‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 10 sur 29 · LES CHEVALIERS DU POIGNARD · texte numérisé non relu

LES CHEVALIERS DU POIGNARD

Plus de digue au torrent. L'anarchie est partout. La machine gouvernementale se brise. Louis XVI n'est plus que l'ombre d'un roi. Point de calomnie, si absurde qu'elle soit, qui ne rencontre la crédulité générale. Point d'appel aux passions qui ne soit immédiatement entendu. Les mots perdent leur sens. La rébellion se nomme patriotisme. Les serviteurs fidèles qui viennent faire de leur corps un rempart pour protéger, au péril de leur vie, la personne de leur roi, sont traités de factieux, d'assassins, et on les désigne aux vengeances populaires sous ce nom de mélodrame : Les Chevaliers du poignard !

Le matin du 28 février 1791, la foule est houlease, agitée. On dirait que le feu va être mis aux matières explosibles dont le sol est jonché. Des réparations se font au donjon de Vincennes, pour qu'il puisse servir de succursale aux prisons de Paris. Le bruit se répand dans la populace que c'est une nouvelle Bastille qu'on élève pour remplacer l'ancienne. Les émeutiers, recrutés au faubourg Saint-Antoine par Santerre, se portent vers le château de Vincennes et se mettent à

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démolir d'abord un parapet, ensuite quelques aul pari ies du donjon.

Instruit de oe mouvement populaire, I rassrmhic aussitôt un détaohemenf de la garde oa1 nale, et se dirige sur \ inoennes a détaohement.

Les habitants du Caubourg Saint-Antoine montrent des dispositions hostiles, et les trois bataillons d< faubourg refusent <l»1 marcher. Mais le oommandant du bataillon des Capucins du Marais, suivi d'un grand nombre de volontaires, pénètre jusqu'au donjon, et arrête i<i travail des démolisseurs. Soixante-quatre émeutiers qui résistent sont aro \u retour de cet 1 1 expédition, qui a duré jusqu'à la nuit, des homi apostés dans le bois de Vincennes tirent plusieurs coups do fusil sur l'aide-de-camp de La Fayette, le prenant pour son général. Arrivée à la barrière du Trône, la garde nationale en trouve la grille fermée. Les faubouriens refusent de l'ouvrir. Il faut que la cavalerie, soutenue par l'infanterie et par douze pièces de canon, intervienne pour que force reste à la loi, et pour que les prisonniers puissent être conduits à l'Hôtel-de- Ville.

Le même jour, la séance de l'Assemblée nationale a été plus orageuse encore que de coutume, et Mirabeau a résisté à la tempête avec une énergie suprême. Il s'est opposé, malgré toutes les clameurs, à une loi qu'on voulait porter contre l'émigration. « Cette popularité, a-t-il crié de sa voix de tonnerre, cette popularité que j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible roseau. Je l'enfoncerai profondément en terre, et je la ferai germer sur le terrain de la justice et de la raison... Je jure, si une loi d'émigration est votée, je jure de vous désobéir... Je prie les

interrupteurs de se souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la combattrai partout où elle sera assise. »

La journée est remplie d'émotions. Pendant que les émeutiers voulaient démolir le donjon de Vincennes, et pendant que Mirabeau était à la tribune, le château des Tuileries a été en proie aux plus vives angoisses. On répandait le bruit que l'insurrection s'organisait, et qu'elle allait violer le sanctuaire de la monarchie. Plusieurs gentilshommes portant des armes sous leurs habits, sont venus spontanément au château pour y défendre la famille royale. Ils pénètrent jusque dans les appartements du roi. Louis XVI se montre à eux : « Sire, lui disent-ils, c'est votre noblesse qui accourt auprès de votre personne sacrée. » Le souverain tempère leur zèle, et répond qu'il est en sûreté.

En même temps, les têtes des révolutionnaires s'échauffent. Les gentilshommes venus aux Tuileries dans une pensée chevaleresque sont signalés comme des conspirateurs, dont le projet est d'assassiner les gardes nationaux. La Fayette, revenant de Vincennes, arrive au château, où il trouve une grande émotion. Une rixe vient d'avoir lieu. Les gardes nationaux de service ont insulté les gentilshommes, dont plusieurs ont été frappés et même blessés. Les uns ont été écartés à coup de crosse de fusil, les autres foulés aux pieds, d'autres traînés dans la boue. Le duc de Pienne et le comte Alexandre de Tilly sont parmi les plus maltraités. Il y en a qui ont opposé une résistance énergique, notamment le marquis de Chabert, chef d'escadre, et le marquis de Beauharnais, membre de l'Assemblée nationale. Louis XVI a demandé à ses serviteurs de se désarmer. La Fayette leur en a donné l'ordre. Les gen-

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hommes déposent , en [renouant, l< u deux grandes tables plaoées dans l'antichambre du

armes sont, ensuite portées ohez M. de Gouvion, major de la garde nationale, qui loge dans l'une des cours du château.

Le lendemain, La Fayette tait afficher une relation <lrs événements de la veille, MM. de Duras et de \ ïUequier, premiers gentilshommea de Ja Chambre, qui avaient autorisé l'introduction des soi-diaant conspira teUTS dans le château, sont qualifiés dans cette relation de chefs de la domesticité. Ils donnent leur démission, et quittent la France. La soirée du 28 février est parmi le peuple l'objet d'innombrables commentaires. A entendre tout ce qui se dit, les Chevaliers du poignard, c'est le nouveau nom qu'on donne aux serviteurs du roi, ne méditaient rien moins qu'une Saint-Barthélémy contre les patriotes.

Le Moniteur avait d'abord publié un récit succinct de l'incident. Le 5 mars, il publie une lettre de protestation, qui lui est adressée par un garde national : « Vous moquez-vous de vos souscripteurs, y est-il dit, en leur donnant votre récit infidèle et plat de la soirée du 28 février aux Tuileries ? Comment ! lorsque sept à huit cents assassins, ci-devant chevaliers, vicomtes, barons, ducs et marquis se réunissent, assiègent le trône, armés de pistolets, de dagues, et de stylets, pour prendre en sous-œuvre la garde nationale qu'ils faisaient assaillir d'un autre côté par une troupe de peuple égaré, lorsqu'à cette horde de brigands se joint une foule de spadassins sans aveu qu'ils ont soudoyée, vous dites froidement : « Plusieurs particuliers armés de pistolets. » Plusieurs ! Ils sont venus par centaines. Je les ai vus ! Des particuliers ? Quels particuliers que tous

ces ci-devant ! Armés de pistolets ! Et les poignards, et les stylets, et toutes ces machines infernales que nous leur avons arrachées, auxquelles on ne peut pas même donner de noms, tant ceux qui les ont imaginées ont raffiné sur la scélératesse des assassins qui les ont précédés dans cette infâme carrière ! »

C'est avec de pareilles fables qu'on troublait l'imagination populaire, et qu'on préparait les plus grandes catastrophes. La noblesse n'avait plus le droit de défendre le souverain, et le malheureux Louis XVI, honteux de l'affront fait devant lui à ses serviteurs, tombait malade de chagrin. Mirabeau tenait à la tribune un langage réactionnaire. Mais la monarchie était presque morte, et Mirabeau allait mourir.

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