‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 17 sur 29 · M. VOYAGE · texte numérisé non relu

M. VOYAGE

Dans la journée du 21 juin, la berline à six chevaux qui contenait la famille royale s'avançait sans obstac I M. de Valory, à cheval, la précédait comme courrier* MM. de Malden et de Moustier étaient sur le siège, Mme de Neuville et Brunier suivaient dans une chaise de poste. Mme de Tourzel était censée être la baronne de Korff, et la reine Mme Rochet, gouvernante des filles de cette dame. Le dauphin et sa sœur passaient pour les deux filles de la baronne, Amélie et Aglaé, Madame Elisabeth pour leur bonne, le roi pour un intendant, le sieur Durand, les trois gardes-du-corps pour des domestiques. On appelait M. de Valory François, M. de Malden Saint-Jean, M. de Moustier Melchior. Les voyageurs ne s'arrêtaient même pas pour manger, ayant dans la voiture toutes les provisions nécessaires. On ne leur demandait point leur passeport, et l'on ne faisait nulle part de difficultés pour leur fournir des chevaux.

Au relais de Jalon (c'était celui qui précédait immédiatement Châlons-sur-Marne), la reine dit à M. de Valory ; « François, il me semble que cela va bien ;

nous serions déjà arrêtés, si nous avions dû l'être, ils n'ont pas eu connaissance de notre départ. — Madame, répliqua M. de Valory, dès que nous avons été à douze lieues de Paris, nos inquiétudes se sont dissipées. Nous aurions été atteints dans cet espace de chemin, si après le coucher du roi, ou après notre sortie du château, l'on s'était aperçu de quelque chose. Il n'y a plus aucune crainte à avoir. Je ne remarque de mouvement ni de suspicion nulle part. Courage, madame, oui, tout va bien. » De son côté, le roi disait : « Quand nous aurons passé Châlons, nous n'aurons plus rien à redouter ; nous trouverons à Pont de-Somme- Vesle le premier détachement des troupes, et notre voyage est assuré. » On arriva à Châlons-sur-Marne, vers quatre heures de l'après-midi. Le plus grand calme y régnait. On en repartit sans embarras, après avoir changé de chevaux.

A Châlons-sur-Marne finissaient les arrangements que le roi et la reine s'étaient chargés de prendre. Pour le reste du voyage, le général marquis de Bouille avait répondu de tout.

Les étapes que la famille royale se proposait de parcourir étaient les suivantes : à trois lieues de Châlons, Pont-de-Somme-Vesle ; à quatre lieues de Pont-de- Somme-Vesle, Sainte-Menehould ; — à quatre lieues de Sainte-Menehould, Clermont-en-Argonne ; — à trois lieues de Clermont-en-Argonne, Varennes ; — à cinq lieues de Varennes, Dun ; — à cinq lieues de Dun, Montmédy. Il avait été convenu qu'à chaque étape se trouverait un détachement de cavalerie.

Les ordres du marquis de Bouille étaient tels que le roi eût voulu se faire reconnaître de ses troupes, les détachements qui l'auraient escorté se seraient, à chaque nouvelle poste, repliés derrière sa voiture pour y former

1 1 vota*

une arrière-garde, el taire place à un détachement h qui s'y trouvait el qui aurait tonné son avant-garde. Si, au contraire, Sa Majesté eût d garder l'ii gnito, les détachements qui l'auraient amen< raient laisse tiler sa voiture pour lui laisser" le tei de relayer, ayant, cependant soin de toujours marcher

à sa suite pour parer à tous les accidents. Ils ;iv;n

ordre de suivre exactement la voiture, et de ton Une barrière impénétrable, de manière à ne la lait

dépasser par un courrier ni individu quelconque et

sous aucun prétexte, et d'arriver ainsi tous ensemble en môme temps que le roi à Montmédy, où des vivres étaient déjà prêts pour la subsistance d'une nombreuse armée pendant plusieurs mois (1).

