‹ Marianna (volume 3)Chapitre 6 sur 37 · C.HAPITRR I. ai · texte numérisé non relu

C.HAPITRR I. ai

dont allaché sur Bussy, on eût dit une jeune hyène prêle à s'élancer sur sa proie. Ces divers mouveniens n'écliappaient point à Bussy, qui , après les avoir remarqués à peine, avait Uni par les observer avec une attention inquiète, et par attacher sur Henry un regard perçant et scrutateur.

Pour cet enfant qui n'avait encore entrevu la vie qu'à travers les songes d'une imagination enchantée, pour celte âme virginale (pii avait peuplé le monde de ses rêves et répandu sur toutes choses les mystérieux parfums de sa jeunesse, pour ce cœur pieux et croyant, qui ne s'était promis sans dou e que des aflections éternelles, qui s'était dit que les amours commencés sur la terre allaient se continuer au ciel, ce dut être en clfel un lamenlahle spectacle que ce dernier combat d'une |)as.sion agonisante. Spectacle, toujours et pour tous, digne d'une pitié profonde! Il semblequ'entre

32 MVIUWNV.

^ens d'espiit, d honneur cl <lo belles manières, qui ont échangé les trésors de leur estime et de leur tendresse , de pareilles ruptures doivent s'effectuer avec une exquise élégance. Mais rarement il en arrive ainsi. Pour que ces liens se dénouent au lieu de rompre , pour les dénouer, comme avait dit Bussy, d'une façon digne et décente , il faut nécessairement une mutuelle indifférence.

Mais par cette loi fatale qui veut que nous nous cramponnionsà tous les biens qui nous échappent, tout cœur, en se détachant de son compagnon de chaîne, ne fait que se le river plus étroitement à lui-même. D'abord , la lutte est sourde et silencieuse, la souffrance se cache et se tait; long-temps les pensées amères , comme la lie, gardent le fond du vase. Mais bientôt l'orage gronde : d'une part la patience se lasse, de l'autre la passion s'aigrit; la lie monte et bouillonne à la surface. Et c'est

alors qu'on ponl loute r(^scrv<? et tonio rrlenue; c'est alors qu'abdiquant toute pudeur etloule dignité, on flétrit le passé, on insulte au présent, on ruine l'avenir! Les paroles acérées se croisent, les mots qui tuent volent dans l'air. Est-ce deux ennemis prêts à se déchirer l'un l'autre? Non : ces lèvres se sont unies dans un même baiser , ces yeux dans un même regard, ces âmes dans une môme ivresse; c'est deux amans qui s'étaient promis de vieillir dans un môme amour. Oui, toujours et pour tous , speclacle bien dignes d'une pitié profonde!

Tout était redevenu silencieux. Assis au

coin du foyer, Bussy remuait les cendres

moins froides que son cœur. Henry tenait

dans ses mains la tête de Marianna. L'infor- I. 2">' édit. 3

34 MARtANNA.

lunée ne pleurait plus : elle élail dans cet état où la douleur affaissée n'a plus conscience d'elle-même. Bientôt le jour se leva, sale et terne , et glissant à travers les rideaux , fil pâlir la lampe qui avait éclairé celle nuit lamentable. La ville reprenait ses mouvemens accoutumés; les magasins s'ouvraient, les voitures roulaient, les mille cris de Paris criblaient déjà l'air du malin. Tout ce réveil de la cité rappela péniblement Marianna à la vie, el la frappa d'une morne stupeur. Noire Ame, en se brisant, croit entraîner la iuin(^ du monde, et s'indigne, dans son orgueil, quand elle voit qu'elle n'a même pas troublé une mesure de l'harmonie universelle.

— Monsieur, dit Marianna d'une voix altérée , mais calme , je crois qu'au point où nous en sommes, il serait convenable de nous restituer l'un à l'autre les lellres échangées en des temps moins mauvais; je compte sur votre délicatesse.

Page 1