LA CAPTIVITÉ DES TUILERIES
Le 26 juin 1791, lendemain du retour de Varennes, le dauphin dit en se réveillant : « J'ai fait un rêve affreux : J'étais entouré de loups, de tigres, de bêtes féroces qui voulaient me dévorer. » Ce n'était pas seulement l'enfant, c'était la famille royale tout entière qu'ébranlait violemment la secousse du fatal voyage. Elle se réveilla captive aux Tuileries. On ne pouvait se faire d'illusions. Le château était une prison. Voulant s'assurer s'il était réellement captif, le roi se présenta à une porte où une sentinelle montait la garde.
— Me reconnaissez- vous ? lui dit Louis XVI.
— Oui, Sire, répondit le factionnaire.
Et le roi fut forcé de rétrograder.
Le maître des Tuileries, ce n'était plus le souverain,
c'était le major-général de la garde nationale, l'exécuteur des volontés de La Fayette, M. de Gouvion. Il avait réclamé et obtenu le droit de prendre toutes les précautions qu'il jugerait nécessaires, et notamment de faire murer plusieurs portes de l'intérieur. On ne pouvait pénétrer dans le château qu'avec une carte d'entrée délivrée par lui. Les personnes même qui faisaient partie du service royal étaient fouillées en entrant et en sortant. Madame Elisabeth écrivait à Mme de Bombelles, le 10 juillet : « On a établi une espèce de camp sous les fenêtres du roi et de la reine, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin, qui est hermétiquement fermé, et qui est rempli de soldats. » On y voyait un véritable camp, avec des tentes et tout ce qui est nécessaire pour l'installation des troupes. Il y avait partout des factionnaires, même sur les toits.
Les femmes de la reine éprouvaient de grandes difficultés pour arriver jusqu'à son appartement. On avait voulu que la femme de chambre qui, avant le voyage de Varennes, avait servi d'espionne, restât seule chargé de son service. On avait fait placer le portrait de cette personne au bas de l'escalier qui conduisait chez la reine, afin que la sentinelle ne permît pas à d'autres femmes d'y pénétrer. Louis XVI dut réclamer auprès de La Fayette pour faire sortir l'espionne du palais, où sa présence était un outrage à Marie-Antoinette.
La surveillance, l'inquisition poursuivaient la malheureuse reine jusque dans sa chambre à coucher. Des gardes avaient pour consigne de ne la perdre de vue ni le jour, ni la nuit. Ils observaient ses moindres gestes, épiaient ses moindres paroles. Installés dans la pièce voisine, ils tenaient toujours ouverte la porte de la chambre, afin d'avoir les regards perpétuelle-
TA CAPTH
ment fixés sur l'auguste captive. Louit XVI ferma un jour cette porte, l'officier <!<' garde la rouvrit. I ma consigne, dit-il, j<i la rouvrirai toujours. Si donc
Votre Majesté In ferme, c'est une peine inutile que prend Votre Majesté. »
Marie-Antoinette fit placer le lit <!<' sa femme de ohambre tout près du sien, afin que c<> lit roulant garni de rideaux l'empêchât d'êtiv vue par l'officier. Pendant une nuit où la femme de chambre dormait profondément, et où la reine veillait, l'officier entra dans la chambre à coucher, pour donner des conseils politiques à la souveraine. Marie- Antoinette lui dit de parler bas afin de ne point troubler le sommeil de la femme qui dormait. Celle-ci pourtant se réveilla, saisie d'une frayeur mortelle, en voyant un officier de la garde nationale si près de la reine. « Rassurez-vous, lui dit alors Marie-Antoinette, ne vous levez pas. La personne que vous voyez est un bon Français trompé sur les intentions et sur la position de son souverain, mais dont les discours annoncent un véritable attachement pour le roi. »
Quand la reine montait chez le dauphin par l'escalier intérieur qui mettait en communication le rez-dechaussée ou était son appartement, et le premier étage où demeuraient ses enfants et son mari, elle trouvait toujours fermée la porte de la chambre de son fils. Un des officiers de la garde nationale frappait en disant : • La reine !» A ce signal, les deux officiers qui gardaient à vue la gouvernante des enfants de France ouvraient la porte.
On était au plus fort de l'été. Si, vers le soir, le roi et sa famille voulaient respirer un air frais, les prisonniers ne pouvaient se montrer aux fenêtres de leur
château, sans être exposés aux invectives et aux outrages des gens qui étaient sur la terrasse.
