‹ MariannaChapitre 3 sur 6 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

W E R D E T , E D I T E M Vx ,

iS, BUE D£S MAIIAIS ST. CE&JI.VIX.

Je ne sache pas qu^il y ait au monde une plus grande douleur que celle de Tamour délaissé. J^ai assisté bien des misères, et j^ai pu me convaincre qtf il n^est pas de plus grand désespoir. Il fout avoir pleuré les vivans, pour comprendre qu^U peut être doux de pleurer les morls. Oui , c^est une incommensurable dou^ leur. Madame de Belnave y creusa sa tombe,

et s'^y enferma pour mourir. Suivie de Mariette qui ne voulut jamais consentir a Pabandonner, elle partit au bout de quelques jours et se dirigea vers les côtes de la Bretagne. On Pavait souvent entretenue de la mélancolie de ces grèves désertes, et la plainte éternelle de FOcéan Pattirait par dHneflFables sympathies. Henry raccompagna jusqu^a la voiture. A Pheure du départ , il voulut lui baiser les mains ; mais elle Pappela sur son cœur.

— Cher enfant, lui dit-elle, vous avez été bon pour la pauvre délaissée !

— Nous nous reverrons bientôt , répondit le jeune homme.

«if-* Biealôt ! répéta Marianna aa secouant la t^tedVn air dedoute. Yoiis êtes bien jeitfi^ pour me suiv]?e où- je vais, ditreUe*

Les chevmit s^élftncèrent êta g&ldp# Madame de Beinave crovtit le va^sl!» et êe peneha' fMx^ envoyer k Henry tm éetmiéf àê&en^ îi était h ht même pkce, somtire eC letegtLté irttaeàé 9or

kl di%étioe t)fii seioibl^t emptnrter s» Ht tottt entière*

Fittil jamais créature plas tnisërâble ! Jiul« cpi^b ce moment suprême , Mariatina , dût' on Paccuser de folie ! avait doutë de son dë« nsfereé Est«^ii besoin de dire ce que TinFortunee n^atatt pas osé s^avouer a elle-même? que ce départ était un dernier essai , une dernière épreuve a laquelle elle avait voulu soumettre Tingrat qui la dédaignait. Elle s^était confttiément iattée qu^il n'^aurait pas la cruàUté de laiiter s^accomplir un si horrible martyre. Gomme le condamné au pied de TéchaFaud , elle avait attendu sa grâce. Près de partir, sél feux cbercbèrent Bussy dans la foule deâ voya^ttrsi Tant que la voiture roula sur It paVé de Paris, illui sembla que George allait, k chaque détour de rue, ise jeter à !a tête detf chevaut ^ la ramener triomphante , ou s'^enfuir keureui avec elle. Mais quand elle eut fran** dii la barrièrei quand elle nVn!?6ndit plus les ttufleors de le brille , quVUe vit les horit^cml

s'^ëlaipr et se dérouler ^ comprenant, seule^. ment alors, que tout était fini pour elle, elle 5e ci^uQiponna convulsivement a sa place, et serra son mouchoir entre ses dents pour ne pas éclater en sanglots.

Oui, tout était fini ! et pourtant, quand une chaise de poste filait, comme un trait, sur la route, pourquoi donc y plongeait-elle un avide regard? Pourquoi son front sMlluminâit-il d^'un rayon de folle espérance ?

Il est , sur la côte de Bretagne^ un petit ha-* meau du nom de Sainte-Marie. Ce ne sont, a vrai dire, que quelques pauvres maisons grou^ pées autour d\me église rustique. Tous les habitans y vivent de la mer . Les femmes ré<x>l<^ tent le varech ; les hommes transportent sur leurs chaloupes, les grains, le bois et Pengrais, qui s^échangent entre les iles voisines: et les côtes. Pornic est la ville la plus prochaine : encore n'^est-ce qu'Hun gros boiu*g où le bruit de la civilisation ne pénètre guère avant la laison des b^ins. L^aspect de ces rivages est

d^une tristesse profonde. Les cKampssont nus et stériles ; de maigres troupeaux y tondent un irare gazon , imprègne des exhalaisons salines. La grève est he'risse'e de noirs rochers, anfractueux, creusés par la vague. On n'^entend que le mugissement des flots. D^une part , Ponde, tantôt unie comme une glace, tantôt furieuse et roulant des monts ; de Pautre, un terrain désoie où croissent seulement les ajoncs et les bruyères. Parfois, quelques voiles blanchissent à rhorizon ; un goéland égratignc la lame du bout de ses longues ailes ; dans le sentier qui longe la plage, un cheval, conduit par un enfant, passe chargé de sable ou de goémon.

Le hasard conduisit madame de Belnave dans ces parages. Ces lieux offrirent une patrie a son désespoir. Il est des âmes pour qui la douleur n'est qu\m prétexte de distractions. Il faut a leur tristesse des rives bénies du cieK à leur exil les merveilles des arts et le luxe de la nature. Elles vont exhaler leurs soupirs sous les orangers de la rivière de Gènes,

ffti^e redire leujr$ plaint^^i m% ^hx» de Vv^ thënope ou dç Tibur* Ce »nt 4b faibl^^ amcis et dç lâches douleurs^ Résolue à $>usen yelir dans ce pauvre hameau» madwie de Bd^ pave trauva, pour elle et pour Mariette, un a&iU chez une femme, dont lefilsetkmaris^étaie^l embarqués récemment $ur ua brick ^antuîs» pour une navigation de long cours* N^liwv^ ce réserva la chambre du fils; véritahlct chainl«rii& de matelot ! la couchette était dure, le$ ^^^r* hlçs grossiers , les murs blançhjs H h çhimac ; mais qu'^iraportait à Marianna ? f lU n^ cbor^ çh^it qu'une tombe^

jEUe souffrit d'^un cœur vaillant i <|ui aiom sop mal et veut en mourir. Ce; piaL es^t e^cçre de Tamour : elle s'y plongea avec volupté*. Elle déchira ses blessure^ de ^^ prQpre$ mains : elle s'abreuva tout, à h>isir de son saiig et de ses larmes^ 0 vanilé de ht douleur ! j^n présence de la mer, Marianna ne s'humilia pas devant cette grande désolée , qui remplit sq^

rivages de lam^nt9tipns fttoraeUe^* ^lU arut

MiteadM «ne urne répondra au sangleM 4e la riaone* Bientât^ en effet, ce fut oenune denc âmes ixaiversairt et se contenant Pane Taor tre« Il $^élablît enti^e elles je ne sais quelles ^mznajQnieatkms mysténeuses* Quand les vagues sooleTëes bondksanent en ftireut -^ cavales k la bhmohe orinièpe "--* pâie^ ëclicirelëe, ^e attak sur la grève, et Fa^ pareille à TEsprit de la Tempête ^ cUe mÊlak ses cris aux ebr meurs de Touragan. — Bien ! disait-^elle eh jnarcfaant eontrè la lame ; bien ! tourmentée oomaM moi , é'eA ainsi que )e t^aime ! -*-* Et a'^offranft avec, une sombre; jok a réonmo {^bnp que levantins \eiùàt aa visage, elle drcjût reeevoir le hmac de la sasm de aon désespoir. Quand Fonde mirottée uepoeait au soleil 9 elle «^étendait sur le sable , ou bien, asnse , comme une mouette , sar un des rochers de la rire , elle écoutait le langage des flots. Alors, eomnie les flots osgreasiint la pl?ge, les souvenir^ du bc^héur venaieM baigner son cœur apaisé. Elle suivait du regard les

vdiks qui glissaient à Tliorison i comme des rêves de son passé. Elle disait à la met ses joies éteintes 9 ses félicités évanouies. Elle appelait George avec amour et se plaignait doucement à lui , tout en le pressant sur son sein. Elle passait ainsi des journées entières; et que de nuits , accoudée sur sa fenêtre ou^ verte , à contempler, dans de douloureuses extases ^ les vagues dont la lune blanchissait la crête !

Cette perpétuelle contemplationderOcéan, jointe à Texaltation de la douleur , avait fini par exercer sur madame de Belnave ime fasci^ nation étrange. Parfois, assise sur la grève, le regard fixé sur la mer , elle se soitait invmci*blement attirée par la lame, et, pour ne pas céder à cette attraction magnétique , elle était obligée de se cramponner aux aspérités du ri*vage.

Alors , frappée d^épouvante , il lut semblait que chaque vague prenait une voix pour la raissurer.

-^ Viens ! disaient ees voix caressantes, viens mêler tes douleorsaux nôtres. Nous sommes des âmes désolées comme toi ; comme nous , condamnée à une plainte sans fin, viens pleurer avec tes sœurs. Que férais^tu sur la terre f la terre fleurit et chante : nous autres , nous gémissons toujours. Tu manques à nos concerts. Nous avons des grottes' d'^asur , toutes humides de nos larmes : nous t^y porterons mollement sur nos seins gonflés de soupirs. Viens , livre-toi sans crainte à celle d^entre nous qui s'^avance vers toi sur la grève. Cest la plus douce de nos compagnes. Ne la vois-tu pas qui relève, pour t*emporter, la frange d'^ar* gent de sa robe ?

£t la lame , défeiiant sur la plage , venait

agacer les pieds de Marianna , se creusait pour la recevoir , se retirait en Tinvitant , revenait

pour Pinviter encore. Fascinée, immobile, les mains enfoncées dans le sable , Marianna la suivait d^un œil ardent. — Viens ! répétaient les voix mélodieuses ; que ferais-tu sur

U terrt? k tore ioirit tt ehante t nous autres, nous gëmissoBs toujours.

estait le suicide qui lui apparaissait, |>arë de toutes ses aëduetîens. Mouiir ainsi. de« Tint pour madamn de Belnave une préooou^ pi^n de tous les instans. Vainement elle essaya de la repousser. La mer était toujovrs là y et toiftjoiurs ks vagues murmiuraient knv refrain plaintif» Marianna &iit par k dire à aoa touv. Qu'^.altendait-dle de la vie f que kù restait -il en ce monde P Le seul asile qu^elle se fut réservé en s^exilant deBlanfsirt^ Bussy ne venait-il pas de le lui fermer à jamaâsl £lle se tourna vers k refi:^ que lui ofbnit rOcéan. Ce ne fut pas toutefois un projet froidement conçu , nettement arrêté , devant sViécuter k jour fixe , mais seulement une confuse espérance, la seule qui lui restât dans son malheur. LHnstinctive certitude de pouvoir en finir h son heure , fit descendre en elle un peu de cakM et de silence. Son désespoir s^assqupil; ses ktmes <:oulèrent

HTM moiai d'^amertoma* Bientôt elle s^ha* )>itMa à xogardtr k HMr comme - une amie qu lui (tuvrail son 40111 ; elle se femiliarisa liye« les tentatieiDi i|iie lui offraient les flots'; dlfi n'^QppMa plus, aiit agaceries de la lame , qHQ les Npi^nanceé de Tamante qui lutte fwm^ dwa W fïûbkBse et ne cède cpx^en r^ .«UUntu Eïl^ pfffmil a^rienseaifint que son ame ae aouvieiukaît 4e $a douleur^ et se plaindrait ét^rnielleineiiV 9m cw borda. Elle se disait auw quei aa n^Ort lu ferait vivre dans le cœur de Q^of^^ et qw, le cruel la pleurerait peut- 4trfw

t)ea qu^eU« eut compris ipia chaque Jour qui 4e levait , pouvait ne pas s^acheyer pour eUe« i^adame de BeInaTe s^occupa de ses dernières dispositions. Avant de quitter Paris, elle avait éanl à sa aeeor qu'^elle partait pour un long voyage; pour nn long voyage en effet ! Près de l^ccomplir ^ elle voulut renouveler se$ adieux k Neëmi : cette fois, les adieut éUfflwklElkéomk aussi k son mari : .M. Val-

tone ne fut pas OUbUé« Elle assurait le Soirt de Mariette et faisait don dé toute sa. fortune a AI* de Belnave. On imaginera sans peii^e ce que durent être toutes ces épitres. Il est juste de dire que son cœur ne s^^y répandit pas en de lâches regrets.EUeacceptaitintrépidementju^ qu'eau bout son orageuse destinée. L^expérience qu^elle venait de foire ne Pavait pas ramenée au sentiment des félicités domestiques. Les tortures du martyre ne lui avaient pas arraché Tabjuration de ses croyances. Elle mourait dans la religion de Pamour, sans Foutrager ni le maudire , convaincue qu'yen dehors il n^est point de bonheur idi-bas , heureuse d^en mourir, après avoir vainement essayé d^en vivre. Elle s'hélait trompée d^ame : mais son erreur, c^était George , et non Famour.

Elle écrivit a Bussy et lui pardonna tout le mal qu^elIe avait souffert : puis sa pensée se porta vers Henry. Depuis son départ de Paris, elle songeait a lui pour la première fois, Pingrâte! Comme autrefois daiis

sa joie/dile s^ëtmt enfermée dan^ sa doit* lisav : elle y avait véca pour elle seule. Elle s'^accusa de Tavoir si long - temps négligé d9iM son côenr. Sans qu^eHe cherchât à s'^expUqiier pourquoi , Tiinage de cet enfant lui Tieyîat « entvirpmiée de charmes qu^elle n^a^ vait pinais soupçonnés jôsqu'^alors. Longt^flofis elle rêva au souvenir de cette blonde tetç, cpi^'elle avait si souvent pressée sur son ^in , aux heures de désespoir. PeuU être , en tetrouvant dans sa mémoire ce qu'ail avait été pour eUe , devina-t-elle confusément ce qui s'^^tait passé en lui ? peut^tre se de^ mandant* elle avec inquiétude 9 dans quelle ame irait s'^épanouir cette fleur , qu^h son insu elle avait fait germer sous ses larmes? Je ne sais : mais sa sollicitude s^alarma pour tant de jeunesse et d^inexpérience. Elle lui écrivit une longue lettre, pleine de sages avertissemens , et telle qu^avant d^expirer, k mère d^Henry aurait pu Técrire elle-' ttéiiGie; sealementi le nom de George y re^

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venait sans ces», A el GMt^ a^efté p»

dA k Uret la l«it«e aurait ëta tna^ 1m^

gU€.

Tous ces éuita ne devairat armer )i hnf

adresse, qu'après le dépari de Marianna pour un inonde meilleur. D'ailleurs, elle n'avait confié <]u'à Bussy la fin qu'elle méditail. Pour les autres , sa mort serait un accident ; pour lui seul, un fait volontaire. A défaut de regrets , elle voulait lui laisser un remords.

Ces devoirs accomplis , madame de Beinave s'abandonna au courant de sa destinée. Ella était calme : ses jours passaient en promenades solitaires. Mariette , qui ia voyait paisible et résignée , ne la suivait plus , comme aux premiers jours. Elle sortait le matin et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante. Dans le payp , on s'était habitué à la voir. Les habitans disaient que c'était une anie en [wine : leur curiosité n'allait pas au-delà. Elle n'eut jamais à se plaindre de Timportunité d'aucun d'eux. Les enfaus eux-mêmes w détouriuient

àa «on filititiet'^ On montre jk Saîttte-Marie le rodier 6itr Itcjuel elle passait, chaque jour, de long«eft heures , Poeil fimnôbile , fixe sut VhùtMCfÊk , cèmme im eût ëpîé le retour de quelque voik dësirée. On raconté encore, k la veiUëe, qu^on h voyait aut mariée Insies , s^aventurer mt les rétàh que la met^^ 4a se netîroM, laissé k tlëdoutert, et que pkiB «Tone fois Le garde «e^te y craignant qa^elle ne êe laissât Surprendre par la marëe ttonlaiité, la rappela dé ses cris sur le r!- "ngeé Elle se pfoisâfît^ en effet, ^ ces excursions përilleuMa* Quand lX)cëan quittait ses bord^^ ^le aimait 2i pour^uitre le flot qui s^enfuyait^ M; il le toir revenir sur elle. Alors , elle ftiyait k son lotir , mai^ e^étaient toujours la même toeûiatiori et le même vertige. Elle fuyait^ nais pa» a pas , dMn pied qui ne cède qu"^ regret et voudrait de laisser atteindre. Il est vrsd^ que pks d^une foi», les cris du gardeûàt» Parrachèrenl aux ëtt^ntes de la vaffin^ pvèa de la dévorer t makr Ane sdllrcitud^

plus assidue Tcillait sur elle et la proiëgeaît. Huit jours il pdne aTÛent passé , depuis rapparition de madame de Belnaye îi Sainte- Marie , et la nouvelle ne •''en était pu encore répandue dans le pays , lorsque , par tin soir de tourmente, un voyageur descendit à Poiv nic , à Tauberge du Cygne-Kkmc. Son mai»teau était transperce par Torage , les bords de son chapeau, rabattus par la pluie, lui ctt' chaient à demi le visage; le cheval qui Favait amené , fumait à la porte , le col tendu * h tête basse , souillé de boue jusqu^au poitrul. L'auberge du Cygne-Blanc est le rendez-vous habituel des matelots du port. Ils s''y réunissent, le soir, pour fumer et boire du grog. Le voyageur jeta négligemment sur une table son chapeau et son manteau ruissclans , puis il tomba , harassé de latigue , siu: une chaise , au c<Hn de Tàtre. Son air jeune et soul&ant attira d'abord les regards ; mais ce soir Ui , les gens du port avaient des sujets de préoccupation uitremeat graves, et apris mate

offert k Fétranger une pipe et un verre qu^il refusa également, ils Poublièrent pour reprendre la conversation que son arrive'e avait interrompue.

Il ne s^agissait de rien moins que de la chaloupe du capitaine Martin , partie la veille pour Noirmoutiers , avec promesse d'en repartir le lendemain ) et de rentrer le jour même à Pornic. Quand la mer est belle et le vent Favorable, c'^est un trajet de quelques heures. Mais la mer, assez calme au matin ^ était devenue tout k coup furieuse , et on craignait que la chaloupe , surprise par le grain « n'eût été jetée sur la côte. Une vive anxiété se peignait sur toutes les figures ; des paroles sinistres circulaient : on se rappelait que, Fannée précédente , à pareille époque , un chassemarée , parti de TUe-Dieu , s'était brisé sur les falaises. L'entrée triomphante du capitaine Martin qui parut tout à coup , escorté de ses deux mousses, changea cette inquiétude en

une joie bruyante. Surpris, en effet, par la tem- T. n. 2

ppte , le frêle e^guif ^ prk ^ §flfï^hf«r, s?4tti$ vu pousse dans Tansç de Sqipte-rMsirie , p^ la vaçuc , sans plus de dommage , Pavait couché sur un lit de sable. Le fai); tenait du icûiracle, et f[it célébré comme tel; les waiîns se découvrirent , et Teaur^e-vie coula a pleim bords , en Thon^efir de Notre-Dam^e-]^: Secoure.

