MA1UA^^^A
George professail une haute estime pour les femmes qui respectent l'amant qu'elles n'ont plus, et regrettait seulement que l'espèce eu lïil aussi rare.
Puis une crainte plus sérieuse, plus grave et moins intéressée préoccupa Bussy. U savait que nous commençons tous par le rôle (le martyr, que nous linissons toujours par celui de sacrilicaleur. Il frémit en songeant à la jeunesse d'Henry,;! sa faiblesse, à son inexpérience, et il entrevit avec elfroi l'abîme (|u'il avait si imprudemment creusé sous les pas de l'enfant qu'il aimait.
Enlin , il se trouva que George , qui n'aimait plus Marianna, sentit remuer en lui je ne sais quelle vellcilé de jalousie posthume, et qu'il n'entrevit point sans humeur la possibilité d'une guérison trop prompte aux blessures qu'il avait faites. Pénètre qui pourra dans cet abîme de folie qui s'appelle le cœur de l'homme!
cnAi'iTKt: II. 59
Ce fut sous l'intluence de ces trois sentimens , (jue Bussy se décida à étudier le mal cl à sauver Henry , s'il y avait lieu , avant qu'il fût éclairé lui-même sur l'état de son propre cœur. A voir la rudesse de George en amour , peut-être s'étonnera-t-on de le trouver si tendre en amitié? Mais remarquez que les hommes ne reconnaissent en amour ni législation , ni morale : ils aiment ou n'aiment plus, toutest là. L'amour est un terrain libre où l'on peut tout oser ; c'est là comme à ia guerre: on frappe, on blesse, on tue; partout ailleurs on est rempli d'humanité, et il n'y a (jue les blessés qui se plaignent. Un homme peut donc se conduire comme le dernier des misérables avec la femme qui lui a tout sacrifié, et conserver néanmoins toutes les qualités éminentes qui constituent vis-à-vis du monde ce qu'on appelle un homme charmant. Qu'on brise lâchement une destiitée toute entière, ce
60 >lAl!lA>i>A.
n'est rien : c'est une femme (jui se noie; on n'en reste pas moins bon fils , bon frère, bon ami; on n'en a pas moins de bonté pour ses gens, de tendresse pour ses chiens, et d'affection pour ses chevaux. I.e monde lui-même, qui ne pardonne jamais aux bonheurs qu'il ne sanctionne pas, est plein d'indulgence pour ces aimables bourreaux qui le vengent. George n'avait ni chiens ni chevaux à aimer, mais il pouvait souffrir à l'endroit de Henry. Peutêtre aussi semblera-t-il étrange qu'un être si vieux déjà et si endurci ait pu s'éprendre pour cet enfant d'une amitié si vive et si fervente? Mais, en mettant de côté les sentimens d'amour que George avait eus pour la mère , et (pii devaient naturellement rejaillir sur le fils , il n'est point rare de voir ainsi de vieilles âmes, que la vie a bronzées, s'attacher à de jeunes cœurs que n'a point encore déflorés l'expérience. Il arrive un âge où les hommes se con-
4 lUl'iTUr' n.
naissonl trop bien les uns les nnliespoiir s'aimer enlrc eux. Uassasiés des mots (ju'ils se servent muluellemenl, il leur faut de la chair fraîche, etc'eslalors qn'onles voit rechercher la jeunesse, tant ils savent bien qu'elle seule vaut quelque chose!
Fatigué d'une nuit sans sommeil, George se jeta sur son lit, et ne tarda pas à s'endormir. Bientôt les rêves s'abattirent à son chevet , et louchèrent son front du bout de leurs ailes. Ce furent d'abord des images confuses qu'il s'épuisa vainement à poursuivre, des ombres bizarres (jui glissèrent le long des courtines cl floltèrent autour de lui sans qu'il put en saisir les formes fantastiques. Mais peu à peu ces folles imaginations s'évanouirent, de nouvelles images lui apparurent, et ilreconnuten e'.les les fantômes des dernières années qu'il avait ensevelies dans le passé. C'étaient ses souvenirs les plus récensqui s'éveillaientpour
fKl MARIANNA.
lui donner une deuxième représentation du drame qu'il \enait de dénouer. Il poussa , en dormant, un soupir résigné, car la pièce était trop mauvaise pour qu'il pût, après l'avoir achevée, se féliciter de la voir et de l'entendre une seconde fois.
