‹ Marianna (volume 3)Chapitre 33 sur 37 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

mari , cl se frappant la poitrine avec désespoir :

— Ab ! malheureux, s'écria-t-clle , c'est loi qui nous as tous perdus!

2«' édit. r, ^1

XTÎ,

Si vous avez aimé; si l'Ago dos r.^grets a remplacé pour vous !a verte s.iison des espérances; s'il ne vous reste plus que des sentiers eiïeuillés où croissent seulement, sous les gazons flétris, les paies fleurs d'automne, laissez lombev ce livre, et vous-mêrae ache-*

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vez, avec vos souvenirs, celte trislc cl longue histoire. Qui de vous ne porte, ensevelis dans le linceul de sa jeunesse , des liens rompus, des affections éteintes? Qui de vous n'a pas en lui des voix qui pleurent et qui lui diront comment se brisent les amours de la terre?

George ne mourut pas. La blessure était grave, mais non mortelle. Ses jours furent en. danger; mais le zèle éclairé de la science, et mieux encore la sollicitude d'Henry etdcMarianna, le rappelèrent à la vie. Ce fut à son chevet qu'ils se virent pour la première fois.^ Ces deux cœurs, qui jusque alors avaient vécu étrangers l'un à l'autre, se fondirent dans un même sentiment de desespoir et de tendresse; ils se rencontrèrent dans Bussy. Tous deux se disputèrent la gloire de le sauver, et tentèrent de se dérober mutuellement leur part de dévoûment. Mais vainement Henry supplia madame de Bclnave dç se reposer sur lui du soin

ClIAMTftE KII.

de veiller sur leur ami, vainement Marianna iusisla pour que cet enfant se retirât parfois et prit quelque sommeil : ni l'un ni l'autre ne consentit à céder sa place près du lit du blessé.

Durant les premiers jours, tout leur être fut exclusivement absorbé par d'inexprimables angoisses. Ils échangèrent à peine quelques paroles, de furtifs regards de terreur. Madame de Belnave ne songeait môme pas à se demander quel était ce jeune homme qui partageait avec elle le douloureux bonheur de veiller son amant : Henry, de son côté, ne s'inquiétait pas de savoir si Marianna était jeune et belle, et digne de l'amour qu'elle avait inspiré. Leur vie tout entière semblait suspendue au soufïïe d'un mourant. Cependant les symptômes alarmans disparurent; l'inflammation s'éteignit; la blessure se ferma, lin rayon d'espoir éclaira ces deux àmcs qui ne

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se connaissaient encore que pour s'être nourries siiencieusomenl de îa môme douleur.

Dès-lors, elles s'observèrent l'une l'autre avec intérêt; échappées au même danger, elles se reconnurent pour sœurs au jour de la délivrance, et ne lardèrent pas à se répandre en fraternels épancliemens.

La convalescence de Bussy fut longue. Henry et Marianna passèrent ensemble à son chevet bien des nuils sans sommeil. Une fois rassurés sur le sort d'une tête si chère, ils trouvèrent à ces longues veillées mille charmes qui en abrégeaient les heures et en allégeaient la fatigue. Quand George reposait doucement, et que sa respiration, paisible et mesurée, permettait à ses deux amis l'espérance et la sécurité, retirés dans un coin de la chambre, à la lueur voilée de la lampe, tous deux s'entretenaient à voix basse et mêlaient leuis coniidences dans le silence de lu nuit. Marianna

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aimait tout ce que disait Henry, car les discours de ce jeune homme étaient pleins du nom de Bussy, et l'image adorée y revenait sans cesse. Elle aimait à le voir remonter le cours de ses années, à cherclier avec lui, sur chaque rivage, les traces que George y avait laissées. Elle se plaisait aux suaves récils des joies de leur enfance. Elle lui faisait raconter l'histoire de leur intimité, et cette histoire, Henry ne la racontait pas, il la chantait comme un poërae : car il était encore à cet âge où le cœur épanche dans l'amitié l'amour sans but qui le tourmente. Marianna écoulait avec ravissement le langage exalté de cette tendresse. Intérieurement, elle remerciait Henry d'exprimer ce qu'elle n'eût pas osé dire elle-même. Elle s'entendait parler en l'écoutant. El puis, dans l'aflection passionnée de cet enfant pour l'homme qu'elle aimait, n'entrcvoyait-ellc pas en môme temps la justifica-

tion de sa faiblesse? N'était-il pas digne de tant d'amour, cet homœe qui savait inspirer des sentimens si nobles et si chevaleresques? Etait-elle donc criminelle en l'aimant? Et, sans y songer, elle ramenait Henry sur les mêmes détails, le suivant pas à pas, heureuse, enivrée d'orgueil, et comme suspendue à ses lèvres.

