LE RÉCIT DE PETION
Nous venons de voir dans Barnave l'homme d'esprit et de cœur qui unit aux idées et aux principes d'un démocrate le tact et le sentiment des convenances qui manquent à plus d'un grand seigneur. On dirait que le jeune député de Grenoble est dans la voiture de la famille royale pour faire contraste avec l'autre commissaire de l'Assemblée, avec Pétion. L'un croit que le libéralisme n'a rien d'incompatible avec le ton et les manières de la bonne compagnie, l'autre s'imagine qu'il faut à tout vrai démagogue une sorte de rudesse que le vulgaire prend pour de l'austérité. Au fond, Pétion n'est pas un méchant homme. Il y a même dans son âme une certaine sensibilité. Mais il a entendu tant de fois déclamer, et il a tant de fois déclamé lui-même contre les rois et les reines, que le moindre attendrissement lui semblerait être un manque de civisme. Il aura donc dans la voiture de Louis XVI la même attitude qu'il aurait au club des Jacobins ou au club des Gordeliers. La famille royale le verra mangeant, buvant dans la berline avec malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les en-
voyer sur le visage du roi, se faisant verser à boire par Madame Elisabeth, sans la remercier. Le sentiment qui anime l'âme tendre de Barnave, c'est un sentiment de poète ; celui qui est le mobile des actes et du langage de Pétion, c'est une fierté de parvenu. Avocat de province, enivré de ses succès au présidial de Chartres, de ses bonnes fortunes dans les cercles bourgeois de sa petite ville, il ne doute pas que, transporté sur un plus grand théâtre, il ne soit destiné à d'éclatants triomphes. Tout fier de son mandat de député, plus fier encore de son titre et de sa mission de commissaire de l'Assemblée nationale, il se prend pour un souverain, et se réjouit de traiter Louis XVI en égal, pour ne pas dire en maître. Il veut faire la leçon au pouvoir. Il parle ex cathedra. Il fait un cours de politique. Il se gourme, il pérore, il trône. Ce qui peut le mieux donner une idée de son incroyable outrecuidance, c'est le récit qu'il a laissé de son voyage avec la famille royale* Cette narration, saisie dans les papiers mêmes de Pétion, lors de sa fuite après le 31 mai 1793, est entièrement écrite de sa main. M. Mortimer-Ternaux l'a publiée pour la première fois dans son Histoire de la Terreur.
Le récit commence pompeusement : « La voiture s'arrête. Nous allons au-devant. L'huissier nous précède, et le cérémonial s'observe d'une manière imposante. Aussitôt qu'on nous aperçoit, on s'écrie : « Voilà les députés de l'Assemblée nationale ! » On s'empresse de nous faire place partout. Le cortège était superbe. Des gardes nationales à cheval, à pied, avec uniforme, sans uniforme, des armes de toute espèce. Le soleil sur son déclin réfléchissait la lumière sur ce bel ensemble au milieu d'une paisible campagne. Je ne puis
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rendre le sentiment de respect dont nous tûmei ronnés. »
Pétion avait trente-detu ans, il appartenait à cette catégorie de bellâtres, tats jusqu'à hi naïveté, qui croient irrésistibles, et s'imaginent qu'ils [ont une impression protonde sur boutes les femmes, quelles qu'elles soient, Lauzun n'avait pas plus de confiance (Mi lui-même. Si prodigieuse, si toile, si ridicule que vous supposiez celle fatuité de Pétion, lecteur, elle va encore surpasser votre attente. Il se figure, le croiriez-vous, que Madame Elisabeth, Madame Elisabeth elle-même, la plus sainte, la plus austère des femmes, ressent pour lui un vif amour physique, et il croit voir dans la princesse une Circé contre laquelle il doit, avec le plus grand soin, lui Pétion, prémunir sa farouche vertu. Écoutons-le parler lui-même. « Madame Elisabeth, dit-il, me fixait avec des yeux attendris, avec cet air de langueur que le malheur donne et qui inspire un assez vif intérêt. Nos yeux se rencontraient quelquefois avec une espèce d'intelligence et d'attraction. La lune commençait à répandre sa clarté douce. Madame Elisabeth prit Madame sur ses genoux ; elle la plaça ensuite moitié sur son genou, moitié sur le mien. Madame Royale s'endormit. J'allongeai mon bras ; Madame Elisabeth allongea le sien sur le mien. Ses regards me semblaient plus touchants : j'apercevais un certain abandon dans son maintien ; ses yeux étaient humides, la mélancolie se mêlait à une espèce de volupté. Je puis me tromper ; on peut facilement confondre la sensibilité du malheur avec la sensibilité du plaisir ; mais je pense que si nous eussions été seuls, que si, comme par enchantement tout le monde eût disparu, elle se serait laissée aller dans mes bras, elle se se-