11 y avait trois ans passifs qno la tiistpsso cl l'onnui avaient conduit Biiss}' aux eaux do Bagnères de Bigorre. Jeune, il avait aimé 5 jeune, il avait souffert; frappé au malin de la vie dans ses croyances les plus chères , son cfpur ne sV'iait point relevé, et sa jeunesse
t>i M.\P.iA\.\.v,
morno cl désœuvrée loucliait déjà presqu'à son déclin. La société des eaux était iiomhreiise et brillante ; Bussy s'y montra comme partout, réservé, silencieux , et d'une gravité un peu théâtrale. Quelques personnes qui , l'année précédente , l'avaient rencontré aux bains de Lucques et qui le retrouvèrent aux Pyrénées, le surnommaient Tristan le voyageur. 11 était beau d'ailleurs, et sa tristesse seyait bien à sa beauté; son regard était fier, mais on devinait aisément que l'amour devait on adoucir l'expression impérieuse et sévère. Ses lèvres minces, qui ne souriaient jamais, semblaient un arc au repos. Son visage était pale; les femmes lisaient quelque chose de fatal sur son front dévasté.
Parmi celles qui se disputaient la royauté des eaux, plusieurs étaient parées de charmes, d'esprit et de grâces; mais toutes abdiquèrent leurs prétentions aux pieds de madame de
«nAPiTP.F. ni, (»5
Boinavo, et le sccplre échut à la seule d'entre elles qui ne l'eût point sollicité. Jeune , belle , d' unebeauté que relevait encore un air de souffrance rêveuse, Marianna apparut à Bagnères comme une de ces créations qu'enfante seul le génie des poètes. C'était une de ces âmes qui ne doivent rien au monde qui ne les connaît pas. Elevée aux champs qu'elle désertait pour la première fois, ses manières offraient un singulier mélange de hardiesse et de timidité ; parfois même elles affectaient je ne sais quelle brusquerie pétulante qui venait d'une secrète inquiétude et d'une ardeur inoccupée. Familière et presque virile, son intimité était d'un facile accès; mais sa fière chasteté et son instinctive noblesse mêlaient au laisser-aller de toute sa personne des airs de vierge et de duchessequi contrastaient d'unefaconétrange avec son mépris des convenances et son ignorance du monde, elsi nulle ne savait mieux
i"" ('dit. Q
CT) MARtANNA.
qu'elle encourager les sympalhies, elle savait mieux que loul autre leur commander un saint respect. Tout révélait en elle une nature luxuriantequi s'agitait impatiemment sous le poids de ses richesses inactives. On eûldit que la vie circulait frémissante entre les boucles de son épaisse et noire chevelure. On sentaitcommeun feu caché sous cette peau brune, Jine et transpircnte. Sa taille était frêle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front net et pur disait bien que les orages de la passion n'avaient point grondé sur celle noble tête; mais l'expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive , accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées. M. de Belnave accompagnait sa femme. Celait un homme de distinction , d'un abord froid, d'une gravité simple, un véritable genlilhomme. Son maintien était auslèie , ses traits réguliers, son élégance compassée; son
CHAPJTF.E iir. 67
aspect, ses gestes, son langage exhalaient un parfum d'aristocratie native que n'avaient pu altérer le commerce ni l'industrie. H paraissait se ployer avec une indulgence paternelle au caractère de Marianna , et la chevaleresque confiance qu'il mettait en elle honorait égale ment l'un et l'autre époux.
M. de Belnave était propriétaire des forges de Blanfort , qu'il exploitait avec son associé , M. Valtone. M. Vakone avait épousé la sœur de Marianna, et les deux ménages vivaient sous le même toit , unis par le double lien des affections et des intérêts. Bien que d'une nature moinsélevéequecelledeM.deBelnave,M. Valtone était une haute probité, une intelligence active et rompue aux affaires, un dévouement à toute épreuve. D'ailleurs, une vieille affection liait ces deux hommes , et les avait faits frères bien avant leur mariage. Amisd'enfance, ils avaient grandi côte à côte ; appuyés