C'était à Pont-de-Somme-Vesle que Louis XVI comptait trouver le premier détachement commandé par le duc de Choiseui, neveu du célèbre ministre de Louis XV, et colonel du régiment de royal-dragons. C'était de là, d'après le plan du marquis de Bouille, que devaient partir l'impulsion et les ordres à donner à toutes les autres étapes. La famille royale arriva à Pont-de-Somme-Vesle à cinq heures et demie du soir. Cruelle surprise ! Elle n'y trouva ni le duc de Choiseui, ni le détachement de cavalerie. « La terre, a dit plus tard Louis XVI, sembla s'entr'ouvrir sous mes pas. » Que s'était-il donc passé ?

D'après le plan du voyage, tout avait été calculé à la minute, et le passage à Pont-de-Somme-Vesle était fixé pour trois heures de l'après-midi. Un retard de plusieurs heures se produisant, le duc de Choiseui fut effrayé par la fermentation des esprits. La population

(1) Relation de M. Deslon, capitaine du régiment de hussards de Lauzun. M. Deslon commandait le détachement de Dun.

disait hautement que l'arrivée du prétendu convoi d'argent qu'il s'agissait d'escorter n'était qu'un prétexte. M, de Choiseul désespérant de voir la berline royale, si impatiemment attendue, et se croyant, à tort ou à raison, menacé par les habitants de Pont-de- Somme-Vesle et du voisinage, crut prudent de se retirer, avec ses cavaliers, par un chemin de traverse, et de gagner ainsi Varennes. Cette résolution a été très vivement reprochée au duc de Choiseul par le marquis de Bouille et ses fils. Elle a fait entre eux l'objet d'une polémique qui a duré jusqu'en 1822.

Il y avait à peine une heure que le duc de Choiseul et ses cavaliers avaient quitté Pont-de-Sofi*ne-Vesle, lorsque la famille royale y arrivait. Ce premier contretemps devait faire avorter les mesures ultérieures dont ont était convenu. Cependant tout restait tranquille à Pont-de-Somme-Vesle. Louis XVI se rassura un peu, en voyant qu'on relayait sans difficulté, et l'on se remit en route.

On arriva à Sainte-Menehould aussi heuîettsement que si l'on avait été escorté. Mais c'était là que la fatalité devait commencer à se faire sentir. Le détachement de cavalerie, envoyé dans cette ville, se composait de quarante dragons commandés par le capitaine marquis d'Andoins, qui, comme le duc de Choiseul, était dans le secret du voyage. La population de Sainte- Menehould, très révolutionnaire, témoignait les dispositions les plus soupçonneuses. Dans la journée, le capitaine d'Andoins avait été obligé de se rendre à l'hôtel de ville, pour expliquer la présence des dragons. Dans l'espoir d'atténuer les défiances, il avait pris le parti de ne point tenir sa petite troupe sous les armes. Les dragons étaient descendus de cheval, et se promenaient

dans les rue», le bonnet <ir polioe iur la tête, quan< famille royale arriva à Sainte-Menehould. il éH viron huit heures du soir.EUe aperçut, Qonaansap] tensions, des gardes nationaux. C'étaient les pr< qu'elle renoonl rait depuis son départ <le Paris* Las tambours battaient, et la ville paraissait en mouvement.

Quand la voiture passa, les dragons Cirent le salut militaire, et la reine leur rendit ce salut avec son air de grâce et de honte habituel. Était-oe une simple politesse do la part des soldats ? Etait-ce quelque chose de plus, et commença ient-ils à pénétrer le secret ? On ne leur avait pourtant pas dit quelles étaient les personnes qu'ils saluaient. Cet ensemble de circonstances n'en irrita pas moins ^inquiétude populaire, qui augmentait de minute en minute. Cependant la voiture arriva sans obstacles jusqu'à la poste aux chevaux. Le fils du maître de poste était Drouet, jeune homme de 28 ans, dont le rôle allait être si fatal au roi. Comme on relayait les chevaux, le capitaine d'Andoins s'approcha un moment de la berline, et dit tout bas : « Les mesures sont mal prises, et je m'éloigne pour ne donner aucun soupçon. » Puis, passant près de M. de Moustier : « Partez, dit-il, partez bien vite ; vous êtes perdus si vous ne vous pressez pas. »