Le yoysigeur seul ne prens^it point p^rt k 1% commune joie. Silencieux et sombre , Ip firent appuyé sur la main , il répondait à peine aux questions que lui adressait ^ moin$ la c«]|riq$ît4 que la ^oUiciludp : par il ^^ipblait délicat comme une jeune fille ; s^ taille i^ince ^ cqfXFz bait sous un air de souffrappe , commie w^ arbuste sous le vent, et la finesse de $es tciûj;^ et la blancheur de son visage que voilaiei^t , sans le cacher^ des cheveux blpnds encore toyjt humides, contrastaient singulièr^a^ent ^Yiœ I9 rudesse des habitués du Cy|[qe-Blaqc. Pour la première foi^, Tauberge dç Pornic }i;i^tilgLa|t son enseigne ; qu qût dit e^ ^S^ m ^y^M

]t>l^sj»é, s(9i$ra]]ft en silenqe, h goI replia^ sous, son aile«

U nV^t. P^ ch^ng^ d^^tUtu^e, quand SQudaini a quelques, mots qui le frappèrent fsopime i|ne commotion ^Içctpque, U releva IjNn^sqaei^ent l^ tête, et, rejetant ses che? veux en arrière, il attagha^ un oçil hvih b)nt s^r le capitaine Mai^tin qui se faisait; en cet îns|a{it THomère de son Odyssée ; et à mesure que celui-ci parlait, la pâleur d^ PétrangB!! sç colorait , son front s'^illuminait , 9m rognivd rnyom^ait d'^bn azur plus chaud

ek;plti&¥if«

Ee capitaine raamtait, ai prose médioene* ment homérique, qu^il avait vu, durant la tem^ pâte, une femme de mise élégante, courir ëchevelée sur la cate , descendre sur la grève^ tremper ses pieds dans T'écume, puis aller sTasseqirsurun rocher battu des flots, et s^y te* nir, malgré la pluie et la> tourmente. Quelle était cette femme? Un colporteur dé livret pieux et de Noëls assura Tavoir rcnconti^f 6 1%

veille , s^avançant imprudemment sur les réci fs ; il ajouta qu'il Pavait avertie, par ses cris, de se garer de la mare'e montante. Il prétendait, de plus, qu^^elle habitait Sainte- Marie, et que le douanier garde-côte, quHl avait questionné sur elle, avait répondu que c'était une pauvre folle.

Le colporteur ajoutait encore, qu'en revenant de Sainte-Marie, il s'était trouvé face à face avec elle, et que , folle ou non , elle était grande dame, et dame jeune et belle.

— Folle d'amour ! dit, en branlant la tête , une jeune fille qui , depuis une heure, tenait sur l'étranger ses deux grands yeux noirs im* mobiles.

— Qu'est-ce que cela, Sainte-Marie? demanda celui-ci d'une voix ardente.

— Sainte-Marie, mon gentilhomme? répondit un des matelots , c'est un village sur la côte : vous pourriez en voir d'ici le clocher pointu comme une aiguille, qui semble vouloir percer le ciel.

— A quelle distance f

— Vingt minutes par terre, dix par les brisans, à la marée basse ; cinq par mer, bon vent et marée haute : voilà !

— Cest bien ! dit le voyageur.

Il se leva , prit son manteau et se fit donner une chambre.

Le lendemain, a la pointe du jour, il sortit et suivit le sentier qui mène à Sainte-Marie. De retour à la ville , il s'^occupa de chercher un logement dans une maison particulière. Il n'*est guère de maison à Pornic qui n''ait quelque coin en réserve pour la saison des bains; c''est la le revenu le plus clair de Fendroit , car , en été , les baigneurs s'*y disputent un grenier 9 au prix de Baden. En hiver, c'est autre chose, et Fétranger n''eut qu'à choisir. Il trouva ce qu'il cherchait au château même de la ville ; le propriétaire lui offrit, dans la tourelle inhabitée, une chambre qu'il accepta. Quel était ce voyageur f

oti ne le sut jamais au paya. On s^y ëntrettéht encore de son humeur sauvage et de ses façons étranges. Durant son séjour , îl vécut solitaire^ inaccessible à toutes relations. Vainement les habitans du lieu tentèrent de Fattirer ; il ne répondit à leurs prévenances que par une froide réserve. Chaque matin , au crépuscule, il sortait , enveloppé de son manteau , ne rentrait qu'eaux heures des repas, et, chaque repas pris à la hâte , il s'^éki^ait de nouveau jusqu'au soir , encore ne revenait-il au gite que fort avant dans la nuit. On eut bientôt remarqué que ses promenades suivaient toujours le même chemin, et on pensait généralement que Tétranger de Pormc et Tétràngère dé Sainte- Marie étaient deux âmes en peine , et que ^ pour sur, Tune d'elles était en peine de rautre. On touchait aux derniers jours d'hiver. Un matin, à son réveil, madame de Belnave sentit courir autour d'elle les tièdes brises du printemps. L'alouette chantait dans les sillons ; l'air était doux et parfumé* \. voir la marge du

sentier ^ oïl eût dit que , péndaht la ntut , il avait neige dès fleurs. Mariannà passa toute là journée dans sa chambre: Jatnais Texistehce n'^âvâit pèse sur elle d'un poids plus terrible ni plus lourd ; jamais son de'sespoir n^avait pris un caraictère plus âpre ni plus farouche. Durant tdut le jour, elle insulta a grands cris a sa destinée ; elle fee roula sur son lit quVlle baigna de ses pleurs et qu^^elle mordît avec rage. Vitigt fdis elle blasphéma le nom de George : vingt fois elle appela la thort. Mais la douleur ne tute point : ellfe fest ^i bien faite, du contraire, pour le cœur de Thomme , qu^ëllë semble le ranimer et lui prêter une Vie nouvelle.

Le soir la trouva plus calmé ; mais ce notait que la lassitude ([ui succédait a de si rudes assauts. Après ùri assoupissement dé quelquès heures , elle se réveilla triste , de'couiragëe , et s^indignant de voir qu^on pût survivre àtantdedëchiremens.Elle ouvrit sa fenêtre; la luné ise levait , et FOcéan montait vers sa mystérieuse amante. Mariannà sortit et alla

s^asseoii% }>ien avant en mer, sur un rocher, couvert de varech, qui semblait taille tout exprès pour la recevoir.

La nuit était radieuse ; sur la terre , tout était silence , tout était mélodie sur les flots. La lune mettait une aigrette dVgènt a la cime de chaque lame ; les étoiles se miraient dans les flaques d'^eau que la marée , en se retirant , avait laissées dans les inégalités des récifs. Jamais madame de Belnave ne s'^était sentie plus détachée des choses d^ici-bas ; jamais elle n'^avait tendu d^xm eflPort {dus ardent vers le monde d^oubli.

La contemplation de la mer exerçait sur elle de merveilleuses influences, fin bout d'aune heure , les orages de son cœur s^étaient apaisés ; bientôt , ce ne fut plus dans son ame qu W murmure confus , pareil au bruit lointain qui la berçait.

Elle demeura long-temps ainsi. Mariette ne Favait pas vue sortir , et la croyait retirée dans sa chambre» Tout reposait au village ; madame

de fielnave veillait seule. Elle était toujours à là même place , lorsque le bruit lointain se rapprocha. La lune descendait toute rouge à rhorizon : Porient blanchissait ; Taube naissante traçait de lumineux sillons sur la couche hufleuse des flots. Les flots montaient , et madame de Beinave les entendait piaffer au loin et envahir successivement leilr domaine. Elle les écoutait sans effroi. Bientôt elle put les voir se dérouler en larges nappes , et s'^aionger, souples et gracieux comme un serpent , pour Penlacer.

Et jamais les vagues n'^avaient dit leur re* frain dWe voix plus charmante.

Elle était toujours dans la même attitude, sans souffle 9 sans mouvement, semblable à Toiseau fesdné par le regard de la vipère. Le soleil se levait, les goélands volaient autour d^elle, et les flots montaient toujours.

Madame de Beinave crut voir les cieiu s'^entr^'ouvrir pour la recevoir. EUe crut entendre

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d^autres boncerts se mêler aut chants dèâ sy-^ rênes.

— Viens, disaient des voix qui descendaient dû ciel; tibùs avons été des anies désôlëës cdmtne toi; comme toi, nous ^vons aimé; nous avons pleuré , nous avons bien souffert ; mais la mort nous a délivrées , et nous avbnâ trouvé Famour, vainement cherché sur là, terre. Viens ! ici le bonheur est sans fin et là jeunesse est éternelle. Viens aimer avec tei soeurs.

Les flots montaient , montaient. Déjà lettrà lèvres humides venaient baiser les pieds de Marianna. Déjà la vague, déferlant sur elle, enflait les plis de son manteau. Il y eut un instant oîi Pune d'acnés, héUrtée par la lame qui s'en retournait, la ramena violemment sur la grève, et sauta, comme une hyène, sur madame de Belnave, qu'acné enveloppa tout entière. Elle poussa un cri , et , Pinstinct de la conservation s'éveillant , elle essaya de se dëbâllre sous ces terribles caresses ; mais les lames piéti-

naient sur son corps, et soulevaient son pâle visage , pareil à ces belles fleurs que nos rivières étalent sur leurs eaux. G^en e'tait fait de Marianna , quand , tout a coup , deux bras vigoureux la soulevèrent et la déposèrent évanouie sur le rivage.

Au bout de quelques instans, un souvenir confus de ce qui s^était passé lui traversa Fesprit : eUe sentit ses vétemens mouillés , elle appuya sels mains sur son front comme pour y fixer ses pensées; puis, regardant autour d^elle, elle aperçut Henry qui la contemplait.

Le soir du même jour , tous deux se pro« menaient sur la côte. Madame de Belnave marchait appuyée sur le bras du jeune homme.

— Ainsi, disait-elle, vous m^avez suivie dans mon triste pèlerinage. Ange invisible de ma destinée ^ vous étiez la, près de moi , res^ pectant ma solitude, et veillant sur elle k toute heure ! Mais qui vous a révèle' le lieu

de mon exil? comment avez-vous trouvé la trace de mes pas? dites aussi comment , sur ces grèves désertes , dans ce pauvre hameau , vous avez pu tromper mon regard et me cacher votre présence ?

— Trouver vos traces me fut bien facile , et plus facile encore de me dérober à vos yeux, ajouta-t-il avec un triste sourire, car vous ne me cherchiez pas.

— Vous étiez la , près de moi , chaque jour, à toute heure ! répétait madame de Belnave avec un doux étonnement,

— Aviez-vous donc pensé , répondit Henry d^un ton de reproche affectueux , que je vous lal^rais partir s^lq, Uvç^ ^x, ço^i^If de >^otre désespoir? av<çz-vous oublié l(ss jpurs^ç^ vous mç inêli^z; fra(^r^^llei|iei)t^ a tOM$ vm r,êyqs d^avcinif ? L Venir étBït ri^^at^ alors, et vou$ me faîsiez.unepl^çe 4an§ yp(çe bpnheuri». Coi)viy,e des jours l^eur^ip^, n?ai-J€(.p9s drpîft qi ma par.t 4e voç. infprtunfs.? 0^i.| jfi wui|

^i suiy^Q ; <wi., j^éM^ là.) prà^ dfe nHia, «m

Gfi^gQ , ca^ f^xsifs biçn compris 9 c^uellç , qv^e vous méditiez quelque funeste dessein.

— Cher enfent ! mais pourqqoi. m^avoir laissé i^orer quHine affection si tendre veillait auprès de moi ?

— Quand vous avez quitté Paris , vous n'espériez pas me retrouver sur les côtes de la Bretagne ?

-7- Je n'^espérais rien que la mort: et quelque douce a mon cœur que soit votre présence , si vous m'eussiez consultée , Henry, je n'aurais pas accepté l'offre de votre dévouement.

— Raâsurea(-Yôu$, répondit le jwne homme; jas^qu'à ce jour , je n'ai ps? été pour vous un compagnon bie^ importun : il en sçra toujours ainsi. Vous n^ me iirerr^ pas, seulement vous saurez que je suis près de vous ; et quand la solitude vous ^era trop amère, vous m'appellerez, \e viendrai. Dites, ne le voulez-vous pa; ? np suisrje pl^$ yç^tr^ ami , votre frère ?

N^est«ce pas ainsi que vousm^appellieE, autre* fois?

— Toujours, ah! toujours ainsi! s'^écria madame de Belnave d'aune voix émue , en pressant le bras d^Henry contre son sein.

— N'avez-vous pas des heures où Tisolement vous accable ? des heures de tristesse et d'^ennui, où votre cœur voudrait s^épancherf ne vous serait-il pas doux parfois de pouvoir parler des bons et des mauvais j ours? n'^est-il pas des souvenirs qui vous oppressent ?un nom que vous aimeriez à dire et à entendre? ce nom cher et maudit , nous le dirons ensemble. Je serai Pécho de vos douleurs.

— Vous m^auriez bien aimée , vous ! dit Marianna avec mélancolie. Oui , cher enfant , oui, ajouta-t-elle, j^ai des heures où la solitude pèse sur moi, comme un manteau de plomb; des heures horribles où je crie mon désespoir aux nuages , aux vagues , aux rochers du rivage ; des heures où ma pauvre tête s'^égare , où je crains, où je sens, où je vois la folie !

Oui, vous me seriez doux alors et bienfaisant! Mais partez, Henry , je le veux , il le faut. Ce que vous avez fait pour moi vous sera compté dans le ciel; mais j^aurais honte et remords à prolonger un si généreux sacrifice. Partez , et que ma destinée s^achève.

•— Je ne vous ai rien sacrifié*

— Vos travaux , vos plaisirs.

— Mes travaux , je suis jeune ; mes plaisirs , je ne les connais pas.

— Et que puis-je donner en écliange d'une amitié si noble et si dévouée ? pas même Tespoir de me laisser consoler par elle.

— Je ne demande que le droit de vous aider à souffrir.

-— Ah ! n'étes*-vous pas rassasié de mes lar« mes!

— Non , dît Henry , pleurez.

La malheureuse pleurait en effet.

— Pourquoi m'avez-vous sauvée! s'écriat-elle en quittant le bras qui la soutenait; pourquoi m'^avez-vous arrachée a la mort?

Wns vç^us , s^fis yotrp pudie pitié , ]^ reposerais à cette heure. Que voulez-vousi qup je fasse ici-bas P je n^attends plus rien 4e la i^îç : que ne me laissiez-vous mourir!

— J^ai vu George avant mpn départ , dit le jeune homme d^un air distrait.

— Vous Pavez vu ! dit Mariai^na en reprenant avec empres^ment le br^ quWle avait repoussé. Eh bien ! Henry , que se passait-il en lui? ne souffrait-il p^ un peu d^ mon absence? nq lui manquais-je pas un peu? Car enfin, j^él;ai$ bien quelque chose dans son existence! Où trpuvara-t-il une afifection comme la mienne ? Ah ! dites , n^avait^il pas quelque pitié de sa victime? quelque souci de ce lugubre voy^g^, que j- accomplissais seule , et la mort dans le sein ? Ne vous a-t-îl pas confié pour moi quelques regrets, quelques paroles de tendr^^e ? N'^est-ce pas lui qui vous envoie ? Dites ? ah ! dites, Henry ! sait-il du moins como^ent je Taimais ? sai^il bien qu^il siura été mpn premier, mandi^mer ai|iourf

ne se plamt41 jamais de moi? lai aurai-je laissé quelques chers souyenirsp

Ils avaient , en causant , suivi le sentier qui conduit à Pornic. Ils se trouvèrent, sans y songer, devant la tour, qui veille, comme une sentinelle , sur la plage , au pied de la ville* Cest une tour crénelée, s'^évasant, par une courbe gracieuse, du sommet à la base, et laissant pendre de ses flancs des touffes de pariétaire. CMtait la , dans la partie la plus élevée , que le jeune honmie avait loué une cbambre, qu'ail disputait aux chouettes et aux orfraies. Cette chambre , madame de Belnave eut fantaisie de la visiter. Tout reposait dans la petite cité. Us passèrent sur le pont« levis et pénétrèrent dans le donjon. La lampe, qui chaque soir attendait Henry, brûlait sur la jNcemière marche. Il la prit, et> à la lueur vacillante de la mèche qui crépitait (kns Fkumidité , tous deux gravirent Teseaiier de pierre, ^appartement d^'Henry était plus que modeste : une couchette, dW aspect dur et froid, une

table boiteuse et deux chaises en composaient tout I^ameublement ; quelques livres apportes de Paris , de Pencre , du papier et des plumes, étaient dispersés sur la table.

— Eh quoi ! dit Marianna en promenant un triste regard autour des murs nus et glacés, est-ce donc là que vous avez passé de longues nuits d^hiver? Tant d'^amitié me décourage: Henry, vous^ humiliez Pamour.

— Ne me plaignez pas, répondit le jeune homme , et dites si le palais dVn roi a jamais enfermé plus de luxe et de magnificence.

A ces mots , il ouvrit la fenêtre , et tous deux , appuyés sur la barre de fer , contemplèrent le plus beau spectacle qui puisse s'^offrir au regard de Thomnie. La lune dormait sur un banc de nuages ; on n'^entendait que le bruit des Vagues qui s'^enlaçaient avec amour ; et, comme un phare perdu dans Pimmensité, la tour dominait une mer sans rivages.