68 Mvr.ivwA.
Pnn sur raiUrc, ilsnvaienl Iravorsé In \ip, so chaunanl au même soleil , s'abrilant sous le même manteau. Pauvres , le travail les avait enrichis ; après des annés de labeur et de peine, tous deux s'étaient assis dans le même bonheur. C'étaient là deux hommes de vertu, de courage et de volonté. Inaccessibles aux passions de l'oisive jeunesse , étrangers aux calculsd'uneambition peu timorée, ils étaient arrivés au grand jour, tête haute et par le droit chemin. C'est que la fortune n'avait pas été le seul but de leurs communs efforts ; c'est que leur amitié n'était pas une de ces liaisons complaisantes qui ne ^ivent que de concessions mutuelles. Rigide et sévère, elle les avait conduits d'un même pas à leur amélioration matérielle et morale; elle les avait faits riches et meilleurs. Heureux , on les vit aussi peu embarrassés de leurs richesses qu'ils l'avaient été de leur pauvreté. Ils répandirent au-
ciiAiMinc m. GO
tour d'eux l'aisance et le bien être ; ils eniployèrenl les bras inoccupés; Blanforl prit une face nouvelle. Puis, lorsqu'ils eurent assuré le présent et qu'ils se crurent maîtres de l'avenir, autant que chacun ici-bas peut se croire maître du jour de demain , ils se tournèrent vers le mariaçe, l'envisageant comme un devoir propre à sanctifier leurs prospérités. Plus âgé que M. de Belnave , M. Valtonc se maria le premier, et trois ans plus lard , M. de Belnave épousa la belle-sœur de son associé, rsoëmi et Marianna de Vieillevillc appartenaient à l'une des meilleures famillesde la Creuse. Élevées à la campagne, sous l'œil vigilant de leur grand' mère, toutes deux étaient nobles et belles , et bien que leur fortune ne répondît pasàcelle desdeuxamis, ceux-ci, en les épousant, ne songèrent point qu'ils sacriliaient leur intérôtà leur inclination, tantces deux lilles charmantes leur ap[»ortuient des
70 MAKIANNA.
trésors de grâce , d'esprit et de tendresse. Les premières années de cetledouble union avaient été fécondes en beaux jours. BlanforL est un joli village du Berry : de rustiques habitations semées au pied d'une colline , entre Argenton et Le Blanc , se mirent dans l'eau de la Creuse qui arrose celte partie du déparlement de rindre avant de se jeter dans la Vienne. Les forges s'étendent sur la rive opposée et donnentau paysage un aspect animé, pittoresque et presque sauvage. Sur la même rive, plus avant dans les terres , une maison de construc lion élégante et moderne se cache derrière des massifs de chênes, d'ormes et de trembles dont le feuillage amortit le bruit étourdissant des cyclopes. C'est là que les deux ménages avaient établi leur bonheur. Mais, à leur insu, ce bonheur était déjà bien ébranlé à l'époque où M. de Belnave avait accompagné Marianna aux eaux de Bagnères de Bigorre.
ciiAiM'nii: 111. 71
M. deBelnaveel son ami étaient deux natures inhabiles aux puérilités de l'ainour. Trempés de bonne heure dans la réalité, habitués à traduire leurs sontimens par leurs actions, leur tendresse , rigide et concise , manquait d'expansion et de charmes. Le travail les avait * préservés de ces désirs sansbut, de ces aspiralions tumultueuses qui tourmentent toute jeunesse. Ils ne comprenaient point ces faux besoins du cœur, ces folles exagérations de la uie, fléaux des sociétés désœuvrées. Chez eux , la passion avait revêtu les formes sèches du devoir. Ils n'étaient ni rêveurs, ni poêles. L'aspect d'un beau paysage ne les jetait pas dans de ravissantes extases. Le bruit des forges de Blanlbrl était plus doux à leurs oreilles que le murmure des brises printaniéres , et leurs regards souriaient plus coniplaisamment au rouge éclat de leurs fourneaux qu'aux rayons argentés de la lune, glissant le soir à travers
■72 MAlUA.\i\A.
les aulnes. Ni poêles ni rêveurs, à coup sur! Maisils aimaient leurs femmes d'une affection vraie et profonde, et jamais l'humeur, le caprice ou l'ennui n'altérait leur immuable bonté. S'ils ne connaissaient point les brûlantes exaltations, ils ignoraient aussi la lassitude qui leur succède. Leur amour nese perdait jamais dans des régions bien élhérées ; mais Noëmiet Marianna pouvaient le trouvera toute heure dans le milieu calme et serein où il était acclimaté. Dans une époque qui se monlredisposée à flatter la passion plutôt que le devoir, ces affections bourgeoises , ces qualités émincmmentsociales ont dû trouver peu d'apologistes ; mais les essais de la passion les ont suflisamraent vengées.
i\oémi s'était ployée sans efforts apparcns aux exigences de la vie conjugale. Sa jeunesse avait été religieuse, occupée; et, soit que ses lèves n'allassent pas au-delà de son horizon,
iiiiM'irui: m. /o
soil qu'elle les relint prisonniers dans son sein et que Dieu eût mis en elle une de ces âmes résignées qui ne se confient point à la terre, soil enfin qu'elle fut née pour celte condition silencieuse et bornée qui s'appelle la \ie domestique , toujours est-il que sa chaste beauté avait su conserver l'éclatante blancheur du lys, ses yeux l'azur du ciel , ses lèvres le sourire des anges, et (juc son bonheur semblait sullireà la modestie de ses ambitions.
