‹ Marianna (volume 3)Chapitre 34 sur 37 · CHAPITRE xir · texte numérisé non relu

CHAPITRE xir

s'aiLcra. La douleur do Mariunna lui devint odieuse; l'ennui le rongea jusqu'aux os. Il faut que cet ennui , qui naît de l'obsession d'une attection non partagée, soit quelque chose de bien atroce, puisqu'il pervertit les plus nobles instincts , et qu'il étouffe môme, dans l'àmc qu'il étreint , tout sentiment de pitié, de convenance et de délicatesse. Sans admettre qu'il pût jamais se séparer de madame de Delnavc, Bussy se montra dur, colère, acerbe, impitoyable. Marianna pleurait et se retirait chaque jour avec la mort dans le cœur, mais aussi avec l'espoir que George l'aimerait le lendemain. Parfois en effet George semblait reprendre à l'amour; parfois encore, comme des rayons de soleil à travers la pluie, de beaux jours luisaient sur leur vie tourmentée : mais ce n'étaient que des lueurs passagères qui s'éteignaient dans de nouveaux orages, cl la lutte recommençait,

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Ce fut alors qu'Henry se rapprocha de ses amis : leur bonheur l'avait éloigné , leur raallieur le rappela. Marianna répandit tout son cœur dans celui de ce jeune homme; et , s'il est vrai qu'à son insu Henry fût épris déjà de madame de Belnave, son amour, qui se serait eflarouché de son propre aveu, put grandir tout à son aise sous le manteau delà pitié.

Entre les deux amans, la position devenait de moins en moins lenable. L'idée de la séparation finit par se présenter à l'esprit de Bussy , mais il la repoussa avec horreur. Pouvait- il, sans se condamner à un remords éternel , abandonner lâchement madame de Belnave dans la voie funeste où il l'avait entraînée?

Cependant George comprit qu'il en avait décidément fini avec l'amour; que l'amour n'est pas la vie tout eniière, et que l'heure était arrivée pour lui de diriger ses facultés vers un

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aulrc but. 11 sentit que Marianna était une entrave qu'il fallait briser à tout prix. Ce sç^ raitsans doute une action mauvaise, mais la nccessiléjustilio tout. Il rassura sa conscience alarmée ; madame de Belnavc souffrirait moins d'une rupture que d'une liaison d'où s'était retiré tout espoir, et mieux valait en finir d'un seul coup que de prolonger un si cruel martyre. Il se dit qu'il y avait un monstrueux égoïsme à torturer ainsi cette femme, et que , ne pouvant rien pour elle , il devait la rendre à la liberté. Il se dit aussi que madame de Belnave se trouvait dans une position de fortune indépendante , qu'elle était assez jeune encore pour se refaire une vie nouvelle, qu'elle le bénirait plus tard de l'avoir délivrée d'une passion fatale où se consumait sa jeunesse. D'ailleurs , il se promettait bien de demeurer pour elle un frère et un ami, Leur affection , en changeant de nature,

n'en serait pas moins éternelle; le fond en resterait le môme. Il veillerait sur Marianna; sa sollicitude pour elle ne connaîtrait point de bornes : l'amitié tiendrait les scrmens de l'amour. Ainsi modifiée, leur union rapporterait plus de bonheur. En perdant le droit d'être exigeante , Marianna apprécierait davantage la tendresse de George. Affranchie du devoir , la tendresse de George deviendrait plus douce et plus expansive. Enfin, il écouta toutes les voix qui le poussaient à rompre sa chaîne. 11 fit si bien , qu'il arriva à trouver l'excuse du coup qu'il méditait dans la conduite même de Marianna vis-à-vis M. de Belnave. Ils se dit que si Marianna n'était pas coupable pour s'être séparée d'un mari qu'elle n'aimait pas , il ne saurait être plus criminel lui-même en se séparant d'une maîtresse qu'il n'aimait plus.

Décidé à rompre , il mil tout en œuvre pour

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hâter l'iiciire de sa délivrance. Mais celle heure se fil long-temps attendre. Plus George se détachait de Marianna, plus l'infortunée se cramponnait à son idole. La chaîne se tordait , mais ne se brisait pas. L'amour est opiniâtre et ne sait pas mourir. Brisée, meurtrie, foulée aux pieds, Marianna se relevait avec le sourire sur les lèvres; elle baisait la main de son amant; elle pleurait aux genoux de George. Les scènes de désolation se renouvelaient chaque jour. Enfin, par une nuit sombre, dans la chambre de Bussy, alors que le vent silfiait tristement et que la pluie fouettait les vitres, une scène éclata qui les résuma toutes , et ce fut la dernière.

Dénouement si facile à prévoir, que nous n'avons pas craint de le placer en tète de ce livre, comme une lueur sinistre destinée à en éclairer les pages!

