‹ Marianna (volume 3)Chapitre 7 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

George ouvrit une boîte de cèdre, y prit un paquet sous enveloppe, scellé d'un triple cachet , et le remit silencieusement à Marianna.

— Il vous eût été bien facile de les garder! dit-elle avec un sourire plein de mélancolie.

— Ma foi! répondit George un peu confus, je n'y ai pas songé : mais si vous voulez me les rendre , je les conserverai avec toute la religion du souvenir.

Marianna sourit plus tristement encore; puis elle rompit le triple cachet. L'enveloppe, en s'ouvrant, laissa s'exhaler le parfum des jours heureux, cet enivrant parfum que les amans connaissent seuls. Marianna prit une des lettres, l'oiTrit à la lampe qui brûlait encore , et presque aussitôt la flamme, franchissant sa prison de verre , embrasa la lettre qui l'avait appelée. La pauvre délaissée la jeta tout en feu dans le foyer, puis toutes les autres, lentement , une à une, cherchant ainsi

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à reculer l'instant de la séparation ('lornoilo, pleine de doute encore et d'espoir, et croyant (juc chaque minute allait lui apporter sa grâce. Elle contempla long-temps les lignes étincelantes qui couraient sur le papier noirci ; mais voyant enfin (|ue George était inexorable, comprenant que tout était fini, elle s'enveloppa do son chàle, elle parcourut de son regard cette chambre où elle était résolue à ne plus rentrer jamais , elle envoya à chaque objet un bien long, un l)ien triste adieu, puisse tournant vers Henry : ,

— Mon enfant, accompagnez-moi , lui ditelle.

Sa démarche était chancelante. Prés de franchir le seuil , elle abandonna brusquement le bras qui la soutenait, et, revenant encore une fois à Bussy :

— George, lui dit-elle avec dignité, nous ne pouvons nous quitter ainsi ; séparons-nous,

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îMaisnobloinent. Que cette heure soit Tlieure suprême I mais laissez tomber sur moi un mot de consolation, et ce cœur que vous avez bi'isé tressaillera encore d'allégresse. S'il est viai que vous m'ayez aimée, s'il est vrai que j'aie mis dans votre vie (juclques joies dont le souvenir vous soit cher, George, au nom de cet amour que je n'ai pas su garder, au nom de ces joies qui sont ma gloire et ma richesse, regardez-moi sans colère , et, si je vous ai l'ait du mal , dites que vous me pardonnez.

George était une nature brusque , emportée, mais ni méchante ni cruelle. Il ne s'était résigné au rôle odieux (ju'il venait de jouer (juaprès avoir épuisé tous les remèdes indulgens. La nécessité seule l'avait poussé aux moyens extrêmes. Las de souffrir, souffrant surtout des tortures de sa victime , dominé d'ailleurs par des exigences qui n'étaient

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|>lus celles de l'amour, il s'élaitdil que mieux valait en finir d'un seul coup que de traîner sur les cailloux, à travers les ronces, deux existences misérables : il s'arma d'un féroce courage, et la pitié, autant que l'égoïsme, le fit impitoyable. Et puis, il faut convenir que parfois la victime abuse tellement de la patience du bourreau , qu'il est impossible à l'indifférence la plus philosophique d'échapper, en luttant contre les obsessions de l'amour, à une certaine irritabilité nerveuse qui prend toutes les allures d'un tempérament brutal. Les femmes elles-mêmes n'en sont point exemptes; seulement, d'une organisalion plus faible et plus tendre que la nôtre, elles osent rarement nous exécuter de leurs blanches mains ; suppléant la rudesse par la perfidie, elles nous versent à petites doses le poison qui nous tue, et laissent presque toujours à notre successeur le soin de nous

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signifier l'arrêt qui nous condamne en dernier ressort. Quoi qu'il en soit, George n'entendit pas sans émotion les dernières paroles de Marianna; tant de douleur et d'humilité le louchèrent. 11 pressa de ses mains attendries la tête de l'infortunée sur sa poitrine ; son cœur de glace se Tondit et sa paupière aride s'humecta.

ils restèrent long- temps ainsi, et, témoin de leurs muets adieux, debout sur le seuil de la porte, Henry les contemplait d'un air sombre, mêlé d'une anxiété jalouse et d'une avide curiosité.

