LA NUIT A VARENNES
Il est près d'une heure du matin. Le voilà avec sa famille dans l'étroite et obscure maison du procureur d'une petite commune, ce vaincu, ce prisonnier, ce souverain, qui n'a plus rien de royal que le nom ! Le voilà obligé de parlementer avec des sujets rebelles, de plaider sa cause comme un accusé devant le tribunal ! Triste nuit ! cette nuit sans sommeil ; nuit agitée, nuit pleine d'angoisses, avec ses alternatives d'espoir et de découragement, avec le mélange de personnages d'opinions si diverses, s'entrecroisent, se heurtant dans la chambre mesquine où agonise la royauté ! Cette ville, toute étonnée du tumulte insolite qui vient si brusquement de troubler son repos ; ces révolutionnaires ardents qui frémissent à l'idée que leur proie pourrait leur échapper, ces royalistes fidèles qui n'osent pas exprimer tout haut leurs sentiments de loyauté, ces gardes nationaux qui hésitent encore entre l'idée monarchique et les passions républicaines, le tocsin qui sonne, les tambours qui battent, les maisons qui s'éclairent, les bourgeois et les gens du peuple qui se réveillent en sursaut, pouvant à peine ajouter foi à
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oette Qouvelle si imprévue : l'arrestation de la Camille royale, que] spectaole ! quelle sont imprévus e1 bizarres les oaprioes de la destin Drouet, qui se démène dans l'ombre, esl ur qui,
dans le drame de Varennes, joue l<i pôle sinistre. Louis XVI est là ce qu'il lut toujours : bon, taible,
indécis, optimiste, jugeant les autres d'après lui-même,
ne pouvant croire à la méchanceté humaine, ayant l'espérance du salut au milieu des plus grands périls. Un homme plus énergique parlerait haut et fort. Lui, hésite, temporise, croit vaincre les rebelles par la douceur, la bonhomie. 11 a le langage d'un père, peut-être, mais assurément il n'a pas celui d'un souverain. Du reste, il est gène par la présence de sa famille. Les dangers que lui seul affronterait volontiers, il les redoute pour sa femme, pour ses enfants et pour sa sœur. Ce qu'il craint avant tout, et par humanité, c'est l'effusion du sang. Il ne voudrait point sacrifier pour son salut, pour le salut de son trône, la vie d'un seul soldat. Il ne veut pas qu'une seule épée, un seul sabre sorte du fourreau. Il s'imagine toujours, avec les illusions d'une âme généreuse, que les révolutionnaires viendront à résipiscence, que ses conseils paternels ramèneront un peuple égaré. A Varennes, il espérera jusqu'à la dernière minute, jusqu'à celle où il touchera le marchepied de la berline qui doit le reconduire à Paris. C'est ainsi que dix-neuf mois plus tard, il espérera jusqu'à ce qu'il ait mis le pied sur les marches de la guillotine, et qu'il croira au secours de quelque bataillon fidèle, comme à Varennes, dans la maison du procureur de la commune, il croit jusqu'au dernier moment, à l'arrivée des troupes du marquis de Bouille. Peut-être, se dit-il à chaque minute, vais-je entendre les trompettes du ré-
giment fidèle, du Royal- Allemand. Le malheureux monarque se cramponne à la maison de M. Sauce, comme un naufragé à un roc. Ce qu'il appréhende, c'est d'être obligé de repartir pour Paris, pour la ville des douleurs et des humiliations suprêmes. Toute autre destination, ce serait encore l'espérance. Mais Paris c'est le désespoir. Aussi lorsqu'il entend ce mot fatal : Paris, il lui semble que sous ses pas s'ouvre l'abîme.
