‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 12 sur 29 · LA QUESTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA QUESTION RELIGIEUSE

Les sociétés en apparence les plus incrédules sont souvent celles où les questions religieuses divisent et passionnent le plus les esprits. Le Paris révolutionnaire et voltairien de 1791 s'occupait de théologie avec une sorte de fureur. Dans les salons comme dans les faubourgs, la principale préoccupation était de savoir ce qu'il adviendrait de la constitution civile du clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les Français dépendaient de la prestation ou de la non prestation du serment des ecclésiastiques. Jamais sujet de controverse n'avait excité, de part et d'autre, plus d'acharnement, plus de colères.

Au moment où Mirabeau mourut, la lutte était entrée dans la période aiguë. On distribuait des écrits antireligieux à des hommes doués d'une voix sonore et d'un certain talent de déclamation, qui allaient les débiter de place en place, de carrefour en carrefour. C'étaient des dialogues où l'on faisait tenir aux prétendus amis du clergé des propos odieux ou ridicules. C'étaient aussi des contes grivois, des histoires ordurières de moines et de nonnes. On exposait avec pro-

i \ QUI ITIOM M i 1011 I

fusion sur 1rs quais, sur 1rs boulevard >. dam tout promenades publiques, des oarioatures qui repn baient soit des prêtres et des religieuses dans <i tures indécentes, soit des prélats auxquels d< • p i pressaient un ventre monstrueux, et en taisaient sortir des monoeaux <lr louis d'or.

Dans l'autre camp, on voyait, à oôté de dévots sinoères, des femmes de mœurs perdues, des philosophes, drs enoyclopédistes, parfois même des athées, devenir tout à ooup des missionnaires, des théologiens, des défenseurs ardents de la pureté et de l'intégrité d< foi romaine.

Depuis le 24 août 1790, Louis XVI avait le cœur d .'•ohiré par une torture qu'auparavant il ne connaissait pas : le remords. Ce jour-là, il avait, malgré le cri d« conscience, accordé sa sanction royale à la constitution civile du clergé. Le fils aîné de l'Église, le roi très chrétien, le souverain sacré à Reims, le successeur de Charlemagne et de saint Louis eut un frémissement de douleur quand il porta la main à l'arche sainte. A coups de votes, l'Assemblée nationale avait fait crouler l'édifice religieux. Le clergé n'existait plus en tant que corps politique.

La vente des biens ecclésiastiques était décrétée, la perpétuité des vœux monastiques supprimée. Les prêtres, transformés en simples fonctionnaires, recevaient leur traitement de l'État. Le pacte qui unissait la France au Saint-Siège depuis tant de siècles était rompu. L'autorité du pape ne pesait plus rien dans la balance. Chaque département territorial formait un diocèse, et toute circonscription ecclésiastique ne répondant pas à une circonscription civile était abolie. Les cures et les sièges épiscopaux étaient donnés à

l'élection des laïques, sans qu'on eût à se préoccuper de la sanction de Rome. Les actes de l'état civil passaient des mains du clergé dans celles des municipalités.

Les prêtres étaient forcés de prêter serment à la nouvelle Constitution, qui était condamnée par le pape, et ceux d'entre eux qui n'avaient pas de fortune étaient placés entre cette alternative, la ruine ou l'apostasie. Une centaine d'ecclésiastiques membres de l'Assemblée nationale, entre autres deux prélats, Talleyrand, évêque d'Autun, et Gobel, évêque de Lydda, prêtèrent le serment. Tous les autres résistèrent. L'épiscopat tout entier, à l'exception des deux évêques assermentés, protesta dans les termes les plus énergiques. L'anarchie religieuse fut bientôt à son comble. La guerre civile était dans chaque paroisse. Les partisans de la Révolution menaçaient des plus grands châtiments les prêtres qui obéissaient au Vatican, au lieu d'obéir à la Constituante.

Les partisans de la réaction disaient que le pape allait lancer ses foudres sur une Assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats ; que les populations des campagnes, privées de sacrements, se soulèveraient en masse ; que les armées étrangères entreraient en France et qu'en un clin d'œil l'édifice d'iniquité s'écroulerait. Les évêques non-assermentés lançaient des mandements dans lesquels ils déclaraient qu'ils ne se retireraient de leurs sièges que contraints et forcés. Us ajoutaient qu'ils loueraient des maisons pour continuer leurs fonctions ecclésiastiques, et que les fidèles ne devaient s'adresser qu'à eux. On ne parlait que de religion. Les clubs ne s'occupaient plus que d'Église. Les mêmes individus qui devaient, deux ans plus tard, danser en rond autour de l'échafaud des prêtres,

i \ QUI non M i H

n'avaient d'autre idée que de Bavoir qu( I

telle ou telle paroisse, le curé qui dirait la m

puis le roi jusqu'aux Jacobins, depuis la reine et Ma

dame Elisabeth jusqu'aux futures Curies de la

i [ne, il n'y avait personne qui ne It pour

oette question brûlante. C'était le sujet <!<■ toul

querelles, le grand aliment de la discorde Dans une

même famille on voyait les deux camps se taire une

pierre à outrance.

