‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 11 sur 29 · LA MORT DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

LA MORT DE MIRABEAU

« Dans ces temps d'orage où nous autres, prodigueurfl de vie, nous voyons couler si vite et finir si brusquement nos jours usés par le travail et les passions, encore plus que menacés par les haines, il semblerait que nous ne pouvons plus nous contenter des consolations de la philosophie... Si la mort vient toujours trop tôt, c'est surtout pour ceux qui envisagent la postérité, qui éternisent le souvenir de leur nom par leurs actions ou leurs ouvrages, et dont la mort interrompt toujours quelque entreprise commencée, au grand dommage du public, qui en tient compte à leur mémoire, et qui l'honore d'autant plus par les hommages et les regrets. »

Ces lignes plaintives, que Mirabeau écrivait au sujet de la fin prématurée d'un de ses amis, se seraient appliquées plus exactement à la sienne. C'est lui plus que tout autre qui était « un prodigueur de vie. » On eût dit qu'ayant conscience de la brièveté de sa carrière, il voulait multiplier, concentrer, dans quelques années, dans quelques semaines, la plus grande somme possible d'émotions, de fatigues, de jouissances, de luttes, de triomphes. Dévoré par une activité qui res-

semblait à la lièvre, avide d'argent, de volupté, de gloire, enivré de popularité, brûlé des mille feux qui consumaient son esprit et son corps, il descendait la pente fatale avec la rapidité du vertige. Son sort était celui de la plupart des hommes qui veulent mener de front le travail et le plaisir. Pour eux la volupté se change vite en lassitude et en souffrance. Mais quand leurs vices veulent les quitter, ils ne veulent point quitter leurs vices. Ennemis de leur repos, ils se persécutent, et se dressent des pièges à eux-mêmes. Ils tuent leurs corps. S'ils le pouvaient, ils tueraient leur âme. Une surexcitation violente, pareille à la dernière impulsion d'une machine brisée, leur donne pour quelque temps encore une énergie factice. Un reste d'habitude les intéresse aux affaires de ce monde, et cependant ils en comprennent déjà le vide, l'inanité.

Tel était le grand Mirabeau. Ce n'est pas sans amertume qu'il voyait se dresser devant lui une puissance plus forte que son génie, que son éloquence : la mort ! Il souffrait de sa tâche interrompue, du mal qu'il avait fait, du bien qu'il ne pouvait plus faire. Malgré tous les échos qui répétaient les accents de sa voix sans pareille, malgré ses innombrables flatteurs, malgré sa renommée prodigieuse, il sentait qu'il avait besoin de se réhabiliter, sinon aux yeux de la foule, du moins à ses propres yeux. Il se disait à lui-même, comme devait se le dire André Chénier :

Mourir sans vider mon carquois, Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange, Ces bourreaux barbouilleurs de lois !

Il souffrait de disparaître, ce géant, et de ne laisser après lui que des pygmées. Le grand lutteur arraché

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i l'arène regrettait lea émoi loni du cirque. I l'artiste, l<' patriote avaient <l<- quoi le plaindre. Tant de toroe, tant d'éloquence, tant d'espoir, tant de pro jets, tout oela renversé par on souffle! Le homme se regardait mourir avec je i quelle cu-

riosité mélancolique, et il se lamentait sur sa patrie bien plus <iu<i sur lui-m$me. Son agonie, oomme son talent, devait être grandiose, pathétique, théâtrale. Sa vie, sa mort, ses funérailles, tout fut extraordinaire. En réalité, il n'avait brillé que vingt-deux mois. Il s'était, à l'âge de quarante ans, emparé de le popularité, et vingt-deux mois lui avaient suffi pour se faire un nom qui le place dans l'histoire à côté de Cicéron et de Démosthènes.

