‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 23 sur 29 · LA KKNTRKK AUX TU1I I · texte numérisé non relu

LA KKNTRKK AUX TU1I I

m.iis de la pitié. Elle est tentée de dire omm le Christ : « Pardonnez-leur, car ils ne lavent oe <ih font, » Si elle ne peste pas absolument immobile poufl s'occuper de ses enfants. Le Iront du dauphin

ruisselle de sueur. L'air manque à sa respiration.

\ oyez, messieurs, dit la malheureuse mère aui nationaux qui font la haie, voyez dans quel état sont me* pauvres enfants ; ils étouffent. » — Nous l'étoufféions bien autrement ! murmure une voix infâme.

L»is voitures arrivent au pont tournant qui est au bout de la place Louis-Quinze, en face des Tuileries. Dès qu'elles l'ont traversé, on le referme. Mais le jardin est rempli par une foule innombrable. Plus on approche du palais, plus le péril s'accroît. On se demande si l'on arrivera sains et saufs jusqu'au château, et l'on éprouve pour y rentrer, les mêmes émotions qu'on avait ressenties pour en sortir. Angoisses au départ, angoisses au retour. Les trois gardes du corps, qui sont toujours sur le siège de la berline royale, courent surtout des dangers. La foule exaspérée réclame leur mort à grands cris. Le sang de ces fidèles compagnons du fatal voyage va-t-il donc rejaillir sur la robe de la reine ? Ces trois dévoués serviteurs de leurs maîtres seront-ils les victimes jetées au tigre populaire ? Les voitures, qui se sont frayé très lentement et très difficilement un passage arrivent enfin devant les trois marches de la terrasse qui sépare le château du jardin. Aussitôt les assassins se précipitent sur les trois gardes du corps, et veulent s'en emparer comme d'une proie. On engage la famille royale à descendre immédiatement de voiture, pour lui épargner le spectacle des meurtres qui se préparent. Mais la famille royale, malgré le danger qu'elle court elle-même, refuse de bouger, dans l'espoir

que sa présence pourra sauver ses infortunés serviteurs. Les meurtriers, redoublant de rage, veulent escalader le siège de la voiture, où se tiennent toujours MM, de Moustier, de Malden et de Valory. Craignant que la prolongation de cette lutte ne mette en péril les jours du roi et de sa famille, les trois victimes prennent la résolution de la faire cesser, en descendant volontairement du siège, et en se livrant aux assassins.

Madame Elisabeth, qui s'est aperçue de ce mouvement, passe son bras par l'ouverture d'une des glaces de devant de la berline, et saisit le pan de la veste de M. de Valory pour l'empêcher de se jeter à bas. Mais ses deux camarades et lui mettent pied à terre, et, se dévouant comme des holocaustes jetés en pâture à la foule, s'élancent héroïquement au milieu de leurs meurtriers. On les saisit, on les prend aux cheveux, on les terrasse, on les traîne, on les crible de coups. Heureusement, quelques gardes nationaux honnêtes interviennent, et, arrachant aux mains des cannibales les trois gardes du corps, ils les conduisent, non sans grande peine, jusque dans l'intérieur du château.

La famille royale descend alors de voiture. L9espace à parcourir à pied, depuis les trois marches de la terrasse devant laquelle la berline s'est arrêtée jusqu'à la porte du pavillon de l'Horloge, n'est que de quelques pas. Mais la terrasse, comme tout le jardin, regorge d'une foule immense, et les dispositions de cette foule sont si menaçantes, surtout à l'égard de la reine, que le trajet, si court qu'il soit, n'en est pas moins très périlleux. C'est le roi qui, le premier, met pied à terre. On garde le silence, et toutes les têtes restent couvertes. Un seul homme, M. de Guilhermy, membre de l'Assemblée nationale, se découvre respectueusement. On lui

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il le lanœ dans la toul»' assez loin pour qu'on ae pui l«i lui rapporter, et impassible, Intrépide, il dei >eotueusement aa milieu de l'insulte univei lellOj le oalme, la tête nue.