Il n'en fut pas ainsi de sa sœur. Le silence des champs, l'étude, la rêverie, la lecture avaient développé dans Marianna plus de force que de tendresse, plus d'imagination que de cœur, plus de curiosité que de sensibilité vraie. Elle n'avait vécu jusqu'alors que dans le monde des chimères. Seule, au bord de la Creuse, sur les flancs des coteaux, le long des haies verdoyantes, elle s'étail arrangé
d'avance une evistence héroïque, toute remplie de beaux dévoùmensetdesublimessacrilices. Elleavait entrevu des luttes, desconibdts, desamours traversés, des félicités tourmentées. Avant d'avoir joui, elle avait tout épuisé; elle avait traduit l'avenir en poème. Lorsqu'il lui fallut descendre de cet empyréedans l'atmosphère tempérée de Blanfort, cetteûmedut se sentir pénétrée d'un froid mortel. L'affectueuse bonté de M. de Belnave ne ressemblait vn lien aux passions orageuses que Marianna avait entendues gronder dans ses songes. M. de Belnave lui- môme, malgré la distinction de ses manières, ne pouvait guère être comparé aux figures poétiques qui avaient visité la solitude de celle enfant. Toutefois, le changement de lieux et de position, la joie de retrouver Noëmi , l'espèce de solennité qui entoure les premiers mois du mariage, les soins affectionnés de M. de Belnave, les prévenances
ClIAPITUI:: 111. 75
IVaternelles de M. Valtone, l'aclivilé qui régnait à Blanfort, le bruit des forges, le mouvement de l'industrie, tous cesaccidens d'une vie nouvelle aplanirent pour Mariannale rude passage des rêves à la réalité. D'ailleurs, les premiers transports de M. de Belnave se montrèrent chaleureux, sinon exaltés. Vivement épris de sa jeune et belle épouse, on le vit se livrer presque exclusivement aux préoccupations de son bonheur, et la première année de celte union, bien (ju'en ne réalisant pas toutes les espérances de Marianna, donna cependant une ample moisson d'heureux jours. Mais comme la vie ne saurait se passer à parler d'amour, M. de Belnave reprit bientôt ses habitudes froides et laborieuses, et, s'aulorisant de la sincérité de son affection pour se dispenser du soin de la manifester, il laissa Marianna se dévorer en silence. Les sources de tendresse étaient toujours en lui;
7G MAUIA.NNA.
mais , au lieu do s'épancher , les eaux dormaient dans le creux du rocher.
M. de Beinave fut coupable. L'amour, comme la divinité du sein de laquelle il émane, demande un culte extérieur. Si les amans font à la passion la part trop large et trop belle, les maris la lui mesurent avec une parcimonie sordide. C'est bien là ce qui les perd tous. La paresse et la vanité encouragent leur froideur et bercent leur indifférence. Ils présument tellement de leurs charmes, qu'ils ne songent pas même à les faire valoir. A voir leur aveugle conliance, il semble qu'ils aient constitué leurs femmes en majorais et qu'elles soient inaliénables. Que peuvent cependant ces créatures négligées, qui ont vingt-quatre heures par jour à donner aux pensées d'amour • que peuvent-elles contre la séduction qui s'offre à elles parée de tous les artifices du cœur, de toutes les grâces du langage? Résistent-elles?
cH-vr'iTr.F III. il
Lm mnris n'en savent gré qu'à leur miM iio oi ne pardonneraient pas au triomphe d'avoir coûté de sérieux efforts. Qu'elles succombent, ils se révoltent et s'indignent. Il a fallu un rival de chair et d'os pour éveiller leur jalousie et fouetter leur ame engourdie. Ehl malheureux! vous ignorez que ce rival n'a fait que succéder à mille autres, tous plus jeunes, tous plus aimés. Ces rivaux mystérieux, c'étaient les fantômes qu'évoquaient la tristesse et l'ennui. Que de fois vos femmes n'ont-elles pas senti, durant les longs jours d'abandon, leurs lèvres pâlir et trembler sous des baisers rêvés qui n'étaient pas les vôtres! Que de fois n'ont-elles pas pressé sur leur sein de brûlantes images qui ne vous ressemblaient pas! Pourquoi donc étiez-vous si tranquilles alors? Ou vous soupçonniez ces infidélités de la pensée, et dans \otre sécurité vous n'étiez que des fousj ou vous imaginiez que vos épouses
délaissées ne peuplaient leurs heures solitaires que de votre souvenir adoré, et dans votre présomption vous n'étiez que des sots.
