LE RETOUR
La famille royale était restée neuf heures à Varennes, et ce séjour devait suffire pour transformer une localité à peu près inconnue en une ville historique et à jamais célèbre. Le 22 juin 1791, à huit heures du matin, la berline qui avait amené les augustes fugitifs les reconduisait à Paris. Les trois gardes du corps étaient sur le siège. Les deux femmes de chambre suivaient dans une seconde voiture. Des gens armés de faux et de fusils, de piques, de fourches et de sabres, entouraient les deux carrosses et formaient un cortège sinistre. Les chevaux qu'on avait d'abord lancés avec vigueur, pour mettre la plus grande distance possible entre la famille royale et les troupes royalistes, dont on redoutait l'arrivée, allaient ensuite au pas parmi les flots sans cesse croissant d'une population révolutionnaire. On mit quatre heures pour aller de Varennes à Clermonten-Argonne. Il était trois heures de l'après-midi quand on arriva à Sainte-Menehould. Cette ville devait beaucoup à Louis XVI, qui l'avait fait relever de ses ruines après un incendie terrible. Elle ne se souvint guère de ce bienfait. On eût dit que Drouet lui avait commu-
nique toutes ses passions démagogiques. Des menaces, des insultes, des cris de fureur accueillirent la berline royale ; il s'en fallut de peu que les trois gardes du corps ne fussent massacrés.
A peu de distance de Sainte-Menehould, en face du village de Han, près de la montagne de la Lune, qui sera célèbre un an plus tard par les campements du roi de Prusse et par la bataille de Valmy, on vit paraître à cheval un respectable vieillard, portant sur sa poitrine la croix de Saint-Louis. Il s'appelait le marquis de Dampierre. Le vieil officier venait, courtisan de malheur, offrir ses hommages à son roi. Ce sentiment de loyauté, cette attitude respectueuse, cet air de militaire et de gentilhomme, ces cheveux blancs, tout cela ne plaisait point à la foule. Quand le vieillard apparut comme l'image du devoir et de la fidélité, les mots de traître, d'aristocrate, volèrent de bouche en bouche dans l'escorte révolutionnaire. « Tuons-le ! égorgeonsle ! » criait la populace. Les uns sautaient à la bride du cheval ; les autres essayaient de désarçonner le cavalier. Il piqua des deux dans l'espoir de se faire jour à travers la foule. On lui tira deux coups de pistolet qui le manquèrent. Il y riposta lui aussi par un coup de pistolet. Alors on le poursuivit comme un cerf dans une chasse à courre. Les coups de fusils se multiplièrent, et le vieux gentilhomme tomba mort. On lui coupa la tête, et on la mit au bout d'une pique ; puis on plaça ce trophée sanglant sous les yeux de la famille royale. C'étaient les horreurs des journées d'octobre qui recommençaient.
On arriva dans la soirée à Châlons-sur-Marne, et on y passa la nuit du 23 au 24 juin. Ce voyage, si rempli d'incidents, agité par tant d'émotions, tant d'an-
LE RETOUfl i&é
goisses, devail ressembler à un mauve lutionnaiKs qui escortaient la voiture avec dei i ii de [tireur étaient comme autant de fantômes tnem L'extrême chaleur, l'accablement <i<i la I souffrances murales, plus grandes encore que les souffrances matérielles, taisaient de cette route fatale un chemin d'humiliations et de douleurs. Ce déchirement que le Dante place au milieu de ses supplices, un souvenir heureux dans des jours de malheur, venait de temps à autre accroître les émotions de Marie-Antoinette. A Ch&lons-sur-Marne, la famille royale mit pied à terre dans la cour de l'ancien hôtel de l'Intendance, où elle séjourna toute la nuit. La reine ne revit pas sans attendrissement cet édifice où elle avait été reçue vingt et un ans plus tôt, en mai 1770, lors de son arrivée en France.