Madame de Beinave insista sérieusement pour qu^Henry retournât à Paris. Mais elle s''abandonnait , a son insu , au charme de le sentir près d'acné , et ie voir chaque jour , à toute heure , devint bientôt une habitude à laquelle elle n'^eùt pas renoncé sans déchirement. Il faut s'^étre nourri des larmes de la solitude pour savoir tout ce qu'ail y a de doux ^ pleurer

sur des mains amies. Et puis , quelle tendresse se montra jamais plus ingénieuse et plus dévouée que celle de ce jeune homme P quelle ame plus délicate , quel cœur plus désintéressé ? Si madame de Belnave accepta follement la présence d^Henry , sans soupçonner que tant d^abnégation pût avoir un autre mobile qu'Hun sentiment calme et serein, c'^est qu^^elle était , elle aussi , une nature généreuse, a la hauteur de tous les dévouemens; et c[ue , pour les comprendre , elle n'avait besoin de recourir qu'eaux nobles instincts qui vivaient en elle. Dans la fièvre d'exaltation qui avait consumé sa jeunesse , elle avait rêvé des amitiés chevaleresques , des sacrifices swhumains. Elle ^''étak promis de s'inomoler sur Vantel de toutes ses affections ; aux affections les plus paisibles, elle avait prêté. les allures turbulentes de la passion. Elle s'était familiairisjée de bonne heure aVec rhéroosme ; son ima- ;gination le lui avait représenté comme une espèce de menue monnaie y d'un cours facile et

lOUÉmfier.. ^ssi y l«ifi de è'^ëtonnèr île là eon^ diiite d'Henry, n^y trouva-t-elle rien que de simple et de naturèL Elle aurait fait pour lui ce qu^il faisait pour elle : ils étaient quittes. Leur vie fat grs^e et salennelle comme le» lieux qui là recelèrent. Chaque matih , aux premiers rayons , Henry sortait de Pornîc et se dirigeait vers l^iite-Marie. Il était bien rare quHl ne troutàt pas madame de Belnave errant cféjà SUT la côte^ Aussitôt qu'ail apparaissait au détour du chemin, elle Fappelait du gesitè (m de Is^ veik, et tou^ deux aUaieirt a pas leixis, le long des faiaiises; On touchait aux preraiers beaux jours:: Por dès ajoncs pâlissait ; de petites fleurs blasïches et roses riaient entre les fentes des rochers ; le soleil , a Pheùre de nridi , eha«ffai€ le saHe de la grève. Bs al* laienft, s^entretenant des anciens jours, elfe, ne sèlaissantjamâis^dPenrèdBrelès jdies et les tris* t^ses, lui, ne se kssant pas de Pentendre. Il déroulait lui-même, d'aune main habile et patiente , le fil qui le» guidait tous deux à

travers les ruines du passe'. li connaissait ; aussi bien qu'acné , les sentiers chers à son désespoir : loin de chercher à Ten détourner, il Py ramenait sans cesse , Tarrétant a chaque illusion qu'acné avait ensevelie derrière elle. Il avait de merveilleux secrets pour entretenir dans cette ame désolée la source des épanchenlenS) pour ouvrir, chaque jour, de nouvelles issues aux souvenirs qui Toppressaient , perçant, pour ainsi dire, autour d^elle de mystérieux canaux qui les laissaient s^échapper goutte à goutte , comme Teau dW réservoir. Il s^abstenait de lui offirir le baume irritant des consolations vulgaires : il ne la consolait pas. Il Tencourageait , au contraire, dans cette sainte croyance qu'ail respectait^ qu'ail partageait peut-être, qu'^elle souffrait dW mal sans remède, et que sa douleur n^aurait pas de fin* Ainsi, tous deux cheminaient lentement , se perdant Pun et Tautre en d'^interminables élégies. Il est sur cette côte de petites baies naturelles 9 formées par les an*

fractuosités du roc. Ce sont , pour la plupart, des grottes tapissées de plantes marines, où les vagues viennent mourir sur un sable fin et doré. Vers le milieu du jour, quand le soleil brûlait la plage, et que Marianna sentait ses forces épuisées , ils allaient demander à Pun de ces asyles la fraîcheur, Nombre et le repos. Us passaient là des heures silencieuses, elle, à contempler dW air mélancolique le jeu des lames qui chatoyaient sous Pazur du ciel , lui , assis auprès d'^elle , triste et rêveur aussi ; mais son regard ne cherchait pas les flots , et ce n'^était pas des parfums de la mer qu'ail enivrait sa muette rêverie.

Madame de Belnave ne tarda pas a subir de salutaires influences. Elle avait fini par puiser dans Texpansion de ses regrets un charme qui la rattachait insensiblement à Fexistence , et lui faisait ajourner indéfiniment Fexécution de ses funestes projets. Elle pressait bien encore le départ d'^Henry^ mais d^une voix si fai-

\Ae ) et cFan si fiaAle cœur^ ^e ^le jeune homme pouvait prolonger son séjour sans craindre de Pexposer au reproche d'iniportunité. La douleur est si férocement égoïste , elle se croit si bien le centre de toutes choses , elle est si pieusement convaincue que la nature entière se lamente et pkure avec elle , que Marianna ne s''inquiétait guère de savoir si son compagnon n'avait pas un autre rôle a jouer , plus sérieux que celui d'écouter sur les rives de FOcéan les plaintes d'un amour malheureux, Henry était devenu pour elle un besoin réel. Elle aimait k le voir poindre , le matin , sur la côte , ou , quand la marée était basse, accourir, comme un chamois, par les récifs. S'il tardait , elle interrogeait d'un regard inquiet le sentier ou les brisans, et quand la blonde tête apparaissait enfin , sa poitrine , dégagée d'un vague sentiment de terreur , se soulevait libre et légère , et aspirait Tair avec joie. Un jour pourtant , elle avait exigé, dans une heure de ré-

flèùon sérère et désintéressée, qu'^Henry rentrât dans la vie que lui prescrivaient ses devoirs. Elle avait compris que ce n^était pas la la place de cet enfant , que d'^autres soins le réclamaient , que sa destinée , à elle , éudt accomplie , qu''il avait , lui , la sienne k faire , et que c'^était un meurtre enfin d'^en*chaîner ainsi tout un avenir à un passé irrépar rable. Henry , de son côté, avait semblé céder aux instances de Marianna , el tous deux s^étaient quittés le soir , en échangeant un long adieu , comme si les jours suivons n'^eussent pas dû les réunir.

— Vous partez chargé de mes bénédictions, hii avait-elle dit en le pressant doucement sur son sein ; vous êtes un noble cœur. George m^a porté un rude coup , et je doute que je m^en relève ; mais , dussé-je en mourir , je sortirai de ce monde sans amertume et sans colère, avec la pensée consolante qu'il enferme des affections sincères , des sentimens vrais et duraUes. Adieu ; que mon souvenir

vous soit doux, et que la vie vous soit légère !

Elle Pavait conduit jusqu^au pied de la tour. Us se séparèrent après s'^étre embrasses tendrement. Henry devait partir le lendemain matin , par la carriole qui fait chaque jour le service de Pornic a Paimbœuf. Marianna demeura sur la plage à suivre du regard la lampe qui montait lentement d^ëtage en étage. Au bout de quelques instans , la chambre d^Henry s'^illumina , la fenêtre s'ouvrit , et le jeune homme , se penchant sur la barre, put voir un mouchoir blanc qui s'^agitait dans Pombre, en signe de su])réme adieu.

Madame de Belnave avait trop présumé de ses forces et de son courage. Elle s'était fait de la présence d'Henry une trop longue habitude pour pouvoir s'en sevrer impunément. Il lui sembla qu'elle subissait un nouvel abandon. Elle avait cru, jusqu'alors, avoir épuisé la douleur jusqu'à la lie ; elle s'étonna de trou* ver encore tant de fiel au fond du calice.

Le lendemain , elle se leva , décourage'e du sacrifice de la veille. Dans je ne sais quel espoir qu'elle ne s'*avoua pas à elle-même, elle se rendit à la côte , et , grimpant sur le roc le plus élevé , elle laissa son ame et ses yeux courir vers la ville , qui blanchissait aux feux du matin. Le soleil monta dans le ciel , les pécheurs couvrirent la plage , les voiles sortirent du port : Henry ne parut pas. Elle alla s'asseoir aux lieux où ils s'étaient assis en-^ semble ; elle parcourut les bords qu'ils avaient parcourus tous deux ; mais ses plaintes n'éveillaient plus d'échos, et ses larmes tombaient sur lagrève aride.EUe crut que cette mortelle journée n'aurait pas de fin. Le soir, ayant tourné ses pas vers Pornic, elle s'arrêta devant latourdé* serte, où elle avait été l'objet d'une si vive sollicitude; puis, promenant autour d'elle un long et douloureux regard, elle reprit, en soupirant, le chemin de sa solitude. Dans l'amertume de ses pensées, elle accusait Henry, l'injuste! elle se disait que ses scrupules l'avaient trouvé

bien humble et bien docile, et quHl était parti bien vite, et qu'aune amitié véritable ne Teùt pas ainsi délaissée. C'était mi noble enfwt^ sans doute, mais d^enthousiasme et de décott<« ragement faciles ; prompt au sacrifice , mais sans suite dans le dévouement ; une de ces natuixs qui manquent de souffle , âmes sai^ profondeur, oîi les affections ne germent qu'^à la superficie , tempéramens de paille cbe^ le^ quels Fhéroïsme s'^éteint aussi rapidement qu'ail s'^allume. Il était arrivé , séduit par h poésie de son rôle : il avait pris follement im caprice dHmagination pour une exigence de cœur* C'était moins qu'Hun an)i^ co notait qu'Hun poète : aux prises avec la réalité, il avait dû succomber à Poeuvre. Ces tristes réfle^^ions avaient ramené madame de Bel*^ nave au village. Près de rentrer , sur le pas de sa porte, elle trouva Henry qui Tatteor dait. Elle craignit d'^abord que ce ne fût une illusion , mais le jeune homme s^étant levé , et lui ayant tendu la mai» , elle la prit, et , par

un brusque mouvement de reconnaissance , elle la porta à ses lèvres. Arrive àPaimbœuf, il n^avait pu se résoudre a poursuivre sa route; il était revenu par la voiture du soir.

— Âh ! j^étais ^ùre que vous ne partiriez pas ! s^écria-t-elle avec effusion.

— Écoutez , lui dit-il , et répondez-moi franchement. Est«ce dans mon intérêt ou dans le votre que vous avez tenté de m''éloig[ner P Ma présence vous est-elle fâcheuse? Troubléje vDtre solitude? Vous est-il importun de penseï* que je respire Pair que vous respires f Peut-être irrité-je vos souvenirs au lieu de les calmer ? Dites , sans crainte de m^'offenser , et sM en est ainsi , je partirai et ne reviendrai plus.

— Henry, dit-elle, ma joie ne vous a-t-elle pas répondu ?

— Pourquoi donc , sans pitié pour voufih* même , m'avoiv si cruellement exilé de votre douleur? Vous me parliez de mes devoirs^

mais en est-il de plus sacrés que ceux que Paffection nous impose ? Ce n^est pas vous qui consentiriez à fuir le chevet dW ami mourant. D^ailleurs , ne devinez-Yous pas que ma tendresse est égoïste, et que je me creuse pour Tavenir des sources de consolations ? Qui sait P mon tour viendra peut-être. Laissez-moi donc vous aider a vivre. Vous n'*êtes pas de ces cœurs que la reconnaissance embarrasse ; je vous prête aujourd'hui , vous me rendrez plus tard.

— Henry ! Henry ! s'ëcriait-elle en lui pressant de nouveau les mains ; et elle les arrosait en même temps de larmes d'attendrissement. Dans Taffreux abandon où George Pavait plongée 9 il lui semblait doux de se sentir aimée de la sorte ; et bien qu'elle fut décidée a ne tenter aucune chance de guérison, elle se cramponnait instinctivement a cette tendresse qui devait la sauver. Bientôt, leurs habitudes se mêlèrent et se confondirent. Marianna se plaisait k cette communauté d'exis-

tence qui loi rappelait les jours heureux

qu^elle avait vécu avec Bussy. Ils prenaient

leurs repas ensemble, soit a Sainte-Marie, soit

au Porto , soit dans quelque autre hameau

qu^ils rencontraient dans leurs excursions sur

la côte. Bientôt ces excursions s'^étendirent au

loin dans le pays. Ils visitèrent la pointe de

Saint -Gildas , Noirmoutîers et Plie -Dieu.

Henry savait intéresser madame de Belnave

aux lieux qu'ails parcouraient : il en connaissait

Fhistoire ; au besoin, il Teùt inventée. Il savait

aussi jeter en elle des semences dVspoir et

de vie.

— Voyez, lui disait-il un soir , tout meurt,

mais tout renaît. La mer quitte ses bords et

laisse les carènes couchées sur le âanc, dans la

vase : encore quelques heures , les vagues

viendront couvrir la plage et balancer sur leur

sein les navires soulevés. Les plantes arrachées

par Forage vont refleurir sur un sol meilleur.

11 est , dans un champ de mon père, un arbre

frappé de la foudre ; à le voir chargé de feuil-

lage:, oa diraifa que Ife fisuidn ciel e* aifiécondë les rameaux. Voyez , Phivec a fui : lu coUiaq verdoie , la terre s'^eveille et chante. Peti^ea** vous que notTe cœur ne soit pas soumîd ausc> mêmes lois que la nature , et que Dien^ nouE( ait traités moins fiavorablement que le reste de la création? Bappele2*vous ces paroles^ de Vrm de vos poètes les plus chero : c< -««Bien sour vent on croit que c'^en est fait des^ beHes sAinées et de leurs dons^; on se dépouille, on se couche au cercueil, on se pleure. PuiB, on>o«ir blie, on s^exhale, o|ï se renouvelle. Deu* outrois années de larmes ne sont qu^une rô^éo' dans la jeunesse ; une liiatinée meilleûi^ essuie tout, une fraîche brise nous répare* leT^yan* vienu, on renaît; le cœur fleurit et s^étcmne' lui-même de ces fleurs fociles et de ces gazotiS' qui recouvrent le sépulcre des douleurs d'obier. Chaque printemps qui i^paifml^ est* une jeunesse que nous office la natwe^ et par laquelle elle i<evient tenter notre puis* sance de jouir et notre capaoité peur* le

ai

£Ue scicouaU ia tête et ne ^pondait pi^s , maîfi eUe ne songeait plus à inourir. La doukur 5\i6e e^ se racontant. J)é]k celle de M alisnui^ éUtit moôn^ acérée , et clia<}ue jour en âniHwait la pointe et le tranchant. La saison dbs bains «i]{>rodiait : Pornic allait être enyalii par la Ibule, .Goinme deux oiseaux e£farouelles, ils prirent leur volée , et allèrent (diercb^ un nid plus sUendeux et plus soMilllÎQp. j^s lleussent trouvé i>ien aisément dans iiQet|e<îontrëe., patrie du silence .Mais,. à peine in^tf^l^s , ,Henry imaginait toujours quelque |uré(exte pour rqployer leur tentc^, et la porter sur ^d'^autres rivages. Ils explorèrent ainsi toute qette pactie .de la Bretagne , ci riche de beaux dites «t de grands souvenirs. Les accidens de cette vie errante distrayaient madame de.Bel- .nave et Parrachaient |Qr€;ément.à eUe^énie. :Son désespoir se fondait dans.la mélancolie du ^paysage qui se déroulait .autour d'^elle. Il faut i4ire ^Kxm que ^on imagination rom^nesquie

s*^accommodait volontiers de cette aventureuse existence d'^artistes et de Bohémiens. Les departs y au matin , les haltes sous les grands arbres , les pèlerinages aux châteaux dévaste's , les légendes racontées au bord des claires fontaines , ou sur le seuil des monastères en ruines, les arrivées, le soir, à rhètellerie; tous ces détails charmaient secrètement Màrianna et poétisaient sa souffrance.. Et puis, Henry avait d'^inépuisables ressources pour absorber en elle Tactivité du coeur , ou pour la détourner. Cétait a la fois un caractère triste et rêveur, un esprit ardent et vif. Il résultait de ce contraste une mobilité de sensations , dHdées et de manières qui tenait continuellement madame de Belnave en action, et qui rompait avec bonheur la monotonie de leurs entretiens.

Ce fut par une chaude soirée d'été , quHls découvrirent un des coins de cette terre de France, que le soleil éclaire avec le plus d'amour. Partis le iour même de Mortagne, ils

avaient, au carrefour deXorfou, salue la colonne Vendéenne, et la voiture roulait depuis quelques heures sur la route poudreuse, jetée, comme une écharpe, au travers des blés jaunis-sans et des steppes de hautes bruyères, lorsque, arrivés au sommet dWe côte * ils s'^arrêtèrent pour contempler le magique tableau qui s'^ofFrit à leurs yeux. C'était une vallée encadrée par d'^étroits horizons ; mais à voir tant d''enchantemens réunis dans un espace si borné, ilsemblait un jardin où la nature aurait étalé tous les échantillons de sa magnificence, afin qu'ion put Fembrasser d^un seul regard , et , pour ainsi dire , la toucher de la main. Dans le creux du vallon, où descendaient déjà Fombre et le silence , une rivière, uniecomme unmiroir, réfléchissait dans ses eaux de cristal le luxe de ses rivages. Les chênes se penchaient sur ces ondes ; les saules y baignaient leurs cheveux azurés. Barré de distance en distance par les écluses qui donnaient le mouvement et la vie à d'élégantes fabriques , le courant se brisait en cascatelles écumantes ,

pour reprendre presque aussitôt son aspect de lac endormi. Sur la rive gauche , au bas de la ville qui s'^ëchelonnait coquettement sur le versant de la montagne, et mirait sa toiture îta- . lienne dans le fleuve qui lui mouillait les pieds, un château féodal, pareil lui-même à une ville fortifiée, s^élevaitdans sa masse imposante, et racontait les siècles écoulés , tandis que, ça et là, des ruines plus récentes disaient les malheurs de notre âge. C'était un des rares débris qu^a respectés jusqu^à ce jour le monstre aux cent bras qui s'^appelle industrie. MutÂlé par la guerre , et rongé par le temps , la nature Pavait conservé sous un ciment de fleurs et de verdure. Le lierre grimpait aux murs et en soutenait les assises ; les giroflées et la clématite tombaient en touffes odorantes le long des flancs crevassés ; les campanules agitaient entre les lézardes leurs clochettes roses et bleues , et , comme le panache dW casque de géant , au front de chaque tour sMpanouissait un bouquet â^ormes* Les créneaux

étaient «noore «mbràsés des feule du ooudiaiit, et cependant , sur Pautre bord , le croissant effilé de la lune , sortant d^un massif de coudriers , JMrochait de lames d^argent la couche fiHlssonnante de Ponde , et blanchissait , sur la colline , des sentiers , tous pleins d^amour et de mystère, qui couraient entre les rochers, et se perdaient furtivement sous le feuillage. Les deux voyageurs restèrent long-temps absorbés dans une contemplation muette. Chi entendait le bruit des ^dluses , le bourdonnmnent des insectes ailés , les cris des «mar- <tinels qui traçaient autour des bastions des cerclesfantastiques, et le son ^lé d'^un cor qui se pîla%nsàt sèus les airceaux brisés.

Marianna se laissa prendre au charme de ces lieux. Les ruines , les pins , les cyprès , les mélèzes qui se mêlent au luxe éblouissant de celte splendide nature, y projettent des teintes sombres qui en adoucissent Péclat et en permettent la contemplation aux yeux fatigués de larmes.