(Test ensuite Marie-Antoinette qui voiture. Des murmures hostiles s'élèvent à sa * rendant. <r temps, ft côté des Tuileries, l'Assemblée nationale est m séance. Elle n'a pas voulu interrompre .ses travaux à l'occasion d'un nu. i u roi, o'est maintenant si peu de chose. Pourtant quelques députés, les

uns par respect, les ailles par curiosité, Sont \ •nus sur la terrasse, pour y assister à l'arrivée de la famille

royale. De ce nombre est un député favorable aux

idées nouvelles, le vicomte de Nouilles. Il s'approche avec empressement de la reine, et lui offre son bras. Marie-Antoinette refuse la protection d'un adversaire et demande le bras d'un député de la droite, qu'elle vient de reconnaître. « La dignité de l'empire, a dit M. de Lamartine, se retrouve tout entière dans le geste et le cœur d'une femme, i

Un des officiers de la chambre du roi, M. Hue, parvient jusqu'à la voiture, et tend les bras pour recevoir le fils de son maître. Le petit prince, en apercevant ce fidèle serviteur, a les yeux remplis de larmes. Malgré tous les efforts de M. Hue pour se saisir du dauphin, un officier de la garde nationale s'en empare, l'emporte vivement dans le château, et le dépose sur la table de la salle du conseil des ministres.

Marie-Antoinette, séparée de son fils, a un instant de grande inquiétude sur le sort de l'enfant. Elle entre dans le château avec le roi, Madame Elisabeth et Madame Royale. Oh ! quelle rentrée lugubre. Jamais

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cachot n'a paru plus funeste à des prisonniers. Non, ce n'est plus un palais, c'est le vestibule de l'échafaud. En pénétrant dans le pavillon de l'Horloge, on dirait que la famille royale passe sous les fourches caudines. Elle gravit le grand escalier pour se rendre au premier étage. Avant d'arriver à ses appartements, elle traverse la salle où sont les trois gardes du corps déjà détenus, et leur adresse des signes d'attendrissement et de bonté en témoignage de la joie qu'elle a de les voir encore vivants. M. de Malden a reçu plusieurs coups de baïonnette. M. de Moustier a été atteint au cou par le tranchant d'une hache. M. de Valory, terrassé à coups de crosse de fusil, puis traîné par les cheveux, a été violemment meurtri. Ils sont heureux d'avoir souffert pour leur roi, pour leur reine. « Quels maîtres ! s'écrie M. de Valory dans sa relation, et qu'ils méritaient bien qu'on sût mourir pour eux ! »

Enfin, voilà Louis XVI rentré dans le palais de ses pères. Il y reparaît comme un vaincu dont la couronne n'est plus qu'un hochet de dérision. Ce n'est pas un vrai monarque, c'est un fantôme de roi. Et cependant la force de l'habitude est telle que la vieille machine de l'étiquette fonctionne encore, comme par un reste d'impulsion. Louis XVI se retrouve dans ses appartements, comme si rien ne s'était passé depuis le coincement de la semaine. On reprend le service comme à l'ordinaire ; il semble que le roi revient d'une partie de chasse. On va procéder au coucher royal, suivant les règles du cérémonial habituel.

Camille Desmoulins, dans le numéro 83 de son journal, les Révolutions de France et de Brabant, essaiera ainsi de jeter le ridicule sur ce retour du roi aux Tuileries. « Quand Louis XVI, a-t-il dit, fut rentré dans son

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Appartement, il se j < - 1 a but un fauteuil, en d U

i f.iii diablement ohaud< » Puis : J*ai totil là on fichu i voyage. Enfin, cela m<' trottait depuii longtei i dans la cervelle. » Ensuite, regardant lea Lr'" nationaux présenta : i C'esl une sottisr que j'ai faite,

« j'en conviens. I2h bien ! De faut-il pas que je fa

i aussi mes faivrs comme un autre. Allons, qu'on i m'apporte un poulet ! » Un <l<i ses valets de chambre parait. ■ Ah ! te voilà, toi ! Et moi aussi, me voilà ! - On apporte le poulet. Louis XVI boit et manf un appétit qui aurait fait honneur au roi do Cocagne. »

Pans le numéro 84 de son journal, Camille Desmoulins se plaindra que l'Assemblée nationale ait trop bien traité le roi, devenu accusé. « Il ne fallait pas, dira-t-il, faire antichambre, souffrir qu'un criminel se mît aux bains à l'arrivée des commissaires. Il ne fallait pas attendre que, dans sa baignoire, il eût tiré sa sonnette pour admettre l'Assemblée nationale comme un garçon de bains. A-t-on vu des juges s'inscrire chez le concierge des prisons pour demander humblement à l'accusé un rendez-vous et son heure pour l'interroger ? Il n'y eut jamais une telle bassesse. »

