‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 25 sur 29 · PARIS PENDANT LA SUSPENSION DE LA ROYAUTÉ · texte numérisé non relu

PARIS PENDANT LA SUSPENSION DE LA ROYAUTÉ

Louis XVI est jusqu'à nouvel ordre un souverain dépossédé. Pendant cet interrègne, la physionomie de Paris offre des contrastes de tout genre. C'est un mélange d'optimisme et de prévisions sinistres, de vestiges monarchiques et de germes républicains. Au dire des uns, tout le mal est fini, c'est le bien qui commence, l'âge d'or qui arrive après l'âge de fer, l'ordre et la liberté qui s'unissent pour toujours. Au dire des autres, c'est, au contraire, une série de tempêtes effroyables qui se prépare. Voyez ! disent-ils ; à l'horizon que de points noirs : émeutes, révolution, disette, guerre religieuse, guerre civile, guerre étrangère, invasion, démembrement, cataclysmes de tout genre ! En attendant, partout la lutte. D'un côté les jacobins, plus révolutionnaires que la Révolution elle-même ; de l'autre, les conservateurs, plus royalistes que le roi. Dans l'armée, l'indiscipline ; dans la religion, le schisme ; dans les salons, comme sur les places publiques, les querelles, les haines, les invectives. Dans les théâtres, chaque pièce devenant matière à des allusions et à des confilts ; aux Français, le Charles IX

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de Joseph Chénier, I de le Saint-Bart bél<

portant au paroxysme le tapeur «lu publie : à i,( >p< les royalistes applaudissant aTec enth me, les

républicains sifflant, avrr ra^c <:<> vns do CùStOT et Pollux :

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au théâtre de la Nation, Athalie, avec les chœurs de Gossec, les partisans du trône »it do l'autvl s'extasiant aux passais monarchiques du chef-d'œuvre de Racine, les révolutionnaires appliquant à Marie-Antoinette les anathèmes contre la fille de Jézabel. Dans toutes les rues, sur toutes les places, les attroupements, les propos séditieux, les crieurs publics qui colportent la calomnie et le mensonge. Dans les galeries du Palais-Royal, séjour d'anarchie et de débauche, le flot impur, toujours grossissant, des bandits et des prostituées. Dans les journaux, un torrent de diatribes, une avalanche de fausses nouvelles, un déluge d'infamies. C'est Camille Desmoulins qui le dit : « Aujourd'hui, les journalistes exercent le ministère public. Ils dénoncent, décrètent, absolvent ou condamnent tous les jours ; ils montent à la tribune aux harangues, et il est parmi eux des poitrines de stentor qui se font entendre des quatre-vingt-trois départements. Les journaux pleuvent tous les matins comme la manne du ciel, et cinquante feuilles, ainsi que le soleil, viennent tous les jours éclairer l'horizon. »

La presse est furieuse, forcenée. Pour avoir des lecteurs, il faut tremper sa plume dans le vitriol et dans la boue, avant de la tremper dans le sang. La sagesse, les convenances, la modération, chimères que tout

cela ! Nous ne sommes point à l'Académie. Nous sommes aux Halles, dans les carrefours, dans les bouges. Ce qui plaît, c'est le langage ordurier, ce sont les plaisanteries des pitres de la foire, les lazzis ignobles et cruels, les cris sauvages des cannibales. Ce qui est de mode, c'est la violence, la rage, la frénésie. Carra, dans les Annales patriotiques ; Fréron, dans Y Orateur du peuple ; Camille Desmoulins, dans les Révolutions de France et de Brabant ; Condorcet, dans la Chronique de Paris ; Fauchet, dans la Bouche de fer ; Marat, dans Y Ami du peuple ; Brissot, dans le Patriote français ; Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses, dans le Journal des Jacobins, rivalisent pour savoir qui criera le plus longtemps et le plus fort. Que d'agitations, que de folies, que d'ambitions malsaines, que de ridicules vanités, que de chimères stupides ou criminelles dans cette fourmilière que tôt ou tard écrasera le talon d'un despote !