Alors, que de bénédictions, que de transports, quelle idolâtrie ! — Comme on la saluait avec enthousiasme, cette charmante dauphine, cette jeune fille idéale, cette étoile du matin ! Quelles acclamations, que de fleurs, que de cantiques sur son passage ! Et qui aurait dit à ce moment qu'un peuple si dévoué à la famille de ses rois deviendrait une tribu de régicides et de bourreaux? Il y a souvent, dans une seule et même destinée, de telles vicissitudes, de tels contrastes, que les personnages qui tombent du faîte de la prospérité et des grandeurs au plus profond de l'abîme des catastrophes, perdent, pour ainsi dire, la conscience de leur identité. Us ne peuvent croire que leurs joies évanouies aient bien existé réellement, et ils se demandent si toute leur vie a été autre chose qu'un rêve. L'infortunée, brisée de chagrin, se dit à elle-même, en doutant du passé, comme elle doute du présent : « Est-ce bien moi qui ai
été cette femme autrefois si heureuse, si brillante et si adulée ? » C'est ainsi que Marie-Antoinette doit se demander, au milieu de tant de cruels revers : « La fille des Césars d'Allemagne, la reine de France et de Navarre, est-ce bien moi ? Se peut-il que j'aie tant rayonné, moi qui suis maintenant dans des ténèbres si profondes ? »
Châlons-sur-Marne fut comme une sorte d'oasis au milieu d'un désert brûlant. « Ah ! respirons un peu, dit le comte de Valory dans sa relation. A Châlons-sur- Marne, quelques moments de consolation vont apaiser nos douleurs. Mais avant de nous livrer à décrire un contraste soulageant, payons à une partie considérable du peuple français le juste tribut qui lui est dû. Oui, à côté de scènes effroyablement barbares, nous avions souvent sous les yeux les signes expressifs de ce qu'endurait autour de nous la sensibilité d'un nombre fort grand de vertueux citoyens. Il leur échappait même, en dépit de tous les dangers, des marques d'amour et de profond intérêt. On le voyait : leurs âmes étaient brisées, mais le crime seul osait entreprendre ; le crime seul était puissant. »
La population châlonnaise était en majorité royaliste. Elle reçut l'infortuné monarque plutôt comme un père attendu avec impatience que comme un souverain prisonnier de ses sujets. C'était à qui solliciterait l'honneur d'être présenté à l'auguste famille. Des dames et des jeunes filles vinrent offrir des bouquets à la reine, à Madame Elisabeth et à Madame Royale. Quelques personnes proposèrent au roi de le sauver lui seul. Elles lui montrèrent un escalier dérobé dans la chambre où couchait le dauphin. Mais il refusa de quitter sa famille, et il ne voulut pas accepter l'offre d'évasion qui lui était faite.
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l iefl royalistes de la \ ille se demandaient i n'entreprendraient pas de ramener Louis XVI j Montmédy ou si on ne l'abriterait pai dam i' de
ChAlons, «'H l'entourant de torcea défensives. On lui servit son souper avec une sorte de pompe dans une grande salle qui contenait beaucoup de monde. Cha-
cun des assistants tournait autour (\<> la table sans qu'il
y eût la moindre confusion. L'émotion était générale, ( >n baisait les mains du roi avec respect ; on multipliait les hommages à la reine e1 aux princ< La Camille
royale fut sur pied une grande partie de la nuit. Au moment où elle prit un peu de repos, la Révolution, qui ne dormait pas, se préparait à mettre obstacle aux dispositions monarchiques de la population chfilonnaise. La garde nationale de Reims, conduite par d'ardents démocrates, se mettait en marche, et arrivait le matin à Châlons-sur-Marne.