M. de Belnave était tout simplement ce que nous pourrions appeler un cœur muet, une âme silencieuse. Le trop d'exaltation qu'avait Marianna aurait suffi pour le compléter. Le temps seul pouvait corriger ces deux natures et fondre dans un rapport égal leurs défauts et leurs qualités. Mais les âmes enthousiastes ne savent pas attendre. Marianna s'exagéra la froideur de son mari. Abandonnée à ellemême, son imagination , un instant assoupie, se réveilla plus vive et plus fougueuse; son cœur, qui ne trouvait plus d'alimens, se consuma. Au lieu d'apprendre à jouir des biens qu'elle avait sous la main , elle s'étudia à les méconnaître. Le bonheur était auprès d'elle; elle s'épuisa à le chercher dans les espaces imaginaires. Qui n'eût cru aux félicités de
CHAPITHE. m. 79
celle femme? Elle seule n'y croyait pas. Elle se demandait avec inquiétude si le monde Unissait àriiorizoa borné qui l'oppressait de toute part. Le calme plat de ses jours pesait sur elle comme un manteau de plomb. Elle sentait en elle une énergie à soulever les montagnes ; elle étouffait dans le cercle étroit de ses devoirs. Entourée de toutes les joies du luxe et du bien-être, elle eût donné tous ces trésors pour une vie pauvre , mais aventureuse et libre. Cette enfant demandait la liberté, et n'avait jamais su ce que c'est que la servitude; mais elle avait besoin d'outrager sa destinée, tant son ame ennuyée était avide de douleurs. Fatiguée du repos, elle eùl voulu remuer à tout prix les eaux dormantes de sa vie. L'inaltérable bonté de M. de Beinave l'irritait. Peut-être eût-elle préféré un mari brutal et jaloux. Véritablement malheureuse, elle se serait trouvée moins misérable.
C'était à Nocmi que Maiianna ronfiail ses ennuis, ses tristesses, et son cœur agile, et ses vagues inquiétudes, et ses aspirations brûlantes. Madame Valtone l'écoutait d'un air doux et mélancolique; puis, par de tendres conseils , par des paroles toutes pleines d'une sagesse indulgente et bonne, elle essayait de réprimer les écarts de cette imagination; elle s'efforçait de la ramener au sentiment de son bonheur, à une appréciation plus juste et plus sensée des choses d'ici-bas. Sa voix était grave , ses discours prudens et mal<'rnels ; carNoëmi comptait quelques années de plus que madame de Belnavc , et son âge ^ autant que sa raison précoce, lui donnait sur sa sœur une autorité de mère. Parfois cette raison parvenait à réfréner les ardeurs deMarianna ; parfois aussi la sérénité de Noëmi, la sainteté de ses exemples, la modestie de ses désirs exerçaient d'heureuses influen-
ciiAPiTnF. ni. 81
ces,, cl la paix seniblail rentrer dans celte amo tournienléc. Mais ce n'était qu'un calme passager que troublaient bicnlôt de nouveaux orages. C'était alors que madame Valtone osait se montrer plussévère; maisses enseignemens ne trouvaient plus qu'un esprit rebelle, et Marianna croyait justifier ses douleurs en les déclarant incomprises.
M. de Belnave, qui aimait sérieusement sa femme, était loin de soupçonner tant de luttes et tantdemisères; pour M. Valtone, il en était plus loin encore. Le travail absorbait exclusivement ces deux hommes et ne leur laissait guère le loisir de fouiller les abîmes du cœur. C'étaient d'excellens maris, d'honnêtes industriels, mais d'assez ignorans psychologisles, et surtout de fort pauvres héros.
