n'a pas oublié, peul-ctrc, que George nourrissait pour Henry une vive affection. Habituellement fraternelle, l'expression de cette amitié était, ce soir-là, passionnée. Ce soir-là, George avait reconquis toute l'énergie de ses facultés. Ce n'était plus l'homme de la veille. Il avait vingt-ans , il aimait; il aimait sans effort, comme on aime à vingt-ans. îl y avait en lui un débordement de tendresse qui l'inondait de toute part. Sonàmo , long- temps engourdie, frémissait et secouait ses ailes. 11 rc-

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prenait à la vie par tous les nobles scnlimens. Cette vie qu'il avait tant de fois blasphémée, il la bénissait à celte heure. 11 surprenait mille secrets de bonheur qu'il avait jusqu'alors ignorés. 11 découvrait mille perspectives nouvelles, toutes charmantes, toutes imprévues; des solitudes embaumées, des asiles aimés du ciel, où des voix heureuses remerciaient Dieu d'avoir donné à l'homme la verdure, les (leurs et le soleil. Près de nous échopper , la vie est si riante et si belle ! Quand il faut mourir , on a toujours vingt-ansj et Georges sentait qu'il allait mourir. IS'espérant pas que M. de Delnavc s'abusât sur l'étendue de son malheur, ne comptant même pas sur la chance des armes pour tromper la justice du ciel , il était prêt à laver de son sang l'honneur qu'il avait oulrogé. Il attendait, calme et résigné. Seulement, près de se voiler à jamais, l'existence se parait pour lui de ses plus riches atours;

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l'avenir, près dcsolcrnicr, lui révélait tous ses trésors ; le passé lui reproehait les joies dont il n'avait pas su jouir, et le regret des jours mal employés se mêlait dans son cœur au pressentiment de sa destinée.

il se leva, ouvrit une fenêtre et se prit à regarder les nuages blancs qui couraient dans le ciel. Henry se leva à son tour , et s'appuya sur l'épaule de George.

— Là-bas, dans noire vallée, sous le coin de ciel qui nous a vus naître, la soirée doit être belle? dit Bussy d'un air préoccupé.

— Oui, répondit le jeune homme. La lune se lève derrière les grands peupliers; le rossignol chante dans nos traînes; la brise s'éveille, le feuillage s'agite; les concerts delà nuit commencent. C'est l'heure où nous allions tous deux, vous déjà grand, moi encore enfant, promener dans les prés fleuris. Quand nous avions perdu de vue la flèche

(lu cloclicr delà ville, nous nous couchions dans les hautes herbes, cl là vous m'cnlreleniez de vos rèvcs, de vos espérances et di'jà de vos souvenirs. Au linlcmcntdc V Angélus, nous revenions par le bord de l'eau. Nous marchions lentement, escortés de nos chiens qui gambadaient autour de nous. D'un côté, la rivière coulait paisiblement sous un tapis de nénuphars; de l'autre, les prairies, baignées d'une blanciie vapeur , se déroulaient au loin en nappes argentées. Bientôt, nous apercevions , à travers la chevelure bleuâtre des saules, nos deux toits qui nous attendaient, et nous nous disions le bonheur était là, et îjue c'était là qu'il nous fallait vivre ensemble et mourir, dans ces lieux où reposait la cendre de nos mères.

— Je me souviens qu'un soir, dit George en souriant, nous rencontrâmes un fol essaim déjeunes filles de la ville. Leurs voix fraiches

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et joyeuses c'clalaicnt en noies perlées dmis le silence de la nuit, et nous, l)lollis derrière une haie d'éj^lan tiers, nous écoutions ce que disaient ces voix cliarmantes. Rappelle-loi leur frayeur de nymphes surprises au bain, (|uand nous nous dressâmes, comme deux fantômes, au-dessus de la haiel Les belles eHarouchces prirent aussitôt leur volée comme une compagnie de perdreaux, et nous restâmes, tout ébahis, à suivre du regard leurs robes blanches qui fuyaient à travers la feuillée. Dis-moi donc ce que sont devenues ces compagnes de mon jeune âge, toutes ces blondes et brunes tôles qui me faisaient déjà iristc et rêveur?