La Fayette n'est pas mieux traité que Louis XVI. Camille Desmoulins apostrophe ainsi le fameux général : « Libérateur des deux mondes, fleur des janissaires, phénix des alguazils majors, Don Quichotte du Capet et des deux Chambres, constellation du cheval blanc, ma voix est trop faible pour s'élever au-dessus des clameurs de vos trente mille mouchards et du bruit de vos quatre cents tambours. » Le même journaliste appelle le roi : « Notre Sancho Pança couronné. » Des hommes soudoyés colportent dans les lieux publics l'écrit intitulé : Grand jugement rendu par le peuple contre Louis XV L « 0 jour de triomphe ! y est-il dit, 0 Français, que vous êtes heureux i Le parjure est arrêté. Français, cette chute doit vous servir d'exemple. Le traître Louis doit subir son châti-

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mon! . « La liimche-dv-jer sYxpnn i : • D

plus à délibérer; i<i peuple libre, le peuple souverain s'est couvert, en regardant avec mépris le ei devant roi. Voilà enfin un plébiscite ; la République estsarn tionnée. »

On oberche par tous les moyens possibles a rendre le roi odieux et ridicule. On le représente dans caricatures avec le corps d'un cochon et le front d'un bélier. A entendre les orléanistes et les républicai il n'a plus sa raison. Il demande des chevaui de poste, veut se mettre à la tête de ses troupes et combatte Ses ennemis ; il propose dans un autre moment d'abdiquer ; l'instant d'après, il se met en fureur, saisit d< B tabourets, les lan,ce contre les glaces de son appartement, brise les porcelaines. Ces fables grossières se débitent dans tout Paris. Le peuple a complètement perdu le sentiment du respect.

Les églises ne sont même plus un lieu de consolation. La discorde y est comme partout ailleurs. Aux yeux des fidèles, les prêtres constitutionnels qui officient sont des apostats, des intrus. Chaque cérémonie religieuse célébrée par eux est une profanation, un sacrilège. Le pape a frappé de ses foudres les ecclésiastiques rebelles. C'est l'abomination de la désolation. Les gens pieux qui entrent encore dans les églises y ont un frémissement de douleur et de sainte colère. Ils vont partout disant que le Christ est crucifié pour la seconde fois.

A l'Assemblée nationale, les discussions sont de plus en plus tumultueuses. Le sentiment républicain ne se dissimule plus. Robespierre est l'idole du jour. « Cet homme m'en veut beaucoup, dit Louis XVI. Pour moi, je ne lui en veux point, car je ne le connais pas. »

Les hommes d'ordre pourraient s'appuyer sur Barnave, sur Duport, sur Malouet, et modifier avec eux la Constitution dans le sens des principes monarchiques. Mais les membres de la droite ne le veulent pas. A leurs yeux, admettre la Constitution, même en la corrigeant, ce serait sanctionner la révolte. S'unir à des factieux, ce serait devenir factieux soi-même. « Nos espérances, disent-ils, ne sont point tombées si bas qu'il ne nous reste plus qu'à accepter un rôle dans une comédie de révolutionnaires effrayés. Point de concessions, point de transactions. De l'excès du mal naîtra le bien. Il faut que l'épreuve se fasse, qu'elle se fasse tout entière, que les démocrates donnent toute la mesure de leur scélératesse et de leur folie ! » Développant cette thèse, qui est l'excuse mise en avant par toutes les causes compromises, quand elles veulent justifier leur inaction, leurs défaillances, les royalistes s'abstiennent systématiquement ; ils boudent, ils donnent à leur opposition un caractère mesquin, tracassier, impuissant.

Paris est devenu un pandémonium. Quel est l'homme modéré qui pourrait se faire écouter au milieu d'un pareil ouragan ? Il faudrait, pour couvrir ce bruit, pour dominer ce tumulte, le clairon du jugement dernier. Qui donc pourrait avoir l'audace de prendre en main le gouvernail ? Qui aurait assez de force morale et matérielle pour inspirer de la confiance aux passagers, pour rétablir la discipline parmi les matelots en insurrection ? Plus de pilote. Le navire va se briser contre les écueils. Le ciel est sillonné d'éclairs.

Le mois de juillet 1791 ne manquera point de plaire aux gens avides d'émotions et de spectacles. Le 12, la translation des cendres de Voltaire ; le 14, la fête de

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la Fédération an champ de Mars ; le 17, un»- émeute où ooulent des [lots de I Mme doute un d

bien rempli !