George, aussitôt qu'il se trouva seul, fut inondé par le sentiment de sa liberté reeonquise. Il se leva, ouvrit la fenêtre de sa chambre et respira l'air à pleins pojimons. Libre! il était libre! Il sentit avec délices la brume Une cl glacée que le vent lui soulïluil au viba*

ge ; il s'enivra des brouillards de la Seine. Jamais le ciel embaumé des prairies ne lui avait semblé plus joyeux ni plus pur qu'en cet instant l'atmosphère humide et sombre qui pesait sur Paris et l'enveloppait comme d'un linceul. Libre! libre enfin! Sa liberté coûtait bien des pleurs, mais sa joie de prisonnier qui voit tomber ses chaînes ne fut altérée par aucun remords, et l'image de Ma-

lianiia ne vint point en troubler l'ivresse. Ceorgc était une de ces natures de fer que parfois la jeunesse dore d'un éclat passager, mais auxquelles le frottement du monde ne laisse que le rude métal avec lequel Dieu les a façonnés. L'expérience de la vie avait développé chez lui une logique froide et tranchante, inaccessible à la passion. Fataliste en amour, il supposait dans l'ordre moral une série de laits nécessaires, tout aussi inévitables que les phénoniènes de la nature

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extérieure, et sa conscience n'admettait pas qu'en brisant la vie d'une femme, ainsi qu'il venait de le faire, un homme pût être plus coupable que l'orage qui brise une fleur. Système merveilleux pour absoudre l'égoïsme et l'ingratitude ! Mais s'il est de nobles âmes chez lesquelles la douleur, au lieu de les tarir, ravive toutes les nobles sources, il en est d'autres aussi, moins pures et moins divines, que la souffrance dessèche, et qui se pétrifient dans leurs larmes. Pareilles à la menthe et à la verveine, plus on foule aux pieds les premières, plus elles exhalent leurs suaves odeurs. Les autres ressemblent à ces plantes moins généreuses qui parfument bien la main qui les caresse, mais qui, écrasées une fois, ne donnent plus que des senteurs araères.

L'enivrement de Bussy fut court, et le souvenir d'Henry se glissa bientôt, comme un

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>cr loii^cui'j dans sa joie. Tous deux ôlaioiiL lits sous le même ciel, dans la même ville, presque sous le même loit. Leurs familles avaient éLé unies enlrc elles par une de ces alVeelions qui naissent porte à porte et se transmettent de génération en génération : alTeclions héréditaires qu'on ne rencontre guère qu'en jjrovince, où toutefois elles sont plus rares que les haines, les inimitiés et les divisions de tout genre qui peuplent les quatre- >ingt-si\ départeniens de Guelfes et de Gibelins, de Gapulels et de Montaigus. Leurs mères avaient joué dans le même berceau. Amies d'enfance, elles avaient grandi , et leur amitié avec elles. Toutes deux s'étaient mariées à la même époque, avec l'espoir d'unir un jour le lils et la lille qui devaient naître infailliblement et tout exprés pour ce double hymen. Mais les mariages projetés de si loin ont nulurcllcnicnl peu de chances d'aller à

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l'cgliso. L'une «l'clles inoiirut on lionnaiit \i\ vie à un fils; l'autre adopta ce (ils dans sa tendresse, et George put croire (ju'il n'avait pas perdu sa mère. Madame Fel(|uères semblait décidée à ne jamais connaître autrement les joies de la maternité, lorsqu'elle sentit remuer dans ses flancs le fruit tardif d'un amour qui n*en espérait plus. Henry vit le jour : deux lustres et plus avaient passé déjà sur le front du jeune Bussy. Par une étrange fatalité, les deux mères devaient mourir de la môme mort. Madame Felquères ne se releva point des angoisses de l'enfantement. Après avoir traîné Vlurant quelques mois une douloureuse existence, elle reconnut que sa fin était proche, et comme George était à son chevet qu'il baignait de ses pleurs, elle lui dit de douces paroles d'adieu , entremêlées de sages averlissemens. Tout son désespoir, en mourant, était d'à-

bandonner son fils sans autre appui que son père. C'est que la malheureuse le connaissait trop bien , cet appui ; c'est que durant douze années elle avait ployé sans murmurer sous ce joug de fer, et qu'elle s'en allait, l'Ame toute meurtrie !