Eden enchante , que protège un nom cher aux arts , nul n'a pu le voir sans Paimer, Les âmes lassées s'y reposent: telle n'y chercha que Poubli , qui sut y trouver Tespërance. Les esprits les plus avides du bruit et des fêtes du monde, s'y surprennent à rêver de longs jours de félicité. Les rêves de bonheur y sont plus doux que le bonheur sous d'autres cieux. Heureux donc ceux-là qui, libres de tout soin, au retour de la verte saison , peuvent , le long de ces sentiers, au bord de ces eaux murmurantes, aller poursuivre leur chimère: heureux trois fois, si, la voyant un jour, — dût ce jour être sans lendemain —ployer ses ailes et s'abattre sous ces frais ombrages, il leur est donné de la saisir, plus belle que leurs plus belles illusions , et d'emporter de ces rives bénies des souvenirs embaumés comme elle !

Ce fut une nouvelle vie , moins austère que celle qu'ils avaient promenée sur les dunes de rOcéan. Leurs habitudes n'avaient pas changé , mais le nom de George ne se mêlait plus à

tous leurs discours, et madame de fieinave ouvrait involontairement son ame aux brises amollissantes. Le voisinage de la mer avait déroulé à sa douleur les champs de Finfini : resserrée cette fois par de rians horizons , cette douleur prit de jour en jour des proportions moins gigantesques et un caractère moins sauvage. Encore tout imprégnée des senteurs de la grève , elle se parfuma de la verdure des bois et des fleurs du vallon.

Ce petit pays est, aux beaux jours, visité par tous les sots qui fleurissent a dix lieues à la ronde. Les archives de la Garenne font foi que Tesprit, s'il court les rues , ne court guère les grands chemins. Henry et Marianna cherchèrent les sentiers déserts ; le parc, où se presse la foule,ne les vît jamais qu'^aumalin, quandles merles saluaient le jour et que les écureuils sautaient gaiement de branche en branche. Mais il est sur Fautre colline , plus inculte et plus pittoresque, des asiles charmans qui, n'^étant pas enclos de murs , sont dédaignés , par cela

même , de k tourbe des Tisitelm. C^est là qa% allaient s''asseoir, loin du monde, àPombre des Érenes, et cpi'^ils aimaient, à reprendre leurs cfaers entretiens , souvent interrompus par la lecture des poètes. Madame de Bclnave se plaisait à ces lectures que lui faisait Henry. C'étaient presque toujours les chants plaintifs de Tamour délaissé , cette éternelle histoire de Famour des poètes : Marianna, en les écoutant, éprouvait un secret sentiment dWg^ueil , comme si tous ces nobles génies se fussentinspirésde sa souffrance. Henry savait aussi ia captiver aux récits du passé. Ils foulaient une terre de glorieuse mânoire; il disait les faits qui l'ont illustrée , les luttes anciennes, ies désastres des guerres récentes , et , devant ces hautes infortunes, madame de Belnave courbait le front et s'humiliait. Ils aimaient , durant les nuits sereines, à err«r, comme deux ombres , au travers des ruines féodales : ranimant les cendres éteintes , et relevant par la pensée chaque pierre de rédifice. Immobile

sur la plate-forme , la sentinelle veillait , ap* puye'e sur sa hallebarde ; les gens-d''armes se pressaient dans la cour ; les destriers piafiaient a la porte mauresque ; la dame suzeraine , le

feucon sur le poing , passait , escortée de ses

pages. Marianna s^oubliait a ces jeux d^magîtiation poétique.

H était bien Trai qu'elle se rattachait chaique jour à la vie par quelque invisible lien. Suspendue au bras d'Henry, elle se surprenait parfois marchant d'un pas léger , d'an coeur presque joyeux , ou bien , couchée sur le coteau , elle s'enivrait des parfums et des Itarmonies du paysage. On eût dit alors que son ame réflédiissait, comme un lac limpide, la nature qu'elle contemplait. Partout, autour d'elle, la vie fleurissait sur la mort; les satdes mêlaient leur tendre verdure aux noirs rameaux des cyprès; Wiirondelle gazouillait sous les arceaux ruinés , le violier pendait aux murailles. Ainsi, dans cette ame brisée, la jeunesse triomphait du néant ; le sourire se mariait aux

pleurs, Pespérance aux regrets, et de nouveaux l^azons germaient sur la tombe des illusions.

Toutefois, elle avait encore des heures où elle sentait retomber sur elle le poids écrasant de sa destinée, oii ses plaies se rouvraient et sair gnaient toutes vives. Dans cesrécrudescences de désespoir, Marianna blasphémait latendresi^e -qui Favait sauvée ; elle s'^accusait eUe-méme de faiblesse et de lâcheté, .et, repoussant Henry avec colère , elle s'^échappait pour aller pleurer a récart. Pareille a une biche blessée qui traîne à son flanc le trait mortel, elle allait par les sentiers qui côtoyent la Sèvres, folle , égarée, déchirant ses pieds aux cailloux, son.visage aux ronces des buissons ; puis , épuisée et n'^en pouvant plus, elle finissait par tomber, inanimée, au revers du chemin. Mais Tindulgente nature veillait sur elle et lui venait en aide. Lès arbres Fenveloppaient d'ombre et de fraîcheur : les menthes embaumaient sa couche, les b lises caressaient son sommeil , et , pour la regarder , lesliserons de neige se penchaient sui: 1^

haies. Ainsi, la paix et le silence filti^aienl goutte à g[outte en son àme. A son réveil., elle souriait aux bienfaits de la création : le souvenir d'^Henry lui revenait, plus suave que Pair qu^elle respirait , plus parfumé que les plantes de la rive , plus virginal que les fleurs qui la regardaient, et, s^^accusant dHnjustice et d^^ingratitude , elle allait chercher sa grâce dans le cœur qu'acné avait repoussé. Henry se prétait avec douceur à tous les caprices de cette humeur tendre et farouche ; mais qui pourra dire jamais ce qui se passa dans ce jeune homme, durant ce temps d^apparente résignation !

Aussi imprudente dans Teffusion de ses regrets qu'^autrefois dans Pexpansion de son bonheur., Marianna ne soupçonnait rien et ne songeait jamais a s^enquérir si le lac, qu^^elle voyait calme et limpide à la surfece , ne dormait pas sur un lit tour^ienté. Elle n'^avait pas encore imaginé qu'il pût y avoir sous le ciel une autre douleur que la sienne ,

ei celui qui serait Tenu lui 4itife qa% était une créature soufFrant d^une blessure, pour le moins aussi cuisante que le mai qui la consumait, n''eùt éveillé peut-être en elle quW mouvement d^'incrédulité. Elle aimait Henry cependant : elle Faimait, à l^msu d^elle^mâme, dWe affectkm plus vive que celle qu'^^itratne la reconnaissance* Elle ai**mait en lui les qualités qu'elle ne retrouvait déjà plus en elle^ les grâces de la jeunesse, le naïf enthousiasme des esprits inexpérimentés ^ la poésie des ^entimeiis que n'a pas encore déâotrës Texislence* il la importait msx. jam de son printemps , à ces jours si rapidement envolés ^ où elle' s^épanouissait, elle aussi , aux ^promesses de Pavaiir. EnFécoutant, elle «e demandait avec irritation pcmrquoi le ciel ne lui avait pas envoyé , avi lieu de Pmne épuisée de BiBsy 9 cettie ame neuve «et fraternelle ; et pailfois alors tout prenait une voix pour kn dire, avec le poète, que ces jours n'^étaient pas enraies sans retour et qu'ail ieM; en neusdes

gerbè& d^'aiMw 9 tMqouys prête» a^s^ouvrir aiï premier souffle caressant. Il y avait des instans où des fiote <& tendi^esse affluaient subitement^ k ses lèvres sans^ pouvoir s'échapper ; d'^antresr où ses joues^se mouiUaieBt de larmes qui jail- Ëssaient de. sources ignorées , ifiais non plus de sources ambres* U y avait des soirées eni^ valantes où, sPafaandoiimuit moUfflaent au bras <{ui la SDUtenaîb, eHe allait rêveuse et troublée, s'oubliant eii^ de longs âtoaces. D^autres fois aon affieclioa pour Heiiry prenait un caractère ardent ef> passionné. £t que de fois aussi , dans la ti^ifltesse dfe ses pensées , comparant? ce qu^a-vait été George et ce qu'hélait Henry pour elle , elle se demanda, avec une préoccupation secrètie ,. queLr feux* n^allumerait pas Tamour dans un cœur où* l?amitié brulsât dWe si bellie flamme! Comment se serait-elle défiée du charme qui' se formait tout a Pentour de cdi* en&nt? Elle croyait ne chercher en lui quW souvenir vivant d'^un passé toujours adoré* Ainsi qu^it arrive dans txmte intimité ,

George et Henry s^ëtaient Fortement imprégnés Fun de Taulre : Henry surtout , cire plus malléable , avait reçu Pempreinte de Bussy. Madame de Belnave pouvait donc , sans faillir a la religion des regrets , obéir aux séductions qui Tattiraient vers ce jeune homme. II lui rendait les gestes , les attitudes , les inflexions de voix et jusqu^aux expressions que George affectionnait : c^était George traduit en une jeune et gracieuse image , et, quand ils allaient tous deux , par les nuits étoilées , à travers les prés qu'^inondaient les clartés célestes, si, près de lui , elle sentait remuer dans son sein de vagues désirs, s'^allumer d^inquiètes ardeurs , elle s^y livrait sans méfiance , prenant les premières lueurs de cette aube nouvelle pour les derniers reflets du soleil évanoui.

C'était par ces pentes insensibles que madame de Belnave desceiidait a pas lents le calvaire de sa douleur. Cependant, le jour n^était pas éloigné , où elle devait s'avancer d'un pied plus rapide et plus sur dans la voi

de sa délivrance. Ce jour arriva : ce fut celui où Porgueil , se dégageant , dans son sein , de l'amour qui Pavait opprimé ^ s'^agita et tendit à remonter a la surface. Le véritable amour est humble , patient 9 résigné , et ne craint pas de s'abaisser ; il s'exalte dans son abjection et Se glorifie dans sa honte; dans Pâme qu'il possède , il domine l'orgueil et le tient sous lui, terrassé. Le véritable amour est a lui-mcme toute sa gloire ; il survit h l'abandon , n'accuse que lui seul et bénit long-lcrops la main qui Pa frappé. Mais tout abattu qu'il est , l'orgueil veilleensilencc: aussitôt que l'amour découragé chancelle, — car, reflet de l'amour divin ^ ce n'est qu'en Dieu qu'il peut trouver un aliment sans cesse renaissant et brûler d'une ardeur éternelle : égaré sur le front de la créature , il vient une heure où le rayon pâlit — l'orgueil humain dresse la tête. Long-temps encore, entre ces deux élémcns, destines tour a tour à s'absorber l'un l'antre , subsiste une lutte secrète; mais pareil a la force élasliqp.e ,

qui se relève ^\eç d'autant plus d^ënergie qu^elIe a été plus énergiquement comprimée , Torgueil triomphe , et lorsqu'^enfin il a pu regagner le faîte, et que , tout saignant , tout meurtri , il mesure rabimc oii Tamour Pavait précipité , il pousse un cri terrible , et dès-lors les rôles sont changés. C'est la , du moins, ce qui arriva dans le cœur de madame de Belnave. Il vint un jour oii sa fierté outragée sa plaignît , oîi sa mémoire se fit moins indulgente, où son mal lui devint moins cher et moins précieux. Elle entrevit le degré d'abaissement où George Pavait plongée , et tout son sang se révolta à la pensée des humiliations qu'elle avait dévorées. Elle négligea les 4oax souvenirs , et s'acharna aux souvenirs amers. Les images caressantes s'évanouirent devant le cortège des vanités blessées. En repassant dans son esprit ce quV.lIe avait essuyé d'affronts, elle se méprisa dans sa patience et dans sa longanimité : les injures qu'elle avait ensevelies dans sa tendresse se réveillèrent en jetant un

cri de yeogeMce. lien est des blessâtes de i^a« mour oonmie decelles qu'ion recoitau milieu de la mêlée : on ne les sent qu'^après la chaleur de Faction , le lendemain de la lialaille. La rudesse de George, sa dureté, son ingrati*tude , ce qu'acné avait été pour lui , ce qu**il avait été pour elle , son langage acerbe , son front d^airain , sa figure, inexorable , alors qu^elle baisait tout en pleurs les mains et 1 es pieds du bourreap : tous les détails de ce long martyre lui apparurent dans leur poignante réalité , et mille voix s'^élevèrent en elle poiir protester contre le passé* Dès^^lors madame de Belnave entra en pleine convalesc^ice; quand les plaies de Pamour^propre s'^ouvrent, celles de Famour sont près de se fei^mer. *

Et à mesure qu^elle se détachait de Bussy , •«— toujours à son insu , car elle prenait pour le mal d'^amour le mal d'^orgueil qui lui suc*cédait , — elle se rapprochait de son compa^ gnon d^exîL Déjà elle Fobservait avec intérêt , r^tadiant dans ses goùis , dans ses projets ^

dans ses espérances , et commençant à s^incjuiëtcr sérieusement de cette destinée qui semblait s'^oublicr ellc-mcme/Elle aimait a l'entendre parler de Pexistence cjuHl abordait à peine , le provoquant aux épanchemens , et rallumant, pour ainsi dire, le flambeau de ses illusions à cette flamme que n'^avaient encore assaillie ni Torage, ni les vents contraires. 11 y avait lon^-temps qu'elle avait remar-* que en lui ces rêveuses tristesses, brumes du matin de la vie , qui flottent sur les âmes nouvellement écloses. En l'examinant avec plus d'attention , elle ne tarda pas a soupçonner un mal réel caché dans les plis de ce jeune cœur. Un jour qu'elle était allée seule, sous les aulnes qui bordent la rivière , et qu'elle revenait par le sentier qui grimpe le long du coteau , elle apei^çut Henry qui ne l'avait pas vue voiir • Accoudé sur le roc , le front appuyé sur la main , les doigts enfoncés dans ses cheveux qu'i Is tordaient par un mouve pientconvulsif , il sç tenajt debout contre un doi

blocs de granit qui hérissent le flanc de la col^ line ; son air était souffrant , son regard était sombre, et je ne sais quel sentiment étouffé relevait ses lèvres et gonflait ses narines* Marianna le surprit dans cette attitude. Âpres être restée quelques instans à le contempler, elle lui mit doucement une main sur Tépaulc, et d'une voix affectueuse :

— Henry , dit-elle , vous souffrez , qu**avezvous ?

Henry se retourna brusquement, et comme il essayait de sourire , se préparant à tromper Marianna par quelque pieux mensonge :

— Vous souffrez , reprit-elle aussitôt d'^un accent impérieux et tendre , et ce quMl y a de plus affreux , Henry , c^est que pour souffrir, vous vous cachez de moi. Ai-jc donc mérité cet outriige? dites , vous ai-je refusé une place dans ma douleur? et voilà que vous me Fermez la vôtre ! n''avez-vous pas eu votre part de mes larmes? et voilà c|ue vous me dérobez vps chagrins ! oui , vos chagrins : depuis Ipng-

temps je vouscibserve ^ et je sais bien que vous aussi, vous avez votre mal : ce mal, ne sauriez vous le dire ?suis-je indigne de votre confiance? hélas ! ne puis-je rien pour vous P

Henry «^efforça de rejeter bien loin les appréhensions de madame de Belnave , mais elle demeura convaincue que ce cœur recelait un secret douloureux. Elle puisa pour lui , dans cette conviction , un sentiment plus vif et plus profond , une affection plus inquiète et plus assidue. Ce fut son tour de Pentourer de soins vigilans , de se délaisser pour celui qui s'hélait délaissé pour elle. Cette sollicitude nouvelle acheva de la détourner de la contemplation d'houe - même , et hâta Fheure de sa guérison. Elle respecta la réserve de ce mal ignoré qui s^obstinait au silence, maïs elles'^en préoccupa intérieurement, elle en chercha la cause avec une discrète ardeur. En réfléchissant sur Fa venir d'^Henry , en méditant ce qu^elle lui avait entendu racoiiter de lui-même , elle comprit que c^é-

tait de ces âmes condamnées à traverser solitairement la vie , ou bien à se briser contre régoïsme du monde : âmes d^élite , si richement douées pour le bonheur , qu'on peut leur prédire a coup sûr de grands malheurs et de longues traverses. En regardant autour de lui, elle le vit isolé, sans autre appui que Famitié de George y et elle recula de* vaut ridée de livrer aux influences de ce vent du nord , cet arbuste qui ne demandait qu'k fleurir dans une atmosphère de tendresse* Dès lors , le sentiment de la protection , sentiment tout nouveau pour elle , s^éveilia dans son sein et lui déroula de nouveaux horizons ; elle se promit de rendre à cet enfant la mère quHl avait perdue, de Paider de son expérience , d'être pour lui comme un phare lumineux qui l'attirerait aux Fortunés rivages. C'est presque toujours par ces voies détournées que le second amour se glisse dans le cœur de la femme. Il est si doux de se venger par le bonheur qu'on donne , du bonheur

qu'ion n'^a pas rencontré ! Et puis , c'^est une prétention commune a tous les êtres qui ont gâte leur destinée , que de vouloir, en expia lion de\ leurs égaremens, se charger du soin d'aune destinée éti^angëre. Une fois pénétrée de son rôle , madame de Belnave calcula froidement les inléréts de la vie qu^^elle venait d^ajouter à la sienne. Bien qu'^Henry lui eut toujours présenté sa position comme beaucoup plus indépendante qu'acné ne Pétait en efiFet , elle sentit que cVtait assez de jours perdus dans les champs stériles des regrets et de la rêverie ; elle s'^arma de courage , et déclara qu elle se croyait assez sure d'^elle-méme pour pouvoir rentrer à Paris sans danger* Mais, soit qu^il redoutât pour elle le retour aux lieux ou elle avait souffert , soit quHl le redoutât pour lui-même, soit plutôt qu'ail prévit trop bien le sort qui Tattendait a Paris, Henry insista pour prolonger leur absence jusqu'à la fin de la saison. Marianna céda une fois encore : mais un incident étrange devait précipiter leur départ*

Il est sur ces bords aimés du ciel, par-deia le coteau qui dominela rive gauche, unhameaudu nom de la Madelaine, qui ne s^'est pas relevé des fureurs de nos guerres civiles. A chaque pas on y rencontre de funèbres vestiges , car , sur cette terre de Vendée , le fer et la flamme ont écrit Thistoire en caractères ineffaçables. Ecroulées à demi , la plupart des maisons y montrent leurs flancs nus , tout noirs encore de rincendie ; les ronces croissent sur les seuils brisés , le vent et la pluie s^engouffrent par les vitraux ouverts , Taspic et la couleuvre sont les seuls hôtes du foyer. Quelques blanches habitations, tapissées de pampre , se dressent ça et la, comme de pâles ressuscitces; mais Téglise n'a point dépouillé ses vétemens de proscrite et de désolée ; le lierre , ce linceul des ruines I Penveloppe des pieds a la tête ; rherbe a recouvert les marches de Tautel , la cloche est muette , la nef est déserte , les troupeaux paissent sur le parvis, le lézard dort an soleil sur le front des saints mutilés,

Non loia de la^ s'^ëlèvé le château s^gneurial pareillement abandonne , et c^est un spectacle devant lequel là pensée s'^incline et médite , que ces deux grandes puissances du passé , Téglise et le château , tombées le même jour et sous le même cOiip, qui send>lent se contempler FuneTautre et se confier leur douleur. Ce n^est plus Taspect solennel et terrible des ruines orgueilleuses qui régnent sur le vallon, mais quelque chose de tendre et de voilé qui parle moinà à Pimagination , et va plus directement au cdeur. La , tout est modeste , doux et triste à la fois : tout respire rhumilité du malheur , la résignation de la défaite. Le château n'^a rien de la fière attitude, ni des allures guerrières de son frère aine. Il n^a pas, comme celui-ci, porté Técu, le casque et la bannière. G^est un bonhomme de castel, bourgeoisement assis sur une petite éminence, avec une girouette fleurdelysée au front , et regardant d'^un air mélancolique les blés onduler à ses pieds et les herbage pousser

dans son enceinte. Le poète n'^y l'évera pas

de chevaliers aux éperons d'^or, de tournois, de

fêtes royales ; mais de gracieuses images, plus

fraîches et moins turbulentes^ s'^e veilleront a ses

souvenirs. Se reportant aux jours heureux qui

prëcëdèrent ces désastres récens, auxquels

ont assisté nos pères , il rendra le seigneur au château , et le prêtre à TégUse ; il verra , le long des épis dorés, le pasteur cheminant en lisant son bréviaire ; dans la cour du château , par quelque soirée sereine , une femme au noble maintien , à ses côtés des enfans beaux comme elle, le précepteur s'^enlretenant avec Pépoux; et cependant Tangelus tintera au temple rustique , les bestiaux rentreront en mugissant aux étables , les chiens aboieront à leur poursuite , et les patres Armoricains chanteront d'aune voix lente les airs graves de leur pays.