Libres penseurs, réjouissez-vous ! Voilà le triomphe de la philosophie, l'apothéose de votre patriarche de Farney, Quand il mourut, son corps fut. transporté, la nuit, furtivement, par son neveu, dam l'église de l'abbaye de Selliàres en Champagne. Mais maintenant

la ville de Paris veut que le mort illustre soit dép

au Panthéon, cette cathédrale des philosopha. Les révolutionnaires encensent Voltaire, qui aurait été l'ennemi juré de la Révolu! ion ; Voltaire, le comme]

de tous les grands seigneurs, le courtisan de tous

trônes. Le cortège part de la place de la Bastille. On élève le cercueil aux regards de la foule, et on lui forme un piédestal avec des pierres arrachées aux fondements de la forteresse de l'ancien régime. Sur l'une des pierres est gravée l'inscription suivante : « Reçois, en ce lieu, où t'entraîna le despotisme, les honneurs que te décerne ta patrie. »

Quarante forts de la halle, vêtus d'aubes blanches, les bras nus, la tête couronnée de lauriers, représentent les poètes antiques et portent sur un brancard une, statue du demi-dieu en carton doré. Une cassette d'or, en forme d'arche, contient les soixante-dix volumes de ses œuvres. Le cercueil est placé sur un char traîné par douze chevaux blancs, dont les rênes et les crinières sont tressées de fleurs. Des portefaix costumés en prêtre d'Apollon, des filles publiques en robes plus ou moins fanées, figurent les Muses, les Nymphes, et entourent le char. Tous les acteurs et toutes les actrices de Paris le suivent. Il s'arrête à la porte des principaux théâtres, et à celle de la maison dt M. de Villette, où

Voltaire est mort, et où l'on a gardé son cœur. Des guirlandes, des couronnes ornent la façade, où on lit l'inscription : « Son esprit est partout, et son cœur est ici. »

Le Théâtre-Français a fait de son péristyle un arc de triomphe. Une statue de l'auteur de Mérope y est érigée. On lit sur le piédestal : « Il fit Irène à 83 ans ; à 17 ans, il fit Œdipe. » Malgré l'empressement de la foule, cette pompe païenne, mythologique, cette cérémonie funéraire, sans croix, sans prêtres, sans prières, n'excite que la curiosité. Elles font sourire, les étranges prêtresses en robe blanche, les soi-disant vestales, qui ont pour mission d'entretenir le feu sacré de la poésie. Ce n'est pas chose facile d'accorder à un homme, sans tomber dans le ridicule, des honneurs qui ne sont dus qu'à Dieu. On a beau faire, on a beau dire, le culte de Voltaire ne sera jamais une religion.

Une pluie torrentielle trouble tout à coup la procession. Poètes, muses, nymphes, municipaux courent chercher un abri. La cérémonie ne finit qu'à dix heures du soir. Le corps est déposé au Panthéon, entre celui de Descartes et celui de Mirabeau. Les royalistes se plaignent qu'on ait célébré une fête publique, quand le roi et sa famille sont captifs aux Tuileries. Les personnes charitables regrettent les sommes dépensées à des pompes théâtrales, quand le peuple manque de pain. Tous les individus qui ont figuré dans le cortège sont harassés, couverts de boue. La pluie a refroidi l'enthousiasme. Le carton doré de la statue est tombé en miettes. Le lendemain, personne ne pense plus au patriarche de Ferney. Sic transit gloria mundi !

Deux jours après la translation des cendres de Voltaire, c'est au Champ-de-Mars la fête de la Fédération.

PARIS PINDANT LÀ I I Dl I I H'»,> LOTI

La famille royal»; sequest rir n\

déjà bien loin de l'optimisme et des illi de l'an]

précédente. On s'aperçoit que l'âge d'or n'< proohe qu'on le supposait. Lei aoolamations sont moins enthousiastes ; les [aniares n'ont plus les mfa échos.