Des années s'écoulèrent de la sorte, sans apporter aucune modification bien remarquable dans la situation des deux ménages. C'é-
'3"">cdit. I. 6
H2 M\ntANNA.
laienl toujours \o mémo cnlmn cl la mômé uniforiuil«) , le uiêine ciel cl les mêmes ombrages. C'était, à vrai dire, pour une âme effervescente que trop de sève tourmentait, une assez déplorable existence, M. de Belnave et son associé avaient achevé de se pétrifier dans la réalité. Ils s'étaient habitués à regarder leurs femmes comme des meubles propres et luisans qui faisaient honneur à leur maison , et qui n'exigeaient aucun frais d'entretien. Noëmi tenait le sceptre (lomesti(|ue avec une fermeté qui n'excluait en elle aucun charme. Pour Marianna , elle posait dans la petite colonie comme une œuvre d'art, comme une belle inutilité. Le dessin, le piano, la lecture des romans modernes, les courses achevai , les promenades solitaires , remplissaient ses journées oisives. Elle avait su conserver d'ailleurs une humeur douce, un caractère égal , et M, de Belnave n'imaginait pas que sa femme
oiuMînt: m. 88
f)Al ne pas cire heureuse. Eh! sans doulo, elle était bien lieurcuse •' soulemenl elle se mourait d'ennui.
Un soir, Marianna se croyait seule dans sa chambre. Accoudée sur l'appui de sa fenêtre ouverte, elle contemplait le soleil qui descendait derrière les coteaux couronnés de pampres. Il faisait une de ces belles soirées où la nature, fatiguée de parfums, de chaleur et de vie , semble se reposer des voluptés du jour. Bientôt les brises de la nuit se levèrent : le feuillage, ranimé par leurs fraîches haleines , frissonna; les rainettes chantèrent surle bord des étangs, et les notes du rossignol éclatèrent a longs intervalles. L'air était chargé d'enivrantes senteurs. On entendait au loin le bruit des écluses , les aboiemens des chiens , et ces millerumeurs pleines de mélancolieet de mystère qui s'élèvent des champs endormis. La lune reposait sur les prairies qu'elle inondait
84 MAniANNA.
(le sa blanche lumière ^ les étoiles élincelaient au ciel; la rivière se déroulait, comme un ruban d'argent , à travers les plaines murmuranles. Nuits fatales aux cœurs solitaires ! Marianna pressa sa poitrine avec désespoir , comme pour y refouler d'inutiles désirs; puis se jetant sur son lit, elle fondit en larmes. Ce spectacle fut nouveau pour M. de Belnavc, qui venait d'entrer dans la chambre do sa femme. Il lui prit la main , et d'une voix afTectucuse :
— Tu pleures, lui dit-il; qu'as tu ?
— Rien, répondit-elle en essuyant ses yeux. Il insista , mais vainement. Sa sollicitude
alarmée s'adressa à Noëmi. Madame Valtone répondit timidement queMarianna s'ennuyait peut-être. Le lendemain, M. de Belnave offrit à sa femme le choix des distractions, et, huit jours après, une chaise de poste les emportait tous deux au pied des Pyrénées,
Goorge et Marianna se rcnconlrèrcnl à Bagii.rcs. Ces deux ennuis devaient se comprendre l'un l'autre : ils se comprirent. Marianna vit bientôt apparaître les rives enchantées qu'elle n'avait jusqu'alors enlrevues que dans SCS songes. La poésie des lieux, la ma-
86 MAUIANNA.
jesté des monts , l'enlraînement d'une société nouvelle, les hommages qui s'attachaient à ses pas, les fuies hrillantes, les excursions aventureuses, ({u'autorise la vie des eaux , toujours indépendante et libre, tout concourut à l'égarer età la perdre. Ses joies inaccom[)lics , sesdéceptionsamères,ses vœux inexaucés trouvèrentdansBussy dessympathies intelligentes. Ses pensées les plus mystérieuses, ses plus confuses espérances lui furent traduites dans un langage passionné. George lui formula son cœur; puis il pleura sur elle. Elle était une de ces âmes d'élite qui portent la peine de leur haute origine, un ange solitaire perdu parmi les hommes; une exilée du ciel qui se souvient de la patrie absente. Puis, après s'être emparé des tristesses de Marianna et lui en avoir fait les honneurs, il raconta les siennes. Il chaula les douleurs de ses jeunes années : amour méconnu, conliance trahie, liaison
CIIAI'ITUK IV. 87
brisée! H étala des plaies encore saignantes et picurasurlui-mêiïie. Il exagéra ses regrets avec art; il exploita les mallieursd' une vieillepassion au profit d'une passion nouvelle. Madame de Bclnave écoutait Bussy avec ce curieux intérêt <jui s'attache au voyageur revenu des contrées lointaines; et c'était dans l'atmosphère embrasée des bals, pi us souven t dans les vallées chauffées aux rayons du midi , au bruit des cascades mugissantes, c'était sous le soleil de l'amoureuse Espagne, que George et Marianna, détachés, comme à leur insu, des caravanesqui visitaient les monts, s'abandonnaient follement aux dangers de ces confidences ! Impatiente d'apprendre et de connaître, Marianna enviait l'expérience de Bussy ; lassé de tout , George, de son côté, enviait à Marianna son heureuse ignorance. Madame de Belnave était altérée des eaux amèresde la vie; il fallait à George de pures et fraîches ondes où son cœur pût