— Mon enfant, disait-elle à George, lu as précédé mon fils dans la \ie, tu le précéderas dans le monde. Tu guideras son inexpérience, tu aideras ses jeunes pas. N'oublie jamais que je te l'ai confié à mon lit de mort; veille sur lui comme j'ai veillé sur toi ; parlelui de sa mère, dis-lui que je l'aurais bien aimé, et que je n'ai regretté que vous deux sur la terre. Tu protégeras son enfance, tu conseilleras sa jeunesse. Apprends donc la vertu pour la lui enseigner : choisis les bo»ines voies pour les lui indiquer; conserve-loi pur et honnête , afin que tes exemples lui ouvrent de nobles sentiers. Songe qu'un jour

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tu m'en rendras compte devant Dieu. Pauvre ami! la douleur m'égare, et tu ne peux comprendre mes paroles , mais qu'elles demeurent gravées dans ta mémoire, et tu les comprendras plus tard. Tu comprends bien déjà que tu dois aimer mon fds, n'est-ce pas? Soyez frères ainsi que vos mères étaient sœurs. Je vais revoir la tienne, je lui parlerai de toi : va, ne la pleure pas, elle a élé bien beureuse, elle est morte en croyant au bonheur.

Elle s'éteignit. Courbée douze ans sous la volonté d'un maître sévère , elle avait vu toutes lesheuresde sa jeunesse tombersileneicusement dans le passé, sans laisser derrièn^ elles aucune trace lumineuse. Kilo avait vécu dans le travail, dans l'ombre et dans le silence. Le soleil n'avait pas lui sur sa journéer Etcependantjamaissesyeux n'avaient pleuré, jamais ses lèvres n'avaient murmuré; elle

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avuil toujours ofTorl un viK:ige spr»Mn H f ahnp. Elle mourut; et le monde la plaignit, car le monde la croyait heureuse. Que de douleurs passent ainsi parmi les hommes sans y jeter un cri , sans y semer une larme ! Que de martyres dont le sang ne rougit point l'arène! Que de poëmes s'achèvent ignorés sur la terre, et vont se chanter dans le ciel!

George vit grandir Henry, et l'entoura de soins pieux et touchans; mais bientôt la vie les sépara. On envoya Bussy étudier dans un collège de la capitale. Chaque automne le ramena au gîte; mais son père étant mort et ses études achevées, libre et maître de Fa fortune, qui lui permettait une noble oisiveté, il déserta la province et vint se fixer à Paris. Les dernières paroles de sa mère adoptive n'étaient point entièrement eiïacées de son cœur; mais l'amour, la dissipation, le frottement du monde, les mille désordres d'une

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jeunesse désœuvrée en avaient singulièrement usé le souvenir. George ne péchait pas par un excès de sensibilité, et, bien qu'il conservât pour Henry des pensées toutes fraternelles, il se préoccupait médiocrement des destinées de cet enfant, qu'il n'avait pas vu depuis longues années et qu'il n'espérait pas revoir. D'ailleurs, il s'avouait à lui -môme qu'il n'était guère en état d'accomplir les saints devoirs qu'il avait acceptés au lit d'une mourante. Il avait appris la vertu en courant; s'il ne s'était pas fourvoyé dans les voies de perdition, il n'avait fréquenté qu^avec une extrême réserve les droits sentiers de l'austère morale. Il était pauvre de bons exemples , et ses mérites ne jetaient pas assez d'éclat pour qu'il pût servir de phare à personne. Il se disait qu'Henry était condamné par son père à creuser silencieusement son sillon loin des séductions de Paris, et il avait vu tant de

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