Le général La Fayette tenait pour les prêta mentes. Sa femme restait fidèle aux autres. La constitution civile du clergé, a dit Mme de Lasteyrie, dans Vie de Mmc de La Fcu/ctte, dont elle était fill**, fut un sujet de grandes tribulations pour ma mère. Elle pensa qu'elle devait, précisément à cause de sa situation personnelle, montrer son attachemebnt à la cause catholique. Elle assista par conséquent au refus de prêter le serment que fit en chaire le curé de Saint- Sulpice, sa paroisse. Elle s'y trouva avec les personnes les plus connues par leur aristocratie. Elle se rendait assidûment dans les églises, ensuite dans les oratoires où se réfugiait le clergé persécuté. Elle recevait continuellement des religieuses qui se plaignaient et demandaient protection, ainsi que des prêtres non-assermentés qu'elle encourageait à exercer leurs fonctions et à réclamer la liberté de leur culte. Mon père recevait souvent à dîner les ecclésiastiques du clergé constitutionnel. Ma mère professait devant eux son attachement à la cause des anciens évêques. »

S; Même dans l'hôtel du commandant en chef de la garde nationale, de La Fayette, l'homme libéral par excellence, la cause de l'Église romaine avait d'ardents soutiens. Mirabeau, Mirabeau lui-même, qui feignait

d'appuyer la constitution civile du clergé, était, dans son for intérieur, l'adversaire de cette constitution. Il y voyait, non sans un secret plaisir, une sorte de piège que les ennemis du trône et de l'autel se dressaient à eux-mêmes. A la tribune, il invectivait les prêtres restés fidèles aux doctrines de Rome, et leur disait que « si l'Église tombait en ruines, ce serait à eux qu'il faudrait en attribuer la cause ». Et le même homme qui tenait ce langage écrivait, le 5 janvier 1791, au comte de La Marck : « L'Assemblée est enferrée. Il n'y a pas eu un serment hier, et si l'Assemblée croit que la démission de 20,000 curés ne fera aucun effet dans le royaume, elle a d'étranges lunettes. » Et, dans sa 43e note pour la cour, il insistait sur le parti qu'on pourrait tirer au profit de la cause royale du décret contre le clergé. « On ne pouvait pas, disait-il, trouver une occasion plus favorable de coaliser un grand nombre de mécontents, de mécontents d'une plus dangereuse espèce, et d'augmenter la popularité du roi, aux dépens de celle de l'Assemblée nationale. Il faut, pour cela, provoquer le plus grand nombre d'ecclésiastiques à refuser le serment, provoquer les citoyens actifs des paroisses qui sont attachés à leurs pasteurs à se refuser aux réélections, porter l'Assemblée nationale à des moyens violents contre ces paroisses, présenter en même temps tous les projets de décrets qui tiennent à la religion, et surtout provoquer la discussion sur l'état des juifs d'Alsace, sur le mariage des prêtres et sur le divorce, pour que le feu ne s'éteigne point par défaut de matières combustibles. » Ainsi Mirabeau, le grand tribun, l'idole de la démocratie, l'immortel révolutionnaire, était, sinon publiquement, du moins dans le fond de son âme, un clérical !

t \ QUI i h>n' RBUGI1 i

i aient les srni niMiiis de Mirabeau, quels ne devaient pai Gtre oeuj <lr Louis JC\ I el <!<• m Camille !

Madame Klisabeth, qui 1h;i\;i t;mt de persécutions,

D'en redouta qu'une leule : la persécution religieuse. Sa oorrespondànoe indique pn-sque à chaque li^m;

angoisses de chrétienne. Déeidée au besoin à affronter le martyre, elle était absolument résolue, pour obéir