C'était le mercredi 23 juin, jour de la Fête-Dieu. Le roi avait fait dresser un autel, et il assistait à la messe, qui en était au Sanctus, lorsqu'elle fut brusquement interrompue par l'apparition de gens armés, qui sommèrent la famille royale de se remettre en route. « A Paris ! à Paris ! » criait-on dans la cour. Les fusils se tournaient contre les croisées. On exigea que Louis XVI se montrât à la fenêtre. Il y parut, toujours calme, impassible. « Puisqu'on m'y force, dit-il, j'irai à Paris. » Presque toute la Champagne avait marché durant la nuit pour se réunir à Châlons, et l'aube du jour avait été comme l'heure du rendez-vous. « Que pouvaient désormais les bons Châlonnais ? s'écrie tristement M. de Valory. Leur volonté était enchaînée : il ne leur restait que leurs soupirs ! » La famille royale monta en voiture et poursuivit sa route, en ayant pour escorte
la garde nationale et les bandes révolutionnaires.
On s'arrêta un instant à Épernay pour y dîner. Lorsque le maire, suivant l'usage, présenta au roi les clefs de la ville, le président du district fit au malheureux prince une aigre remontrance, terminée par ces mots : « Vous devez savoir gré à la ville de présenter ses clefs à un roi en fuite. » On put à peine manger, tant les dispositions de la foule semblaient menaçantes. Au moment où l'on se remit en route, une femme de la ville dit à Marie-Antoinette : « Allez, ma belle petite, on vous en fera voir bien d'autres. »
Quelques instants plus tard, entre Épernay et Dormans, la berline dans laquelle voyageait la famille royale, fut rejointe par une voiture, d'où descendirent trois députés de l'Assemblée nationale. Ils étaient envoyés au-devant de Louis XVI, en qualité de commissaires ; c'étaient Barnave, Pétion et le marquis de Latour-Maubourg.
MARIE-ANTOINETTE ET It.UtNAVK
Il y a des hommes tiers et généreux auxquels \<>>
Souverains triomphants avec leur appareil de luxe et de puissance, avec leur escorte de flatteurs, inspirent une sorte de répulsion, et qui deviennent, comme par instinct, dès qu'ils n'y ont pas d'intérêts, les serviteurs, les courtisans des souverains dans l'infortune. Aux jours prospères, ils se disaient : « A quoi bon venir accroître ce flot de servilité ? Pourquoi mêlerais-je ma voix à ce concert d'adulations ?» Mais la vue des princes malheureux, abandonnés, trahis, leur inspire un i pect auquel se joint l'attendrissement. Ils ne se souciaient pas d'être fidèles, quand la fidélité avait pour récompense l'argent et les honneurs. Mais quand elle conduit à la ruine, à la pauvreté, à l'exil, à la mort, la fidélité leur parait une joie austère, un devoir sacré. Barnave était de ces hommes-là. Il avait été insensible au prestige du succès, la majesté du malheur le subjugua. Marie-Antoinette, illuminée du reflet des diamants de la couronne, radieuse, dans la galerie des Glaces, avec son air de protection, sa beauté triomphante, sa marche de déesse ; Marie-Antoinette au
milieu des élégances exquises du Petit-Trianon ; Marie- Antoinette dans les splendeurs d'une fête royale, d'un bal de cour, d'une représentation de gala au théâtre du château de Versailles ou à l'Opéra de Paris, Marie- Antoinette, le jour d'une entrée solennelle, dans un carrosse ruisselant d'or et attelé de huit chevaux magnifiques, n'aurait produit que peu d'effet sur l'imagination de Barnave. Mais la reine, calomniée, insultée, menacée ; la reine, sous les modestes habits d'une gouvernante ; la reine enfermée avec sa famille dans la triste voiture qui s'avance lentement, comme un char funèbre, sur la route des humiliations et des angoisses ; la reine dont les yeux sont rougis par les larmes ; la reine dont le malheur vient de blanchir les cheveux ; la reine infortunée attire invinciblement le tribun qui se transforme en chevalier.