Chaque jour on voyait arriver aux Tuileries des dcputations de sections soupçonneuse? qui voulaient s'assurer par elles-mêmes des précautions prises et de la surveillance exercée. La nuit, on réveillait le roi et la reine, pour vérifier s'ils ne s'étaient pas enfuis. On réveillait La Fayette ou M. de Gouvion pour les avertir des prétendues tentatives de fuite. Les alarmes étaient continuelles. Le 25 août, Madame Elisabeth écrivait : « Cette nuit, une sentinelle, qui est dans un corridor, en haut, s'est endormie, a rêvé je ne sais quoi, s'est éveillée en criant. Dans le même moment, tous les postes jusqu'au fond de la galerie du Louvre en ont fait autant. Dans le jardin, il y a eu aussi des terreurs paniques. »
La rigueur des précautions fut si sévère qu'on supprima la messe de la chapelle du château, parce qu'on trouvait cette chapelle trop éloignée des appartements de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Un coin de la galerie de Diane, où l'on dressa un autel en bois portant un crucifix d'ébène et quelques vases de fleurs, était devenu le seul endroit où le fils de saint Louis, où le roi très chrétien pût entendre la messe.
Parmi les gardes transformés en véritables geôliers, il se trouvait toutefois d'honnêtes gens qui témoignaient à la famille royale des égards respectueux, et qui essayaient d'atténuer la rigueur des consignes qu'ils avaient reçues. Tel fut Saint-Prix, l'acteur de la Comédie-Française. Dans le corridor étroit et noir qui, derrière l'appartement de la reine, séparait le rez-dechaussée en deux, une sentinelle devait toujours se tenir en faction. Saint-Prix réclamait souvent ce poste
la CAPTivn i. dis ri n
peu recherché, il y favorisait l< b oourt i entretient que le roi et la reine avaient dans le corridor, et, s'il enfc dait le moindre bruit, il lei avertissait. Marie Antoinette eut 8 te louer de M. Collet, chef de bataillon de la garde nationale, qui était chargé «lu service militaire <l«i son appartement. Un jour, on officier y avait mal parle de la souveraine. ML Collet voulut le signaler à La Fayette et le faire punir. Marie-Antoinette opposa avec sa bienveillance habituelle, et dit au coupable quelques mots de raison et de bonté. A l'instant même, cet homme se convertit, et devint un des partisans les plus dévoués de la reine.
La famille royale supportait sa captivité avec une douceur et une résignation admirables, et se préoccupait moins de son sort que de celui des personnes compromises dans le voyage de Varennes et qui étaient incarcérées, Louis XVI, au lieu de récriminer contre les hommes et les choses, offrait à Dieu ses humiliations et ses souffrances. Il priait, il lisait, il méditait. Sa lecture favorite, après ses livres de prières, était la Vie de Charles 7er, soit qu'il essayât, par les leçons de Thistoire, de se prémunir contre une fin semblable à celle de l'infortuné monarque, soit qu'une analogie de désastres et de douleurs eût établi une sympathie profonde et mystérieuse entre le roi qui avait été décapité et le roi qui allait bientôt l'être.