au ori do sa oonsoience, à tenir tête à tout h> monde, au roi lui-même, s'il le fallait. Elle écrivait à M'm' de Bombelles, le 28 novembre 1790 : « Comment veut-on que la colère du ciel se lasse de tomber sur nous, lorsqu'on se plaît à l'irriter sans cesse ? Tâchons au moins, mon cœur, par notre fidélité à le servir, à effacer quelques-unes des offenses qu'on lui fait journellement. Pensons que son cœur souffre plus encore que sa colère n'est irritée. Il dépend de nous de le consoler. Ah ! que cette idée doit animer la ferveur des âmes assez heureuses pour avoir de la foi ! Fais prier tes petits enfants. Dieu nous dit que leur prière lui est agréable. » Le 7 janvier 1791, la pieuse princesse écrivait à Mme de Raigecourt : « Je n'ai pas de goût pour le martyre ; mais je sens que je serais très aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutôt que d'abandonner le moindre article de ma foi. J'espère que, si j'y suis destinée, Dieu m'en donnera la force. Il est si bon, si bon ! » Et, le 7 février suivant, à Mme de Bombelles : « Ah ! si nous avons péché, Dieu nous punit bien ! Heureux celui qui ne prend qu'en esprit de pénitence cette épreuve ! Il faut remercier Dieu du courage qu'il accorde au clergé. On en raconte chaque jour des traits admirables. » Le 21 mars, elle écrivait à Mme de Raigecourt : « Nous voilà dans des angoisses terribles. Le bref du pape paraîtra ces jours-ci, et la vraie persécu-

màrib-antoinbtts. IL — 7

tion s'établira peu de temps après. Cette perspective n'est pas des plus agréables. Mais comme on nous a toujours dit qu'il fallait vouloir ce que Dieu veut, il faut se réjouir. Au fait, lorsque nous saurons bien ce que nous aurons à faire, cela sera beaucoup plus commode, parce qu'il n'y a plus de ménagements à garder avec personne. Quand Dieu parle, un catholique ne connaît que sa voix. »

Au fond, les sentiments de Louis XVI étaient les mêmes que ceux de sa sœur. Le pape lui avait écrit le 10 juillet 1790 : « S'il était en votre disposition de renoncer même à des droits inhérents à la prérogative royale, vous n'avez le droit d'aliéner en rien ni d'abandonner ce qui est dû à Dieu et à l'Église, dont vous êtes le fils aîné. » Cette lettre du saint-père avait profondément impressionné le roi. Lui qui avait souffert avec tant de patience les atteintes portées à sa dignité de prince, à sa liberté d'homme, à ses prérogatives de monarque, il ne pouvait se résigner à la douleur qu'il subissait comme catholique. Pour le contraindre à sanctionner la constitution civile du clergé, il avait fallu lui dire que la sûreté publique exigeait impérieusement ce sacrifice, sans lequel prêtres et nobles seraient massacrés. Il est aisé de comprendre ce qui se passait alors dans le cœur de ce souverain dévot par excellence, de ce monarque avant tout religieux, qui attachait bien plus de prix à son titre de chrétien qu'à celai de roi.

Le 3 avril 1791, les cloches sonnaient à toute volée pour annoncer l'installation des curés qui avaient prêté serment à la Constitution nouvelle. Madame Elisabeth écrivait : « Les curés intrus sont établis ce matin. J'ai entendu toutes les cloches de Saint-Roch, Je

f s ni i h ion m i ton ' ne pui «ii limuler que oela m'a mise dan • une

douleur affreuse. » Louis \\ I ru- s- huie ht ;ul

moins que sa sœur, il trouvait que les olooh

un son fun «M hv. ( ',Vn est tait . Il n'y aUTO phi ipoUT le mal -

heurein roi un seul moment de repos moral. Que d quiétudes I Que d'insomnies I Quels remords! Le royal martyr écrira dans ion testament oes li lou-

loureuses : i Ne pouvant me servir du ministère d'un prêtre catholique, je prie Diea de recevoir la oonféssion que je lui en ai faite, et surtout le repentir profond que j'ai d'avoir mis mon nom (quoique oela fût oontre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l'Église catholique, a laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur. »

Ce regret poignant fut peut-être pour Louis XVI, le plus dur de ses supplices. « Qu'elle soit à jamais maudite 1 s'est écrié Joseph de Maistre, dans son ardeur ultramontaine, l'infâme faction qui vint, profitant sans pudeur des malheurs de la souveraineté esclave et profanée, saisir brutalement une main sacrée et la forcer de signer ce qu'elle abhorrait. Si cette main, prête à s'enfermer dans la tombe,, a cru devoir tracer le témoignage solennel d'un profond repentir, que cette confession sublime, consignée dans l'immortel testament, retombe comme un poids accablant, comme un anathème éternel sur ce coupable parti qui la rendit nécessaire^aux yeux de l'innocence auguste, inexorable pour elle seule, au milieu des respects de l'univers. »

Page 1