‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 19 sur 29 · LE DÉPART DE VARENNES · texte numérisé non relu

LE DÉPART DE VARENNES

Entre six et sept heures du matin, arrivèrent de Paris à Varennes, M. de Romeuf, aide de camp de La Fayette, et M. Bâillon, officier de la garde nationale. Ils apportaient le décret par lequel l'Assemblée ordonnait d'arrêter la famille royale partout où on la trouverait, et de la ramener de gré ou de Force à Paris. Au moment de leur arrivée, Louis XVI était loin d'avoir perdu toute espérance. La populace se montrait de plus en plus agitée. Les cris : « A Paris ! à Paris ! » retentissaient de toutes parts . Mais la berline n'était pas attelée. Le roi croyait pouvoir gagner encore du temps, et se flattait toujours de la pensée que son sauveur le marquis de Bouille allait venir. La foule hésitait, malgré ses passions révolutionnaires, à violenter son roi. Ce fut la présence des deux émissaires parisiens qui triompha de ses derniers scrupules.

Les cheveux et les vêtements en désordre, M. Bâillon entra le premier dans la chambre où était enfermée la famille royale, et dit d'une voix haletante, saccadée : « Sire, vous savez... tout Paris s'égorge peut-être... nos femmes, nos enfants sont peut-être massacrés.,, vous

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n'irez pas plus loin... Sire, l'intérôi de l'État... oui, si nos femmes, nos enfants. » A ces mots, la rein( , lui montrant l<( dauphin <iu' donnait sur le lit de M. Sauce, ria : « E1 moi, ne suis-je pas mère aussi ? ■ Enfin, que voulez-vous ? » dit Louis XVI. n Sire, un décret de l'Assemblée. — Où est-il ? Mon camarade le tient. » Alors M. de Elomeuf s'avança, tenant l«i papier <;< la main. Après en avoir pris rapidement lecture, Louis XVI dit tristement : a I! n'y a plus de roi en Fran< La reine prit ensuite la parole. Ello demanda à M. de Romeuf comment il avait pu se charger d'une pareille commission, et imputa tous ses malheurs à M. de La Fayette. M. de Romeuf dit que La Fayette n'était rien moins que l'ennemi du roi et de sa famille. « Il l'est, reprit la souveraine. Il n'a en tête que ses États-Unis, sa république américaine ; il verra ce que c'est qu'une république française... Eh bien ! monsieur, montrez-lemoi, ce décret dont vous êtes porteur. » M. de Romeuf remit le décret à la reine. « Les insolents ! » dit-elle en le rejetant sans avoir été jusqu'à la fin. Le papier tomba sur le lit où dormaient le dauphin et sa sœur. La reine le reprit avec vivacité, et s'écria en le jetant par terre : « Il souillerait le lit de mes enfants. »

L'attitude de M. de Romeuf ne fit pas la même impression à M. de Valory et à M. de Damas. D'après la relation de M. de Valory, on se ferait difficilement une idée de la dureté, de l'arrogance avec laquelle les deux émissaires remplirent leur mission. D'après le récit de M. de Damas, au contraire, M. de Romeuf avait l'air consterné ; sa conduite, ses discours donnèrent lieu de croire qu'il était entraîné par son compagnon de voyage, qu'il remplissait sa mission avec répugnance,

et qu'il aurait souhaité que la famille royale eût pu lui échapper.

Cependant, M. Bâillon pressait le départ. La populace, se sentant soutenue par le décret de l'Assemblée nationale, trépignait et vociférait. On attelait les deux voitures, et on menaçait les fugitifs de les y faire monter de force, s'ils ne voulaient pas y entrer volontairement. Les amis du roi employèrent tous les moyens pour retarder le moment funeste. Une des deux femmes de chambre s'étant trouvée mal, ils prolongèrent autant qu'ils purent les soins que son état exigeait. Mais la femme reprit connaissance. Il n'y avait plus de prétexte pour résister. Louis XVI, craignant non pour lui mais pour sa famille, et croyant que, s'il ne cédait pas, la populace allait se livrer à des actes de violence, ne lutta pas plus longtemps et se décida à partir. « Les voitures, a dit M. de Valory, furent amenées devant la porte de la maison. On vint annoncer que les illustres victimes pouvaient y monter. Il fallut voir un père fait pour être adoré, un roi plein d'amour pour son peuple, contraint d'obéir à ses sujets, et quels sujets, mon Dieu ? » Le duc de Choiseul et le comte de Damas voulurent monter à cheval pour accompagner le roi et sa famille. Mais, malgré les efforts de M. de Romeuf, ils furent arrêtés et emprisonnés. M. de Romeuf fut arrêté lui-même comme suspect, et on ne le relâcha que le lendemain. « La douleur qu'il nous témoigna, est-il dit dans la relation du comte de Damas, le soin qu'il prenait de se disculper de cette abominable mission, nous portaient à nous étonner qu'il n'eût pas déchiré le décret, dont il était porteur, et qu'il ne se fût pas réuni à nous pour retarder le départ du roi. Je pense qu'il l'eût fait s'il eût été seul. »

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U était huit heures du matin, quand la Camille royale sortit de Vàrennes. Une heure et demie plus tard, le marquis <le Bouille et l<i Royal-Allemand appars saient sur les hauteurs qui dominent la ville.