Barnave n'avait pas trente ans. Né à Grenoble, le 22 octobre 1761, d'un père homme de loi respecté et d'une mère noble et belle, il appartenait à la religion réformée. Il avait montré de bonne heure une âme ardente et fière. A seize ans, il eut un duel et se battit pour son frère, plus jeune, qu'on avait insulté. Impatient de l'injustice et pénétré du sentiment de la dignité humaine, il s'était juré à lui-même de relever sa caste de l'humiliation à laquelle l'ancien régime la condamnait. Député aux Etats généraux, il s'y était fait tout de suite un renom de grand orateur. Plein de talent et d'énergie, il tenait tête aux plus puissants jouteurs, à Mirabeau lui-même. Aux yeux de la cour, il passait pour un démagogue irréconciliable, pour un factieux redoutable entre tous. Lui qui avait si souvent tonné contre les abus de la monarchie, lui qui avait fait un instant pâlir la popularité de Mirabeau, alors
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que Mirabeau se rapprochait es secret du trône cillant., lui qui, en apparaissant devant la Camille
royale, s'était peut-être pnmus d'étouffer tout s« intiment de compassion dans sou âme, il ne put i
à la me (Tune infortune. Comme l'a dit M. de Lamartine, Mirabeau se vendit, et. liarnavo se donna. I)<\s
monceaux d'or achetèrent l'homme de génie, un regard séduisit l'homme de cœur.
Au moment où les trois députés envoyés par l'Assemblée constituante pour rejoindre la famille royale, et pour la ramener à Paris, arrêtèrent sur la route, entre Épernay et Dormans, la berline où se trouvaient les fugitifs, ils décidèrent que deux d'entre eux monteraient dans la voiture. La reine semblait désirer y voir le marquis de Latour-Maubourg, dont la figure ne lui était pas inconnue. M. de Latour-Maubourg, qui s'en aperçut, lui dit tout bas qu'elle pouvait compter sur lui comme sur un sujet fidèle, mais que peut-être n'en était-il pas de même de Barnave, l'un des membres les plus influents de l'Assemblée. Il ajouta que le jeune député de Grenoble serait sans doute flatté d'entrer dans le carrosse royal, et que la reine avait intérêt à se le concilier. Les choses s'arrangèrent donc ainsi : M. de Latour-Maubourg remonta dans la voiture qui l'avait conduit de Paris, lui et ses deux collègues. Quant à Barnave et à Pétion, ils se placèrent dans la berline du roi : le premier dans le fond, entre Louis XVI et Marie-Antoinette ; le second sur le devant, entre Madame Elisabeth et Madame Royale. Le dauphin se tenait alternativement sur les genoux de sa mère, et sur ceux de sa tante ou de sa sœur.
L'arrivée de ces nouveaux compagnons de voyage mit d'abord du sérieux et de l'embarras dans la voi-
ture. La reine ne se souciait pas d'entamer une conversation avec eux. Elle laissa tomber son voile sur son visage, et se promit de ne pas ouvrir la bouche pendant toute la route. Barnave, loin de s'offenser de ce silence, eut pour elle, aussi bien que pour le roi, l'attitude la plus respectueuse. Louis XVI, qui aimait à causer, fut le premier à rompre la glace. Avec le ton simple et honnête qui convenait à son caractère, il parla franchement des hommes et des choses. Barnave, dans ses réponses, observait courtoisement les nuances qu'exigeait la distance des rangs, et tenait le langage d'un homme dévoué aux idées nouvelles et à la liberté, mais fidèle au trône et ne séparant jamais dans ses plans de réforme la nation et la royauté.