Il ne veut pas encore avouer qu'il est le roi. On lui dit et on lui répète qu'on le reconnaît parfaitement, lui et toute sa famille. « Eh bien ! s'écrie la reine, si vous le reconnaissez pour votre roi, respectez-le donc. » Ce dernier mot rend à Louis XVI toute sa franchise. Il jette son masque. Il explique son programme, le but de son voyage. Son accent paternel impose pour un moment silence à la foule qui encombre la chambre. Il insiste en termes touchants sur son ardent désir de connaître le vœu véritable de ses peuples, sur sa ferme résolution de tout faire pour leur bonheur, quelques sacrifices qu'il lui en coûte, quant aux droits de sa naissance, à son autorité royale, et à ses intérêts particuliers. Il finit en proposant de se remettre entre les mains de la garde nationale réunie à Varennes, d'être conduit par elle à Montmédy, ou à telle autre ville qu'elle choisira, pourvu que ce ne soit point Paris. Il espère avoir convaincu son auditoire, et s'imagine que la garde nationale va recevoir de lui des ordres. « Je remercie, dit-il, la commune de Varennes de ses bonnes intentions, et j'accepte l'escorte qu'elle m'offre. Ma volonté est que les chevaux soient mis à mes voitures, afin que mon départ s'effectue. »
Cependant l'agitation augmente. On entre pêle-mêle dans les deux petites chambres qui forment le premier
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je de ta maison d<i M. Sauce, <>ù la Camille royi continue à M re en(ermée.Au tocsin <!»• la i ille répond les cloches des communes environnantes, I des
nationales du voisinage accourait, pour prêter mainforte à celles de Varennes, dont toute la population
est sur pied.
C'est ce tumulte qui informe le chevalier de Douille
et le comte de Uaigecourt de la présence de la famille royale dans la ville. Ils essaient de la rejoindre avec les chevaux et les postillons du duc de Choiseul, destinés
au relais. Vains efforts. Le pont est barricadé ; la population est menaçante. Les deux officiers sont sur le point d'être arrêtés. Que font-ils ? Ils montent à cheval, et partent au grand galop pour avertir de ce qui se passe le marquis de Bouille, qui est dans le voisinage de Stenay.
Le sous-lieutenant Rohrig a la même idée. Ce jeune officier, qui commande le détachement de soixante hussards stationnant à Varennes, n'était pas informé du secret de son voyage. Il croyait simplement au passage d'un convoi d'argent. Il n'a point vu M. de Goguelat, qui aurait dû lui apprendre la vérité. Aussi, quand la rumeur de l'arrivée de la famille royale arrive jusqu'à lui, sa sm prise est extrême. Il croit bien faire en laissant ses hussards sous les ordres d'un maréchal-deslogis, et en se dirigeant lui-même à bride abattue vers Stenay pour avertir son général.
On se rappelle qu'à Pont-de-Somme-Vesle, le duc de Choiseul et M. de Goguelat, à la tête de quarante hussards, n'avaient pas attendu l'arrivée de la famille royale, et qu'avant son passage dans cette localité, ils s'étaient dirigés vers Varennes. On se rappelle également qu'à Clermont-en-Argonne, le comte Charles de
Damas, menacé par la population, avait dû s'enfuir presque seul, en prenant, lui aussi, la direction de Varennes. Le duc de Choiseul et M. de Goguelat, avec leurs quarante hussards et le comte de Damas, avec une escorte beaucoup moins nombreuse, arrivèrent dans cette dernière ville, près d'une heure après Louis XVI et sa famille. Au lieu de charger sur la populace, le duc de Choiseul parlementa avec elle, et entra dans Varennes, par une sorte de capitulation. 11 fit mettre pied à terre à ses hussards, et obtint l'autorisation de se rendre luimême auprès de Louis XVI. La même permission fut accordée à M. de Goguelat et au comte de Damas. » « Nous montâmes, a dit ce dernier, dans la chambre qu'occupait la famille royale. Le roi, la reine, Madame Elisabeth nous reçurent avec l'expression de la plus touchante bonté. Mon premier soin fut de dire qu'il fallait partir de gré ou de force. Le roi me répondit : « Ils veulent que j'attende le jour, et me donner une « escorte ; ils voulaient qu'elle fût de cent hommes, « mais je suis convenu qu'elle ne serait que de cin- « quante. » Nous représentâmes que le monde, qui était encore peu nombreux à Varennes, augmenterait bientôt de toute la population des campagnes, appelés par le tocsin qui sonnait partout. Nous vîmes que le parti était pris d'attendre. Je ne sais si les quarante hussards qu'avait amenés M. de Choiseul, réunis aux soixante qui étaient dans la ville, auraient pu, employés à l'heure même, dissiper ce rassemblement encore peu considérable ; je ne sais même si ces quarante hussards entrant au galop n'auraient pas fait fuir cette populace, et si quelques charges dans les rues ne les auraient pas facilement rendus maîtres de la ville, mais on espérait d'autres secours qui, cependant, étaient bien éloi-
LA NUIT A VAMSNM
i Une heure plus tard les trai bourgeois, étaienl presque boui ivres, et ni pria
pour ohef un of£ioier de la garde nationale.