L'épilogue de la tête du 14 juillet, o'esi la scène sanglante du 17. Les esprits sont surexcités. On a

placardé sur tous les murs de Paris, et, jusque dans les corridors de l'Assemblée nationale, une adresse aux

Français, signée par Achille du Chûtelet, colonel u la suite d'un régiment de chasseurs. « Citoyens, est-il dit dans cette adresse, la tranquillité parfaite, la confiance mutuelle qui régnaient parmi nous pendant la fuite du ci-devant roi, l'indifférence profonde avec laquelle nous l'avons vu ramener, sont des signes non équivoques que l'absence d'un roi vaut mieux que sa présence, et qu'il n'est pas seulement une superfluité, mais encore un fardeau très lourd qui pèse sur toute la nation. L'histoire de France n'offre qu'une longue suite des malheurs du peuple dont la cause remonte toujours aux rois. Nous n'avons cessé de souffrir pour eux et par eux. Le catalogue de leurs oppressions était plein. Mais à tous leurs crimes la trahison manquait. Aujourd'hui, il ne manque plus rien, la mesure est comblée, ils n'ont plus de nouveaux forfaits à commettre. Leur règne est fini... Quant à la sûreté individuelle de M. Louis Bourbon, elle est d'autant plus assurée que la France ne se déshonorera pas par un ressentiment contre un homme qui s'est déshonoré lui-même. »

Les orléanistes et les jacobins s'unissent. Dans une pétition où il est dit qu' « il est aussi contraire à la

majesté de la nation outragée que contraire à ses intérêts, de confier désormais les rênes de l'empire à un homme parjure, traître, fugitif, » Brissot et Laclos demandent le remplacement du roi. La pétition est affichée sur tous les murs. On publie que tous ceux qui voudront signer l'original aient à se rendre au Champde-Mars, où il est placé sur l'autel de la Patrie, qui reste dressé depuis la fête du 14. Le dimanche 17 est le jour fixé pour cette signature. Les partisans de la déchéance arrivent en foule au Champ-de-Mars à trois heures de l'après-midi ; mais La Fayette et Bailly s'opposent à la manifestation. La municipalité a décidé que le drapeau rouge sera déployé et la loi martiale proclamée. Les émeutiers crient : « A bas le drapeau rouge ! à bas les baïonnettes ! » Une grêle de pierres succède aux vociférations. La garde nationale tire alors quelques coups en l'air. Une partie du peuple prend la fuite. Mais les chefs, revenus de leur première frayeur en voyant que personne n'est blessé, rallient les fuyards. On recommence à lancer des pierres. La Fayette ordonne une seconde décharge qui, cette fois, est réelle. Le sol est jonché de cadavres. La panique se répand tout autour du Champ-de-Mars. Les Parisiens qui prenaient l'air aux Champs-Elysées fuient effarés. Si La Fayette voulait, c'en serait fait pour longtemps des tentatives républicaines. Les démagogues se croient perdus. Ils tremblent. Mais le lendemain on leur laisse relever la tête ; leurs journaux reparaissent. Ils retournent tranquillement dans leurs clubs. Rassurés par les hésitations de leurs adversaires, ils paient d'audace, et la Révolution reprend son cours.

Il y a bien des gens qui s'affligent de tant de scandales et de troubles. Mais le gros du public y trouve

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une sorte de plaisir. Cette agitation perpétuelle, cette e de politique, oes émotions s iolenl orises qui se Mi* 1 1 dent imprét in b i i rapid oomme autant de scènes de mélodrame! tout cela

plaît à beaUOOUp d'individus. L,i fièvre leur rM m li.ihi-

tuelle qu'ils ae voudraienl plus de la santé. A leur esprit avide de spectacles bruyants, le repos paraîtrait une fatigue. Ils s'intéressent aux luttes parlementai] comme des Espagnols aux courses de taureaux. Même effervescence, mêmes cris, même tumulte. Il leur est d'ailleurs agréable de voir enfin s'écrouler les colos qu'autrefois on ne regardait qu'à genoux. L'instinct litaire se complaît dans l'écrasement du trône. Les souffrances de la royauté, du clergé, de la nobl» font les délices des plébéiens. Les bons bourgeois, les gardes nationaux, se réjouissent des leçons données au pouvoir, et les futurs septembriseurs respirent déjà dans l'atmosphère comme une odeur de sang.

l'émigration

Nous venons de regarder Paris. Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur l'étranger.