Pendant les premières heures <le ta nuit, 1»* généra] avait attendu d<is nouvelles avec une anxiété tiévrev 11 était monté à cheval à Stenay, vers neuf heures du soir, avec son fils, le comte Louis de Bouille, et tous deux s'étaient dirigés du côté de Dun, pour être à portée de recevoir plus promptement des nouvelles du roi. Arrivés à un quart de lieue de cette ville, où leur entrée aurait été trop remarquée, ils s'arrêtèrent sur le bord de la route et s'établirent dans un fossé, laissant leurs chevaux en arrière. Le comte Louis de Bouille, dans un curieux mémoire, a décrit ainsi leurs impressions : « J'aurai toujours présente à la pensée cette nuit d'une si longue et si grande attente, où le moindre bruit, le moindre mouvement, selon qu'il s'approchait ou qu'il s'éloignait, venait pénétrer notre âme des plus vives impressions d'espérance ou de désespoir. Ce dernier sentiment s'empara presque entièrement de nous, lorsque le jour commença à paraître, sans que nous eussions vu arriver personne ni reçu aucune nouvelle. M. de Bouille ne pouvant en expliquer la cause, mais jugeant bien qu'il devait être survenu quelque changement dans le projet, se retira alors sur Stenay, pour être plus en mesure de donner les ordres nécessités par les circonstances. Nous étions à un quart de lieue de cette ville, lorsque nous aperçûmes des courriers qui arrivaient au grand galop vers nous. Le cœur nous battit de joie, ne doutant pas qu'ils ne vinssent enfin nous apprendre la prochaine arrivée du roi. Mais quelles furent notre surprise et notre douleur, lorsque

nous reconnûmes le chevalier de Bouille, le comte de Raigecourt, et, ce qui nous étonna plus, l'officier commandant le détachement de Varennes, qui nous annoncèrent que le roi avait été arrêté dans cette ville à onze heures et demie du soir, en n'ajoutant que des détails très vagues. Il était environ quatre heures et demie du matin. »

Le marquis de Bouille ne pouvait rien concevoir à ce qui s'était passé. Il tenta un suprême effort, fit monter à cheval le régiment Royal-Allemand, à Stenay, et le conduisit à Varennes, dans l'espérance que le roi pourrait encore être délivré. Il distribua quatre cents louis aux cavaliers, et les mit au courant de leur mission par une courte harangue qui fut accueillie aux cris de : « Vive le roi ! » Le régiment partit au grand trot. Il poursuivit sa route au bruit du tocsin qui sonnait et des tambours qui retentissaient de toutes parts. Il arriva devant Varennes à neuf heures et demie du matin. La famille royale en était partie une heure auparavant. Les officiers dirent qu'il était indispensable de faire rafraîchir les chevaux harassés par une marche de neuf lieues au grand trot. Cette observation qui n'était que trop fondée, l'avance d'une heure et demie que les voitures avaient déjà, la crainte d'exposer encore une fois les jours de la famille royale en essayant de lui porter un secours inutile, les dispositions menaçantes des gardes nationales et des populations, l'idée que quatre cents chevaux épuisés de fatigue ne pouvaient qu'être perdus au milieu d'une multitude révolutionnaire, qui grossissait à chaque minute, tout cela décida le général à ordonner la retraite. « J'ai encore sous les yeux, a dit son fils le comte Louis de Bouille, l'impression de la douleur qui décomposa tous ses traits. Jamais je n'ou-

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blierai oette plainte douce et déohirante qu'il m'adressa quelques moments après, avec l'accent du malhetu qui se rapportait à la confiance que je lui avais toujours témoignée pour le succès de oette entreprise! d'après le bonheur qui avait acconij lea

autres : « Eh bien ! direz-vous encore que je « suis heureux ?» A Stenay, le marquis de Bouille faillit être arrêté. Il dut abandonner son régiment et se réfugû r, avec son fils, de l'autre côté de la frontière. « Nous arrivâmes, dit ce dernier, à la nuit tombante, dans le pays de l'empereur, à l'abbaye d'Orval, dont nous trouvâmes les moines à table, étonnés de notre arrivée et consternés de son motif, et nous terminâmes à onze heures du soir cette trop cruelle et trop mémorable journée. »

Pendant ce temps, l'infortunée famille royale continuait péniblement sa route, s'arrêtait de ville en ville comme aux stations d'un long calvaire. Le fatal voyage de Varennes eut de tels résultats que tous les incidents qui s'y rattachent ont fait l'objet de controverses et de polémiques acharnées. Chacun a voulu expliquer ses défaillances ou ses erreurs ; chacun a voulu rejeter sur autrui la responsabilité de l'insuccès. Chacun a dit : Si telle ou telle faute n'eût pas été commise, les augustes martyrs étaient sauvés. Encore, à l'heure qu'il est, ces discussions intéressent et passionnent. On suit avec autant d'anxiété les péripéties du voyage que s'il s'était accompli la veille. Les inventions des romanciers n'ont rien de plus palpitant que la vérité, et de tous les drames le plus curieux, le plus saisissant, c'est l'histoire. Ce ne sont pas seulement les principaux acteurs, ce sont les acteurs secondaires, les comparses eux-mêmes qui attirent l'attention. Tout

s'anime, tout revit, le décor et les personnages. La nuit de Varennes est légendaire. Des lueurs sinistres y jettent une étrange clarté. La voûte, le pont, l'auberge du Bras-d'Or, la maison de M. Sauce, tout cela se dresse devant les yeux et l'imagination en reste très longtemps frappée.

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