M. MU ANNA
oi la gloire. EIi bien ! iti lo pordras, Henry, tu le perdras! Ah! viens, enfant, partons. F^a i^loirc est menteuse, la fortune ne rachète pas lesillasionsji il n'est point d'élernellesamours. Tii verras quelle bonne vie nous mènerons dans notre chère vallée, et comme nos jours couleront dans une paix charmante!
— La gloire me sourit peu, dit le jeune liommc, la fortune encore moins, et l'amour est partout. Le voulez-vous? parlons.
— Tu consens ! s'écria George avec transport. Tu consens; nous partons ! ah ! je sens que je vais reverdir avec nos bois, au premier soufile du printemps. Je sens germer en moi une seconde jeunesse, toute prête à s'épanouir an soleil qui chauilli mon berceau !
Comme il disait, un coup sec retentit à la porte. Henry pâlit, George se leva. M.Yallone et le capitaine Gérard entrèrent. 11 y eut un instant de silence et d'hésilalion , durant le-
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quel ces quatre personnages s'examinèrent niuiiiellement.
— Messieurs, dit enfin Dnssy, veuillez vous asseoir. Personne n'est ici de trop , vous pouvez parler sans crainte.
— Monsieur , dit M. Yaltone , je serai bref. On m'a communiqué une Icllrede vous; dans celle lellro, jo me trouve insulU'. Vous êtes trop galant homme pour ne pas me faire raison. Nous nous battrons demain matin , à cinq iieures, au bois de Vincenncs; je vous laisse le choix des armes.
— Monsieur , répondit Bussy , vous seul êtes juge de votre propre honneur. D'ailleurs il n'est pas dans mes habitudes de refuser réparation à l'homme de cœur qui me la demande, rermctlcz 5 toutefois, que j'ajourne notre rencontre. Vnc. personne que vous connaissez a sur vous droit de priorité j celle personne satisfaite, croyez, monsieur, que je serai tout à votre disposition.
30i MARIANNA.
— Mille tonnerres! voilà qui csl parler! s'écria le capitaine Gérard. Si vous aviez ici des cigarrcs et du rhum, nous pourrions achever agréablement la soirée.
George offrit au capitaine un porte-cigarre d'une rare élégance; celui-ci l'ouvrit et en lira une cigarette mince et fluette comme un brin de chaume. Après l'avoir examinée avec un air de mépris mêlé de curiosité, il la fit dédaigneusement rentrer dans son étui de paille de Manille.
— Monsieur, répliqua M. Valtonc, tout ajournementest inutile. La personne que nous connaissons ne se battra pas ; je vous en donne ma parole.
— Vous m'assurez , dit Bussy, que je puis jouer ma vie, sans risquer do frustrer une vengeance inscrite avant la votre ?
— Très bien! s'écria le capitaine Gérard, d'un ton d'approbation paternelle.
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— Je vous le jure , répondit M. Yallonc.
— Songez, monsieur, que s'il en élail autrement, nous disposerions l'un et l'autre d'un bien qui ne nous appartiendrait pas.
— Bravo ! s'écria le capitaine.
-- Monsieur, je vous ai donné ma parole , (lit froidement M. Yallonc en appuyant sur chaque mot.
— Demain donc, monsieur, à cinq heures du malin , au l)ois de Vinconne«. Il sera fait ainsi que vous le désirez.
— Vos ai mes?
— Seront les vôtres.
— L'épée.
— C'est entendu.
M. Valtone et son compagnon se levèrent.
— Monsieur, dit celui-ci en s'adressant à George, je vous tiens pour un brave, et si vous êtes tué, vous emporterez là- haut l'estime du capitaine Gérard. Cela ne vous nuira
303 «AftîANNA.
pas dans l'opinion du Père Éternel. Ce petit bonliomme est monsieur votre fils, ajouta-l-il en désignant Henry, dont la tôte reposait sur un coussin du divan.
