LE DÉPART DE MESDAM
Le vide s'était fait parmi les serviteurs du roi. Le§ plus ardents soutiens de la monarchie n'étaient plu pour la défendre. Par un faux point d'honneur, les loyalistes se glorifiaient d'abandonner leur souverain, les militaires se vantaient de déserter le champ de bataille. Les femmes de la cour méprisaient les jeunes gens qui n'émigraient pas. Les gentilshommes partaient comme pour un rendez-vous de patriotisme et de fidélité monarchique. Ceux qui restaient en France osaient à peine se montrer. Les grandes dames leur envoyaient des quenouilles, symbole de lâcheté. On émigrait par mode, par vanité, par gloriole. On disait que les frères du roi savaient mieux que personne ce qui convenait à son service, et que, s'ils avaient cru devoir se rendre à l'étranger, c'est que là était la place de la fidèle noblesse. On ajoutait qu'on n'aurait qu'à montrer son panache pour réduire en poudre l'impertinente Révolution. « Il y en a pour quinze jours, » disaient les premiers fugitifs.
Louis XVI, toujours faible et flottant, n'avait le courage ni d'approuver, ni de désavouer l'émigration.
Officiellement, il la blâmait; au fond, il espérait pouvoir l'utiliser. Il y avait non seulement des parents, des amis et des serviteurs, mais des agents. Elle lui inspirait tour à tour et des craintes et des sympathies. Il y voyait tantôt un danger, tantôt une dernière chance de salut. A tel moment il critiquait les émigrés, à tel autre il aurait voulu se trouver au milieu d'eux. Le souverain les traitait peut-être de conspirateurs ; mais l'homme, le mari, le père se disait que ces conspirateurs-là pourraient bien devenir les sauveurs de sa femme et de ses enfants. Ne sachant pas bien ce qu'il voulait, l'infortuné monarque était tiraillé en sens divers. Lui, le meilleur, le plus honnête homme de son royaume, il en arrivait à jouer un double rôle, à incarner en lui deux rois contradictoires : le roi tricolore et le roi blanc. Ah ! malheur aux époques où il y a incertitude sur la notion du droit, où la conscience, la vertu, le patriotisme interrogés ne savent pas quoi répondre ! Heureux les peuples chez lesquels on peut servir, régulièrement et sans hésitations, sa patrie, où le devoir est précis, incontestable, incontesté, où le même fait n'est pas qualifié en mêmt temps de chose loyale et de chose criminelle, de fidélité et de trahison !
Tout en désavouant l'émigration, la cour était en rapports secrets avec elle. De là des inquiétudes, des soupçons qui agitaient la foule, et lui faisaient jeter des regards anxieux de l'autre côté des frontières. On avait le pressentiment que Louis XVI s'enfuirait de Paris, et le même peuple qui rendait la famille royale si malheureuse ne pouvait s'habituer à l'idée de la voir partir. C'est ce qui explique l'extrême émotion qui se produisit, lorsque les tantes du roi quittèrent Bellevue pour se rendre à Rome. On tenait peu à ces princesses,
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qui vivaient dans une sorte de retraite, et ne jouai auoun rôle politique. Mais on oraignail que leur dép ae tût le signal <i<i oelui <lu n>i et de le reine* I » résolution adoptée par Mesdames avait en outre, pour oonséquenoe de rappeler l'attention publique sur oette question brûlante <le l'émigration, qui était l'une de oelles dont l'imagination populaire se montrait l<i plus vivement frappée».
Mesdames Adélaïde et Victoire, tilles de Louis XV, tantes de Louis XVI, avaient essayé de se taire oublier,
depuis la Révolution. Elles vivaient retirées dans leur château de Bellevue, ne s'occupant que d'cmvres ohari tables, mais regrettant l'ancien régime et partageant toutes les idées des émigrés. Comme leur père, elles avaient l'horreur des opinions nouvelles, et soit en fait de religion, soit en fait de politique, elles étaient profondément dévouées aux principes rétrogrades.Lorsque la Révolution s'accentua, le séjour de la France leur devint insupportable. Elles n'eurent plus qu'une idée : s'éloigner d'une terre souillée par le désordre, et aller s'agenouiller à Rome, dans la basilique de Saint-Pierre, pour s'y recueillir, et prier.
Louis XVI ne crut pas devoir s'opposer à ce désir de ses tantes. Leurs passeports furent signés, et avis fut donné de leur prochaine arrivée au cardinal de Bernis, ambassadeur de France à Rome. Elles allaient partir quand, le 3 février 1791, une dénonciation anonyme annonçant leur résolution fut transmise au club des Jacobins. Aussitôt grand émoi, fureur contre la cour, indignation des patriotes. Une députation du corps municipal se rendit à l'Assemblée et aux Tuileries pour se plaindre. « J'ai déjà répondu à la municipalité, dit Louis XVI, que mes tantes étaient maîtresses de leurs
personnes, avaient le droit d'aller partout où bon leur semblait. Je connais trop leur cœur pour croire qu'on puisse concevoir des inquiétudes sur les motifs de leur voyage. »
Les mégères du Palais- Royal, qui, chaque soir, se rassemblaient dans le jardin, convinrent qu'elles se transporteraient à Bellevue, pour s'y opposer au départ des princesses. Mesdames, averties de l'approche de ces hordes menaçantes, partirent sans prendre le temps de terminer leurs préparatifs. Le soir du 19 février, elles quittèrent brusquement le château de Bellevue, dans la voiture d'une dame qui était venue leur rendre visite. Quand les femmes de Paris arrivèrent, leur fureur de trouver le château vide fut extrême. Elles voulurent se venger en s'opposant du moins au départ des fourgons qui contenaient 1 ,s bagages. Le général Alexandre Berthier ( le futur prince de Wagram) les en empêcha. Mais il les laissa pénétrer dans les appartements, vider les caves, et se vautrer dans les lits des princesses.