Au dire du oomte Louis de Bouille, mieux râlait toul risquer que de rester enfermés dans une maison, et d'y attendre que la [aible population de Varennes, l'augmentât de toute celle des oampagnes appelée par le tocsin. Mais tout ce qui ressemblait i une déoisioo énergique répugnait au oaractàre du roi. Les conseils du oomte de Damas ne furent pas accueillis, et le malheureux colonel, désespéré de cette inaction, n qu'à courber respectueusement la tête.
Louis XVI, toujours crédule, se montrait plein de confiance dans les fallacieuses promesses de la municipalité. Son maintien était ferme et tranquille. Il répondait avec complaisance aux importuns qui entraient sans cesse dans la chambre, et le questionnaient avec un sans-façon bien peu en harmonie avec les lois de l'étiquette. La reine et Madame Elisabeth prenaient souvent la parole avec une véritable dignité. Le dauphin dormait profondément sur le lit. Sa sœur était debout, auprès de Mme de Tourzel.
Cependant le jour commençait à poindre. Le tumulte augmentait de quart d'heure en quart d'heure, et la situation devenait de plus en plus critique. Vers six heures du matin, il y eut encore une lueur d'espoir.
M. Deslon apparut à Varennes avec soixante hussards, venant de Dun, l'étape qui séparait Varennes de Montmédy. Il attendait le roi, avec son détachei ment, lorsqu'il apprit l'arrestation de la famille royale Ipar le passage à Dun du chevalier de Bouille et du comte de Raigecourt. Sans avoir reçu d'ordres, et n'écoutant que son zèle, il partit immédiatement, à
quatre heures du matin, et arriva un peu avant six heures du matin à Varennes, ayant fait cinq grandes lieues en moins de deux heures. Son projet était d'attaquer sur-le-champ, et de parvenir de force à la maison où le roi était prisonnier. Il y avait déjà préparé son détachement par des exhortations et des promesses, lorsqu'à vingt pas de la ville, il aperçut qu'on y avait élevé des barricades qui barraient le passage à la cavalerie. Il obtint pour lui seul la permission de pénétrer dans la maison de M. Sauce, et se présenta devant Louis XVI. Il lui dit que ses soixante hussards étaient à la porte de Varennes, prêts à verser pour leur souverain jusqu'à la dernière goutte de leur sang, que les barricades les empêchaient pour le moment de lui être utile?, mais que le marquis de Bouille allait venir d'un instant à l'autre, et que les deux forces réunies ne manqueraient pas de délivrer les augustes captifs.
Le capitaine Deslon parla ensuite en allemand à la reine, puis il prit congé du roi en lui demandant hautement ses ordres devant la foule qui encombrait la chambre. Louis XVI répondit qu'étant prisonnier, il n'avait plus à donner d'ordres. Le colonel de Damas dit en allemand au capitaine, le plus bas qu'il put : « A cheval et chargez ! » On cria : « Point d'allemand ! » et le capitaine Deslon sortit. Alors il envoya chercher par un brigadier le maréchal-des-logis qui, depuis le départ du sous-lieutenant Rohrig, commandait les soixante hussards du détachement de Varennes. Mais le brigadier revint seul, et dit que les soixante hussards, bloqués dans leur casernement, ne pouvaient agir. La double attaque que M. Deslon projetait, comptant sur un accord des deux détachements, ne pouvait donc pas
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se réaliser. [1 resta dans l'inaction, attendant Parri du marquis de Bouille.
Après cette cruelle nuit , la Camille royal»- ne roulait pas encore désespérer. Bile prêtait une oreille anxi<
à tous les bruits du dehors, croyant toujours entendre le pas des chevaux du Royal-Allemand. Mais tout dans ce fatal voyage n'est qu'une suite de malentendus, de
mauvaises chances, de contretemps, de retards. Provenu deux heures plus tôt, le marquis de Bouille aurait tout sauvé. Il arrivera à Varennes, avec le régiment fidèle, mais une heure et demie trop tard. Avant lui, les deux émissaires de La Fayette vont y apparaître, porteurs du décret de l'Assemblée nationale, et la famille royale sera forcée de reprendre la route de Paris.