LA SEMAINE SAINTE DE
La semaine sainte de 1791 devait redoubler les angoisses religieuses de Louis XVI. L'infortuné monarque allait comparer à l'époque troublée où il Rivait les temps heureux, tranquilles, où sa dignité de roi, sa conscience de chrétien n'avaient rien à souffrir, où il jouissait du bien suprême, la paix du cœur, et où les cérémonies de l'Église les chants de la liturgie, au lieu de lui apporter des inquiétudes, même des remords, ne lui donnaient que des joies et des consolations. Il regrettait sa bien-aimée chapelle de Versailles, et cette harmonie qui existait jadis entre le trône et l'autel, aujourd'hui également menacés. Il cherchait des yeux les prêtres d'autrefois, et se perdait dans son souci comme dans un abîme. Les offices lui rappelaient sa situation douloureuse. La couronne d'épines le faisait songer à son propre diadème. Ce roi,dont le palais était devenu une prison, ne pouvait-il pas s'appliquer à luimême les paroles qui se disent à la messe du dimanche des Rameaux, après le graduel : « Mon Dieu ! mon Dieu ! jetez les yeux sur moi I Pourquoi m'avez-vous abandonné ? Mon Dieu I je crierai vers vous durant
LA m.m U Dl î - lOi
le jour, et vous hb [n'écouterez pas. Je orierai pendant la nuit, el vous garderez te silence, 'i qui me
voyaient se sont moqués de moi. Ils ont secoué la l en disant : il a nus sa confiance dans le x- igneur. Que le Seigneur l<i dôlii re, qu'il le sauve ! »
La semaine commença mal. Le dimanche des r».- meaux tut un jour de trouble, d'agitations. Hélas ! la trêve de 1 )i*ii n'existait pas même pendant la semaine sainte, La discorde ne se reposait point. L'église i Théatins, que des catholiques avaient louer à ta municipalité pour y faire célébrer le culte par des prôl fidèles à Home, fut envahie par dru gens qui fouettèrent une jeune fille, et attachèrent sur la porte deux balais en sautoir, avec une inscription annonçant le châtiment préparé à tout prêtre ou à toute personne qui oserait s'introduire dans l'église. Le maire Bailly fit ôter les balais et l'inscription, mais il ne put dissiper l'attroupement. La populace demeura jusqu'à six heures devant l'église, prête à se jeter sur quiconque tenterait d'y pénétrer. La même fermentation se manifesta aux Tuileries, dans la chapelle royale. Un grenadier de la garde nationale y déclama avec fureur contre les prêtres non assermentés qui approchaient encore de Louis XVI. Le soir, des discours incendiaires furent prononcés dans tout Paris.
Le lendemain lundi, le roi, qui relevait d'une maladie assez sérieuse, avait l'intention de se rendre à Saint - Cloud, pour y prendre une semaine de repos, et y remplir avec tranquillité ses devoirs religieux. La Fayette et Bailly avaient été les premiers à lui en donner le conseil. C'était d'ailleurs pour lui une occasion de faire l'expérience de sa situation présente, et de constater s'il était encore libre, lui qui avait donné la liberté à
son royaume. L'événement allait lui prouver qu'il était esclave. Le bruit se répandit dans la foule que ce voyage cachait des idées de contre-révolution. Le roi, disait-on, cachait dans son château des prêtres réfractaires, et communiait de leur main, en secret, au lieude se rendre à sa paroisse, Saint-Germain-PAuxerrois. Les meneurs ajoutaient que le bois de Boulogne était rempli d'hommes qui portaient des cocardes blanches, et que trois mille aristocrates se préparaient à enlever le roi, qui, dans quinze jours, serait au milieu des Autrichiens. Les journalistes écrivaient : « Patriotes, aux armes !... La bouche des rois est l'antre du mensonge... Une furie lance ses couleuvres dans le sein de Louis XVI... Roi, tu pars, tu te mets à la tête d'une armée autrichienne. Mais tu t'y prends trop tard. Nous te connaissons, grand restaurateur de la liberté. Si ton masque tombe aujourd'hui, demain ce sera ta couronne. » Le lundi saint, 18 avril, à onze