C'est au moment où il allait descendre dans la tombe qu'il exerçait sur l'Assemblée l'ascendant le plus irrésistible. Sa voix, lors même qu'il ne lançait qu'un mot de son banc, avait un accent formidable. Un signe de tête lui suffisait pour commander à ses amis, et intimider ses ennemis. Quand, se tournant du côté de Barnave et des Lameth, il criait : « Silence aux trente voix ! » l'opposition, vaincue et frémissante, se taisait. Mais la mort, qui se joue de tous les projets et de toutes les gloires, allait dire au vainqueur : « Tu n'iras pas plus loin ! » C'est à l'instant où il était le plus chargé de couronnes que l'athlète se sentit fléchir et tomba. Les excès et les émotions l'avaient tué. Sa tête devint pesante, sa démarche lourde. Une mélancolie qui ne lui était pas habituelle s'appesantit sur tout son être. Il eut des défaillances subites. En vain essaya-t-il de combattre le mal par des bains renfermant une dissolution de sublimé corrosif. Ces bains n'eurent d'autre résultat que de donner à son teint une couleur ver-

dâtre que Ton attribuait au poison. Au lieu de se ménager, il s'usa jusqu'au bout. Une orgie chez une danseuse de l'Opéra lui porta le coup fatal, et, le 28 mars 1791, il se mit au lit pour ne plus se relever.

L'émotion dans Paris fut immense. Une foule innombrable entourait l'hôtel du malade, rue de la Ghaussée-d'Antin. Les bulletins de sa santé se transmettaient de bouche en bouche jusqu'aux extrémités de Paris. Son principal adversaire, Barnave, vint prendre de ses nouvelles, à la tête d'une députation du club des Jacobins. Mirabeau aimait la vie, et luttait contre la mort avec toute l'énergie de sa puissante nature. « Tu es un grand médecin, disait-il à Cabanis, mais il en est un plus grand que toi ; celui qui fit le vent, qui renverse tout, l'eau qui pénètre et féconde tout, le feu qui vivifie tout ; » et il espérait encore que ce grand médecin-là ferait un miracle, et le sauverait. Malgré d'intolérables douleurs, il prenait encore intérêt à ce qui se faisait à l'Assemblée. Sachant qu'on avait mis à l'ordre du jour une loi sur les successions, il dit à Talleyrand qu'il avait sur ce sujet un travail tout préparé, qu'il le lui remettrait, et le prierait de le lire à la tribune . « Il sera très plaisant, ajouta-t-il, d'entendre parler contre la faculté de tester un homme qui a fait son testament la veille. »

Il s'occupait aussi des affaires étrangères. « Ce Pitt, disait-il, est le ministre des préparatifs ; il gouverne avec ce dont il menace plutôt qu'avec ce qu'il fait. Si j'eusse vécu, je crois que je lui aurais donné du chagrin. » Même dans son agonie, il avait des moments d'orgueil. « Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus forte de la France. » Flatté de l'affluence de gens qui s'empressaient autour de lui :

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tourent ; elles me Boignenl oomme de • en iteur sont mes .mus ; il est permis d'aimer et de r< p la

vie, quand on laisse après soi de pareilles richi Le '1 avril, jour de sa mort, il til ouvrir I s'adressanl à Cabanis: < Mon ami, dit-il, je moun jourd'hui. Quand on <in esl là, il ne reste qu'une < i à taire ; o'esl de se parfumer, de Be couronner d<- Qeu de s'environner de musique, afin d'entrer plus blement dans le sommeil dont on ne Be relève \ Donnez-moi votre parole < j u<* vous ne me laisserez Boufirir des douleurs inutiles... Je veux pouvoir sans mélangé la présence de boul ce qui m'est cher. »