Madame de Belnave avait fait de ce coin silencieux le but accoutumé de ses rêveries les plus chères. Dans cette ame sans cesse

occupée d^elle-méme , qui cherchait pcUlout d^insaisissables rapports avec sa destinée, les débris séculaires du château féodal n'^ex* citaient aucune sympathie; entre ces murs épais, flanqués de tours et de bastions, sous ces voûtes colossales qui semblent n^avoir abrité que des familles de géants , sa douleur se sentait petite et mal à Taise ; mais la , tout les accidens du paysage s'^harmoniaient avec les dispositions de son cœur : la majesté de Phistoire n'^écrasait pas le drame de sa vie , la voix des siècles n'^étouffait pas celle de ses regrets. Aussi , s'^était-elle fait de ce lieu un refuge de prédilection. Elle s'y rendait, chaque soir , a rheure du crépuscule ;' mais , sur les derniers temps, elle y portait bien rarement les préoccupations des premiers jours.

Par un soir d^automne, elleétait seule , assise sur un tertre vert , en face du château , qu'enveloppaient encore les vapeurs dorées du cou chant. Ce nY^tait pIusBussy qui la tenait ainsi rêveuse. Elle {\vait vu, durant tout le jour, Henry

sombré et préoccupé ; elle avait creusé ce chagrin , sans pouvoir en trouver la source , et elle était sombre elle inciiic, inquiète, agitée; elle s^'interrogeait avec anxiété, et s**accusait dans sa tendresse inhabile ù guérir et à consoler. Comme elle était plongée dans cesL réflexions, Henry vint s'^asseoir auprès d^elle.

La soirée était calme. Quelques feuilles que le vent détachait des rameaux, le cri des hiiondelles qui s^ attroupaient autour de Téglise pour se consulter sur le jour du départ I une petite fille qui chassait devant elle une vache au poil roux , le battoir des lavandières qui retentissait au loin , troublaient seuls le silence de Pair et Pimmobilité du paysage. Bientôt tous ces bruits s'^évanouirent , et on n'^entendit plus que le frémissement des brises automnales dans les arbres dont elles avaient déjà rouillé la cime*

Henry et Marianna se tenaient silencieux , a^^sis IHin près de Taulre. Bien qu'ion touchât

à }a fin de la belle saison, la journée àvmt été orageuse ,et, par lon^sinteryalles, de pâles éclairs blanchissaient Thorizon. Henry sentait courir dans ses cheveux Thaleine de Mariannai il entendait le frôlement de sa robe de soie dont les plis frissonnaient au vent , et jamais rheure de midi ne Pavait embrasé de feuï plus dévorans que le souffle attiédi de cette Moirée d^automne. De son côté, Marianna regardait Henry a la lueur des étoiles, et parfois , il lui semblait voir George reposant auprès d^^elle, non pas tel qu'acné Pavait connue glacé , hautain , impitoyable ; mais jeune , gracieux , charmant , tel qu'yen ses rêves de vierge inquiète lui était apparu^ sur les bords de la Creuse, Fange de sa destinée. Us restèrent long-temps ainsi , à s'enivrer des émanations mystérieuses qu'ails échangeaient à leur insu. Bientôt , il se forma autour d'yeux , une chaude et lourde atmosphère , imprégnée de pénctranlessenteurs; leurrespiration s'éleva , leur sang s'alluma par degrés, et leurs ames^

entraînée par d^invisiblescoaram,s''attirërent pour se confondre.

Henry essaya de se soustraire aux influences qui renvahissaient; mais, par je ne sais quelle perception , tandis que ses yeux plongeaient dans les profondeurs du ciel, il sentait sur lui le regard de Marianna qui le rivait invinciblement a sa place. Pour madame de Belnave, elle s'^abandonnait sans crainte au charme qui s'^emparait de tout son être , et ne devinait pas le trouble qu'acné jetait d^ns les sens de ce jeune homme ; elle ignorait qu'^Henry entrât pour quelque chose dans Tivresse qu'acné éprouvait; cette fois, comme toujom*s, elle croyait ne caresser en lui qu'un souvenir et qu'aune image ; en cédant a Tattraction qu'il exerçait sur elle , elle ne croyait obéir qu'à l'impulsion de ses regrets. Elle était si loin d'imaginer qu'un second amour put jamais refleurir sur les ruines de son bonheur ! elle se disait si bien que, n'ayant pu mourir de sa douleur , elle en vivrait jusqu'à son dernier jour ! Et

cependant son regard reposait toujours sur Henry. Il ëtaît la , si beau , si poétique ! il y avait si bien en lui toutes les grâces de Tado* Icscence ! son front e'tait si pur et si rêveur ! ses cheveux que soulevait la brise , exhalaient un parfum si enivrant ! Il y eut un instant d'^hallucination, oii^ par un mouvement de tendresse irréfléchie , Pâme égarée par les illusions que lui rendait ce triste et doux visage , elle se pencha vers Henry, et lui prenant la tête entre ses mains, elle la pressa contre son cœur.

Chnste étreinte! nul ne saurait dire comment il arriva que leurs lèvres se renconlrèrent. Ce ne fut qu^un baiser , rapide comme Téclair : mais Tétincelle qui tombe sur le salpêtre produit une explosion moins prompte et moins terrible. Madame de Belnave sVracha, pâle et tremblante , des bras qui Pavaient enlacée ; et , d'une voix altérée , qu'elle s'efiPorça de rendre calme et indifférente, elle se plaignit de la fraîcheur de la nuit et demanda s'^il n'était pas Theure de rentrer. Tous deux s'éloi*

gnërent eh silence ; mais ils se gardèrent des sentiers étroits; Marianna ne s^appuyait pas sur le bras d^Henry, et durant le trajet ils n'^osèrent ni se regarder, ni échanger une parole.

Cet incident , dont il ne fut jamais question entre eux, jeta sur leurs relations beaucoup de gène et de contrainte. Madame de Belnave prit vis-à-vis d^Ienry une attitude réservée, elle donna à leurs entretiens un tour plus grave et plus positif, et contraignit Tesprit de ce jeune homme a se diriger vers les idées , trop long-temps négligées , de travail , d'ordre et d'^avenir. Elle évita de se trouver avec lui dans les lieux déserts, et la nuit ne les vit plus errer a la clarté de ses étoiles. Avec quelque expérience, Henry se fût enorgueilli de ce changement ; mais c^était une ame toute neuve , qui ne savait rien de la vie. Il crut madame de Belnave offensée ; à son tour , il s**offensa de la réserve qu'acné lui témoignait ,

et dès-lors ce futfinidu charme de leur intimité. II C

Si

Alt bout de quinze jours j ils partiront d^un commun accord, Henry emportant bien avant dans son coeur le trait qu'il ayait arrache du sein de Marianna. .

IT

D est des jours oîi vous diriez la nature plongée dans un deuil éternel. Le ciel n^a pas un coin d^azur : un seul nuage tout d'aune pièce enveloppe la terre , comme un drap funèbre tendu à chaque point de Fhorizon. L'haïr est stagnant, les feuilles sont immobiles. Unelu^ mière terne et glacée rampe sur le sol. Les oiseaux se taisent ; les fleurs se penchent tris-

tement sur leurs tiges : les arbres éplorés dis^ tillent goutte a goutte Phumiclité que boivent leurs rameaux. 11 semble que le flambeau de la vie s'^est éteint , que les vents épuisés ne se leveront plus, et que ratmosphère qui pèse sur le monde est le manteau qui doit lui servir de linceul.

Cependant, oîi le regard ne voyait pas d'^issue , un filet dW perce soudain la nuée. Bientôt des brises inattendues la soulèvent et la déchirent. L'azur rit à travers les trouées. Déjà ce ne sont plus que de larges pans de brume que le soleil effondre et que le vent éparpille comme des flocons de ouate. Encore un instant, et de ces teintes sombres, qui semblaient devoir ne jamais s'^éclaircir , il ne restera plus qu'aune blanche vapeur, voile de gaze que le souffle de Pair plissera sur le flanc des coteaux. Les oiseaux secouent leurs ailes ; les fleurs relèvent leur corolle ; la tçrre engourdie se réveille : les concerts de la création sont près de recommencer.

C'est Timage de nos douleurs. Après qu'Hun grand désastre a fondu sur notre ame , il se fait en elle une nuit profonde oii pas une étoile ne luit. Il semble qu'aucun rayon ne percera jamais ces ombres. Cependant , comme le soleil filtrant à travers la nue, la joie s^y fait jour par d'imperceptibles interstices. Ce ne sont d'abord que de pales éclairs qui s'éteignent presque aussitôt : mais ces lueurs passage* res deviennent plus vives et plus fréquentes. Bientôt les ténèbres s'effacent. Déjh le crépuscule a chassé cette nuit qui menaçait d'être éternelle : déjà la vie chante en cette ame qui se croyait morte au bonheur. Ainsi tout passe, rien n'est durable. Le temps a deux ailes : l'une essuie nos larmes, l'autre emporte nos joies.

Un an s'était écoulé depuis que madame de Belnave avait quitté Paris ; elle en était partie avec le funeste espoir de ne plus y rentrer jamais ; elle y rentra au bout d'un an , avec une ame, sinon sereine, du moins apaisée. Sans doute l'heure du retour ne fut point

exempte die quelque troublai ni de quelque amertume. Lorsqu'^elle aperçut à Thorizon Paris au travers de sa robe de brumci et qu^elle entendit les rumeurs de la ville pareilles aux mugisisemens de la mer , cette heure fut ter-* rible sans doute. Il lui sembla que chaque objet prenait dans le brouillard un aspect menaçant ; les bruits de la cité lui arrivèrent; mêles d^imprécations et de sanglots, et, comme

un lugubre fantôme » le passé se dressa devant elle. Remontant plus haut le courant de ses souvenirs , elle se rappela son premier voyage ^ Paris , alors que tout était promesse i cou* fiance , illusion dans son sei^ ; elle se rappela ce jour dWril oi^, par un soleil éclatant, moins joyeux que celui qui rayonnait ea elle , elle était entrée pour la première fois dans cette ville que George remplissait toute entière , et comparant ce qu^elle était alors et ce qu^^elle était aujourd'^hui , alors reine adorée de Blanfort , entourée d^ections permi^içs , Vappi^y^t sans roi^r sur un bras

ftvoue et protecteur ; aujonurd^hw dëiaUi^ ^ erraate » sans famille , n'^ayant dWtre saur tien que le dévouement, peut-être irrëfleV cbi , dVn enfant dont la faiblesse reclamait un appui : elle fut prise d'aune mortelle tristesse et son ame s^aflFaissa sous le découra*gement et Tennuit Mais de tpus les sentiniei^ qui Tassaillirent , le plus cruel a coup suf fut celui de sa guérispn. Son dës^poir avait dure moins long>te)nps que Famour de Pussy : k cette pensée son cœur défedUit de honte et elle crut voir le spectre de sa douleur la regarder d'un air irrité.

Ce* impressions fâcheuses ne s^effacèreyM^ pas en un }our, mais eUes cédèrent b des {xrà)ccupation4 plui récentes* Ce f ureint d^abord les soins d^un nouvel étabUssen^nt. Marianna ne put jamais se décider s^ reprendre Tap^ partement qu^^elle avait occi^>é durant son premier séjour , et qu'^absente , elle avait coiiserve plutôt par incurie , que par prévoyance ; elle n^y demeura que le tempi» nécessaire a con-

sommer un pietfi sacrifice. Elle ne voulut rien emporter de cet asile, elle ne voulut pas qu'aune autre joie , ni qu\me autre douleur profanât les objets à jamais imprégnés des joies et des douleurs de son premier amour : le feu dévora tout. C'était une ame imbue de susceptibilités exquises et profondément pénétrée de la religion des affections éteintes. Cette tâche accomplie , elle découvrit , bien loin du bruit et de la foule, un nid où elle s'^enferma avec de doux projets de retraite et de solitude. Ce fût dans un de ces quartiers déserts que n'a pas encore envahis le mouvement de l'industrie, dans un de ces hôtels graves et silencieux , qui s'élèvent tris • tement entre une cour où pousse l'herbe et de mélancoliques ombrages : derniers sanctuaires d'une aristocratie qui s'en va, plus noble dans son abandon, plus poétique dans sa ruine, que l'aristocratie nouvelle dans sa jeunesse et dans tout son éclat. Les fenêtres ouvraient sur de vastes jardins , plantés d'acacias et demaron-

niers , et Mariaima pouvait , au travers de la rame'e, voir Tunique chambre d^Henry, qui s^était logé aux alentours , mais plus près du ciel et dans un réduit plus modeste. Une fois installée , elle appela à son aide , pour la protéger contre les retours du passé, Fétude et les arts que lui avait fait négliger Bussy , les entretiens avec Noè'mi , depuis long -temps interrompus : mais ce n^était déjà plus contre les regrets que cette inconsolable avait a se défendre.

Que faisait Henry cependant ? Henry venait d^entrer dans la lutte terrible qui sépare Fillusîon de la réalité. Long-temps , il avait pris , la vie pour chose facile et légère. Moins par ' amoiu* que par orgueil , M. Felquèrcs , en renvoyant à Paris, avait assez largement pourvu aux besoins de son fils. En même temps, Pingénicuse tendresse de George avait aplani pour lui les mille aspérités que tout jeune homme rencontre îi ses premiers pas dans le monde : il Pavait associé à son bien-être, et s'hélait plu a

développer en lui des goûU et des instincts quHl avait encouragés avec une folle indul* gence. Âpres Favoir attiré dans son hôtel , ou Tatteudait un appartement que George. avait fait décorer lui-même, avec la coquetterie d''un amant pour une maîtresse adorée , il s'^était empressé de lui ouvrir les portes d^ la vie parisienne , qui ne s'ouvrent qu'avec une clef d'or; il Pavait initié à toutes les jouis^ sances qu'Henry, dans la condition bornée que lui avait faite le sort, n'aurait jamais entrevues qu'a travers ses songes de poète.Henry s'était ployé avec une merveilleuse souplesse aux exigences de cette position nouvelle. Il est des âmes d'élection auxquelles le luxe sied, comme aux fleurs le soleil, et qui , transplantées tout» à coup dans une atmosphère d'élégance , s'y acclimatent sans eflFort et s'y épanouissent aus.^ sitôt, comme dans leur élément naturel. D'ailleurs, en le mêlant au courant de son existence^ George avait pris soin de l'abuser par de charitables menswges; et celui-ci, tou( on s'é*

tonnant de yoir que c^s années de travail et de postulat , qu'ail s^ëtait représentées « du fond de 3a province , comme un temps de privation et d^austérité , s'^offrissent à lui si riantes et si joyeuses , avait cru sincèrement , tant il y avait en lui de naïve ignorance ! que son budget d^étttdiant suffisait à tous ses besoins et qu'ail empruntait seulement à Bussy des règles de conduite et des leçons de savoir-vivre.

On se souvient qu^il n'^avait pas tardé à se sentir atteint dW mal étrange : vague d^abord, inquiet, indécisii tel que chacun de nous s^en est senti frappé au sortir de Padolescence : passion effrénée plus tard , qui devait s^attacher h lui comme un remords inexorable et le torturer de tous les tourmens de Tenfer. Chose bizarre ! dans cette époque de ruine et de fondation, de mort et de résurrection sociale , où Témeute ensanglantait nos villes, oii la frémissante jeu* nessecherchaitroccasion de mourir ;dans cette époque d^angoisses et d'^attente , oit tous les yeux se tournaient versTOrient , où les coeurs

les plus assoupis se réveillaient, oii les ques* lions les plus sérieuses s'^emparaient des têtes les plus frivoles, où tous les bras se mettaient à l'œuvre , oîi les femmes elles-mêmes 8**armaient d'une virile audace; dans cette époque en mal d'avenir, où toute une société criait et se tordait dans les convulsions de l'enfantement — lui, ce jeune homme, n'avait vu que l'amour ! Hélas! entre tant de labeurs , il n'avait pas choisi le moins rude, et quelle ne fut pas l'illusion de ses frères , s'ils crurent accomplir une tache plus lourde que celle qu'il s'était réservée !