heures du matin, Louis XVI montait en carrosse, dans la cour des Tuileries, avec sa femme, ses enfants et sa sœur, pour se rendre à Saint-Cloud. Les gentilshommes qui devaient le suivre étaient le prince de Poix, capitaine des gardes ; le duc de Brissac, capitaine des cent-suisses ; le marquis de Duras et le duc de Villequier, premiers gentilshommes de la chambre, et le Marquis de Briges, écuyer. Au moment où le roi montait en voiture, le cardinal de Montmorency-Laval se montra un instant à l'une des fenêtres du château. Mis aussitôt en joue par des gardes nationaux, il eut à peine le temps de se retirer. En même temps, d'autres gardes se précipitaient sur la voiture royale, criant, menaçant, portant la baïonnette sous le poitrail des chevaux, et déclarant que ni Louis XVI ni sa famille ne sortiraient des Tui-
leries. Il serait étonnant , dit 16 roi en met tant la I .1 i,i porl iàre, qu'ap oir donnl la liberté à la nation, je ne tusse pas libre moi-même
La Fayette, qui était présent à oet te scène i and leuse, fii en vain l<is plus grands efforts pour obtenir que la voiture pût se remettre en marche. Harangv menaoes, ordres, prières, bout lut inutile. Tais-toi, lui ciiait -ou ; le roi ne pari ira pas. Il partira, re] uait. le général, il partira, dussé-je employer la force et taire oouler le Bang. » Mais Ja résistance oontinua, la force ne fut pas employée. Pendant oet étranj loque, le marquis de Duras, qui était descendu de \
turc, se tenait a la portière du oaiTOSSe royal. Un grenadier de la garde nationale l'en arracha. Le dauphin, qui, jusque-là, n'avait montré aucune frayeur, se mit à pleurer, et Louis XYI dut intervenir pour empêcher M. de Duras d'être plus longtemps maltraité. Après de nouveaux efforts, non moins vains que les premiers, La Fayette dit au roi que sa sortie ne serait pas sans danger. Le malheureux prince s'écria, à trois reprises différentes : «On ne veut donc pas que je sorte?. ..11 est donc impossible que je sorte ?... Eh bien ! je vais rester. » La lutte durait depuis environ deux heures, et les injures les plus grossières n'avaient cessé de retentir. Ne voulant pas mettre aux prises une partie de la garde nationale contre l'autre, et ne voulant pas que le seuil des Tuileries fût ensanglanté, Louis XVI se décida à descendre de voiture, et remonta, avec sa famille, dans ses appartements. Il y trouva son frère, le comte de Provence, et, en lui serrant tendrement la main, il cita, non sans mélancolie, le vers d'Horace :
Beatus ille qui procul negotiis !
Peu de temps après, des gardes nationaux et des gens du peuple pénétraient dans le château, et inspectaient les appartements, les greniers, les cours, les remises, sous prétexte d'y découvrir les prêtres réfractaires qui, disaient-ils, y étaient cachés.
Après ce qui s'était passé dans la journée du lundi saint, chacun put se dire que la royauté n'existait plus que nominalement. Jamais Louis XVI n'avait mieux sondé les abîmes de ses humiliations. Il ne voulut plus en faire partager l'amertume, même par ses fidèles serviteurs, et renvoya plusieurs d'entre eux, afin de leur épargner les avanies dont lui-même était accablé. Il invita les ecclésiastiques qui composaient sa chapelle à s'éloigner de sa personne. C'étaient le cardinal de Montmorency-Laval, grand aumônier de la couronne ; Mgr de Roquelaure, évêque de Senlis, premier aumônier du roi, Mgr de Sabran, évêque de Laon, premier aumônier de la reine. Le duc de Villequier et le marquis de Duras, premiers gentilshommes de la Chambre, reçurent également l'ordre de partir. Marie-Antoinette, sachant que sa dame d'honneur, la princesse de Chimay modèle de piété et de vertu, était journellement insultée et menacée, lui ordonna également de partir, et la remplaça, en qualité de dame d'honneur, par la dame d'atours le comtesse d'Ossun, destinée à périr sur l'échafaud, victime de son dévouement.