Quelques minutes après, il disait avec amertume : « J'emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie dont les débris vont être la proie di>* factieux. » Puis la parole lui manqua. Il fit Bigne qu'on lui donnât une plume qui était près de son lit, et, de sa main défaillante, il écrivit ce mot : « Dormir. » Cabanis feignit de ne pas comprendre. Alors Mirabeau reprit la plume, et ajouta cette ligne : « Peut-on laisser mourir son ami sur la roue, peut-être pendant plusieurs jours ? » Cabanis assura le malade que dans une minute son vœu serait accompli, et il se mit à écrire la formule d'un calmant. Mirabeau, impatient, s'écria dans un dernier effort : « On me trompe ? — Non ami, lui répondit M. de La Marck, le remède arrive ; nous l'avons tous vu ordonner. — Ah ! les médecins 1 reprit l'agonisant. Ne m'aviez-vous pas promis de m'épargner les douleurs d'une pareille mort ! Voulez-vous que j'emporte le regret de vous avoir donné ma confiance ? » Et il expira.

A cette nouvelle, l'Assemblée interrompit ses tra-

vaux. Un deuil général fut prescrit. De magnifiques funérailles se préparèrent. L'Assemblée décréta que l'église de Sainte-Geneviève, transformée en Panthéon français, serait destinée à réunir les cendres des grands hommes, et que sur le fronton de l'édifice on graverait ces mots : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. » On décida en même temps que le corps de Mirabeau serait placé à côté de celui de Descartes, dans ce nouveau Panthéon. Ce fut une apothéose. On ne parla pendant trois jours que du célèbre défunt. Le peuple effaça le nom de la rue de la Chaussée-d'Antin, où il demeurait, et écrivit à la place : rue Mirabeau. Le doyen des gens de lettres, M. de La Place, entrant chez un restaurateur du Palais- Royal, un garçon lui dit : « Monsieur de La Place, il fait bien beau aujourd'hui. — Oui, mon ami, il fait bien beau ; mais Mirabeau est mort. » Révolutionnaires et aristocrates s'unissaient pour exalter sa gloire. Comme pour Homère, dont sept villes se disputaient l'honneur d'avoir été le lieu de naissance, les différents partis revendiquaient le grand orateur comme un de leurs hommes. « Le lendemain de sa mort, a dit Camille Desmoulins, je crus qu'on en voulait faire un saint pour tout de bon. » La Gazette universelle racontait qu'il n'avait point vu le curé de sa paroisse, mais qu'il était resté, à deux reprises différentes, plus d'une demi-heure chaque fois, avec l'évêque de Lyon, M. Lamourette. On le regrettait aux Jacobins, et on le regrettait aux Tuileries. La Révolution avait perdu son favori, et la cour croyait avoir perdu son sauveur.

Louis XVI et Marie-Antoinette se désolaient. Seule, Madame Elisabeth jugeait le défunt avec sévérité. Elle écrivait, le 3 avril 1791, à la marquise de Bom-

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belles : « Mirabeau est mort hier matin. Sou

dans l'autre inonde ;i du e| iv bien enn-llr. Jr p|,

bien sa malheureuse sœur, <iui est tort pieuse, i -i qui l'aimait à la folie, l^s politiques disent que oette mort est tftoheuse. Pour moi, j'attends pour juger, i Absorbée par la pensée de eette mort, eoinme par Un»' idée

fixe, elle eerivait, le même jour, à une autre de

amies. Mme de Raigeoourt : « Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la Révolution y était

approuvée. Bon Dieu ! quel réveil que le sien 1 Beaucoup en sont fâches. 1 168 aristocrates le regrettent beaucoup. Depuis trois mois il s'était montré bon pour le parti. On espérait en ses talents. Pour moi, quoique très aristocrate, je ne puis m'empêcher de regarder sa mort comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde cette opinion pour moi, parce qu'elle n'est pas politique mais j'aime mieux celles qui sont religieuses. »

Cependant la foule continuait à exalter le mort comme un demi-dieu. Son cercueil disparaissait sous une pluie de couronnes. La Société des amis de la Constitution décidait qu'elle porterait le deuil pendant huit jours ; qu'elle le reprendrait périodiquement chaque année le 2 avril ; qu'elle ferait exécuter en marbre le buste du grand tribun, et que sur le socle on inscrirait la phrase célèbre : « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes. »