La nouvelle de l'évasion du roi et de sa famille avait produit au dehors une folle joie. Le cœur des émigrés s'était ouvert aux espérances les plus flatteuses. On se félicitait, on s'embrassait. On préparait à Bruxelles de grandes fêtes dans l'attente du courrier qui devait annoncer que Louis XVI avait franchi heureusement la frontière. Le désastre de Varennes est venu refroidir cet élan d'allégresse.

L'émigration qui, jusque-là, était peu considérable, devient alors presque générale dans la noblesse, dans le clergé, et même dans la haute bourgeoisie. Il se forme à Paris et dans les principales villes de province des bureaux pour hâter cette fuite universelle. Des hommes exaltés forcent les nobles d'abandonner leurs femmes, leurs enfants, leurs propriétés, et de partir, comme des proscrits, pour la terre étrangère. Ce départ est une grande faute : la place de la noblesse serait non point à l'étranger, mais à côté du roi. Qu'une aristocratie fidèle suive un souverain dans l'exil, on le comprend ;

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knais qu'elle l«i laisse dans les États, au milieu des plus graves périls, et qu'elle .till»' errer de oour en cour, au lieu (l«i rester à son | i d<1 jouer un rôle national,

qui semble inadmissible. Si les émigrés dépensaient au dedans la moil ié de l'énergie et des eifi qu'ils vont dépenser au dehors en pure perte, le trône serait sauvé. Mais la passion ne raisonne pas. Il ne s'agit, dit-on, que d'une promenade sur 1rs bords du Rhin. Dans cinq ou six semaines, on reviendra vainqueur. Il n'y a qu'à montrer son panache, un mouchoir blanc, la botte du prince de Condé, < t six francs de corde pour pendre les chefs de la Révolution.

Exaspéré par l'insuccès du voyage de Varennes, le marquis de Bouille lance l'anathème contre l'Assemblée nationale. Nouveau Coriolan, il menace sa patrie des foudres de son courroux et de sa vengeance. Il écrit de Luxembourg une lettre à l'Assemblée. « Le roi, dit-il dans sa lettre, vient de faire un effort pour briser les fers dans lesquels vous le retenez depuis si longtemps, ainsi que sa famille infortunée. Mais une destinée aveugle, à laquelle les empires sont soumis, et contre laquelle la prudence des hommes ne peut rien, en a décidé autrement. Il est encore votre captif. Ses jours, ainsi que ceux de la reine, sont, j'en frémis, à la disposition d'un peuple que vous avez rendu féroce et sanguinaire, et qui est devenu l'objet du mépris de l'univers. » L'irascible général accentue ainsi la menace : « Je connais mieux que personne les moyens de défense que vous avez à opposer ; ils sont nuls. Votre châtiment servira d'exemple à la postérité Vous répondez des jours du roi et de sa famille, je ne dis pas à moi, mais à tous les rois, et je vous annonce que si on leur ôte un seul cheveu de la

tête, il ne restera pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins, j'y guiderai les armées étrangères. Cette lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de l'Europe. Ils vous instruiront avec des caractères plus prononcés de ce que vous avez à faire et de ce que vous avez à craindre. Adieu, messieurs, je finis sans compliments. Mes sentiments vous sont connus ».

Pendant ce temps, les deux frères du roi, le futur Louis XVIII et le futur Charles X, travaillaient à former la coalition européenne contre la Révolution. Leur oncle, Louis Venceslas, électeur de Trêves, leur a donné à Coblentz une cordiale hospitalité. Coblentz, c'est maintenant le Paris de l'Allemagne. Le chef de la maison de Condé y organise les cadres de l'armée dv,s princes. Beaucoup d'officiers, pas de soldats, une tête, mais une tête séparée du tronc. Calonne a l'administration des finances, ce qui est à peu près une sinécure. Le maréchal de Broglie est le ministre de la guerre. On se partage à l'avance toutes les dignités de l'Etat, comme faisaient les chevaliers romains partisans de Pompée, à la veille de la journée de Pharsale.