La journée se passa en préparatifs de départ. Le roi et la reine souffraient profondément de voir ainsi s'éloigner leurs serviteurs les plus fidèles, et le petit dauphin, parlant des révolutionnaires, disait avec tristesse : « Qu'ils sont méchants tous ces gens-là, de faire tant de peine à papa, qui est si bon ! »
Le jeudi saint, 21 avril, Madame Elisabeth écrivait
LA MM \IM \l N I i. Dl 1 -
,i \im,> de Bombellee : i Je ne te donnerai pa l( d< I de la journée de lundi. Je I }x\ oue que je ne l<
ore. Toul oe que je sais, o'est que le roi voulait aller 6 s.iiiit Cloud, qu'il s'est oampé dans sa voiture oiJ il est pesté deux heures; que la garde nationale eH le peuple ont fermé le passage, et qu'il a été obligé de ne pas sortir... Je t'écris à la hâte, paroe que je tais ma toilette pour aller à l'office, car l'on veul bien en< nous permettre d'y assister. Adieu, je crois que je r toujours digne des sentiments de oeux qui veulent bien avoir de l'estime pour moi, h que, quelque <•!. qui m'arrive, j<v vivrai e1 mourrai sans avoir rien à me reprocher vis-à-vis de Dieu et des hommes. •
Cette quiétude, cette force que donne la paix du cœur, Louis XVI ne la partageait plus. Il allait être contraint à ce qu'il considérait comme une humiliation, comme un déshonneur : assister, le jour de Pâques, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, à une messe dite par un prêtre révolutionnaire, par le curé intrus. Madame Elisabeth ne pouvait pas croire à une pareille résolution de la part de son frère. Elle écrivait, le samedi saint, à Mme de Raigecourt : « On répand dans Paris que le roi va demain à la grand'messe de la paroisse. Je ne pourrai me résoudre à le croire que lorsqu'il y aura été. Dieu tout-puissant, quelle juste punition réservez-vous à un peuple aussi égaré ? »
Le malheureux roi, honteux de cette dernière concession, cherchait les moyens d'échapper aux angoisses d'une situation qui lui semblait intolérable. Commençant cette série de subterfuges, qui diminue le prestige de sa mémoire, et que lui aurait épargnée une attitude plus nette, plus énergique, il se crut obligé de recourir à la ressource des faibles, la ruse, et d'imiter, en jouant
un double rôle, l'exemple que Mirabeau lui avait laissé. Le secret désir du roi constitutionnel, c'était de prendre ce qu'il avait donné, et de redevenir un souverain absolu. Il n'y avait point, à ses yeux, d'autre moyen de sauver la religion, de prévenir le schisme, de rétablir sur sa base le principe d'autorité. Ce qui parlait en lui, ce n'était pas l'ambition, c'était la conscience, et il croyait de bonne foi que sa duplicité envers les hommes serait approuvée, protégée, récompensée par Dieu.
Le mardi saint, il s'était rendu à l'Assemblée nationale pour se plaindre de la violence dont il avait été victime la veille, et, le samedi suivant, il faisait adresser à tous les représentants de la France à l'étranger par son ministre, M. de Montmorin, une circulaire dans laquelle il était représenté comme le plus heureux des hommes et des rois.
Le même jour (23 avril 1791), à la séance du soir, un des secrétaires donne lecture à l'Assemblée nationale de ce document vraiment curieux. Non seulement Louis XVI y adhère à la Révolution, « qui n'est que l'anéantissement d'une foule d'abus accumulés depuis des siècles par l'erreur du peuple ou le pouvoir des ministres, qui n'a jamais été le pouvoir des rois » ; mais il fait déclarer officiellement aux cours étrangères que « les plus dangereux des ennemis intérieurs de la nation française sont ceux qui ont affecté de répandre des doutes sur les intentions du monarque », et que « ces hommes sont bien coupables ou bien aveugles, s'ils se croient les amis du roi. » Ainsi, Louis XVI désigne aux vengeances populaires ses courtisans les plus intimes, ses serviteurs les plus dévoués : les prêtres non assermentés, les nobles de l'Assemblée nationale. La circu-
i \ BfeMAl II
laire, \ éritable monument de dupli< il ueillie
par des I ran porta ta< tio< • d allégresse , par d
aléa de : \ h e le roi ! ( ta dé ide qu'elle \ oyée aux départemental aui ai d que (nus les ourée eeront tenue de la lire i l< i
paroissial.