Le langage des journaux révolutionnaires fut un mélange de colère et de dédain. La Chronique de Paris publiait cet article ironique :
« Deux princesses, sédentaires par état, par âge et par goût, se trouvent tout à coup possédées de la manie de voyager et courir le monde. C'est singulier, mais c'est possible. Elle vont, dit-on, baiser la mule du pape. C'est drôle, mais c'est édifiant.
« Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles et Rome. C'est très simple.
« Mesdames, et surtout Madame Adélaïde, veulent user des droits de l'homme. C'est naturel.
a Elles ne partent pas, disent-elles, avec des inte*^
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lions oppo la Révolution •
o'est diffioile.
« Les bellei vo] rainent à leur suite quat
vingts personnes. C'est beau, mais elles emportent douze millions. C'est tort laid.
« Elles ont besoin de changer d'air. C'est V\ Mais oe déplaoement inquiète leurs oréanoi aussi l'usage.
« Elles brûlent de voyager (désir de tilles est un feu
qui dévore), ("est l'usage. I m brûle do les retenir. (, aussi l'usage. »
Les Sabbats Jacobitvs ont un langage plus ironique encore. « Mesdames vont en Italie, dit ee journal, sayer le pouvoir de leurs larmes et de leurs charmes sur les princes de cette contrée. Déjà le grand maître de Malte à fait dire à Madame Adélaïde qu'il lui donnerait et son cœur et sa main, dès qu'elle serait hors de France, et qu'elle pourrait compter sur le secours de trois galères et de quarante-huit chevaliers jeunes et vieux. Notre Saint Père se charge d'épouser Victoire, et lui promet son armée de trois cents hommes pour opérer une contre-révolution. »
Le voyage de Mesdames fut pénible. A Moret, on voulut les arrêter. On cria : « A la lanterne, » et ce ne fut que grâce à la protection de quelques cavaliers du régiment des chasseurs de Lorraine qu'elles purent poursuivre leur route. Le 21 février, au moment où elles entraient à Arnay-le-Duc, elles furent faites prisonnières par la municipalité de cette ville, qui décida que les deux princesses y resteraient tant que l'Assemblée nationale n'aurait pas décidé si elles devaient oui ou non continuer leur voyage. La question fut portée à Paris au nom de la municipalité d' Arnay-le-Duc par
un officier municipal, au nom de Mesdames, par M. de Narbonne, leur chevalier d'honneur. En attendant une solution, les deux princesses restèrent internées dans une misérable chambre d'auberge.
L'Assemblée nationale discuta l'affaire. M. de Narbonne plaida très habilement la cause de Mesdames. « Le salut du peuple, dit Mirabeau, ne peut dépendre du voyage que Mesdames feront à Rome ; tandis qu'elles se promèneront près des lieux où fut jadis le Capitole, rien n'empêchera l'édifice de notre liberté de s'élever à son faîte. » Le débat fut clos par le comte de Menou, qui s'écria : « L'Europe sera bien étonnée sans doute, lorsqu'elle apprendra que l'Assemblée nationale de France a passé quatre heures entières à délibérer sur le départ de deux dames qui aiment mieux entendre la messe à Rome qu'à Paris. »
Conformément à l'avis de Mirabeau, l'Assemblée se prononça pour la liberté du voyage. A Arnay-le-Duc, il y eut une émeute. La populace ne voulait pas tenir compte de la décision de l'Assemblée nationale. Les deux princesses furent retenues deux jours encore, et ce ne fut que le 3 mars, après onze jours de captivité, qu'elles purent enfin se remettre en route. Quand elles eurent franchi le pont de Beauvoisin, des huées s'élevèrent de la rive française, tandis que des salves d'artillerie les accueillaient sur le sol étranger. Elles ne se crurent en sûreté qu'une fois à Chambéry, où l'un des principaux officiers de la maison du roi de Sardaigne les complimenta au nom de son maître, et les installa au palais.
A Paris, l'émotion avait été très grande. Le soir même du jour où l'Assemblée s'était prononcée en faveur de Mesdames, un amas d'émeutiers, de filles pu-
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bliques, d'émissairei jaoobina envahil les ooun 1 1 le jardin des Tuileries, en demandant, avec d de
[ureur, que le roi ordonnât à Mesdames de revenir immédiatement auprès de lui. Le garde nationale courut, On terme les grilles du château. Le popui ayant commandé aui soldats d'ôter lee balonnett les soldais refusèrent d'obéir à oette sommation. canons turent braquée contre le foule, Le douceur, dit Louis XVI, a toujours été le vœu de mon mur ; mais il faut savoir l'allier av. •«■ la fermeté '-I apprendre au peuple qu'il n'est pas fait pour dicter in loi, qu'il fait pour y obéir. » La Fayette reçut Tordre de dissiper l'attroupement, et il y réussit.