En même temps, Louis XVI avait l'imprudence de mettre la tête à la portière. Le jeune Drouet l'avait vu l'année précédente à la fête de la Fédération. Il le reconnut. Pour mieux s'assurer qu'il ne se trompait pas, il prit un assignat où la figure du souverain était assez ressemblante, et la compara quelque temps avec le visage qu'il venait de regarder. Dès lors, il n'eut plus de doute. Mais la présence des dragons l'intimida. Il ne dit rien d'abord. Les chevaux de relais étaient attelés,

la voiture partit. En même temps, M. d'Andoins faisait monter à cheval les dragons pour suivre la berline. Ce fut ce qui décida l'alarme. Les révolutionnaires de Sainte-Menehould se portèrent à l'auberge où étaient les dragons, leur distribuèrent du vin, leur offrirent de l'argent ; et pour les empêcher de partir, coupèrent les sangles de leurs selles. M. d'Andoins fut arrêté. Drouet, malgré les instances de sa femme, prit alors la résolution de monter à cheval, et de poursuivre la famille royale. Un maréchal des logis de dragons, qui se nommait Lagache, et qui était un ardent royaliste, s'aperçut du projet de Drouet, et monta aussitôt à cheval pour le suivre et le surveiller. Mais celui-ci échappa en se jetant dans les bois, et en prenant des chemins de traverse.

Cependant la famille voyageait encore avec espérance. Aucun indice certain ne lui avait fait augurer qu'elle eût été reconnue. Les symptômes un peu alarmants qu'elle avait distingués n'étaient nullement précis. D'ailleurs elle les laissait derrière elle, et sur la route il n'en apparaissait aucun.

On arriva, vers neuf heures et demie du soir, à Clermont-en-Argonne. Le détachement qui attendait dans cette ville comprenait cent quarante dragons, commandés par le colonel comte Charles de Damas, qui était informé du secret du voyage. Laissons le colonel nous raconter ce qui se passa à cette étape : « Je vis M. de Valory, a-t-il dit dans sa relation. Je lui fis part de la difficulté où je me trouvais à cause de la fermentation sourde qui régnait dans la ville, et de la crainte que j'avais que ma troupe ne fût arrêtée, lorsqu'elle se disposerait à partir. Je l'avertis de ne pas perdre de temps pour arriver à Varennes, où il trouverait des

Il VOYAGE Kl

relais, et «l'on il porterait la nouvelle de l'approche du roi. Pendant qu'os attachait les chevaux, oe qui ne dura qm ' dix minutes, je me tenais à la maison de poste, entouré d'officiers et de dragons, sans laii

apercevoir que j'eusse connaissance aucune des voyageurs. Quelques bourgeois regardaient avec curiosité,

mais je ne vis rien qui pût m'alarmer. Le roi et la peine

m'aperçurent et meurent des signes de bonté et de satisfaction. Enfin Mme de Tourzol m'appela ; elle me lit quelques questions sur le chemin qu'ils avaient encore à parcourir, me parla de la lassitude des enfants.

Le roi m'adressa la parole ; la reine lui fit signe de prendre garde à sa voix. Ce qu'il me serait impossible de dépeindre, c'est le bonheur que j'éprouvai, lorsque je vis la voiture partir et se diriger sur Varennes. »

Le comte de Damas voulut alors faire monter ses dragons à cheval, pour suivre la famille royale. Mais ce qui s'était passé à Sainte-Menehould se reproduisit à Clermont-en-Argonne. La population se souleva pour empêcher le départ. « Vos officiers sont des traîtres, disait-on au soldats ; ils vous mènent à la boucherie ; les dragons sont patriotes. Vivent les dragons ! » Les soldats refusèrent de suivre leur chef, et M. de Damas, menacé par la foule, n'eut plus d'autre ressource que la fuite. Il partit à cheval, avec quelques dragons fidèles, en disant : « Tirons-nous d'ici comme nous pourrons, mais n'importe, le roi est sauvé ! »

La famille royale étant depuis quelque temps déjà sur la route de Clermont à Varennes, tout semblait en effet sauvé. Entre les deux villes, il n'y a guère que trois lieues. La route est belle. M, de Damas se dit à lui-même que Varennes est l'avant-dernière étape avant Montmédy, que Montmédy ce sera le port ; que les fu-

gitifs y touchent ; que, dans la nuit même, ils doivent y entrer, s'y reposer de toutes leurs fatigues, de toutes .'eurs émotions.