Puis venait son tour de parler. Elle disait comment elle avait rencontré George à Bagnèrcs, par quel attrait irrésistible elle s'était sentie attirée vers lui, quelles chastes délices avaient présidé aux premiers jours de celte liaison. Elle disait aussi les sombres tristesses qui l'avaient consumée avant de le connaître; qu'elle avait voulu mourir, et qu'enfin il était venu lui révéler la vie. Elle disait toute son Ame; et quand parfois elle s'effrayait des suites de son égarement, elle cherchait une excuse dans le cœur d'Henry ; bien sure de

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trouver un encouragement, elle demandait si George ne méritait pas le sacrifice d'une existence tout entière. Et parfois alors elle feignait le doute, pour se laisser combattre ; elle s'accusait, pour qu'on la justifiât; de son confident elle faisait un complice.

Henry l'écoutait avidement et buvait déjà aux sources améres. Marianna était si belle et si étrange! si prompte à l'enthousiasme, si soudaine en ses affections! Il y avait si bien en elle tout ce qui peut émouvoir et troubler une imagination de vingt ans! D'autant plus dangereuse que chez elle la passion absorbait le sexe, et qu'elle se livrait avec un incroyable abandon à tous les mouvemens de son cœur. Déjà , elle appelait Henry du doux nom de frère; elle l'associait à tousses rêves d'avenir. A cette âme long-temps comprimée rôlrc aimé ne suffisait pas. Il lui fallait en même temps une àme d'élection dans laquelle elle

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put aimer une seconde fois son amant. Elle aurait voulu que le monde entier fût Bussy, tant elle sentait en elle-même un amour profond, immense, un amour à contenir le monde. D'ailleurs, il lui semblait qu'entre elle et George Henry serait un lien de plus, et que, gardien de leur tendresse, il en nourrirait la llamme. Il aurait sa part de leur bonheur; il s'asseoirait, comme un hôte, au banquet de leurs félicités; en partageant leurs joies, il les compléterait.

Henry s'abandonnait sans défiance au charme de ces entretiens; mais à son insu, il y perdait déjà la sérénité de sa jeunesse. Il sentait éclore en lui des désirs sans but; déjà, il se demandait d'où pouvait venir cette inquiétude sans nom qui l'agitait parfois.

11 arriva qu'une nuit madame de Belnave, épuisée d'insomnie, succomba; ses paupières se fermèrent, sa tète se pencha doucement

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sur son épaule, cl le sommeil la prit ainsi et l'enveloppa de ses invisibles ailes. Son pâle visage, qu'éclairait la clarté mate de la lampe, reposait au milieu des boucles épaisses de sa chevelure. De ses lèvres enlr'ouverlcs un souille pur s'exhalait; son sein se soulevait cl s'abaissait tour à tour, comme la vague mollement bercée par la brise. Une de ses mains étreignait les doigts amaigris de George; sur l'autre, son front s'inclinait chargé de fatigue, mais encore rayonnant d'amour . George était plongé dans une léthargie profonde : Henry veillait seul. Tant que dura le sommeil de Marianna, cet enfant demeura debout à les contempler avec un indéfinissable sentiment de souflfrance, se disant que cette femme était bien belle, cet homme bien heureux, et que ce n'était pas trop d'un coup d'épée dans la poitrine pour payer un si grand bonheur.

MAUIANiNA.