Oui , ce fut une lourde tâche . Grèves de l'Océan , ombrages de Vendée, vous savez ce qu'il souffrit alors! mais souffrir ainsi, près d'une femme aimée, s'enivrer de sa voix, de ses pleurs et de sa présence , se sanctifier soimême, chaque jour, à toute heure, par l'abnégation et le sacrifice, au milieu des graves solitudes, sous le ciel de la vieille Armorique , au murmure des flots , à l'ombre des

forets , sans doute ce fut une belle souffrance près de laquelle aurait pâli toute félicité vulgaire* Et^quelle ame, en effet, quelque peu éprise des chastes poésies du jeune âge, n^'eùt envié la gloire dW semblable martyre P Mais lorsqu^après un an de cette vie à travers champs, il lui fallut rentrer dans le cercle de fer de la réalité ; lorsqu'^au sortir de ce rêve d''un an, ils'^éveilla corps-à-<:orps avec sondertin, et que toutes les faces de sa position se rêvé-' lèrent à lui dans leur nudité désolante , sa carrière entravée , son père irrité , ses amis dispersés , et de toute part les aiguillons me* naçans de la nécessité; lorsqu'^aux douleurs de la passion , douleurs de divine essence y se mêlèrent les embarras du présent , Tincertitude de Pavenir , et les luttes mesquines de laviepositive;seul, sans protecteur, sans guide, sans appui , sans autre soutien que lui-même , le cœur consumé par un mal sans espoir, Tesprit allangui par Thabitude des exaltations solitaires : c^'est alors quHl comprit ce que c^est

que souffrir, c^est alors seuleiliènt qit^ pitt sà^ voir s'^il arait da courage. Eh bien ! nôri ^ tu hé Pavais pas , et d'^ailleurs où Paurais-tu pris , ce courage qui t'^avait semblé si facile? Tes lèîrrts avaientconstamment repoussé le pain des forts et ne s^'étaient abreuvées qu^aux sources énervantes. Tandis que tes compagnons, arrachant au travail le secret du talent ^ enseménçaiaif leurs sillons et préparaient des moissons glo^ rieuses^ toi; délaissant ton avenir^ tu jetais au vent des amours les dons sacrés de tsk jeunesse. Aussi, quand vint le jour de Pépreiifé, ce jour qu'^avait défié ton ardeur insensée, tu te trouvas sans force et sans vertu pour combattre et pour résister !

U ne s^agissait plus d'^aller sur les plages, ou le long des traînes^ par toutes les lunes et par tous les soleils , recueillir des larmes précieuses , et, passant tout a tour de Téglogue a Pélégie, s^égarer en contemplations et en désespoirs amoureux. Il s'^agissait désormais de vivre , d^exister. U avait dans ce long

tôya^ éptûsé VsaUs ses rmoarces* Son aveil« tare avait fait brait dans sa proirince ; naturel* lement) M. Felquères en avait été le premier instroit, et, tomme il professait une médiocre estime pour ces façons de cheralier errant , il avait signifié k son fib , en loi envoyant sa ma* lédiction , qu'ail eût à revenir au pays, k moins qu'ail ne préférât mourir k Paris | misérable. Henry cpii n'eût pas hésité^ n^aurait-*il eu que celte alternative , se trouva donc réduit, avec des babitudes de bkn-etre , à la fortune de sa mère ^ c'^est^aKlire a la pauvreté. Il aurait pu recourir a George, mais de retour a Paris, il avait évité de le voir ; pourquoi f II Viff^h tmt lui-même; mais, a son insu, il ne lui pardonnait pas Harianna.

Il échappait à peine aux jours fleurk de Ta* dolescence : à Page où tout fermente en nous, où les instincts s^'éveillent , où les passions s'^aU litment , où la sève coule et déborde , au milieu des agitations du cœur , des aspirations vers les joies inconnues de la vie,

c'est à cet âge qu'il se trouva aut prises avec ces deux monstres hideux qui ternissent et décolorent toutes les complaisances de Timagination, la misère et la solitude. Heureux ceux de nos frères qui n'ont point subi cette épreuve îMais celui-ci ployait sous un autre fardeau. L'amour était en lui comme une ambition dévorante que le monde ne pouvait satisfaire : tourmenté , fiévreux , maladif, tel enfin que nous l'ont fait les poètes et les oisifs. Les poètes et les oisifs nous ont bien gâté l'amour ! ils en ont exagéré les joies et les souffrances ; d'une distraction ils ont fait une lourde tâcbe: ils ont attaché des chaînes aux ailes de la fantaisie ; h chercher le bonheur qu'ils, n'ont pas rencontré , ils ont égaré le plaisir. Aussi, l'amour, qui seul aurait pu soulager les tristesses de celte génération , n'aurai t-il été qu'un suppUce de plus pour elle • OU voulez-vous qu'vn pauvre jeune homme , vivant de peine et de travail, dans l'étroite sphère où l'enferme la nécessité , répande les senti-

mciits que vous avez développes en lui dans un ordre si élevé? oîi rencontrera-t-il , en descendant de sa mansarde , la Femme parée des perfeclions que vous lui avez laissé entrevoir ? Oîi trouvera- t-il la fée de ses rêves , range de ses illusions ? Vous leur avez Fait de Tamour un désir brûlant qui jamais ne se pose , une fièvre qui ronge sans cesse , une soif ardente qui ne s^'appaise pas. Pourquoi leiir avoir enseigné le mépris des jouissances moins pures et des voluptés plus faciles P Pourquoi leur avoir créé cette a£Preuse lutte de Fàme et de la chair ^ dé la terre et du ciel ? M^était-ce pas assez de tant d'^ambitions et de douleurs qui se partageaient leurs jours? Leur fallait-il aussi les rebellions du sang , les nuits embrasées et les cuisantes insomnies !

ll.ravait bien rencontré, lui, Fange de ses illusions ; mais plût a Dieu qu'ail eût passé sa vie a le poursuivre dans le monde enchanté des chimères! Quand Tamour s'offrît a lui, comme ttu calice d'amertume , il ne calcula rien, il

n'espé.4 rien , il aima, Il avait cet âge cm IV mour ae suffit a lui-même : ce fut une flamme qui n'eut d'autre aliment que Tame qu'elle embrasa. Jamais, auprès de Marianna, il m profana d'un désir cette grande désol^ioB qu'il jugeait lui-même éternelle ; jamais il a'éicva dans sa pensée l'édifice de son bonheur » sur les débris de celui dont il cont^nplait Ip ruine. 11 avait rêvé , lui aussi , des abnégatiow surhumaines : il avait fcdt le rmnan de toutes les affections ; la tâche qui lui était édiue n» passait pas ses espérances.

Exalté par la conscience de smi héroïsme , il avait puisé dans la douleur quHl assistait kforce de supporter la sienne. Sa passion s'était tenue silencieuse et cachée devant crttc immense infortune. Mais, lorsqu'il vit cette femme , qu'il avait crue pour jamais ensevelie , s'éveiller jeune et belle encore , et sortir de son linceul ; lorsqu'il la vit, comme un lys penché par l'orage , se relever, encore humide de ses larmes , mais prête a refteurir à de nouvean

rayons : ç^est alors cpie^ sentant Twiipiir Hhà jeunesse se révolter en lui , il se déliattit 4ail#iç cercle inflexible du rôle (ju'^il avait aicceptii* M^is vaineinent : Twiant ne [Mgd;brlsir l^^mmi- Iqppe de Vvm* h^ prisonnier qui fi ]mé kfi fers de sim comp^oA de c|w^)^ çt ^fié le vQit partir I in^oaçiçia et librç , l^qdis qii^îl restai hd^ wnMmd a trm'uer w^ fi^nf^siàfi éterpelleyn^ëprpUYe pa3iinjsentimeot4enig9ft de désespoir plus profond que ne l^proinvil ce malheureu:;: jeune homine , m épiant h i#Ph reçtion de M«ri9nna« Ai|isi^ ce n^çt^itpas {WHir lui qu^il avait arraché madame de Belmy^ ^ la mort; cp n^était pas lui qui reeueiUimiit^ fruits de son ampur et de S9 copquéte ! U «|«

Pfivait smyé^ de George que pour h ji^ dfuis

les bras d'p» autre ! C'était pour un antfl^ quHl avait relevé , au prix de tant de soins , çeMe plante brifié^i c^^twtdaus un %»M oorar qu^eU« irait «çh«^«r 4<i St^'épunotik* hh }wi^ Gutre )* )iilousie<lu i^a^ et 1^ jalouM dnï^ ymr , qw p»v^Vdûre c§ q^HlmmSniikmi

Son caractère s'^alléra et madame de Bclnaye alarmée se prit à Tinterroger avec une sollicitude maternelle qui ne fit qu^irriter tant de maux. Il sentait bien qu^il n^ëtait quW ami pour elle et qu'ail lui fallait porter jusqu'^au bout la croix de son sacrifice. L'^amour Fut pour lui comme ces fabuleux rivages dont oh respirait la fraîcheur, mais où Ton n'abordait jamais. Il vécut près du bonheur sans pouvoir y porter la main. Il toucha Tautel et ne put Tembrasser. Un soir pourtant, un soir, on s'^en sèttvient, il crut que Pheure était venue de sa transfiguration; il^ sentit passer sur ses lèvres un avant-goùt de la félicité céleste. Mais que cet instant fut rapide ! qu'il fut suivi d'une nuitsombre! Henry n'avait entr'ouvert le ciel que pour s'en voir exilé sans retour.

A Paris , il se retira dé madame de Belnave , sans humeur , sans affectation , et cou* vrant toujours de quelque prétexte la rareté de ses vi»tes; Il lui cacha sa pauvreté, aussi

bien qoe son amour; sans doute il aurait trouvé doux d^épancher à grands flots les douleurs qui le ravageaient : mais, en disant le mal de son cœur , il eut craint d^embarrasser la recoin* naissance de Marianna ^ et de paraître réclamer le prix de son dévouement.

Il essaya de vivre ainsi , mais il se courba bientôt sous le sentiment de son impuissance. L'^amour Pavait détourné du culte de la réalité. Il n'^avait ni spécialité, ni talent, ni connaissances ; rien ne lui souriait , rien ne Tattirait ; le monde était pour lui , terne et désenchanté. Demeuré étranger au mouveipent d''idées qui se faisait alors , il ne se rattachait à aucun parti; il n^avait ni drapeau ni chef, il marchait tout seul en sa voie. Il n'^avait que vingt ans , déjà le jeune homme s'^éteignait en lui : la belle passion de la gloire avait séché dans son cœur, Fégoïsme de Pan^our Pavait envahi de toute part. Il n'^avait goût qvCli sa douleur. Que faire f que devenir ? il promena autour de lui un regard morne et

tigtië, et partout if rencontra la sotitade, Mt dëcooragement et Tennai.

Cêêl âdors qti^il se sentît pris dl^un grand dégoftt dé toutes cboses, et ^''it songea serieusèment à ^'^afRranclir de Fexistence. Dans cette époque, ils étaient totts ainsi ! ils avaient vifigt ans et ils roulaient mourir! Leur aube Mancfaisssâ: à peine qulls aspiraient déjà au soir. Le suicide était dans Pair , comme si Téixieuté et la peste n^eussent pas suffi a décimer TiM tillesf. Tous, ou presque tous étaient atteints au même mal ; et, chaque jour , une longue file de sœurs éplorées, de mères (^uVantée^ allait interroger ta Morgue. Com* metit ce [eune homme auraît-îl échappé & là contagion , lui qui n^avaît ni sœur à protéger , ni mère a soutenir , ni rien qui le rattachât au monde d^ici-bas P tout Finvitait a le quitter , et les conseils de son désespoir , et les ftrnestcs exemples qui e'clataient autour de hii , tt tes séductions étnne littérature qui'

égamt aloiiHMs ces faibles courages. Hélas !

à celui-là , pardonnez tF'ayoir vouhi mourir ! ce notait pas de ces tribuns de deux jours <)^i se tuaient, comme le vieux Oaton, pour âToir désespéré de la cause de la liberté ^ ni de ces génies méconnus qui protestaient par leur mort contre Pingratitude de leurs contemporains; ni de ces poètes étouffés qui se vengeaient de Tobscurité de leur vie par quelque^ heures de célébrité posthume. Il ne se plai-» gnait pas , lui ; il n'^accusait ni la société , ni personne ; humble de coem* , jamais For-^ gueil ni la vanité n'^avaient inquiété ses veilles ni son sommeil; au dernier échelon de la hiérarchie , il ne pensait pas que la place qu^i] occupait fut au-dessous de ses mérites : ce n'^était rien qu^une âme tendre qui désespérait de Pamour.

Ainsi les rôles étaient chan)g^és. Tandis qu^Henry s'^affiaissait sous le désespoir, Marianna s^élançaît vers la vie, le coeur plein de renaissantes espérances. Elle n^osait pas s'avouer qu'acné aimait : peut-être Fignorait-élle encore ; mais ,

au souvenir d^Henry, pourquoi se sentait-elle défaillir de honte en même temps que de bonheur? Sans cesse occupée à repasser dans son esprit les jours qu^ils venaient de compter ensemble, elle s'en récitait à ellemême tous les détails , et la mémoire , ce grand poète ^ les lui rendait parés de charmes toujours nouveaux. Elle avait des rcvcs tourmentés oii elle se retrouvait assise sur un tertre vert près du château de la Madeleine, et lorsqu'^elle se réveillait en sursaut, c'est qu'elle avait senti sur ses lèvres deux lèvres fraîches et brûlantes. Le soir, elle demeurait des heures entières à sa fenêtre , le regard attaché sur la fenêtre du jeune homme , qu'elle voyait, chaque nuit, s'allumer et s'éteindre comme un phare mystérieux. Elle avait fait de la lampe qui l'illuminait la confidente de ses pensées secrètes. Elle l'animait de sa vie et de ses sentiments ; elle rinterrogcait avec inquiétude , elle en recevait des impressions de tristesse ou de joie , selon que la lueur était pâle

et mourante , ou le rayon vif et joyeux. Il lui semblait que c^ëtait Pâme d^Henry qui brillait comme une étoile solitaire , et qui la regardait dans Pombre.

Cependant , les visites d'Henry devenaient de plus en plus rares , et Marianna suivait avec une anxiété croissante les changements qui s'^opéraient en lui. Elle en soupçonnait vaguement le motif, mais elle avait déjà les pudeurs de Pamour , et ce n'était jamais sans une timide réserve qu'elle osait le questionner. Et puis, savait-elle bien ce qui se passait dans son propre cœur ! et quand même elle l'eût nettement compris, le passé n'était-ilpas la, tout saignant encore et tout palpitant , pour l'arrêter , épouvantée, sur le seuil d'un second amour! Enfin , en supposant qu'elle fût disposée à le franchir, les âmes délicates compren-* dront sans effort de quels sentiments de retenue elle devait s'entourer en présence de ce jeune homme qui l'avait déjà vue si follement éprise, si follement résolue à mourir. Henry n'était

i06 pas dans le secret de tous ces mystères , et ja-

ttiaîs il ne quittait Marîanna saris emporter lé trait mortel plus avant dans sabléssure.

Un jour, madame de Belriavc le trouva si change qu^'elle ne put réprimer , en Tapercevant, un mouvement de douleur et d^étonnement. Près d'unmois s'^était ëconlé depuis leur dernière entrevue. Ses traits s'étaient amaigris , ses lèvres décolorées , son visage assombri ; ses yeux , enfoncés dans leur orbite, brillaient d'un funeste éclat: ses paupières étaient sanglantes. Il prit place auprès d'elle ; son maintien était grave et triste; ils causèrent, sa voix était lente et sévère. Madame deBelnave voulut d'abord se plaindre doucement à lui de lui-méine; mais la conversation prit insensiblement un tour sérieux et presque solennel, fls parlèrent longuement des amertumes de cette vie et de l'espoir d'une vie meilleure ; Hetiry répéta souvent ces paroles d'un poète , qu'il est beau de mourir jeune et de rendre a Dieu qui oous juge un coeur pur et plein d'il-

liisions ! Tousses discours respir^fientuhé sombre sagesse , etMarianna ^ en les écoutant, se sentait agitée pt^t une in^cîble inquiétude. Etlèéâsaya, à plusieurs i^èprîses, dé cfiangerle cotirfi de eet entretien , mais le jeune fiommé y retenait sans cesse. Au bout d^une heure , tL ie leva, et, près de s^éloigher , il demeura long-temps contre le cliàmbranle de la cheminée , silencieux et immobile. Il y eut un instant ou son secret faillit lui échapper , mais il le renfonça dans son âme, résolu à vider son calice jusque la lie. Vingt fois , de^ son c6té , madame de Belnave fut tentée de lui ouvrir ses bras et de Tàppeler sur son sein; miaîs chaque fois , ses terreurs ^remportèrent sur son amour.

«-» Ehirant ces; derniers temps, dit Henry ^ je ymt» ai Uen négligée sans doute ; du maifiSv eroyœ-voas que mon coeur en a plus soufiferl ^le le vôtre ? Ma» j^avais afccompli ma' tàehe : ef» pQttvsôs^je poior votre bonheur? La gardé

qui veille au chevet du malade s^ëloigne, quand la santé revient.

— Ah ! vous êtes cruel! dit-elle.

— Cruel , répéta-t-il avec un triste sourire , vous ne le pensez pas. Cependant, si vous disiez vrai , si par une feitalité que j^ignore , j^avais démérité de vous , je vous prierais de pardonner , car je ne voudrais pas, en partant , vous laisser un mauvais souvenir.

— Où donc allez-vous ! s'écria-l-elle.

— Mon père me rappelle , et je pars , ré* pondit froidement Henry.

— Vous partez , et c'^est là vos adieux ! que vous ai-je fait pour que vous me quittiez de la sorte ? Ah ! oui , vous êtes cruel , vous êtes impitoyable.

— L^amertume de vos regrets adoucira pour moi celle de la séparation , dit le jeune homme ; je pars , il faut céder a la nécessité qui m'^entraine. Si vous eussiez pu retirer quelque bien de ma présence , le ciel m'^est témoin que j^aurais résiste ^ [heureux de pou-

voir, en restant, vous être de quelque secours ; mais inutile h vous , inutile à moimême , pourquoi prolongerais-je mon séjour a Paris? je n'ai plus rien qui m'*y retienne , et toul: me pousse où je vais. Adieu donc! Rappelex-^vous les paroles que vous me dites un jour? c**est à mon tour de vous les dire : que mon souvenir vous soit doux et que la vie vous soit légère !

Il s'éloigna avant qu'elle eût trouvé la force de le retenir, il s'éloigna sans lui avoir baise

là main.

— Ah ! madame , que se passe-t-il ! dit Ma-

- riette en entrant tout émne : je viens de rencontrer M. Henry qui m'a embrassé en pleurant.

— Il part ; il s'en va , il nous laisse ! s'écrîat-elle avec désespoir ; il part , et pas un regret, pas une promesse de retour , pas un mot de -pitié, pas une expression de tendrese! mon

Dieu! que lui avons-nous fait?