rait abandonnée aux mouvements de la nature. »
Cette supposition flatte et indigne à la fois le sensuel et austère démagogue : « Je fus, ajoute-t-il, tellement frappé de cet état que je me disais : Quoi ! Serait-ce un artifice pour m'acheter à ce prix ? Madame Elisabeth serait-elle convenue de sacrifier son honneur pour me faire perdre le mien ? Oui, à la cour rien ne coûte, on est capable de tout : la reine a pu arranger le plan. Et puis, considérant cet air de naturel, l'amour propre aussi m'insinuant que je pouvais lui plaire, qu'elle était dans cet âge où les passions se font sentir, je me persuadais, et j'y trouvais du plaisir, que des émotions vives la tourmentaient, qu'elle désirait elle-même que nous fussions sans témoins, que je lui fisse ces caresses délicates qui vainquent la pudeur sans l'offenser, où le trouble et la nature sont seuls complices. »
Jean-Jacques Rousseau, voilà ton digne élève ! Voilà bien les idées, sinon le style et le talent, d'un adepte de la Nouvelle Héloïse ! Mais que les purs démocrates se rassurent ! Pétion ne se laissera pas fléchir. « Je me gardai bien, dit-il, de compromettre mon caractère ; je donnai tout ce qu'il fallait à la position dans laquelle je croyais voir Madame Elisabeth, mais sans néanmoins donner assez pour qu'elle, pût penser, même soupçonner, que rien altérât jamais mon opinion, et je pense qu'elle le sentit à merveille qu'elle vit que les tentations les plus séduisantes seraient inutiles, car je remarquai un certain refroidissement, une certaine sévérité, qui tient souvent chez les femmes à l'amour-propre irrité. »
0 pauvre fat, triste plaisant !
La force de la vérité est telle qu'elle arrache à Pétion
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lui même des paroles équitables. Ce1 ennemi des rofs ci drs court, cet observateur systématiquement hostile, est étonné de constater que <ians des âme ro puisse trouver, en cherchant bien, quelque chose de bon. il reconnaît <lans ses compagnons de voyage « un air de simplicité et <lr famille •, qui lui plaît. Il dai dire à propos de Louis \ VI : i doux qui no connaissent pas lo roi seraient tentés de prendre sa timidité pour-
de la stupidité. Mais on se tromperait. Il est très i qu'il lui échappe une chose déplacée, et je ne lui ai pas
entendu dire une sottise. » Madame Elisabeth inspire à Pétion, malgré les suppositions stupides et, odiei. qu'il vient de faire à son sujet, une sorte d'admiration involontaire. « Je serais bien surpris, dit-il, si elle n'avait pas une belle et bonne âme, quoique très imbue des préjugés de naissance, et gâtée par les vices d'une éducation de cour. » Il y a même un moment où sa haine et ses préjugés invétérés contre Marie-Antoinette font place à une appréciation moins injuste. Inflexible à l'égard de la reine, il est sur le point de s'humaniser pour la mère. « La reine, dit-il, me parla de l'éducation de ses enfants. Elle en parla en mère de famille et en femme assez instruite. Elle dit qu'il fallait éloigner de l'oreille des princes toute flatterie, qu'il ne fallait jamais leur dire que la vérité. » Mais vite il se reproche son bon mouvement. « J'ai su depuis, ajoute-t-il, que c'était le jargon de mode dans toutes les cours de l'Europe. » Et il finit en déclarant que la reine n'avait dans aucun sens ni l'air, ni l'attitude de sa position. »
Marie-Antoinette, dans son entretien avec Pétion, défendait énergiquement la cause de son mari : « On blâme beaucoup le roi, disait-elle, mais on ne sait pas
assez dans quelle situation il se trouve. On lui fait à chaque instant des récits qui se contredisent, il ne sait que croire. On lui donne successivement des conseils qui se croisent et se déduisent, il ne sait que faire. On l'entretient en même temps de malheurs particuliers, de meurtres. C'est tout cela qui l'a déterminé à quitter la capitale. La couronne est en suspens sur sa tête. Vous n'ignorez pas qu'il y a un parti qui ne veut point de roi, que ce parti grossit de jour en jour. »