Si telle est la colère, si telle est l'ironie des révolutionnaires, en revanche, les royalistes ont dans le cœur une compassion et une douleur profondes. Lisons, pour nous en rendre compte, ce passage des Mémoires du marquis de Ferrières, racontant une scène qui eut lieu, au moment où Louis XVI rentrait humilié dans sa capitale : « Un vieux militaire, chevalier de Saint- Louis, errait d'un côté et d'un autre, en proie à la plus tourmentante inquiétude. Parvenu dans un endroit écarté, il aperçoit avec surprise un cavalier de la garde à cheval de Paris qui pleurait. Le vieux militaire

s'approche : « Camarade, qui donc peut t'affliger à ce « point ? — Ah ! monsieur, répond en sanglotant le « cavalier, j'ai abandonné mon poste, je n'ai pu y tenir. « Le spectacle que je viens de voir me déchire le cœur. « Je ne suis pas le seul, car mon pauvre cheval, que j'ai « ramené à l'écurie, n'a pas voulu manger. » Le vieux militaire, les larmes aux yeux, fouille dans sa poche. « Mon ami, je n'ai que ces dix-huit francs, fais-moi le « plaisir de les accepter. » Le cavalier les repousse de sa main, et s'écrie douloureusement : « Ah ! je le vois bien, on ne croit plus à « l'honneur de soldat ! » Le vieux militaire se jette dans les bras de cet homme respectable. Tous les deux, avec un silence expressif, confondent, dans cet embrassement, et leur profond désespoir, et la vive et mutuelle estime dont ils sont pénétrés l'un pour l'autre. » Ce naïf récit ne rappelle-til pas les vieilles légendes du moyen âge ?

Cependant, l'Assemblée avait rendu, dès le matin, un décret dont le premier article était ainsi conçu : « Aussitôt que le roi sera arrivé au château des Tuileries, il lui sera donné provisoirement une garde qui, sous les ordres du commandant général de la garde parisienne, veillera à sa sûreté, et répondra de sa personne. » D'autres articles avaient décrété de même une garde particulière pour l'héritier présomptif de la couronne et une pour la reine. L'Assemblée ordonnait en outre que tous ceux qui avaient accompagné la famille royale dans sa fuite seraient mis en état d'arrestation et interrogés. Le roi était provisoirement suspendu des fonctions de la royauté, et le ministre de l'Intérieur avait ordre de faire publier à l'instant même le décret à son de trompe dans tous les quartiers de la capitale.

\ .;\ Qui1 esl venue. I .< s tugil ifs sont coup d'une

porto d'hallucination, Leur oreille est encon die

par les olameurs qui retentissant i minent de] quatre jours. Brisés par tes fatiguai el par les émoi i< de tout genre, ils iront enfin p de se repo

Mais le repos qu'ils prendront est un repos rempli d'angoisses, S'il est vivant comme homme, Louis XVI est mort comme roi. On lui promel qu'il ressuscitera. Mais à quel prix, et quelle Bera-t-elle cette \i«' précaire qu'on lui rendra comme par grâce, en galvanisant son pouvoir royal ? Il n'ose plus ni parler ni agir. Ces peine s'il ose respirer. On lui ferait un crime d'un soupir. Une larme serait sa condamnation. Il faut que, jour et nuit, il entende, sans se plaindre, les paroles obscènes ou cruelles qui se débitent jusque sous ses fenêtres. Le jardin des Tuileries n'est plus qu'un camp révolutionnaire, où crient les colporteurs de journaux et de pamphlets, où s'agitent les conspirateurs, où s'aiguise peu à peu le couperet régicide. Ce beau jardin, jadis si paisible, cet ancien rendez-vous de la mode et de l'élégance, est devenu, tout autant que celui du Palais- Royal, une arène d'anarchie et de désordre. Tout à côté, sur l'emplacement des futures rues de Rivoli et de Castiglione, est la salle du Manège où l'Assemblée nationale, héritière des droits de la couronne, tient ses assises en souveraine. C'est dans l'étroit espace entre la place du Carrousel et la salle du Manège que se débat la royauté, qui agonise douloureusement. Le palais et le jardin, les ruelles qui les bornent au levant, la place qui les borne au couchant, tout est funeste, tout respire la discorde et la rébellion. On dirait que des voix menaçantes sortent de chaepe pierre, de chaque arbre. Il y a dans l'atmos*

phère quelque chose de fatal. Catherine de Médicis avait bien raison de se défier des Tuileries comme d'un séjour voué par avance aux catastrophes. Dans ce palais, ou, pour mieux dire dans cette prison, l'héritier de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV n'est plus un roi : c'est un otage.

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