Le héros de l'émigration, c'est le roi de Suède, dont M. Geffroy nous retrace si bien la figure dans son beau livre : Gustave III et la Cour de France. En arrivant à Aix-la-Chapelle, Gustave n'a point partagé tout d'abord les illusions des émigrés français. Il a écrit, le 16 juin 1791 : « J'ai trouvé ici presque tout ce qu'il y a de plus grand en France. Tous ces illustres proscrits forment une société très agréable. Ils sont tous animés d'une haine égale contre l'Assemblée nationale, et aussi d'une exagération sur tous les objets dont vous n'avez aucune idée. C'est un spectacle vraiment eu-

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rieua e1 <in même tempi triste de les entendre 1 1 d< voir. » Mais bientôt le monarque suédois enl du

milieu où il es1 . La captivité de Louis XVI aux Tuileries l'indigne.

Tout fier de l'épée d'or que Marie-Antoinette lui a

envoyée aveo cette devise : Pour la défense des opprimés, le roi de Suède tient cour à Aix-la-Chapelle avec Fersen, d'Escars, Breteuil, Calonne, M. et Mme de Saint-Priest, le marquis de Bouille, Mmes d'Harcourt, de Croy, de Lamballe.

Esprit audacieux, chevaleresque, ami des aventures, brûlant du désir d'occuper toujours l'attention publique et de faire parler de lui par les peuples et les rois, il se laisse enivrer par les flatteries intéressées dont l'entoure la noblesse française. Pour elle, ce n'est pas seulement un paladin, un protecteur, c'est un amphitryon. Trois fois par semaine, il donne aux émigrés un dîner de cent couverts, politesse particulièrement agréable pour des gentilshommes que l'absence de solde réduit parfois à se nourrir de lait et de pommes de terre. Il rencontre sur sa route des femmes, des enfants, qui lui tendent les bras, en le suppliant de les ramener dans leur patrie. Son imagination s'exalte. Le voilà qui se dit avec orgueil que son coup d'État de 1791 en France ne réussira pas moins brillamment que son coup d'État de 1772 en Suède. Le voilà qui admire en lui-même le champion des couronnes, le Godefroy de Bouillon de je ne sais quelle croisade autoritaire et monarchique, le souverain magnanime, qui, ayant été naguère protégé par la cour de France, va payer sa dette, et au delà. Il lui semble déjà qu'il fait son entrée à Versailles, que ses vaillantes troupes, musique en tête et bannières déployées, campent fièrement sur

cette fameuse place d'Armes odieusement profanée par les scènes lamentables des journées d'Octobre ; que, couvert de lauriers, comme le grand Condé, il gravit au milieu des applaudissements, les marches de l'escalier de marbre, et que les uniformes des officiers suédois, libérateurs du roi de France et de Navarre,se reflètent dans l'éblouissante galerie des Glaces. Déjà, dans toute l'Allemagne, on ne parle plus que de Gustave, qui apparaît, non seulement comme le défenseur du roi très-chrétien, mais encore comme celui de tous les princes du Saint-Empire. Ouvrez l'almanach de Gotha de 1791. Les gravures en sont presque exclusivement consacrées à la Suède et à son souverain. Il trône dans ces petites cours allemandes, où l'on respire encore un parfum féodal, et où l'ancien régime se cantonne avec tout l'appareil de l'absolutisme en miniature. Il retourne à Stockholm au commencement du mois d'août 1791, et, y passant une grande revue, il donne, dit-il, la représentation de sa future entrée solennelle à Paris.

Pendant ce temps, l'émigration redouble d'activité. Elle frappe à toutes les portes, elle s'adresse à toutes les capitales. Une feuille périodique, qui se publie à Coblentz sous ce titre : Journal de la Contre-Révolution, soutient sérieusement que deux millions d'hommes s'avancent au secours des émigrés. Si l'on s'avise d'émettre un doute à cet égard, les initiés vous disent tout bas en confidence : « Les troupes ne marchent que la nuit pour mieux surprendre les démocrates. » Comme ils s'agitent, ces gentilshommes braves, brillants, spirituels mais fanfarons, frivoles, qui parlent légèrement de toutes choses ; qui, ne voyant plus la France que de loin, la voient mal, et dont les

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» -v. inementa démentent toujours lei forfanteriei ! Suivons M. d'Escan dam ËBi pérégrinations oh( petits prinoei d'Allemagne, où l'on retrouve Venaillei

et l'Œil-de-Bœuf, vus par le gros bout de la lorgne) Comme il se plaît à la cour du cardinal prince évoque de Paseau ! « Allons, monseigneur, lui dit-il, hier opéra, aujourd'hui bal. Qui peut se refuser à une si douce vie ?... A peine fûmes-nous placés au fond de la salle, le cardinal et moi, que les valses commencèrent avec une rapidité que je n'ai connue que là et à Vienne. Chaque dame, après avoir reçu de Son Éminence une petite caresse et un compliment, continuait sa valse. Ce fut le cœur pénétré de reconnaissance et d'un vif regret que je pris congé d'un si digne prélat. »