Pétion était déjà républicain théoriquement, mais il était encore royaliste en pratique. Il répondit que, par principe, par sentiment, il préférait le gouvernement républicain à tout autre. Il avoua, cependant, qu'il y avait telle ou telle république qu'il aimerait moins que le despotisme d'un seul. Pétion appartenait à la classe de ces hommes qui aiment à jouer avec le feu, et qui disent naïvement à la Révolution : « Tu n'iras pas plus loin ! » comme si la Révolution avait envie de les écouter: «On ne peut de bonne foi ajoutat-il se persuader que le parti républicain soit redoutable. Il est composé d'hommes sages, d'hommes à principes d'honneur, qui savent calculer, et qui ne hasarderaient pas un bouleversement général, qui pourrait conduire plus facilement au despotisme qu'à la liberté. »
Infortuné Pétion ! Comme il descendra vite la pente qui conduit aux abîmes. Il sera funeste jusqu'au bout, funeste à la famille royale et à lui-même, marqué du sceau de la fatalité, comme presque tous les acteurs du grand drame révolutionnaire. Le 10 août de l'année suivante, dans cette nuit tragique où s'accomplira la passion de la royauté, il cumulera les rôles de Judas et de Ponce-Pilate. Au commencement de la soirée, il
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donnera le baiser de paix à Louis XVI, et le lendemain, ;i l'aurore, H se lavera les mains <!<• I, u-oph • qui
se prépare, il votera pour la mort du roi, mai
sursis et, appel au peuple, et peut-être COl adouci
ment à son vote sera-t-il l'effet du souvenir de sou
voyage avec le malheureux souverain. Condamné luimême le 31 mai 1793, en même temps que 1rs Girondins, il prendra la Cuite, il périra d'une mort misérable
dans les landes voisines de Bordeaux, et on trouver,! son cadavre saïus sépulture, à moitié dévoré par les loups. Mais n'anticipons pas.
Revenons au 23 juin 1791. Retrouvons-nous sur la route que parcourt la berline royale. On arrive à Dormans dans la nuit du 23 au 24, entre minuit et une heure. « Nous descendîmes, dit Pétion, dans l'auberge où, en venant, nous avions mangé un morceau, et cette auberge, quoique très passable pour un petit endroit, n'était guère propre à recevoir la famille royale. J'avoue cependant que je n'étais pas fâché que la cour connût ce que c'était qu'une auberge ordinaire. Il était difficile de dormir, car les gardes nationales et tous les habitants des environs étaient autour à chanter, à boire et danser des rondes. »
On partit de Dormans le 24 juin, entre cinq et six heures du matin. Dans la journée, on s'arrêta à la Ferté-sous-Jouarre. Le maire de la ville, M. Regnard, avait fait prévenir qu'il serait heureux de recevoir les augustes voyageurs, et Louis XVI accepta cette offre. Comme à Châlons-sur-Marne, la famille royale eut là quelque consolation. Mme Regnard l'accueillit avec les marques du plus profond respect. « Madame, lui dit Marie-Antoinette, en l'abordant, vous êtes sans doute la maîtresse de la maison. » La femme du maire
répondit avec un parfait à-propos : « Je l'étais avant que Votre Majesté y entrât. » La maison, très jolie, avait sur le bord de la Marne une terrasse où Madame Elisabeth causa avec Pétion, avant le dîner. Le roi vint lui-même sur cette terrasse pour engager les trois commissaires de l'Assemblée à partager son repas. Tous trois refusèrent. Mme Regnard et son mari devaient plus tard payer cher l'honneur et le bonheur d'avoir témoigné des égards à leur roi et à sa famille. En quittant cette maison si loyalement hospitalière, la reine dit au dauphin : « Mon fils, remerciez madame de ses attentions ; dites-lui que je ne les oublierai jamais. — Maman vous remercie des soins que vous avez eus pour nous, dit l'enfant, et moi je vous aime bien d'avoir fait plaisir à maman. »
On se remit en route à cinq heures de l'après-midi. Le soleil était encore au-dessus de l'horizon, quand on arriva devant Meaux, cette ville si pleine encore des souvenirs du grand Bossuet, dont la voix sublime aurait seule été capable de célébrer les malheurs du roi et de la reine martyrs. On descendit à l'évêché, où l'on passa la nuit du 24 au 25 juin. Quand Louis XVI et Marie-Antoinette eurent soupe, ils eurent avec Pétion un entretien, à la suite duquel ils firent venir les trois gardes du corps qui les avaient accompagnés depuis leurs départ de Paris, MM. de Malden, de Valory et de Moustier. « A Dormans, leur dit le roi, M. Pétion m'a proposé de vous engager à vous évader à la faveur d'un déguisement, sous l'habit de garde national. Alors, la reine et moi nous nous y sommes refusés, parce que nous crûmes pénétrer que l'intention secrète était, ou de vous faire assassiner derrière nous, pu 4e ypus faire arrêter, pour vous livrer ensuite 4