— Toutes mariées, dit Henry, toutes heureuses. Vous les rencontreriez à celle heure, se prcmenant sur le bord de l'eau, appuyées sur le bras de leurs époux et tenant par la main des enflms beaux comme elles.

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— Oui, ditBussy avec tristesse, oui, c'est là qu'étaitle bonheur, là qu'il fallait vivre et mourir. Ah ! si le ciel me rendait les jours que j'ai perdus ! si je pouvais revenir sur mes pas et me retrouver au malin du départ, avec l'expérience des sentiers parcourus! Je ne vous quitterais pas, domaine où je suis né ! Ah! j'ai mal vécu, j'ai mal usé des biens que j'avais reçus en naissant. J'ai vécu dans les coupables amours, dans les vaines agitations. Pourquoi, hélas! pourquoi? Car j'élais fait pour les affections durables, pour les joies de la famille, pour les chastes et paisibles délices du foyer domestique. J'aurais aimé les longues veillées autour de l'àlre, les causeries du soir, les enfans jouant à mes pieds ou suspendus au col de leur mère. En me faisant un cœur pour ces féliciiés, le ciel les avait semées autour de mon berceau j il les avait [>lacéessou6 ma main, comme une grappe de fruits raùrs. Quel fatal

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génie m'a poussé hors de ma voie? Pourquoi, sourd à mes insllncls et rebelle à mes goùls, ai-jc méconnu le but de ma dcslincc cl follement dissipé les dons du Créateur? Pourquoi, lorsqu'en m'asse^ant sur le seuil de ma porte j'aurais pu trouver le bonheur, suis-jc allé chercher au loin la satiété, l'ennui et le dégoût ?

11 demeura quchjucs instans encore à contempler mélancoliquement le ciel; puis, quittant brusquement le ton de l'élégie, il s'étendit sur les coussins, et attira Henry à son côté

— C'est qu'en vérité, s'écria-t-il gaîmenl, je n'étais pas né le moins du monde pour ôlrc un héros de roman. Les orages du cœur n'étaient pas mon élément, et je ne sais, ma foi! pas ce que je suis allé faire dans celle maudite galère. Quel démon m'a poussé? Je l'ignore. Si j'avais obéi à ma nature, je serais à celle heure bon père et bon époux j j'aime-

3G0 MAHIANNA.

rais ma femme, je prendrais |)laisir à voir grandir mes enfans, je planterais des iicuplicrSj je visiterais mes métairies, et je chasserais le renard. J'étais né pour celte vic-Ià! Et au bout du compte, Henry, nous sommes jeunes; il csl temps encore do réaliser les rêves de notre enfance. Parlons, fuyons Paris. Allons revoir les prés fleuris, allons vivre dans notre village. Qu'cs-lu venu faire ici, mon pauvre enfant? Tu ne sais pas les désenchantcmcns qui t'attendent. Partons! J'ai conservé là-bas quelques débris de ma fortune. Viens, nous avons devant nous un long avenir d'heureux jours. Nous nous marierons, Henry : nous aurons de bonnes petites femmes qui égaieront notre ménage, de joyeux petits drôles qui nous grimperont aux jambes. Nous aurons des chevaux, des chiens, des fusils, des cigarrcs. Nous boirons avec nos métayers, nous danserons avec leurs filles; nous [)ar-

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lorons politique avec le garde champrire. .le serai maire de la commune , lu seras mou adjoint, cl nous forons des Rosières. Voyous, luulccla ne l'agrée-t-il pas?

Un sourire efdeura les lèvres i\u jeune homme.

— Tu ne sais pas , poursuivit George, ce que Paris te réserve de douloureux et d'amer. Crois-en ma vieille expérience. A l' heure du départ, nous avonstouslaprélcnlion d'échapper à la loi commune et de frayer des routes nouvelles; mais, à peine au milieu de la course, nous reconnaissons, hélas! que nous cheminons dans l'ornière. Viens; là-bas, du moins, nous marcherons sur l'herbe de nos prés et sur la mousse de nos bois. Ici, que ferais-tu ? Ton droit achevé, iras-tu grossir la tourbe des médiocrités bavardes qui étourdissent la province? Non ; lu resteras sur le grand théâtre. Tu voudras Icnler l'amour, la fortune

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