On se souvient qu'après avoir dit un der-

nier adieu à Bussy, après l'avoir prié de pardonner le mal qu'elle avait pu lui faire , — car, en amour, c'est toujours la victime qui s'accuse et qui s'humilie , — madame de Belnave sortit , appuyée sur le bras d'Henry. Elle s'offrit avec une joie sauvage au vent humide et froid du matin. Elle marchait la tôtc liaute, enivrée de ses pleurs, exaltée par son sacrifice. Mais, à peine entrée dans sa chambre, elle sentit tomber sur ses épaules l'air glacé de la solitude. Son cœur se serra et ses forces l'abandonnèrent. Alors, elle se rappela son village; elle se rappela son époux, Noëmi, son beau-frère, ces trois nobles âmes qu'elle avait délaissées. Un horrible désespoir s'empara d'elle j sa poitrine se souleva et elle éclata en sanglots. ^**'"*^

— Ah ! ma pauvre maîtresse, dit Mariette qui lui embrassait les genoux', nous étions plus heureuses à Blanfort !

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—■ Va-t-cn ! s'écria Marianna en la repoussant, \a leur dire qu'ils sont bien venges! Va leur dire que j'ai tout perdu, qu'il ne me reste plus qu'à mourir !

— Nous mourrons ensemble, madame, dit Mariette en pressant Marianna sur son sein...

Henry prit la main de madame de Belnavc et la porta silencieusement à ses lèvres.

— Cher enfant! dit-elle en levant vers lui ses yeux baignés de larmes, que Dieu vous garde de pareilles douleurs !

xin.

Le soir du même jour, Georgo était assis au coin de son feu , moins préoccupe de la destinée qu'il venait de faire à Marianna que de celle qu'il avait, sans le vouloir, préparée à son jeune ami. Henry le trouva plongé dans ces réflexions. 11 entra d'un air grave, prit

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place devant le foyer, et se mit à remuer silencieusement la braise, dont les reflets rougeatres éclairaient seuls la chambre. Ils demeurèrent long-temps sans échanger une parole.

— Tu m'as trouvé bien dur el bien cruel , dit enfin Bussy. C'est que, jeune et plein d'illusions, tu crois avoir assisté à quelque exception malheureuse. Puisses-tu ne jamais comprendre que le drame qui s'est joué devant loi est un abrégé de l'histoire de la passion ! Ce que Marianna soufl're. avant elle je l'avais souiTcrt; Marianna se vengera pi us tard. Ah ! si tu savais de combien de douleurs je fus l'.brcuvé, tu me pardonnerais peut-être! Si lu pouvais savoir ce que mes yeux ont versé de larmes , tu l'éionnerais moins de les trouver secs et arides! Toi, cher Henry, lu seras plus heureux. Le malheur de tes amis n'aura

pas élé stérile : tu auras l'expérience de leurs

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maux; la raison germera , fécondée par leurs pleurs; le souvenir de leurs tortures réprimera en loi celte bouillante impatience d'aimer qui tourmente toute jeunesse. Aimer est chose difficile : pour l'aborder, crois-moi , ce n'est pas trop de toute l'énergie d'une virilité puissante. Garde-toi surtout de ces liaisons funestes où tout n'est que désordre et déchirement. Ne JGlLe pas les trésors de ton âme au vent de l'adullùre, à ce vent qui flétrit tout ce qu'il touche, qui passe, comme le feu du ciel, sur la famille, la dispersant ou semant dans son sein la honte, le désespoir et les plaies cachées qui le rongent. Réserve-les pour une aficclion sainte cl durable, pour la femme que lu pourras un jour aimer et protéger à la face du monde. Insensés que nous sommes, nous avons fait du mariage une- fin misérable que nous lâchons d'éluder sans cesse, comme s'il n'était pas, au contraire, le but vers lequel

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doivent tendre toutes les facultés , toutes les ambitions de l'homme !

— Mon cher George , répondit Henry en souriant, prenez-vous votre fauteuil pour une chaire? Je ne vous avais encore vu ni si prêcheur ni si ennuyeux.

— C'est que tu m'inquiètes, Henry ! C'est que sachant la vie, je voudrais t'épargner la peine de l'apprendre. L'expérience me serait moins amère, si je pouvais ia faire servir à diriger tes pas. Oui , tu m'inquiètes I Te voilà déjà bien triste et bien rêveur! Tu fuis les amis, tu recherches la solitude. Que se passe-t-ilen ton âme? Méfie-toi de ces vagues tristesses qui finiraient par t'énerver. Résiste au dangereux penchant qui t'entraîne à la rêverie; travaille, mûris-loi dansl'étudCj et que je puisse revivre en toi une seconde vie, plus utile, mieux remplie, moins tourmentée que la première.

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