88 M.MWANNA.
sercgéncier. L'un avail la science et l'autre la jeunesse, li n'était pas bien (JifTieile de prévoir que CCS deux natures chercheraient à se compléter par l'échange de leurs trésors et liniraienl par s'absorber dans un môme amour, semblables aux électricités contraires qui s'attirent et se confondent. Madame de Bclnavc aima, et Bussy crut aimer. Comme lui, qui n'a )»ris ses regains pour l'espoir d'une moisson nouvelle? Hélas! nous sommes tous ainsi: nous ne renonçons point docilement aux illusions près de nous échapper. Avant de se glacer et de s'endormir du repos éternel , le cœur se révolte et se débat longtemps sous la main de fer qui l'opprime. 11 essaie encore ses forces expirantes, et presque toujours il entraîne avec lui dans la tombe le jeune cœur qui n'a pu le sauver.
Cependant, que faisait M. de Deinave? Pour tout ce qui regarde leur repos conjugal,
cirArnr.E iv. 80
les maris sonl clairvoyans comme les aveugles : ils voient avec la main; et, lorsque par liasard une vague inquiéludc rôde autour d'eux et leur fait pressentir le danger qui les menace, ils repoussent avec orgueil ces pressenlimcns salutaires; ils afleclent une héroïque confiance; ils accueillent le danger au lieu de chercher à le prévenir; ils font parade de la sécurité qu'ils n'ont pas. On se demande d'où peut leur venir cet impérieux instinct qui les pousse invinciblement à leur perle, et les précipite aveuglément sur les marches de l'autel , où les attend le sacrificateur. Le célibat de leur jeunesse n'a été fécond pour eux en cnseignemens d'aucun genre, et les fautes dont ils ont profité alors ne leur ont .ippris qu'une chose, à les commettre plus lard. Il semble qu'une fatalité terrible pèse sur le mariage. C'est bien à coup sûr celui des sacremens où le diable a la meilleure pari.
90 MAUIANNA.
Quoi qu'il en soit , toujours est-il que le seigneur de Blanfort favorisa de la meilleure grâce du monde un bonheur qui n'était pas le sien. Bussy, bien qu'il ne procédai ni de Juan ni de Lovelace, possédait toutefois les premiers élémens de la séduction. Il débuta fort habilement par capter l'amitié de M. de Belnave : ruse assez commune aux amans, qu'on flétrirait du nom de lâche perfidie, s'il s'agissait de dérober un secret d'industrie à quelque commerçant, mais qui devient une gentillesse aussitôt qu'il s'agit seulement de tromper un mari et de lui voler sa femme. Le manuel de l'adultère diffère, sur plusieurs points, de celui des honnêtes gens.
Hâtons-nous de dire que le bonheur de Bussy se réduisit aux effusions du sentiment. Ce n'est pas que George fût homme à se conlenler de joies purement extatiques; mais il y avait dans Marianna une chasteté sauvage
CHAPlTRt; IV. 91
qui dominait sans eftbrls toutes les phases de la passion. Pareil à la flamme du bois d'aloës, qui ne donne point de fumée, l'amour brûlait dans ce cœur sans en ternir Téclal, sans en altérer la pureté. Marianna ne soupçonnait môme pas que cet amour pût être criminel , et elle s'abandonnait sans crainte aux charmes d'une liaison qui devait la perdre plus lard. Mais il en est toujours ainsi : les brises du rivage sont douces et parfumées; la vague déferle mollement sur la plage; la mer chatoie sous l'azur du ciel. Nous partons, nous nous aventurons gaiement sur ces ondes unies comme une glace. Comment prévoir que le vent, qui joue dans nos voiles, nous brisera contre les récifs, et que le flot qui nous caresse doit nous jeter un jour, tout meurtris, sur la grève?