Une autre nuit, Henry s'était endormi sur le divan. Vers le matin, l'air fraîcliissanl, Marianna jeta sur lui son cliàlc et l'en couvrit comme d'un manteau. Par je ne sais quelle perception, Henry, en s'évcillant, devina, sans le voir, le frôle tissu qui l'enveloppait. Il frissonna des pieds à la tète, et feignit de dormir encore, pour cacher son trouble et s'enivrer en môme temps du mystérieux parfum qui le pénétrait. En effet, ce fut d'abord une sensation enivrante, mais par degrés son sang s'alluma , ses artères battirent à coups redoublés, une chaleur dévorante lui monta du cœur au cerveau. Il lui semblait avoir revêtu la robede Déjanire. Sans rien comprendre à ce malaise, il se dégagea violemment et se leva d'un air effaré. Marianna lui ayant demandé la cause de ce brusque réveil, il répondit, en rougissant, qu'il avait fait un mauvais rôve.

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La convalescence de George fut pour les trois amis un temps de sécurité, d'illusion et de confiance. George était dans cet étal, plus doux que la santé, où l'Ame, alfaiblie par la douleur, n'a de facultés que pour se sentir vivre et vit tout entière dans le sentiment de sa conservation. 11 ne chercha pas à se rendre compledela présence de Marianna ; ce fut pour lui comme un rayon du soleil à son chevet. Lorsqu'on lui expliqua la rupture de madame de Belnave avec son mari , il accepta cet événement sans en prévoir les conséquences, sans se rappeler que, quelques jours auparavant, il avait tout ftiit pour le conjurer. De son côté, madame de Belnave vivait tout entière de la vie de son amant. La guérison de Bussy remplissait si bien ce cœur, que le remords n'y trouvait pas de place. Elle savait que son mari n'était point coupable du sang répandu : les lettres de Noëmi, aussi bien que

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les discours d'Henry, avaient tout révélé. Mais il n'était plus temps de revenir sur un fait accompli , et , dans le myslcrc de ses pensées, pcul-êtrcMarianna s'applaudit-elle alors d'une erreur quil'avait autorisée à briser pour jamais les liens qui l'eussent enchaînée à Blanfort. M. de Belnave, M. Yallonc et Noëmi avaient ffuitté Paris sans qu'elle cAi consenti à les revoir. Quelques jours après leurdépart , elle écrivit à son mari une lettre pleine de dignité; la réponse fut plus digne encore. La séparalion des deux époux s'accomplit librement, d'un mutuel accord, sans l'intervention scandaleuse de la loi. Avec la liberté, M. de Belnave restituait à sa femme la dot et toute la fortune qu'elle avait apportée à la communauté, se réservant seulement, dans l'intérêt dcMarianna, l'administration de ses biens, et s'engageant à lui en servir le revenu. De si nobles procédés ne s'adressaient pas à uncAmo in-

gralc, cl Marianna fut toiiehco sans doiUfi; mais rètourdisscmcnl et l'ivresse de la passion lui permirent ta peine de les apprécier dignement. Elle profita des premiers loisirs que lui laissa la santé de Bussy pour s'occuper de son installation. Elle choisit sur le quai,non loin de l'hôtel qu'habitaient George et Henry, un petit appartement qu'elle fit disposer elle-même avec un goùl exquis. Mariette était demeurée avec sa maîtresse, moins à la sollicitation de Noëmi qu'à l'instigation de son propre cœur. C'était une fille de la Creuse; élevée à la Vieilleville avec les deux sœurs, elle avait conservé pour la plus jeune un attachement véritable, et sans s'informer des desseins de Marianna, elle l'aurait suivie aveuglement jusqu'au bout du monde.

11 semblait qu'avec la vie George eût retrouvé la jeunesse. Faible encore et languissant,il souriait aux projetsque lui soumettaient

ses deux amis. 11 se laissait bercer par leurs douces paroles; souvent il y mêlait les-siennes, et c'était un touchant spectacle que l'association de ces trois âmes unies par tout ce que Dieu a mis de plus saint dans sa créature, par l'amour et par l'amitié. Mais il n'est pas donné à l'homme de se reposer dans un pareil bonheur.Ce bonheur est au ciel, et, la lerron'cna que le rôve.