Marai proteate eontre oet enthoti
u Mh quoi ! e'é rie i il dans le numéro 5 ! 3 de ri i du peuple, toutes les têtea tournent à la vue d'une pan talonnade ! Serez-voua toujours dupea dea traltrea qui voua environnent ?... La oiroulaire n'eet que la prodi tiou de quelque ouiatre académicien, d'un miniatre vieux valet de la oour, « Puis, rappelant que Louia X V I était venu le 19 ae plaindre de oe qu'il n'était pas ni i Comment, ajoute Marat, a-t-il le front de crier à la calomnie contre eeux qui ont dit qu'il n'était pas libre, lui qui est venu cinq jours auparavant s'en plaino comme un écolier, à l'Assemblée nationale ? »
D'autre part, on lit dans Y Ami du roi : « Si les d potes de l'Europe, qui ne sont pas illuminés par les célestes lumières dont sont investis les apôtres dea Droits de l'homme, s'imaginent voir dans cette lettr** même une nouvelle preuve de la captivité du roi et de l'avilissement de son pouvoir, il ne faut en accuser que ceux qui, en forçant le monarque de se rendre leur écho, auront fait croire qu'il était leur prisonnier. »
Hélas ! quelle triste semaine sainte ! Combien d'analogies entre la passion du Christ et la passion du roi ! Monarque infortuné, vous avez le pressentiment que, comme le divin maître, vous serez, vous aussi, livré et crucifié. Vous dites, comme Jésus : « Mon Dieu, que ce calice s'éloigne de moi s'il est possible ! Qu'il en soit néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous
108 MARIE-ANTOINETTE AUX TIjILEIUES
le voulez ! » Vous vous sentez entouré de ces Judas qui vous disent ! « Je vous salue, mon maître ! » d'une troupe de gens venus avec des épées et des bâtons. Et vous méditez sur le champ du sang, Haceldama. Oh ! comme il vous paraît effrayant et lugubre, le chant des Ténèbres ! Comme vous vous inclinez devant le tombeau, le vendredi ! Comme votre âme s'associe au cantique du Miserere ! Comme vous dites avec ferveur : « Mon Dieu, vous ne mépriserez pas un cœur contrit et humilié ! Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. »
Voici le dimanche de Pâques. Jadis, c'était le jour de l'allégresse, c'était le jour de la résurrection, le jour de la vie, de la lumière. Maintenant, c'est un jour sombre, un jour triste jusqu'à la mort. Ces prêtres, que vous êtes obligé d'entendre officier dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, vous les considérez comme des apostats, comme des traîtres. Votre sœur Elisabeth n'a pas voulu vous accompagner dans ce sanctuaire, qu'elle considère comme profané par un nouveau pasteur, l'intrus, le constitutionnel. Oui, le prêtre qui dit la messe, c'est l'ecclésiastique rebelle aux ordres de l'Eglise, c'est l'ennemi du Saint-Père, c'est le salarié de l'Assemblée nationale. Madame Elisabeth a déclaré qu'elle entendrait la messe de son aumônier, dans la chapelle des Tuileries. Par des placards, affichés sur les murs même d'une galerie voisine de son appartement, elle était vouée aux derniers outrages, aux plus violentes menaces, si elle ne vous accompagnait point à Saint-Germain-l'Auxerrois. Mais la femme intrépide ne ee laisse pas intimider. Elle prie à la chapelle royale, tandis que vous, le Roi Très-Chrétien, vous sanctionnez par votre présence, vous et la reine, la révolution
! \ ;i m UNI \i ■ i i Dl 1 ■
religieuse, Et, pendant que cette messe du jour de Pftquea se <Ih devant vous dans la vieille basiliqui Saint-Germain l'Auxerrois, le oie! même lemble en oourroui : il tonne, un o e déohatne, et ron i i très, profondément triste, dana rotre palais, <>u, pour
mieux «liiv, dans votn; prison.