Vous est-il arrivé , nageur inexpérimenté.

de vous sentir soutenu sur reauj^iir un faisonu de joncs ou de branches de saule , que voiis aviez cueillis sur la riveP vous flottiez au gi^ de cet appui léger , et bientôt , oublieux 4u support , vous alliez, ne croyant qu'ail vo» forées et a votre adressç. jtfais si yam ap^v^eviez tout a coup les joncs pu 1^ branches 4e tmh dispers^'s a,u courant de Ton^e, reconnm^ sant alors que vous aviez follement préBOixié de vous-même , vou,s vou^ débattiez avec eJfroi et vous cherchiez à r^îssaisir les d^rîs 4e votre naufrage. Ainsi de Marianna pour H&gaj. A Pb^urf^ de lasép^atiçm , die s^avoua qu^elle av/i^t niis sur cette Jeune tête tout ee qui loi restait dVspéraupe^ , qu^il était Tunique lien qui la rattattachàt à la vie. Il est bien vrai que y depuis sim retour , elle ne Tavait vu qu'^à de longs intervalles ; mais elle le soitait près d^elle, et , se reposant sur le tesmpsdu soîfi 4e nouer par un Heu, qu^le n'^osait serrer ellemême , deux destinées nécessaires désormais runeàrautrç, elle s^^aoflepnfût mdUement

a ia dérive des cymèras* Tout ce brillant écfaa&udage , palais de brume et de vapeur, s^écroujla en pioins dW instant sous le coup de ce bi^uscpie dëpart , de cet adieu calme et glacé. Pamià la foudre , ce coup, en la frappant, l-éclai|[*a; elle comprit k son désespoir tout ce qu'acné avait espéré, et , li la lueur . sinistre qui se rendit autoiu^ décile , Tinfortunée deseendit tout entièredans son propre cœur.

EUe acheva dans les pleurs cette lamentable journée. Ce ^^était pas seulement Tespérance déçue qui se plaignait en elle : les discours d'^ Henry, Faltération de ses traits , Tétrange expression de sa {^ysionomie , sa voix lente et grave , sa parole austère , tous les détails de cette dermère entrevuenelui laissaient ni pmx ni trêve ; à ia douleur de le perdre se ïnélait une sourde inquiétude , qu'acné ne pou- " vait expliquer ni vaincre. Vers le soir , elle s^accouda sur le balcon de sa fenêtre ; et lli , malgré la pluie que le vent lui soufflait par

rafiales au visage y elle resta les yeux attachés sur la croisée d^Henry , que son regard devinait dans Tombre : car , non plus que dans son cœur , rien ne brillait dans la nuit épaisse. Henry était-il parti ? avait-il déjà tenu sa pro% messe ? était -il donc vrai qu'acné ne devait plus le revoir ? L^astre solitaire , qui luisait a son ciel obscur , s^était-il voilé pour toujours? Le phare mystérieux venait-il de s'éteindre pour ne se rallumer jamais f Longtemps elle attendit; enfin Tétoile se leva, et le pâle rayon, traversant la ramée, pénétra aussitôt dans son âme. .

Elle resta long-temps ainsi, dévidant lentement et avec amour Técheveau de ses souvenirs. Long-temps elle laissa sa pensée courir sur la plage de Pornic et sous les ombrages de Clisson. En se rapellant ce qu^Henry avait été pour elle , ce qu^^elle avait été pour lut , elle s'^accusa de dureté et d'ingratitude. Qu'avait-elle fait pour le retenir? Par quels soins , par quelle tendresse avali-elle recomra im dé-

vouement si rare, une si noble affection? Arrivant, par dMnsensibles détours , de ce regret presque maternel, à des sentiments moins ealmes et plus voile's, elle revit Henry, tel r{u^il lui était apparu, par un soir du dernier automne ; son cœur se troubla et de brûlantes images passèrent devant ses yeux. Puis, elle sentit retomber sur elle celte lourde inquiétude que lui avait laissée la dernière entrevue , et soudain les folles images s'^cnvolèrent avec épouvante. La nuit était sombre ; le ,vent déchaîné poussait de lugubres gémissements. Pâle et tremblante, la lampe d^'Henry paraissait à chaque instant près de s'^éteindre. — Tu souffres , disait Marianna , qu^as-tu? Il lui semblait entendre, h travers les hurlements de la bise , des cris plaintifs qui rappelaient; tout son sang se gl<v çait de terreur et elle retenait sa respiration pour prêter une oreille attentive. — Qu'estce donc , mon Dieu ! s'écriait-elle. — Il y eut un instant où Pâme frappée par un affreux

hre et soiin^ Ma^riett^à couf» iredQiiUé3»

Cepend^ , Heiuy coiQptait ie$ heures de $anujlt dernière. Â|urès ^VG^r quitté Mjgrjamp « il avait erré jusquW soir , {lar les ri|/^ et le long des quais; Reojtré dfois sa ehacdbjra* M arracha d'aune enveloppe de s^ge yc^ , une boîte plate et carrée ^ présentiant pms» d^4paisseur quie de surface : c^était un ,ia%u)ile élégant 9 de palissapidire ^ incrusté d^ cuiyre i un présent qu^il tenait de ranodtié de Qeoi^ ges ; le seul débris qui lui restât de. son an-

cienne splendeur. Il Touvrit, e^ tira lentement deux magnifiques pistolets , fit jouer h batterie , pour en éprouver la fidélité; puis, com^le pour s'^essayo: à la mort ^ il appuya tou|^à-tourla bouche glacée de chaque cancui, Fuiie sur spu front et Tautre sur son cœur. Sur de ses armes, comme de lui-même,^ il les chargea et les déposa sur la table.

Il écrivit à ^n père unelettre froide, mais respecjtueuse , da^laq^e^e il di^t que , u^ayant

il5

rkn à €$p^3ier ft€i4uis, il ae ééoidait à ^p«rtir pour aller rejomîdre sa mère : im[doraiit cTaSleurs le pardon de ses égarements, et n^acco^ saïKt <pae liii seul de sa lakérable fin* Pas on mot ^ Bttssy. U commença poarliaiîsHina «me lettre dans laquelle il voulut répandre toote son âme, cette âme douloureuse, ù lomgtemps étQjujSeel mais il pensa qu?il valait mieux ensevelir avec lui le se^et qpii le tiiak , que d^attacher uu remords «i ce codWy dé|à ]»w assez tourmçnté. La le^rç re^a ûiachevée.

11 n^était ni IsuiËiroii, ni ladb/ei il m |aimt pas à rhéroï^ne, et ne s^taît jamiéspnéoceilpé des propos qu'Hun homme , m ^ btanjt, peut ameuter autour de son cadavre ; il ne pensait pas que le J^ruit de sa yiort pàt retentir en dehojrs de sa cl^ambre ; il ne sç soiipiait pa$ de moorir J^en ou mal ; il y^piMjt niQluir , y^oil^ tçjut. En face de l^m^e sii^ém , il ^mlmn tête dan3 ses mains , et i} pleum deis pl^iirs an^ières, car il aimait l^a viç , cejt enfanjt! Pisu lui avait fait une âme à réfléchir toutef les

poésies de la création; il était lui-même une des -poésies qui s''ignorent. Mourir, et il avait vingt ans ! Mourir avant d'^avoir vécu, sansavoir|goûté au bonheur ! Il se rappela le brillant cortège d'^espérances qui Pavaient escorté à Paris , lorsqu'il était parti de sa ville natale , le cœur léger, Pesprit ardent , Pimagination enflammée. Que la vie était belle , alors ! Que le ciel était vaste et pur ! Comme ce jeune athlète s'élançait dans Parène , impatient de la lutte , amoureux d'applaudissements et de gloire ! Et quand son àme , ramenée à des ambitions plus paisibles, quittait lessommetsécla tans pour descendre aux vallées obscures , quels doux projets n'étaient-ce pas de félicité rustique , inspirés de Virgile et de Théocrite ! Ah ! pleure , enfant , pleure tes rêves qui ne reviendront plus, pleure ta jeunesse évanouie , pleure tes trésors dissipés; oui, pleure des larmesde sang, car ton heure suprême n'est pas encore venue : il te reste des jours à vivre !

Il ouvrit sa. fenêtre; Fair humide et froid

le calma. II demeura longtemps à contempler

Tappartement de madame de Belnave , dont

les croisées éclairées brillaient à .travers les

arbres. Long-temps son cœur se fondit en

plaintes mêlées de tendresse et d^amertume ,

d^attendrissement et de colère. Accusant Ma*

rianna et la pardonnant tour à tour : — Vous qui vivez par moi, ô vous par qui je

meurs, ne m^entendez-vous pas ! disait-iL Les

cris du vent répondaient seuls aux gémisse-

menlsdesonàme.

Les hernies fuyaient. Honteux de sa faiblese ,

il prit un des pistolets , et , d^une main mal

assurée, il en tint un instant la bouche appuyée

sur son front ; mais tout son sang se révoltant

a ce premier baiser de la mort , il repoussa

l'^armc avec horreur et il se mit à éclater en

sanglots : — Ah! s'écria- t-il , je voudrais

bien ne pas mourir encore ! Au même instant, il crut entendre un pas rapide (|ui

gravissait les marches de Pescalier. , Un fol

espoir lui traversa k eerveau ; it se précipita sur \a pi^te , Fouvrity et, immobile , le corps incliné sur la rampe ^ il écouta : la nuit et le sîleBGe de la tombe !^

-^ Ail! s^écria-t-il en rentrant, je suis lâche ; je n^ai pas su- viv^re et je ne sais pas

mourir.

Il hésita long-temps- Faut-il le dire ? Il es* pérait. QuVspérait-il ? il n'^en savait rien; mais il espérait. Les heures fuyaient pourtant! H regarda une fois encore Pappartemcnt de madame de Belnave ; les liunières en avaient disparu. — Tu dors, dit Henry, tu reposes, et moi, je vais dormir aussi , d^un sommeil plus profond que le tien. Ah ! je ne dormais pas, moi, lorsque tu voulais mourir ! ajouta-tildWe voix étouffée.

Comme il disait, la porte de sa chambre s Wvritvîolemmentetune femme entra, pâle, haletante, échevelée ; ses vêtements étaient en désordre et la pluie ruisselait le long de son manteau. DW regard, elle comprit tout. EUealla

droità la table sur laquelle Henry avait dépose ses armes, et , s^emparant de la lettre inache- Yëe,elleIalutdWœil brûlant. Puis, lorsqu'^elle eut achevé de lire , elle marcha vers le jeune homme qui la contemplait éperdu , et , lui passant ses bras autour du cou , le front radieux , les yeux humides et les lèvres tremblantes : — Veux-tu encore mourir, lui dit-elle ?

(]e furent de nobles amours , et bien qu'ails aient vécu dans la tourmente et qu'ails se soient éteints dans les larmes, tous deux en {][ardent à cette heure, Pun dans le ciel et Pautrc sur la terre, un pieux et touchant souvenir.

Fut41 jamais plus belles âmes enchaînées par un lien si charmant P jamais union plus étroite et plus sainte offrit-elle plus de chan-

ces de félicité, plus de conditions d^existence ? Le monde lui-même la respecta, lui d'^ailleurs si impitoyable k toutes celles qu'ail ne sanctionne pas. Ils furent pour les tendres natures un sujet d^édification et de réjouissance intérieure, d^faésitation et d^étonnement pour les esprits froids et sceptiques, et des rares élus qui pénétrèrent dans cette intimité , nul ne s'^est rencontré qui n^en ait conservé un sentiment de vénération , mêlée d^attendrissement et de bienveillance. Qui n'^eûtprédit à ces amans un long avenir d'^heureux jours ? qui n'^eût pensé que la destinée leur réservait la gloire de laisser à la passion un magnifique exemple de constance et de longévité P Ils avaient en partage la grâce et la beauté, la jeunesse etPintelligence. Bs brûlaient des mêmes ardeurs : les mêmes goûts, les mêmes sympathies les rasâ^nblaient en toute chose. Leur amour ne contenait aucun des germes dissolvans qui minent les amours vulgaires. Ni la vanité, ni Porgueil ne les avait pMssés^^uo^vœsPauDpe; ilss^aimaieiit poiu' eux-

tnénies ef liulleinent eii vue du monde. Ce n^ëtait pas non plus égarement deâ sens, curiositë de Fesprit ou fantaisie du cœur, niais un sen-* fiment grave et réfléchi dans lequel ils se promettaient de mourir. Éeur Bonheui^méme âVaiH quelque chose de sérieul et d'^austére y parce qu^il se souvenait de la douleur. Us île Tétalaient pas au grand jour, mais ils lè cachaient soigneusement, comme les oiseaux cachent leurs nids au fond des bois. Ils s'^étaient Tun à Fautre un univers toujours nouveau : ils n^avaientd^ambitionqueleurfélicitémutuelle.

Oui, c^était une sainte union : et bien qu^elle fût de celles que la société réprouve, elle a du trouver grâce devant t>ien et devant les hommes : car , ils n^envisageaient pas la passion comme Pâffranchissement desdevoir^, mais ils y rattachaient au contraire des obligations d^autant plus sévères, que la loi ne les protège pas. Hélas ! puisquW si noble spectacle n^a pas su attendrir le sort inexorable , puisque ces^ deux amaiits n^ônt pu vieillir ensemble

au même foyer , et qu^à tant d^aimablcs tendresses ont suecédé des regrets déchirants , il est donc vrai qif il n'^est ici bas que de périssables amours et qu^il n^est point de feu si beau qui ne donne des cendres amères!

Nous ne dirons pas Penivrement des premiers jours, ni les transports brûlants, ni les saintes extases, voluptés mélangées du ciel et de la terre. Qui ne vous connaît pas ne saurait vous comprendre et qui vous a goûtés ne saurait vous décrire, prémices enchantés de Tamour ? Ce fut une ivresse que nul ne saurait dire, et jamais passion n^eut d^aurore plus resplendis* santé dans un ciel plus radieux ni plus pur.

— Ah ! je le savais bien,^ disait Marianna dans son fol enthousiasme; je savais que tu existais, chère àme qu^avait devinée la mienne, que tu existais ailleurs que dans-mes songes , cher bonheur, enfin rencontré ! Te voila, c'est bien toi ! c'est bien ainsi que tu m'apparaissais , ange d'amour et de tendresse ! Va , c'est bien toi que j'ai toujours aimé ! je le rccomiais

bien ! c'est toi qui visitais mon inquiète jeunncsse , c'est toi qui parlais à mes seize ans étonnés et rêveurs. Que de fois, auxchampsde la patrie, j'ai poursuivi, le jour, ton ombre fugitive ! Que de fois, la nuit , J'ai vu ton visage se pencher sur le mien, me regarder et me sourire ! j'écoutais ta voix dans le murmure du vent , je respirais ton baleine au courant de toutes les brises. Et te voila , réveil plus doux que le rêve , réalité plus enchantée que l'illusion ! Ah ! je t'ai cherché bien longtemps; je t'ai bien longtemps attendu ! Un jour , jour maudit ! je crus t'avoir rencontré; je le crus, malheureuse, et j'aimai. Pardonne-moi : mes remords t'ont bien suffisamment vengé. Pardonne-moi ; mon erreur était sainte : prosternée aux pieds de l'idole, c'était toi, vrai Dieu, que j'adorais. Mais, cruel , pourquoi donc ne te fesais-tu pas connaître ? Pourquoi ne te révélais-tu pas ! Tu me voulais sans doute purifiée par mes larmes et rachetée par mes douleùrs. Mais est-il vrai que j'aie souffert ? est-il

vrîtt q«e l'aie voulu mpurpr? Tu ts passé sur mes mauvais jours comme le soleil sur unç pluie d'orage. Rappelle-toi eette matiaëe dV vril, oU nous trouvâmes le printemps enseveU sous une couche de neige. L» nature, que wm avions laissée la veilk, verdoyante et joyeuse , 3e tenait l^lanche et triste comme par un jaw de décembre; Durais aux rayons 4^ midi la neijp çWaissa, les frimas se fondirent, et avril e» fleurs reparut, Nous marchions tous deux s»r la cote, et toi, sans cesse occupéà semer wMm cfm^r d'espéraïK^Sv tu disais qpB jVyais en mm un ^vril tout en fteurs qui n>U»ndaît qn^m TOy.on4e joiidi. T» dism v»i, prof^ète de vîp e,t de boiJieur ! Aux cha^df rayons de ton amour, j'ai secoué mon hiver et mon printemps a r^eijiri. H pae semble a cette heure que jW rêvé le désiCsptHr : je me demande si tput cp passé d'angoisses et de torture^ n'est pas m SQUge horrible que ]'«û faiç 4?™ *^ bw3,, u»e f^l;aisie du somoieU. Viens, que \p re^ie sur tes lèvr^steç 'mi^fm *^ »'^ ps^^^SWli» • W

TÎe n^4| cammeac^ qu^à toi. Mm quel mfp €S-tu doue , toi que tant 4e douleur n^a pu dé« courager et qui f es attacliié silencieusement ^ mes pas? Quel ange es-tu , toi qui m^as s^yqe de moi-*meme et qui pour prix de ton dévouer ne demandais risque le droit de t^abreuverde mes souffrances ! Parle-moi : redis-moi ces joui? d^amour que je te dois et que je te rendrai. Ton passé mi^appartient : ouvre-moi mes trësQr^ , livre-0v>i mes richesses , récite«-moi toute ton âme.

Et tous deuxrevenaient sur les jours écoulé^, et Henry redisait Thistoire de son coeur , qe qu'ail avait siwti, ce qu'ail avait souffert, d^ms rheure où il avait vu Marianna pour la preiwièrefois, jusqu'à celle où, désespéré, il av^it voulu mourir. Et Marianna ne se lassait pas de Pentendre , et elle s'enivrait de celte parole ardente et passionné qui résonnait à Sjps ojreiHes comme une musique céleste.

— Tu voulais mourir! disait -elle, tjui dé- «e^pçsw du bonheur, enfent, ^t tu yftulais

mourir! Mais tu ne comprenais donc pas ! Mon trouble et mon silence ne te disaient donc rien ! Le vent de la nuit ne t^a donc rien porte des paroles que je murmurais, le regpardatta* ché sur ta lampe ! Viens là, viens sur mon sein prendre la part des joies dont tu Pinondes , et laisse dire ces faibles coeurs qui, frappes une fois, n'ont pu se relever et qui condamnent la passion pour excuser leur impuissance. Ils n'^ont jamais aimé,ceux-là!Hëlas! Je voudrais t'apporter une beauté sans tache, suave et pure comme la tienne. Mais à quelques déceptions que mon cœur se soit abreuvé, je le sens, avec orgueil, digne de reposer sur le tien. Te semble-til que la souffrance en ait attiédi les ardeurs ? Estce un ombre pâle et glacée que tu as tirée du tombeau? Est-ce un âme appauvrie qui te supplie de ménager en elle un reste de chaleur et de vie ? Va, ne crains pas de me briser sous tes transports , ne dis pas à ton sang de battre moins vite: aime-moi de tout ton amour . J'ai respiré ta jeunesse et je suis jeune comme toi.