— Mon ami, mon témoin, dit George.
— Au besoin votre second , ajouta le jeune homme.
■ — Mon petit ami , répliqua M. Gérard , si demain le soleil est trop cliaud, vous pourrez vous mettre à l'ombre sous mes moustaches.
Henry se retourna nonchalamment vers le capitaine, et lui jeta , pour toute réponse, un regard si dédaigneux, que le capitaine se sentit mal à l'aise devant cet enfant. M. Valtone l'entraîna.
— Où donc en étions-nous, dit George, quand ces messieurs sont venus si mal à propos nous interrompre?
— Nous retournions à notre village, répondit tristement Henry.
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— Eli bien ! njonla C.oorgo avoc g;iUô, nous y retournerons ù la mnnièrc des héros nnliquos. Comme eux, nous (juillerons le glaiv(i pour la charrue, et le soir, au coin du feu , nous raconlerons nos batailles.
Après sa glorieuse expédition, M. Yaltone se sépara du capitaine Gérard et se rendit ù son hôtel. 11 entra dans la chambre de sa femme. L'aspect de Noëmi, reposant paisiblement, le ramena subitement à des idées plus calmes. Madame Valtone, s'éveillant à demi.
310 MAMANNA.
lui lendit la main et l'attira doucement à elle. 11 la baisa au front: ce baiser le dégrisa. Use retira dans une chambre voisine et ne tard^ pas à s'endormir avec la conscience qu'il avait fait une sottise. 11 n'en dormit pas moins du sommeil du juste. 11 avait laissé ses fenêtres ouvertesj l'air frais du matin le réveilla aux premiers rayons de l'aube, 11 se leva brusquement , comme poursuivi par un mauvais revc. 11 crut en ellet que c'était un rêve; mais en rassemblant ses souvenirs, il se trouva face à face avec la réalité. Les fumées du vin étaient dissipées , avec elles les belliqueuses influences du capitaine Gérard, et bien"qu'il lui restât au cœur un vif ressentiment de l'impunité de Bussy, il se demanda si Dieu lui avait confié le soin de sa justice, ou M. (le Belnave celui de sa vengeance. Il en était à regretter son écbauftburée, lorsque lecajjitiinc entra. Quand même M. Vallonecùléié
CHAPliRE XI. 311
décidé à retirer sa provocation , ramour-proprc l'aurait nécessairement ramené à sa résolu lion de la veille. Une voiture attendait à la porte; ils sortirent à pas étoull'és, afin de ne pas éveiller Noëmi. M. Yallone tenait sous son manteau les deux épées qu'il avait apportées deBlanfort. Us montèrent en voiture et se firent conduire au bois. George et Henry les attendaient à la porte de Saint-Mandé. Tout se passa de la façon la plus convenable.
Au bout de quelques heures, M. Yaltonc était de retour auprès de sa femme. Tous deux s'acheminèrent vers la demeure de leurs amis. Us trouvèrent Marianna seule : M. de Belnavo était sorti de grand malin. Les deux sœurs s'embrassèrent. M. Yaltone avait l'air contraint : quand Marianna lui tendit la main , il se troubla et n'oflVit pas la sienne. Marianna pensa que c'était mépris et son cœur se gonfla.
Quelques instans après, M. de Bclnaveren-
Ira. M. Vallonc évila de lui parler et mit un étrange empressement à hâter l'heure du départj mais il était écrit là-iiaut que Marianna ne partirait pas.
On servit le thé: le déjeuner fut silencieux. M. Valtone ne mangea pas : il était sombre et préoccupé. Noëmi en ayant fait tout haut la remarque , il se leva avec humeur et s'approcha de la fenêtre pour voir si les chevaux de poste arrivaient.