En raisonant ainsi, M. de Damas a compté sans Drouet, Drouet qui, avec l'acharnement d'un chasseur, poursuivait fiévreusement sa proie. A la sortie de Clermont-en-Argonne,la route bifurque ; le chemin de droite est la grand'route de Verdun, celui de gauche conduit à Varennes. Au moment où la voiture royale allait quitter la poste de Clermont, le courrier qui était sur le siège avait crié aux postillons : « Prenez le chemin de Varennes. » Les postillons de Saint e-Menehould qui avaient amené la voiture à Clermont entendirent cette parole. En s'en retournant, ils rencontrèrent Drouet, et purent le renseigner sur la route que les voyageurs avaient prise.

Qui arriverait le premier à Varennes, Louis XVI ou bien Drouet ? L'histoire de France, l'histoire du monde se suspendait à cette question. De quoi dépendent les destinées humaines ? Du plus ou moins de célérité que va mettre un homme du peuple à suivre la trace d'une voiture. Que le maréchal des logis Lagache atteigne Drouet, ou même que Drouet n'arrive à Varennes que quelques minutes après Louis XVI, le roi ne serait pas décapité, il n'y aurait pas de République, pas d'Empire. La face du monde serait changée. Le moindre accident, le moindre retard, le détail en apparence le plus insignifiant, un harnais qui se casse, un cheval qui est fatigué, un postillon de mauvaise humeur qui conduit moins rapidement qu'à l'ordinaire, un rien peut tout bouleverser ici-bas. Drouet arrive à Varennes un quart d'heure avant le souverain, et c'en est fait de la monarchie de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV.

l'arrestation

Les voyageurs arrivèrent a Varennes le 21 juin, à onze heures et demie du soir. Pour bien suivre les phases du drame qui allait s'y accomplir, quelques explications sont nécessaires.

Varennes, qui est bâtie sur une pente, comprend deux quartiers distincts : la ville haute et la ville basse, séparées Tune de l'autre par la rivière l'Aire et unies par un pont. Aujourd'hui, à l'entrée de la ville haute, se trouve une vaste place. En 1791, cette plac° n'existait pas, et il y avait une Jongaerue qui conduisait au pont. Devant ce pont était une voûte fermée à volonté par deux battants. La voûte séparait d'une église depuis abattue un clocher qui subsiste encore, et au clocher était adossée une petite auberge, l'auberge du Bras-d'Or.

Voici maintenant les arrangements qui avaient été convenus pour le passage du roi.

Un détachement de soixante hussards du régiment de Lauzun, commandés par le lieutenant Rohrig, stationnait à Varennes.

Comme il n'y avait pas de poste dans cette ville, la

berline royale devait être relayée par des postillons et des chevaux du duc de Choiseul. Les chevaux avaient été amenés à Varennes par un officier d'état-major, M. de Goguelat, qui, de là, s'était rendu, avec le duc de Choiseul, à Pont-de-Somme-Vesle, pour y attendre le roi. D'après ses instructions, M. de Goguelat devait conférer avec Louis XVI, à Pont-de-Somme-Vesle, puis repartir pour Varennes en courrier. Comme il avait plusieurs chevaux de relais sur la route, on avait calculé qu'il aurait environ une heure d'avance sur la famille royale, et qu'il pourrait surveiller les derniers préparatifs concernant le passage du roi par cette ville.

Ce point du programme ne fut pas exécuté. A Pontde-Somme-Vesle, M. de Goguelat avait fait la même chose que le duc de Choiseul. Voyant que les fugitifs étaient en retard, et se croyant menacé par la population, il avait quitté Pont-de-Somme-Vesle, avant leur arrivée, et sans prévenir le souverain que l'endroit désigné d'abord pour le relais de Varennes avait été modifié.

Il était convenu que ce relais serait placé à l'entrée de la ville haute, dans une maison qui avait été soigneusement indiquée à l'avance au roi. Mais M. de Goguelat avait cru devoir changer cette partie du programme, et il s'était décidé à faire placer les relais de l'autre côté de l'Aire, dans la ville basse, à l'auberge du Grand- Monarque. Il s'était dit sans doute que mieux valait laisser derrière soi, en relayant, le pont, où quelques hussards pouvaient facilement intercepter toute communication et repousser toute attaque, que d'avoir devant soi, pendant le temps du relais, un passage, tel que celui de la voûte, qui pouvait être

facilement obstrué, Cette modification était p< I prudente. Mais encore aurait-i] fallu que le nu es tût informé.