L'heure du désenchantement devait s )nner pour Bussy .Cette heure arriva, et George entrevit nettement la position dans laquelle il était engagé. Ses yeux se dessillèrent ; son égoisme , un instant assoupi , se réveilla en poussant un cri de révolte. Mais vainement il s'agita dans le cercle inflexible qui le pressait de toute part; Bussy comprit bien vite qu'il était aux prises avec l'irréparable : il se soumit , il accepta avec courage la position qu'il ne pouvait éluder sans honte.

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Co courage lui fui d'abord aisé; la vanité pansa les blessures del'égoïsme. Les dernières aventures de George avaient eu, dans un certain monde, quelque reienlisscment. On savait vaguement qu'une femme jeune et belleavait tout sacrifié pour le suivre. Celte histoire se racontait diversement; mais de quelque façon qu'on la racontât, chaque récit mellaitau front de r>ussy une auréole poétique. Les femmes, qui sont si indulgentes pour les faiblesses voilées, ne pardonnent pas aux fautes éclatantes qui semblent dénoncer leur sexe à la défiance. Elles blâmaient hautement Marianna; mais George éveillait en elles de mystérieuses sympathies. Un intérêt romanesque s'attacha bientôt à son nom : on s'entretint de ses voyages, de ses duels el de ses amours. George accepta par amour-propre le rôle que lui fraposait le monde. Il fut amené par l'orgueil à le prendre lui-même au sérieux. Ainsi , Marianna put 2»f édli. 1 . 22

croire à la rcalisaiion de ses rêves, et les premiers jours furent resplendissans de bonheur.

Henry ne larda pas à s'éloigner de ses amis. Le bonheur et l'amour sont si essentiellement égoïstes, que les deux amans remarquèrent à peine les changemens qui s'opérèrent alors dans ce jeune homme. Cependant, madame de Belnave le questionna plusieurs fois avec la tendresse d'une mère. Mais l'enfant savaitn ce qui se passait en lui ?

Lesjours heureux se comptent vite. George fut bientôt las de son rôlej bientôt son cœur s'affaissa de découragement, de fatigue et d'ennui. Cet homme fut justement puni. L'amour, cette source divine de dévoûmens et de sacrifices, n'avait été pour lui qu'un puits d'orgueil et d'égoïsnie : quand ses lèvres voulurent y boire, elles no trouvèrent que du gravier. Mais Murianna, grand Dieu! que devint- elfe, Orsqii'clle vit pâlir ce bonheur auquel clleavait

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tout sacrifié? Oiio (lovînl-oll(?, Iiôins! lorsqu'elle sentit la tendresse de George se glacer et que ni ses baisers , ni ses larmes no purent la ranimer? Elle crut que le soleil s'éteignait dans le ciel et que la terre lui manquait sous les pieds.

George tenta de longs elTorts pour tromper Marianna. Dans les âmes épuisées , mais honnêtes , il survit à la passion un instinct de loyauté tout aussi impérieux que la passion même. Mais ce n'était pas Marianna qu'on pouvait abuser de la sorte. Les cœurs qui n'aiment pas sont les seuls qui se prennent aux semblans d'amour. Nul ne saurait dire le désespoir de Bussy lorsqu'il comprit qu'il ne pouvait pius rien pour la destinée qu'il avait brisée; nul ne saurait direce qu'il endura de remords , avec quelle rage il se débattit sous le sentiment de son impuissance. Que de fois , dans l'amertume de ses pensées , il

regretta de n'avoir pas succombé à sa l)les-

surc ! Que de fois il hlaspiiéma les soins qui l'avaient sauvé ! Que de fois il répéta avec une sombre tristesse ces paroles qui lui étaient échappées un soir : — mieux vaut s'ensevelir dans la fraîcheur de ses illusions renaissantes que de survivre à uneseconde ruine!

Au lieu de ménager par une tendresse indulgente cette âme fatiguée , madame de Belnave acheva de l'épuiser par d'imprudentes exigences. Sa passion inexpérimentée consuma en quelques mois les derniers débris de cette nature appauvrie. Ses espérances trompées s'exhalèrent en emportemens. Pleine d'ardeur, de sève et de jeunesse, pouvaitelle comprendre que le cœur vieillit , s'use et meurt comme toute chose ici bas?

George supporta d'abord patiemment ces révoltes d'un esprit justement irrité. Mais bientôt son caractère s'aigrit , son humeur

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