Enveloppée de son châle , Marianna se tenait assise, les bras croisés, pâleet immobile; on eût dit la statue de la Douleur. Elle attendait, prête et résignée, et sûre en même temps que son dépari ne s'accomplirait pas. Quel obstacle, quelle barrière devait surgir tout-àcoup entre elle et Blanfort? Elle l'ignorait; mais cette organisation nerveuse frissonnait sous le vague pressentiment de sa destinée.
Cependant le pavé de la cour résonnait sous
ciiAriiui: \i.
le pas des chevaux. Les postillons sifflaicnleii allclanl cl faisaient claquer leur fouet. M. de Belnavc, M. Yaltone et Noëmi s'étaient levés ; Marianna seule n'avait pas change d'atlilude. Elle était toujours à la même place, le regard fixe, le corps immobile, comme étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Ils demeurèrent long-temps à la contempler avec tristesse, sans oser la rappeler au sentiment de l'heure présente. Sa respiration devenait inégale et rapide; son visage s'allumait, ses yeux brillaient d'un éclat maladif.
— Ma sœur, dit enfin Noëmi on s'appuyant tendrement sur elle, nous partons, nous relournons à Blanfort.
— A Blanfort? demanda Marianna d'un air distrait. Ah! oui, ajouta -t-elle, ~ où l'on pleure. Te rappelles tu, Noëmi, que le matin, en allant aux champs, nous trouvions une larme à chaque brin d'herbe? C'est que, la nuit, j'avais passé par là.
3i4 MAtllANiNA.
Madame Vallone lui prit la main et s'aperçut qu'elle avait une fièvre assez ardente.
M. de Belnavc s'approcha de sa femme et lui dit :
^- Ne vous sentez-vous plus la volonté de revenir avec ceux qui vous aiment ? Je vous supplie de ne pas désespérer du bonheur : j'ai besoin de tout mon courage.
— Ami , répondit Marianna, sans le regarder cl comme en se parlant à elle-même; ami , vous êtes bon, vous êtes un noble cœur. Ah ! le ciel m'est témoinque je n'en ai jamais douté ! Je n'étais pas digne de vous. La destinée vous devait une compagne meilleure : la destinée est souvent injuste. Je prierai Dieu qu'il vous récompense de tout ce que vous avez saulfert à cause de moi. Oh ! oui , vous êtes un noble cœur! Ma sœur aussi est bonne; c'est un ange, ma sœur! c'est l'épouse qu'il vous fallait. Vous êtes bons tous trois, vous valez mieux quemoi.
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El pourtant, je no suis pas méchante : vous savez bien (lueje vous aime. Vous rappelezvous qu'à Blanfort j'étais votre enfant? Tous trois vous m'appelliez ainsi : votre enfant, voire enfant bien triste!
— Allons, allons! s'écria brusquement M. Valtonc, les postillons sont en selle; la route est longue, nous aurons le temps de causer.
— Vous serez toujours notre enfant bienaimée, dit M. de Belnavc. Venez, nous lâcherons de vous guérir.
— Oh ! oui , je guérirai, dit-elle avec un méhuicolique sourire. Soyez sûr que je guérirai ; Mais pourquoi les chevaux ne marchent -ils pas? 11 me semble que la voiture est toujours à la même place. Dieux ! que le soleil est brûlant! Le ciel est embrasé; une mer de feu nous entoure. Je sais une vallée où l'air est si frais et si pur!
316 MAKIANNA.
— A Blanfortoù nous allons, ma sœur, dit Nocnii, qui cherchait à la ramener au senliment de ses devoirs.
— Plus loin, plus loin! s'écria Marianna. Là bas, où j'ai goùlé la vie, aux lieux où la vie est si belle! Regarde, Noëmi, ne vois-tu pas blanchir à l'horizon les cimes couronnées de neige? Écoute, c'est le bruit des cascades. Viens t'asseoir près de moi, sur la bruyère en Heurs : j'ai tant de choses à le dire l
M. de Belnave et Noëmi échangèrent un regard de découragement. Il se fit un long et pénible silence.
— Renvoyez les chevaux , dit enfin M. de Belnave : Marianna n'est pas en état de partir aujourd'hui.