On se racontait que pendant la maladie du défunt, un jeune homme s'était présenté, offrant la transfusion de son sang pour rajeunir et raviver celui du malade. On disait que son secrétaire qui, plusieurs fois, avait

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tiré l'épée pour lui, ne voulait pas lui survivre, et allait se couper la gorge. Le jour des funérailles, qui eurent lieu le lundi 4 avril, des élégantes se plaignaient de la poussière, et disaient que la municipalité aurait bien dû faire arroser le boulevard. Une poissarde répondit : « On avait compté sur les pleurs. »

Jamais cérémonie ne fut plus grandiose et plus lugubre. A cinq heures du soir le cortège commença à se former. Un détachement de cavalerie de la garde nationale ouvrait la marche. Venaient ensuite : une députation des Invalides, choisie parmi les soldats les plus mutilés ; La Fayette et son état-major ; une députation des soixante bataillons, les cent-suisses, les gardes de la prévôté, la musique militaire avec ses funèbres harmonies et ses tambours voilés de crêpes noirs. Le clergé précédait le corps. Le cercueil avait d'abord dû être mis dans un corbillard. Mais le bataillon de la Grange-Batelière, dont Mirabeau était le commandant, avait revendiqué et obtenu l'honneur de faire porter à bras ce cercueil glorieux par des soldats du bataillon. Une couronne civique était substituée aux attributs féodaux, à la couronne de comte et au blason. Derrière le corps marchait l'Assemblée nationale tout entière, escortée par le bataillon de vétérans et celui des enfants. Les magistrats et tous les clubs venaient ensuite.

Le cortège, qui remplissait un espace de plus d'une lieue, s'avançait lentement entre une double haie de gardes nationaux. Après trois heures de marche, on arriva à Saint-Eustache. Au moment de la levée du corps, vingt mille hommes déchargèrent à la fois leurs armes. Les vitraux se brisèrent. On crut que l'église allait crouler sur le cercueil. Après l'office des morts, on se remit en marche, et l'on se dirigea sur le Pan-

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théon. Il était minuit lorsqu'on y arriva* Les ton brillaient dans l'ombre, oomme autant de clartés t tastiques. Le corps de Mirabeau tu1 d< dans le

même caveau que celui de Descartes. Ensuite la (ouïe se dispersa, et n<in ne troubla plus le calme de la nuit. Et maintenant laissons la parole à Camille Desmoulins, narrateur de oette grande pompe tunèbre ! I i'admiration, dit-il dans son numéro Tl des Révolutions de

France et de Brabant, l'admiration était partout, «1 la

douleur aulle part. On payait à Mirabeau les honneurs dus à son génie ; mais on n'usurpe point ceux qui n'appartiennent qu'aux vertus. Dans la solitude du convoi de Loustalot, il y avait cent fois plus do douleur que dans cette procession d'une lieue. Il faut être vrai. Cette cérémonie ressemblait plutôt à la translation de Voltaire, d'un grand homme mort il y a dix ans. n'offrant point le recueillement d'une mort récente. Le refus d'un seul homme, d'un Caton, d'un Pétion, d'assister aux funérailles de Mirabeau, et d'en prendre le deuil, fait plus de tort à sa mémoire que quatre cent mille assistants ne peuvent l'honorer. Combien se disaient, à la vue de tant d'honneurs : L'esprit, le talent, sont donc tout ! Et toi, vertu, puisque tu n'es qu'un [antôme, il faut que Brutus se perce de son épée, et la victoire des Césars est certaine ! »

Oui, c'est César qui triomphera, le César inconnu, e César corse. 0 prévisions de ce monde, que vous êtes 3eu de chose ! 0 prétendus génies, grands politiques, grands orateurs, grands hommes d'État, que pouvez- /ous contre le mystérieux avenir ! Sagesse humaine, lue tu es courte, que tu es aveugle, et combien pèse )eu, dans la balance des destinées, même l'éloquence l'un Mirabeau !

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