Marie-Antoinette écoutait. Elle fut frappée de l'esprit, du tact, de la modération de Barnave. En femme qu'elle était, elle reconnut tout de suite dans les manières, dans le son de voix, dans la physionomie du jeune député, les égards d'un homme comme il faut, et se sentit l'objet d'une pitié respectueuse et discrète. Elle n'avait rien perdu de la conversation à laquelle tout d'abord elle était résolue à ne point se mêler. Changeant d'idée, elle prit à son tour la parole. Son langage était comme sa personne, doux, charmant, majestueux. Il y avait dans sa voix, autant que dans son regard, quelque chose de gracieux, de bon, de persuasif qui, venant de l'âme, allait à l'âme. Audacieux contre la tyrannie, Barnave se sentait vaincu par cette faiblesse si forte, par cette douleur si imposante. Ses vieilles haines fondaient en un instant, comme la neige aux rayons d'un bienfaisant soleil. L'idée, que, lui, le bourgeois, le plébéien, le jeune homme inconnu deux ans auparavant, pouvait devenir, par un bizarre
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caprice <lu sort, le soutien, i«i protecteur, reur de
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sœur des i d'Allemagne, souveraine de FVa
et de Navarre, cette idée Qattail sou amour-propre, en même temps qu'elle éveillait dans son ftme, mêlai de démocrate et de paladin, les sentiments les plus élevés, les aspirations les plus chevaleresques, La sympathie, le respect, le dévouement envahissaient son cœur comme une marée montante. En témoignant de l'intérêt à Marie- Antoinette, Barnave sentait très bien qu'il s'exposait volontairement aux plus grands périls. Cette réflexion, loin de refroidir son zèle, le rendait plus vif et plus fervent encore. Quoi qu'il arrive, se disait-il à lui-même, je serai le défenseur et le serviteur de cette femme. Les princesses et les princes malheureux éprouvent avec facilité un sentiment qui est rare chez eux dans les jours prospères, celui de la reconnaissance. Alors ils vous tiennent compte d'une parole, d'une larme, d'un soupir. Ils s'aperçoivent, en rendant grâce au ciel, que la nature humaine n'est pas tout à fait lâche, et qu'à côté de tant d'ingrats, il y a çà et là des cœurs honnêtes, des cœurs dévoués et généreux.
Entre Dormans et Château-Thierry, ce fut Barnave qui sauva du supplice les trois gardes du corps, en butte, tout le long de la route, aux fureurs d'une populace féroce. Quelques énergumènes proposaient de les garrotter, en les attachant aux roues de la berline royale, et, une fois qu'ils seraient enchaînés, de les mettre à mort. On allait procéder à l'exécution de cette pensée de cannibale, quand le député de Grenoble se pencha en dehors de la portière pour voir ce qui se passait. Aussitôt il descendit de voiture et eut assez de pouvoir pour s'opposer au crime.
A l'entrée du faubourg de Meaux, une scène analogue se reproduisit. Un pauvre curé de village, qui avait eu l'imprudence de s'approcher de la voiture royale, allait être massacré. La reine jeta un cri. Barnave s'élança, le corps presque tout entier, hors de la portière. « Français ! s'écria-t-il, nation de braves, voulez-vous devenir un peuple d'assassins ? » Madame Elisabeth, touchée de ce noble élan, retint le jeune député par la basque de son habit. La voix puissante du député de Grenoble suffit pour arracher l'ecclésiastique à la mort. Marie-Antoinette disait plus tard, en parlant de cet incident, que, dans les moments des plus grandes crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours, et qu'en cette circonstance, la pieuse Elisabeth, retenant Barnave par le pan de son habit, lui avait paru la chose la plus inattendue et la plus surprenante.