Pour plus de sûreté, l«i marquis <l«' Bouille avait envoyé son second fils (le chevalier de Bouille), et un autre officier, l«i comte de R m I . à \ areni

avec mission de surveiller le relais et d'attendre l'a

vée de la famille royale. Aussitôt que ces m( seraient prévenus de cette arrivée par M. de Goguelat, ils devaient repartir dans la direction de Stenay, pour en informer le marquis de Bouille.

Au moment où la famille royale entrait à Vareni

M. Rhorig, le sous-lieutenant qui commandait le détachement des soixante hussards du régiment de Lauzun, n'avait pas rassemblé sa petite troupe. N'étant pas informé du secret du voyage, il ne savait point que le roi dût passer, et il croyait seulement qu'on attendait un convoi d'argent, auquel il devait donner une escorte.

Les postillons et les chevaux du duc de Choiseul detinés au relais étaient dans la ville basse, à l'hôtel du Grand- Monarque. Dans la môme auberge se trouvaient le chevalier de Bouille et le comte de Raigecourt. Ils attendaient inutilement M. de Goguelat, qui ne paraissait point.

Enfin, Drouet était arrivé depuis quelques minutes à Varennes, et il se rendait en toute hâte à l'auberge située près de la voûte, devant le pont, l'auberge du Bras-d'Or, pour y donner l'éveil et y organiser son embuscade.

M. de Valory, à cheval, précédait la voiture. Arrivé à ce point de la relation qu'il publia sous le règne de Louis XVIII, il y exprimait ainsi sa douleur : « C'est ici que doivent s'arrêter les lecteurs sensibles, les mal-

heureux amis d'une famille auguste et chérie, s'ils ne veulent frémir à chacune des lignes qui vont se succéder. Oui, ils doivent frissonner d'apprendre qu'un homme ait pu entretenir constamment dans son sein la pensée du crime, pendant toute la durée du temps qu'il fallut franchir un espace de douze lieues, et comment, sans démordre de son infernal dessein, il est parvenu à saisir, à livrer à leurs meurtriers le meilleur et le plus vertueux des monarques, la plus tendre comme la plus illustre des mères, ses royaux enfants, pleins des charmes de l'innocence, et la plus admirable princesse dont la France ait eu jamais à s'enorgueillir ! Qu'on me pardonne, dit M. de Valory, les accents de ma douleur ! ma main tremble ; ces funestes images se renouvellent à mes yeux ! » Puis, parlant de la duchesse d'Angoulême, il ajoute : « Ah ! l'unique rejeton d'une famille sacrée, immolée presque toute entière, ne doit point lire ce récit, fait uniquement pour l'histoire ! Qu'il ne tombe pas sous sa main ! Ce n'est point à l'ange consolateur de notre nation égarée qu'il faut apprendre quelque chose. Cet ange n'a que trop vu, que trop entendu, que trop versé de pleurs ; conjurons plutôt le ciel de lui faire tout oublier !... Mais ranimons notre courage, poursuivons s'il se peut. »

En pénétrant dans Varennes, où il précédait de quelques minutes la voiture royale, M. de Valory avait le pressentiment qu'il ne trouverait point à l'endroit indiqué les postillons et les chevaux du duc de Choiseul. Cette prévision n'était que trop fondée.

Effaré, M. de Valory cherche partout. Il appelle ; personne ne lui répond. Il fouille le bois voisin de Varennes. Il descend jusque dans la ville basse. Rien, absolument rien. Pendant ce temps, la famille royale