La saison des bains expirait. M. de Beinave aurait failli à sa destina' ion, s'il n'eût engagé
92 M A m AN :s A.
Bussy à venir passer l'auloninc à BluurorL 11 lui oHVit riiospilalitc avec insistance. George s'était donné comme un amant passionné tic la métallurgie. A l'entendre, la célébrité des forges de Blanfort était allée jusqu'à lui. Il avait un oncle maître de forges dans le Jura , cl il était curieux de comparer le minerai du Berri à celui de la Franche-Comté; curieux surtout, ajoulail-il , de cultiver la connaissance d'un homme aussi distingué que l'était M. de Dulnave. II devait rester encore qucl- (|ucs semaines dans les Pyrénées; mais, en retournant à Paris, il serait heureux de se détourner de sa route pour recueillir sur son passage les bénéfices d'une hospitalité qui lui était offerte avec tant de grâce. Marianna en ressentit moins de joie que de tristesse. Elle comprit que Bussy se jouait de M. de Bclnave, et son cœur fut blessé dans la dignité de son époux. Cette dignité, qui l'avait corn-
(HAT'ITRE IS. 03
promise? Qui avait autorisé Dussy à In méconnaître? Elle fit un retour sur elle-niejne et se reconnut coupable. Mais, pour celle ame avide d'émotions de tout genre, un grain de remords assaisonnait les jouissances, et, en les troublant, les lui faisait plus chères.
Les deux époux partirent. Tout avait pris pour Marianna une face nouvelle. Les beautés de la roule , qu'elle avait à peine remarquées en allant de Blanfort à Dagnères , la plongèrent, au retour, dans un muet enchantement. Il lui semblait que la terre venait de fleurir, que le ciel s'était paré d'un éclat plus doux, et que les bois, les champs et les coteaux avaient, pour la voir passer, revêtu leurs habits de fête. Quel changement s'était opéré dans son existence? Qu'attendait-elle de l'avenir? où allaient ses espérances? Elle l'ignorait elle-même. L'avenir, elle n'y songeait pas : que lui importait lo jour de demain?
94 MAIUANNA.
Elle vivait dans l'Iieure présente. Elle se dîsaîl bien que la lin de l'automne amènerait George à Blanfort; mais quand même cette joie n'eût pas été promise à son espoir, sa félicité n'en aurait été ni moins complète ni moins enivrante. Elle aimait, elle était aimée; ces deux mots résumaient tout pour elle. Elle voyait Bussy, elle entendait sa voix, et tout son être s'abimait dans un sentiment de béatitude, large et profond comme le ciel.
Après avoir traversé les champs de la Vienne et brûlé le pavé de la petite ville du Blanc, la chaise de poste côtoya le cours de la Creuse. Bientôt le bruit des marteaux, retentissant sur les enclumes, troubla le silence de l'air, et les maisons groupées au pied de la colline apparurent tapies dans la verdure, comme des nids d'oiseaux dans un buisson. C'était Blanfort. La voiture s'arrêta, et Marianna tomba dans les bras de sa sœur. Elle l'embrassa avec effu-
sîon ; loiil ce qu'elle aimait lui était devenu plusclier. Les eaux de sa rivière lui parurent plus limpides, ses prés plus verts, sa maison plus riante. Elle visita avec des transports d'enfant tous les lieux oîi elle avait semé tant d'ennuis dévorans, tant de sombres tristesses. Il y avait en elle une plénitude de délices qui débordait sur toute chose. Elle sesentaitsi heureuse qu'elle croyait communi(juer à chaque objet des parcelles de son bonheur. Car, dans nos grandes joies, comme dans nos grandes douleurs , nous imaginons toujours que la nature sympathise avec les dispositions de notre âme. Tristes, tout pleure avec nos larmes : le ruisseau se plaint aux cailloux de son lit , la bise gémit et sanglotte, les saules se penchent éplorés sur le rivage. Joyeux , tout s'égaie avec nous : le ruisseau gazouille, le ciel regarde la terre avec amour, et les saules livrent aux baisers du vent leur feuil âge pâle de volupté.
96 MAIIIAXNA.
Il eût lié bien facile à M. de Reinave d'exploiter à son profil ce retour de Marianna à la vie et à la jeunesse; en donnant à sa tendresse plus d'expansion, de chaleur et de grâce, il eût bien aisément, sans doute, ramené celle flamme égarée au foyer du devoir. Mais il ne soupçonnait rien, mais il ne prévoyait rien. A peine de retour à Blanfort, il ne s'occupa qu'à réparer le temps qu'il avait perdu à Bagnères, et Marianna ne fut pas plus distraite dans son bonheur qu'elle ne l'avait été auparavant dans sa tristesse. Ce n'est pas, encore une fois, que madame de Bcinave fût indifférente à son mari; bien loin de là! M. de Belnave aimait sa femme, et l'aimait certainement beaucoup. Si Marianna l'eûl exigé, il l'aurait conduite au pied du Caucase tout aussi bien qu'au pied des Pyrénées. Mais il ignorait, hélas! qu'il n'en est pas de l'amour comme du courage; que l'a-