Auprès de Louis XVI, sa sœur apparaissait comme un bon ange. Plus douce, plus pieuse, plus résignée que jamais, elle avait cette énergie suprême que donnent une bonne conscience et un cœur intrépide. Le 4 juillet, elle écrivait au comte de Provence le futur Louis XVIII, qui, réfugié à l'étranger, y était à l'abri du péril. « Le ciel a eu ses vues en vous sauvant,
Dieu veut au moins votre salut. Voilà ce que je désire le plus. Vous savez si mon cœur est vrai, lorsqu'il vous souhaite avant tout un bonheur éternel. Nous nous portons bien, nous vous aimons ; mais je me mets à la tête pour cet article... Ne pensez jamais faiblement à ceux que la main de Dieu a frappés d'une manière forte, mais à qui il donnera, j'espère, les moyens de soutenir cette épreuve. Je vous embrasse de tout mon cœur. »
Madame Elisabeth écrivait à Mme de Raigecourt le 23 juillet : « Je suis encore un peu étourdie de la secousse violente que nous avons éprouvée. Il faudrait pouvoir passer quelques jours bien tranquille, éloignée du mouvement de Paris, pour remettre mes sens. Mais Dieu ne le permettant pas, j'espère qu'il y suppléera. Ah ! mon cœur, heureux l'homme qui, tenant toujours son âme entre ses mains, ne voit que Dieu et l'éternité, et n'a d'autre but que de faire servir les maux de ce monde à la gloire de Dieu, et d'en tirer parti pour jouir en paix de la récompense éternelle ! »
C'était toujours dans la religion que la sainte princesse plaçait sa force, sa consolation, son espoir. « Vous ne pouvez imaginer, écrivait-elle à l'abbé de Lubersac le 29 juillet, combien les âmes ferventes redoublent de zèle. Le ciel ne peut pas être sourd à tant de vœux qui lui sont offerts avec tant de confiance. C'est du cœur de Jésus que l'on semble attendre toutes les grâces dont on a besoin. La ferveur de cette dévotion semble redoubler. » Madame Elisabeth, tout en ne renonçant pas à l'espérance, comprenait peut-être mieux que personne l'extrême gravité de la situation. La veille, elle avait écrit à Mme de Bombelles : « Je frémis du moment où le roi sera dans le cas d'agir. Nous n'avons
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Les sentiments de la reine n'étaient OÎ moins touchants ni moins élèves que ceux de sa belle-SœUT. Marie-Antoinette consacrait une partie de ses journées à l'éducation de ses enfanta et d'une orpheline nommée Ernestine Lambriquet, qui était fille d'une des femmes de service de Madame Royale. L'infortunée souveraine se donnait elle-même pour exemple de l'instabilité des grandeurs de ce monde. Elle instruisait ses élèves à se priver volontairement, chaque mois, d'une partie de l'argent destiné à leur distraction pour l'employer à secourir les indigents ; et les enfants, dignes de leur mère, regardaient cette privation comme un bonheur. Marie-Antoinette supportait ses maux avec un courage d'autant plus méritoire que les émotions du fatal voyage de Varennes l'avaient fait énormément souffrir au physique et surtout au moral. Mme Campan, qui l'avait quittée depuis quelques semaines et qui la revit en août, nous la dépeint ainsi : « Je la trouvai sortant de son lit. Ses traits n'étaient pas extrêmement altérés. Mais après les premiers mots de bonté qu'elle m'adressa, elle ôta son bonnet, et me dit de voir l'effet que la douleur avait produit sur ses cheveux. En une seule nuit, ils étaient devenus blancs comme ceux d'une femme de 70 ans. Sa Majesté me fit voir une bague qu'elle venait de faire monter pour la princesse de Lamballe. C'était une
gerbe de ses cheveux blancs avec cette inscription : « Blanchis par le malheur. »
Hélas ! la reine de France et de Navarre n'est plus la souveraine éblouissante qui triomphait comme une déesse. Ce n'est plus la radieuse Junon de l'Olympe monarchique, la superbe beauté dont rien n'égalait le charme, si ce n'est le prestige. Elle ne traîne plus à sa suite le Ilot d'adorateurs qui s'extasiaient sur son passage. On ne célèbre plus la splendeur de sa personne royale, le luxe de ses toilettes, l'éclat de ses pierreries, de son diadème. Non. Mais dans ce palais qui n'est plus qu'un cachot, dans cette captivité pleine d'angoisses, pleine de larmes, il y a quelque chose de vénérable, d'auguste, de sacré, quelque chose qui est plus grave, plus imposant et plus majestueux que le pouvoir suprême : le malheur. Ah ! voilà le moment où les âmes vraiment chevaleresques peuvent et doivent se dévouer à cette femme. Voilà l'heure où ses courtisans font plus d'honneurs à eux-mêmes qu'à elle. 0 reine ! vous êtes persécutée ! Les hosannah se sont changés pour vous en crucifigatur ! Jusque sous les fenêtres de votre palais on vous calomnie, on vous menace, on vous outrage ! Venez donc, hâtez-vous, courtisans de l'infortune ! Venez, accourez tous ! Ici votre zèle trouvera sa place. Ce ne sont pas les faveurs, l'argent, les biens de la terre qu'on vient chercher ici. C'est le péril, c'est le sacrifice, c'est la mort. Venez ! La reine vous distinguera. Elle inscrira votre nom sui le livre d'or des fidèles ! Venez ! le nuage sombre qui plane sur son beau front le rend plus noble encore. Ses regards sont moins vifs qu'autrefois ; mais ils sont plus attendrissants. Il y a maintenant dans toute s; personne quelque chose de mélancolique et d'austère
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