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elle-même se livre <;i des reoherches non moins | Louis XVI ne trouve oj hussards, ni courriers, ni p tillons, ni chevaux. Quelle émotion ! Quel trouble ! Échouer si prés du port, à quelques lieues de Montmédy, d«i oette terre promise, où la royauté se di qu'elle sortirait de la tomb< rait glorieu

après tant d'humiliations, tant de désastres ! Fatalité ! Fatalité 1 Quel est le mot de ce1 te redoutnhl*' énigme ? Pourquoi les soixante hussards du régiment de Lauzun ne sont-ils pas sur la route à l'entrée de Varenne Pourquoi ne voit-on point M. de Goguelat ? Où peuvent bien être les postillons et les chevaux du duc de Choiseul, et le chevalier de Bouille, et le comte de Raigecourt ? Où les trouver dans les ténèbres ? A quelle porte frapper ? A qui demander des renseignements ? Comment sortir de cette impasse terrible ? Un découragement plein d'angoisses s'empare des fugitifs. Louis XVI frappe lui-même plusieurs fois à la porte de la maison où il croyait trouver le relais. La reine descend aussi de voiture, et marche dans l'espoir de rencontrer quelqu'un qui la renseignerait. Mais il n'y a personne dans la rue. Les lumières sont éteintes. Les bourgeois dorment tranquillement dans leurs maisons.

Cependant, Drouet, qui est à l'auberge du Bras d'Or, met à profit le temps que perd la famille royale à l'entrée de la ville haute. Aidé de deux ou trois révolutionnaires, dont l'un est Billaud, le futur conventionnel, il renverse une charrette pour barrer le pont, et il se place en embuscade sous la voûte par laquelle il faut nécessairement passer avant d'y arriver. Sans Drouet, tout serait sauvé. Avec Drouet, tout sera perdu. Supprimons donc par la pensée une des mille petites causes

qui auront pu dans le trajet retarder la marche de la voiture, et Drouet ne réussirait pas dans son plan, et la famille royale arriverait bien tranquillement à Montmédy ! Ah ! qu'ils sont légers, qu'ils sont minces, les fils auxquels tiennent les choses de ce monde ! Quelques soldats ou même quelques civils, quelques hommes de bonne volonté, suffiraient pour mettre à la raison Drouet, enlever l'obstacle placé devant le pont, permettre à la voiture de marcher quelques instants encore, d'aller jusqu'à l'auberge du Grand- Monarque, qui est de l'autre côté de la rivière, à quelques pas, et où le chevalier de Bouille attendait avec le relais. Mais le roi de France et de Navarre, le Roi Très Chrétien, le successeur de Charlemagne et de Saint-Louis, de Henri IV et de Louis XIV, n'a personne pour lui venir en aide, et c'est devant ce misérable obstacle, une charrette placée à la porte d'une auberge que vient tristement échouer, après tant de siècles de puissance, une monarchie jadis si redoutable et si illustre !

La famille royale qui s'est remise en voiture, après ses recherches inutiles dans la ville haute, arrive sous la voûte qui précède le pont, à côté de l'auberge du Brasd'Or. C'est là le piège où elle va tomber tête baissée, comme dans le fond d'un entonnoir. Deux fusils armés se croisent dans la voiture par chacune des portières : « Arrêtez ! Arrêtez ! crient plusieurs vois dans les ténèbres. Montrez votre passeport. Qui êtes-vous ? » On répond : « Mme de Korf f et sa famille. — C'est possible, dit une voix ; mais il faut le prouver. » On montre le passeport. Il est en règle. Mais déjà le bruit circule que la voiture est suspecte, qu'il faut absolument la retenir. Des flambeaux sont placés sous le visage du roi. Le conseil municipal se rassemble. La garde nationale

l'arribtatio i M

est sur pied. Le tocsin sonne. Lo procureur de ta commune, M. Sauce, s'approche de la voiture, et dit : i L conseil municipal délibère sur les moyeni de pennu I iin\ voyageurs de passer outre. Mais le bruil pandu que o'eat notre roi et sa Camille que nous av< le bonheur de posséder dans nos murs... J'ai l'honneur

de leur offrir ma maison, comme lieu de suivi.' {Manieurs personnes, en attendant le résultat de sa délibération. L'affluence du monde dans les nies s'augmente par celle des habitants des campagnes voisines qu'attire notre tocsin ; car, malgré nous, il sonne depuis un quart d'heure, et peut-être Votre Majesté se verraitelle exposée à des avanies que nous ne pourrions prévenir, et qui nous accableraient de chagrin. » Louis XVI n'essaie même pas de résister. Il n'avoue point encore qu'il est le roi ; mais il se laisse conduire, lui et sa famille, dans la maison de M. Sauce. Voilà les fugitifs définitivement arrêtés. Plus d'espérance ! Tout est perdu !

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