A quoi donc, je te le demande, mon cœur se serait-il usé? Âh! tu le sais bien, ce nVst pas au bonheur ! Et c^est ma joie et ma gloire, de penser qu^avant de te connaître, je ne savais que la douleur. Tu m^as tout appris, tu m'as tout révélé. Ce n'était pas assez pour toi de me sauver du désespoir : après m'avoir conservé la vie , cette vie dont je ne voulais pas, tu m'as donné la vraie, celle de Tàme. Enfant , et lu voulais mourir ! Qu'ils meurent ceux-là qui ne sont pas aimés ! mais loi tu peux bien vivre, Henry , et s'il est vrai que l'amour suffit à les ambitions , réjouis- toi ,car la destinée sera belle !

Et leurs jours fuyaient dans ce profond oubli de toutes choses que les amants connaissent se uls. Leursexistencesne tardèrent pas a se confondre comme leurs âmes. Henry avait moins d'orgueil que d'amour : sa pauvreté n'eût pas rougi de se mêler \\ la fortune de Marianna. Mais celte fusion s'opéra de telle sorte que la délicatcs-^e la plus timorée n'aurait pu s'en cflFa-

roucher. Ils échangèrent taar-à-touir leur fortune et leur pauvreté'. Ils décidèrent, avec une joied''enfant, quils vivraient tour-à-tour Pun chez Tautre, se faisant réciproquement les honneurs, Tun de sa mansarde , et Tautre de son palais. 11 fut fait ainsi qu'ails Pavaient décidé et ce fut une vie charmante, pleine de ces accidents pitoresques 9 de ces poétiques contrastes sans lesquels le bonheur s'^ennuie , s'^altère et dépérit. Ils passaient alternativement huit jours chez Marianna et huit jours chez Henry. G^étaient chez madame de Belnave toutes les recherches du luxe et du bien-être , Pamour sur les tapis 9 à la lueur des flambeaux , sous les rideaux de soie. Mais les plus heureax jours , les jours les plus rapides s'^écoulaient chez Henry et le palais était jaloux de la mansarde. Aussitôt qu'^expirait le règne de Marianna, comme deux écoliers échappés du collège par quelque matinée d'^avril , ils partaient d''un pied léger et d'^un cœur rempli d^allégresse. Ils grimpaient follement Pescalier

ëtroît et tortueux, et ce n'ëuJt juBut swis «k joyeux transports <}u^ils s^emparaient de linr IKtUe cliaiiibre , toujours prête à ke racemiiy Qui poarrait dire tout ce que ce [niiiiiniàil ^VUste et de poète abciu de bon^or A d'amour ! C^était un modeste réduit, placé Jnea près du ciel; mais les bruits de la rue D''yaatwient jamais, et, lesoir, parlaicDétre omwtf sur d'Iimmenses jardins pareils li des forêts, ib soyaientle soleil descendre au loinlun borisoB et se caclier derrière les collines. L'appartement se composait d'une seule pièce , mais ils ne pouvaient vivre un inslant sépares. II nes'y trouvait ni tapis, ni tentures, mais les fleurs préférées de Mariannay entretenaient un éternel printemps. Quelques rayons clairsemés y disaient semblant de bibliolliètjue : mais Mariannay rencontrait ses livres de prédilection. Enfin les repas n'étaient guère somptueux, la table était bien quelque peu étroite ; le couvert n'eût pas trop révolté l'austérité d'un anachorète;maisils u'a¥aient point de visages étrangers

autour d^cux : Henry ser^'ait sa belle maîtresse, leurs pieds s'^entrelaçaient aisëment, leurs regards se touchaient cl leurs lèvres buvaient au même verre.. G^étaient leurs vrais jours de fête ! Ils se sentaient plus insoucieux, plus jeu* nés, plus imprévoyants, plus isolés du reste du monde. Il leur semblait respirer dans un air pluslibre et plus pur.Et puisc^élait dans sa chartreuse qu'^Henry déployait toutes les ressources de son cœur et de son esprit : c^était-là qu'ail mettaiten jeu tout ce qu'ail avaitde passion, d^entrainement et de jeunesse, comme pour suppléer au luxe absent par les richesses de son âme. 11 y a dans les coquetteries de la pauvreté je ne sais quel charme adorable dontl a fortune ne soupçonne même pas le secret. Marianna , de son côté , se prêtait avec une grâce infinie aux allures de cette position nouvelle. Elle avait , elle aussi, milles coquetteries de bonheur pour rassurer la tendresse inquiète d^Henry , pour ofFrir k Fhumble toit un triomphe de tous les instants. Gravait toujours été son

rêve cl son espoir de s^attacher à quelque destîne'e proscrite et de tout abdiquer pour elle : ce rêve et cet espoir semblaient se réaliser. Elle étanchait enfin la soif de dévouement qui l'avait dévorée jusqu'alors ! Elle aimait d'ailleurs cette folle existence, elle aimait cette chambré qu'elle avait tant de fois visitée dans ses songes, elle était fîère de répandre la joie dans cet asile où Henry avait désespéré de la vie. Seulement elle aurait voulu son amant encore plus délaissé des hommes et de Dieu , misérable , maudit , marqué nu front par la fatalité. Elle se plaidait du sort qui ne luilaissaitricnà faire.

Et cependant le sort lui avait ménagé une assez belle gloire , celle de relever piir l'amour ce courage que Tamour avait abattu ; de ranimer dans ce cœur les nobles passions qu'une seule y avait étouffées ; de tracer à cet enfant, d'une main à la fois tendre et sévère , la règle de conduite qu'il avait déBormaè à sui-

% Mvdamede Bdnavv ne se dissfanulait pds oes devoirs : elle en comprenait la gravité et ne dierchait pas a s'^y soustraire. Elle se plaisait à- discuter avec Henry les intérêts de son ave«nir ; mais les questions sérieuses ne tenaient guère contre la fièvre qui les oonsumaiu C'était durque jour quelque projet de travail qui s^en sdlait, jenesâis ob, rejoindre leprojet de la veîUe. Quand après avoir bien examiné lesdiffir i^nta états de Iji sooiélé , Marianna , se tournant versr Henry , tui demandait : •— Voyons , que v^ux-tur faire f , — Je veux Oaimer^ répondait-il^ en lui jetant ses bras autour du col ; et toiqonrs on renvoyait les affaires au lendemain* Ainsi , les jours et les mois s^envolaient ^ les emportât tous deux dans un courant imésistible. Henry s^endormait dan$ son ivresse et Marminajie se sentait pas-la force de lerévi^ler. Lear braibenr était, si nouveau ! Henry avait dev^t'lui tant données' qui promettaient* d'hêtre (ééondes !

GettetiaiUfeese .net tiorda paà 8< devenir ciiez

madame de Belnave un calcul et un système. Elle avait beau protesler de la jeunesse de son cœnr : la foi était morte en loi et malgré tous ses efforts pour la raviver, elle sentait le doute rongeur se glisser dans sa joie et en miner sourdement Tédifice. Elle avait des heures de découragement et d'^efihvi oii le passé lui prédisait Tavenir, où son enthousiasme affaissé re> ployait tristement ses ailes. Le temps n''était plus où elle puisait avidement au bonheur sans imaginer que la source en fût tarissable. Geoi^e avait tué en elle la confiance , cette fleur de Tàme qui ne fleurit quVne fois. Elle recueillait iléjà les fruits amers île Feïperience. — Tu ra''aimes, disait -elle parfois à Henry, avec une mélancolie passionnée ; ah ! oui , tu m'aimes bien I Ton amour est un bienfait , ime bénédiction du ciel ; c'est la couronne du mai> tyre qui m'est accordée sur la terre. Eh ! bien, le croirais-tu i' il y a des instants où je voudrais mourir, mourir aimée de toi, m'ensevelir dans ton amour, avant que le sort me l'enlève. Je

ne sa^s quel fatal instinct me crie que ce âont la mes plus beaux jours. J^ai des terfeurs qui me poursuivent jusque dans tes bras , de sinistres éclairs qui m^arrivcnt jusque sous tes caresses. Je me sens trop heureuse; je crains que Dieu ne soit jaloux d%me félicité si par-faite. Henry, m^aimeras-tu toujours? Cette existence h deux qui t'^enivre à présent , jamais ne te lassera-t-elle ? Cette beauté que tu trouves en moi , et que j^ignore , peut-être un jour la cherclieraS'tu vainement! Que sais -ta de la vie , du monde et de toi-même ? Le monde a tant de séductions , la vie tant de chocs imprévus , et te voilà si jeune encore ! Un jour , tu m'^objecteras peut-être les exigences de ta gloire et les soins de ton avenir. Vous êtes tous ainsi, vous autres! Mais tu es bon, Henry, tu es un noble cœur ; c'^est quelquechose pour toi , n''est-ce pas , que la destinée d^une femme qui t^a voué toule son âme ? Tu ne bri* fiiseras pas ce que tu as relevé ; tu ne m^auras pas tirée de Fabime pour m^y replonger plus

J37 ^vant; ta voudras compléter ton œuvre ? Je me dis tout cela, et je tremble , et j'ai peur et j''aî besoin que tu me rassures. Regarde-moi , je n'ai plus d^autre ciel que le bleu de les yeux. Parle-moi ; ta voix me bit croire au bonheur.

Et en parlant ainsi , elle sVttacbait k lui , comme le naufragé h la branche , son unique espoir, sa dernière chance de salut. Cet effroi irriUit Henry et le charmait en même temps. ]lgrond.iit doucement Marianna , la rassurait plus doucement encore; puis, lorsqu'il avait prodigue tous les trésors de sa tendresse , affectant ù son tour des craintes qu'ail n''avaiipas, il réiiclait ; — Mais toi, m'aîmeras-tuloujoura' Cette existence à deux qui t'enivre à présent, jamais ne te lassera-t-elle? Ce charme que tu trouves en moi et que j'ignore, peut-être un jour le chercheras-lu vainement?

Madame de Belnavc ne répondait la plupart du temps à ces questions que par un triste sourire, car elle sentait que ces craintes n'é-

taient pas réelles et que cVfait uh jeu d^enJ fant. Et s^il insistait : — Que tu le sais bien, lui disait-elie alors , ah ! que tu le sais Inen , que mon amour ne se lassera pas et que tu as fasL vie tout entière^ Que tu es bien sur de ton pouvoir et que dirais*je , hélas ! qm puisse ajouter à ta sëeurité ? Âi-je en dehors de toi une destinée péssiblè? Le monde tae réserve-t-il des séductions qii^ait k redouter ta sollicitude ? L'avenir me garde-t-il un autre rôle que celui dû t'aimer ; une félicité plus grande que celle d'élre aimée de toi ? Henry , mon univers commence et finit à ton nom. Le monde me repousse, la société ne me connaît plus. Je n'ai plus de parents ni d'amis : ma place est vide à jamais au foyer de la famille ; il ne me reste qu'une sœur qui prie pour sa sœur exilée. Et tu demandes sérieusement si je t'aimerai toujours? Il était bien dur et bien cruel, celui que je prenais pour toi, misérable insensée que j'étais î Henry , tu t'en souviens ; tu sais ce que ctes yeux ont versé de

laimes alors ; tu m*as vue bien souvent éplorée anx pîecU du maudit ; tu t^en souviens , car moi je ne m^en souviens plus. Tu m^as vue , n^at-

tendant pour revenir à lui qu'un regard moins féroce, qu"'une parole moins sévère. Tu m'as vue , couvrant de baisers la main qui me repoussait. Et vous, bienfait de Dieu, trésor d'amour , de bonlc et de grâce , vous demandez sérieusement si je veux vous aimer toujours !

Henry la pressait sur son sein, mais la Foi éteinte ne se rallumait pas dans celui de madame de Belnave. Le doute finit par Tenvahir et par l'entacber dVgoïsme. A.u lieu de rendre Henry aux devoirs sociaux qu'il avait désertés pour elle, elle s'étudia à l'en détacher tout à fait. Elle acheva de l'isoler des hommes et des choses : elle absorba à son profit tout ce qui fermentait en lui de généreuse ardeur. Elle avait retiré de son contact avec Bussy, je ne sais quel scepticisme amer qu'elle laissa s''iDfiltrer dans l'esprit de ce

jeune homme. Elle Thabitua k considérer Tamour comme le seul bien réel , au quel de- Taient être sacrifiés sans pitié tous les autres. Au lieu de réveiller en lui les idées trop longtemps assoupies, elle profita de leur sommeil pour les étouflFer entièrement. Au lieu de le pousser vers un glorieux avenir, elle Ténerva de ses caresses. Elle aurait pu façonner en un buste noble et sévère la cire vierge et malléable qu^elle tenait entre ses mains : elle aima mieux la fondre au souffle de sa passion.

— Vis pour ta maîtresse, lui disait-elle souvent ; ne mêle pas tes ondes k celte mer de boue qui s'^agite à nos pieds; ne livre pas tes jours à ces flots souillés et trompeurs : cache ton âme dans la mienne. Qu^rais-tu faire parmi les hommes? Us t'auraient bientôt perverli! Vis loin d'eux, afin de rendre h Dieu qu^ nous juge , comme tu le disais toimcme , un cœur pur et plein d'illusions. Que mon amour soit tâ'gloire et ta richesse ; celles la du moins ne te manqueront pas. Va , l'amour

seul est bon ; c''esl: le seul but digne de nos efforts; et c^est folie, lorsqu^on Pa touché, de vouloir en poursuivre un autre.

: Henry se sentait si naturellement porté vers ces vérités, 'qu''il né leur opposait qu'une bien molle résislance. Jamais ivraie ne tomba sur un terrain mieux disposé à la recevoir. Harianna lui répétait si souvent qu'Hun noble repos est proicrable à une vaine agitation, qu''il finit par se croire évidemment supérieur aux travailleurs qui labournicnt autour de lui le sol encore tout chaud dViierévolulion récente. Il pouvait au besoin, en se résignant au stricte nécessaire , vivre du revenu que sa mère lui avait laissé ; ses rêves de fortune n'allaient pas au-dcl'a. La passion avait dévoré tous les autres. Et cependant, aux bruits de la ville qui retentissaient jusque sousic toitdcsdeax amans, parfois il Frémissait de honte et d'impatitnce, et toutson sang, lui montant au visage, le co!o.aît dVnevive rougeur. Alors ses yeux ctiiicelaient, sa voix éclatait, sa parole s'en-

flammait k d'hall très feux qae eeitx âel^Woitr. U s'^mcUgnait de Tinaction où «e «onsmaatk

sa jeunesse; il déplorait les jours perdus : pareil au coursier qui entend sonner la charge, il rongeait son frein , frappait dn |»ed la terre » «I brûlait de se mêler k la lutte« Mais ces belles a^rdeurs s^abattaient sous Finfluence de Ma* rianna, comme un feu de cbaiime sous une oii« dée du cieL Elle avait un wt merveilleux ^ (|tt''elle tenait de Bussy, pour railler et réduk« à néant les idées , les faits et les théories qm produisaient chez Henry ces exaltations passagères : art d^autant plus dang^eux chez elle,, qu^aux subtilité^ de Pesprit elle ajoutait les sé> ductions du sentiment. Oubliant qu^elle avait longtemps reproché a George ce système d^i^ ronie flétrissante qu'ail déversait sur toute» choses , et jusque sur les noms que la fbuif admire et révère , elle jouait avec l^s ques* tions les plus graves et les plus saintes , comme un enfant avec les vases de Pautel. Religions nouvelles , convictions politiques , utopies so*

ciales, tout croulait sous ses sarcasmes; et lorsqu^ii ne restait plus pierre sur pierre de ces temples oîi Heury , quelques instants auparavant, se préparait à pénétrer avec un pieux enthousiasme, elle J^attirait près d^^elle et Pentourant de &e$ bras amoureux, ou couchée ^ comme u.ne gazelle , aux pieds déjeune homme:

— Tu pleures les jours perdus , ingrat ! lui disait-elle. Ce sont des jours perdus , selon toi, ces jours d^oubli , de passion et d^ivresse que tu passes ici dans mes bras ? consumiés en vaines ambitions , tu les trouverais mieux remplis. L^amour ne te semble pas digne d'^occuper ta vie toute entière. Tu le vois bien , hélas ! que mes terreurs ne sont pas fplles et que j^ai raison de trembler ! Peut-être as-tu pensé que je t'^aimerais mieux dans une position plus brillante , environné .des dons de la gloire et de la richesse ? Oh ! non ! Reste sans gloire , reste pauvre , reste ignoré. C^est ainsi que je t^aime! Paré dVn nom resplendissant , t'^aimerais-je

moins P non sans doulc ; mais je serais moins sure de mon amour. Je suis si certaine, a cette heure, de ne t^aimer que pour toi-même! Cet amour que je ressens pour toi est si noble, si pur, si désintéressé ! c^est là ma gloire, à moi , et ne comprends-tu pas qu^^elle s'éclipserait devant la tienne? Et puis, ai-je besoin qu'une voix étrangère m'^éclaire sur le prix des biens que je possède ? ai-je besoin qu'on me compte mon or ? tes succès me révèleront-ils en toi quelque mérite que j'ignore? Ah! le monde ne met pas sur la tête de ses élus une auréole plus éclatante que celle qui luit à mes yeux sur ton front. Vois-tu , Henry ? tu m'as faite heureuse entre toute les femmes; mais tu m'en as faite aussi la plus fière et la plus glorieuse , car j'ai un trésor a moi seule , un diamant enfoui dans mon cœur.

C'était par de semblables discours que madame de Belnave reprenait son empire. Encore toute meurtrie de la domination de son premier amant , il lui semblait doux de domi-

ner k son tour et de régner en souveraine sur

cette jeune intelligence.

Mais 9 chose étrange! lorsqu'elle fut bien sure de sou bonheur et quMle en eut assuré

Tavenir ; lorsqu'elle eut enchaîné son amant par des liens indissolubles, élevé autour de lui une infranchissable barrière et fermé toutes les issues; lorsqu'elle put croire avec raison qu'elle avait accompli son œuvre et se reposer dans le sentiment d'une félicité sans trouble et sans mélange , chose étrange en e£Fet ! il lui resta une vague inquiétude , un indéfinissable malaise qui pesait incessamment sur son coeur et qui le remplissait d'épouvante.

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