Cependant, l'émotion de ce nouveau défenseur du trône allait sans cesse grandissant. Ce qui l'attendrissait en Marie-Antoinette, c'était la reine, c'était la femme, c'était surtout la mère. On le laissait prendre sur ses genoux le dauphin, et ses doigts jouaient avec les boucles blondes de l'enfant. « N'est-ce pas, dit-il, que vous n'êtes point fâché de revenir à Paris ? — Oh ! je suis toujours bien partout, répliqua le futur Louis XVII, pourvu que je sois avec mon père et maman Reine... et puis avec ma tante, ma sœur et Mme de Tourzel. — C'est, monsieur, un bien triste voyage pour mes enfants, reprit alors Louis XVI. Quelle différence avec celui de Cherbourg ! La calomnie, à cette époque, n'avait point encore égaré
l'opinion On peut me méconnaître ; mais on ne me
changera pas, moi ; l'amour de mon peuple demeurera
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le premier besoin de mon ooeur, comme il est le premier de mes devoirs.» Le dauphin prit la main de son p pour la baiser. Alors le bon Louis \Yl embrassa tendrement son [ils en l'appelant comme autrefois : Mon cher petit Normand ! — « Ne vous attristez pas, mon père, dit alors l'enfant qui pleurait* Une autre t< nous irons à Cherbourg. »
Barnave, profondément ému, redoublait d'attentions et de prévenances. Il fut jusqu'à la tin du voya un modèle do délicatesse, de courtoisie, de respect, et laissa la meilleure impression à Madame Elisabeth, aussi bien qu'à la reine. Trois mois plus tard, après la discussion de l'Assemblée sur les colonies, la pieuse sœur de Louis XVI écrivait à Mme de Raigecourt. « Barnave a parlé avec tant de force qu'il l'a emporté. Cet homme a bien du talent et de l'esprit ; il aurait pu être un grand homme s'il avait voulu; il le pourrait encore. Mais la colère du ciel n'est pas encore épuisée. Et comment le serait-elle ? Que faisons-nous pour cela ? »
Madame Elisabeth avait raison. La colère divine n'était pas épuisée. Barnave devait être sacrifié à peu près en même temps que les royales victimes auxquelles il s'était généreusement dévoué. On l'arrêtera le 16 août 1792, comme suspect de royalisme, et il restera plus d'une année en prison, avant de monter sur l'échafaud, où il doit mourir à l'âge de trente-deux ans. Ses œuvres, publiées par M. Bérenger, de la Drôme, montrent tout ce qu'il y avait d'élévation dans son esprit et de vraie noblesse dans son cœur. Captif, il se souvenait avec émotion du voyage qui avait laissé dans son âme une trace si profonde, et il disait de cette conjoncture touchante qu'en gravant dans son ima-
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gination le mémorable exemple des infortunes royales, elle lui avait sans doute servi à supporter plus facilement les siennes.
Transféré des prisons du Dauphiné à Paris, en novembre 1793, pour y être jugé ou plutôt assassiné par le tribunal révolutionnaire, Barnave adressera, pendant le trajet, à l'une de ses sœurs une lettre qui est comme le testament de 6on âme, où le stoïcisme se joint à la tendresse. « Je suis encore dans la jeunesse, écrira-t-il, et cependant j'ai déjà connu, j'ai déjà éprouvé tous les biens et tous les maux dont se forme la vie humaine. Doué d'une imagination vive, j'ai cru longtemps aux chimères ; mais j'en sais désabusé, et, au moment où je me vois près de quitter la vie, les seuls biens que je regrette sont l'amitié (personne plus que moi ne pouvait se flatter d'en goûter les douceurs), et la culture de l'esprit, dont l'habitude a souvent rempli mes journées d'une manière délicieuse. »
Barnave est l'André Chénier de la politique. Comme le jeune poète, le jeune orateur pouvait dire, en mettant la main sur son front : « Pourtant, il y avait quelque chose là ! » Un voile de mélancolie et de tristesse couvre leur destinée à tous deux. C'est le génie qui s'éteint à l'aurore, c'est la jeunesse qui succombe avant d'avoir cueilli toute sa moisson de talent et de gloire. Barnave mourut victime de son dévouement chevaleresque à Marie-Antoinette. Il ne le regretta pas. A la veille de la journée du 10 août, il disait à la reine en la voyant pour la dernière fois : « Bien sûr de payer un jour de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré, je vous demande, madame, pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. »