— Ce n'est rien , absolument rien ! s'écria M. Yaltone avec impatience : un peu de fièvre que le mouvement de la voilure dissipera ; parlons.
rilAPITRE \\. •^*"
En o(ît't,le pouls clc Marianna lîovenait moins rapide, sa main moins cli.iuilo, son rogarà moins ardent.
— Oui , parlons, dit-elle en reprenant ses sens. — Elle essaya de se lever, mais ses forces trahissant son courage , elle retomba sur
son siège.
Au même instant, un étranger entra dans la chambre et demanda à haute voix madame de Belnave. Marianna tendit la main : il y déposa une lettre et sortit.
M. Yaltone devint tremblant; M. deBelna- \e, par discrétion, s'éloigna dcqiielques pas.
Une vive anxiété se peignit sur la figure de
Noëmi.
Marianna rompit précipitamment le cachet;
puis, avant de déplier la lettre, elle appuya fortement une main sur sa poitrine, commesi (lie eut craint que son cœur n'en brisât les parois,
'^^^ M\nf\NNA.
An bruil que liront les feuillets en s'ouvrnnt, chacun de ces quatre personnages sonlit un frisson courir dans ses os.
Celte lettre était celle que George avait écrite , la veille , à madame de Delnave, alors qu'il attendait la provocation du mari. C'étaient ses derniers adieux à Marianna, ses derniers adieux à la vie : car il jurait do respecter les jours de M. de Deinave. Au bas de la dernière page, en post-scriptum , se trouvaient les lignes suivantes :
Madame ,
Mortellement blessé, George voudrait vous voir avant d'expirer. Hâtez-vous.
Henry F.
Marianna lut chaque feuillet d'un seul regard. Ce fut l'alfaire d'une seconde : moins rapide est la lueur de l'éclair. Elle se leva
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d'un bond, l'œil enflammé cl In bouche tremblante. Elle marcha , comme une lionne, sur U. de Belnavc, et le saisissant par le bras :
— Vous l'avez tue, s'écria-t-eile : vous clés un infâme! Vous l'avez tué, un homme sans défense, un homme que vous aviez promis d'épargner, que vous aviez juré de ne jamais revoir! Vous l'avez tué! Ah! vous êtes infâme! Pour qui donc consentais-je à vous suivre? Pour qui retournais-je à Blanfort? Pour qui me résignais-je à reprendre ma chaîne? Élait-ce pour vous ou pour lui ? Eh ! que me fait à moi votre Blanfort où l'on meurt? En retournant à vous, c'était lui que j'aimais. Eh bien! nous sommes quittes! Vous l'avez tué trop tard , j'avais pris soin de vous absoudre. Vous me trompiez , je vous trompais aussi. J'usurpais votre pardon, vous ne rameniez sous voire toit qu'une épouse flétrie.
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Nous étions dignes l'un de l'autre ! Et maintenant, adieu! Il était le seul lien qui m'attachât à vous. Je vous suivais pour le sauver j pour le sauver , lui , mon sang , lui , ma vie, je m'abaissais jusqu'à vous abuser sur ma pureté et sur mon repentir. Car, si je vous trompais, ne croyez pas que ce fût lâcheté, remords ou retour de tendresse! Je n'étais lâche (|ue pour lui. Mon seul remords était de le quitter. En le quittant, je lui laissais toute mon âme. Maintenant que vous l'avez tué , je ne vous crains ni ne vous aime. Bourreau , je ne te connais plus !
Elle sortit sans que personne songeai à la retenir. M. de Bcinave demeura à la mC'me îilace , sans voix, sans mouvement, attéré, foudroyé, changé en pierre. Noëmi se crut un instant le jouet d'un horrible rêve; mais ayant tourné les yeux vers M. Yaltonc, elle compris tout aux irails bouleversés de son