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quelque commission militaire, h nous ne roui rien dit de cette proposition. Mais M. Pétion vient de nous la renouveler, en y joignant l'annonce barb qu*à Parii votre sang était dévolu au peuple, al que, puisqu'il nous serait peut être horrible de voir tuer sous nos yeui d«vs serviteurs que fions paraissions aimer, il pensait devoir nous dire qu'il n\ avait plus un moment à perdre pour songer I tenter votre éva« sion. Peut-être qu'en nous renouvelant l'offre d'y contribuer, il est do meilleure foi que nous l'avons supposé... Vous êtes les maîtres d'en profiter. »
Les trois fidèles serviteurs tombèrent aux genoux de leur bon maître. « Sire, s'écria l'un d'eux, interprète de leur pensée à tous les trois, nos jours ont été consacres à Vos Majestés. Elles ont daigné en accepter l'hommage. Nous saurons mourir pour elles, ce qui nous est mille fois plus facile que de nous en séparer. N'en doutez pas, Sire, de quelque côté que ce soit, la mort nous attend. Notre choix ne saurait être douteux. Veuillez permettre à vos fidèles gardes de ne pas cesser de vous accompagner. Accordez-leur de repartir demain avec vous. Que nos larmes nous obtiennent cette dernière grâce ! » Louis XVI accéda, en pleurant, à l'héroïque prière des trois gardes du corps.
Alors, la reine sortit de sa poche des tablettes pour y écrire leurs noms de baptême, ceux de leurs pères, mères, sœurs et frères, ceux aussi de quelques-uns de leurs parents et amis, qu'ils osèrent, sur son invitation, recommander à Leurs Majestés. « Si nous avions le malheur de vous perdre, dit ensuite Marie- Antoinette, et si nous ne succombions pas nous-mêmes sous les coups de nos ennemis, soyez certains que nos bienfaits jraient chercher vos familles. Ce serait moi qui leur
apprendrais leur infortune, et, en même temps, je leur ferais connaître les sentiments qui ne peuvent plus sortir de nos cœurs. »
On partit de Meaux le 25 juin à six heures du matin. C'était le dernier jour de ce fatal voyage. « Jamais, a dit Pétion, journée ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur était extrême, et des tourbillons de poussière nous enveloppaient. Le roi m'offrit et me versa à boire plusieurs fois. Nous restâmes douze heures entières en voiture sans descendre un moment. »
Un peu au-dessus de Pantin arrivèrent les grenadiers de la garde nationale parisienne. Ils se disputèrent avec les cavaliers de l'escorte, au sujet des places qu'ils devaient y occuper. Les grenadiers faisaient reculer les chevaux. Les fantassins et les cavaliers échangeaient des paroles grossières. Une rixe paraissait imminente. Les baïonnettes s'agitaient autour de la voiture, dont les glaces étaient toujours baissées. Il y avait lieu, au dire de Pétion, de craindre pour les jours de la reine. Les insultes les plus ignobles, les épithètes les plus infâmes lui étaient adressées. On épuisait contre elle le langage des halles. On la traitait comme on ne traiterait pas une fille des rues, une prostituée. « Elle a beau nous montrer son enfant, criait-on, il n'est pas de son mari. » Le dauphin, effrayé du bruit et de l'éclat des armes, poussa des cris d'effroi. Marie- Antoinette, qui pleurait, essayait de le rassurer. En même temps, la foule réclamait avec rage le supplice des trois gardes du corps. « A mort, les habits jaunes ! » criait-on de toutes parts. Les uns proposaient de les attacher aux roues, les autres de les couper en morceaux, d'autres de les écorcher vifs. La voiture s'était arrêtée, les gardes du corps allaient périr sous les coups
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«les assassins. L'énergique intervention de Barni
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je \ous l'ordonne, car o'est moi qui commande i<i. »
I In se remit en route, les chevaux n'allaient qu'an pas ; la foule, qui grossissait sans cesse, devenait de plus en plus hostile. Enfin l'on entra dans Paris. C'est là qu'était le plus grand péril.