Le prince de Condé, le comte d'Artois, le*comte de Provence ont chacun leur diplomatie et leur cour. Les négociations entrecroisées se nouent, et se dénouent sans cesse. Le projet de coalition s'élabore lentement. Les défiances de Louis XVI à l'égard de ses frères, les rivalités d'influence, les jalousies mutuelles et les conflits d'ambition des grandes cours, la gêne financière du roi de Suède, la difficulté de secouer la torpeur du grand corps germanique, les hésitations de l'Angleterre, de Catherine II, de l'empereur, du roi de Prusse, tout contribue à retarder la réalisation du vœu des émigrés. Mais la déclaration de Pilnitz vient tout à coup ranimer toutes leurs espérances. Dès lors ils croient le succès certain.

Le 25 août 1791, l'empereur Léopold et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II se sont réunis à Pilnitz, résidence d'été de la cour de Saxe. Des fêtes splendides sont célébrées en leur honneur. Au milieu d'un banquet, on annonce l'arrivée imprévue du brillant comte

d'Artois. Accompagne de Calonne et du marquis de Bouille, il vient plaider ce qu'il appelle la cause des trônes. A force d'instances, il obtient la fameuse déclaration qui, signée le 27 août 1791, sera l'origine d'une guerre de vingt-deux ans. Elle est ainsi conçue : « L'empereur et le roi de Prusse ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur ( le comte de Provence) et de M. le comte d'Artois, déclarent conjointement qu'ils regardent la situation où se trouve maintenant le roi de France comme un objet d'un intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Ils espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont le concours est réclamé, et qu'en conséquence elles ne refuseront pas d'employer conjointement avec l'empereur et le roi de Prusse les moyens les plus efficaces, proportionnés à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique, également convenable aux droits des souverains et au bien-être des Français. Alors, et dans ce cas, Leurs dites Majestés sont décidées à agir promptement et d'un mutuel accord pour atteindre le but proposé et commun. En attendant, Elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient prêtes à se mettre en activité. »

Les émigrés ne se sentent plus de joie. Ils triomphent, crient victoire. A les entendre, les armées étrangères vont pénétrer immédiatement en France : il y aura 50,000 Autrichiens en Flandre, 40,000 Suisses et autant de Piémontais en Provence et en Dauphiné ; 50,000 Prussiens sur le Rhin ; la Russie et la Suède enverront leurs flottes sous les ordres de M. de Nassau et de Gustave III ; la Hollande fournit 200 millions ;

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\\ -, les Deux-Sioilee se joignent ru ooalkéa.

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Il y a auprès <l»' Louis JCV1 une tèmme bien opjn à la Révolution, bien dévouée <;» l'ancien régime, et qui pourtant tient un langage tout autrement Cran* Ceeft la pieuse et courageuse Madame Elisabeth. Elle écrit à Mme de Bombelles le 5 août 1791 : « On débite mille nouvelles plus folles les unes que les autres. L.i Russie, la Prusse, la Suède, l'Allemagne tout entière, la Suisse, la Sardaigne doivent tomber, dit-on, sur nous... Mais tranquillise-toi, ma Bombe, ton pays acquerra de la gloire, et puis voilà tout. Trois cent mill*> gardes nationaux, parfaitement organisés, et tous braves par nature, bordent les frontières, et ne laisseront pas approcher un seul uhlan. Les mauvaises langues disent que du côté de Maubeuge huit uhlans ont fait demander pardon à cinq cents gardes nationaux et à trois canons. Il faut les laisser dire, cela les amuse ; nous aurons notre tour pour nous moquer d'eux. »

Quant à Marie-Antoinette, elle disait à M. François Hue : « L'irruption subite de troupes étrangères causerait d'inévitables désordres. Les sujets du roi, bons et mauvais en souffriraient infailliblement. L'assistance des étrangers, quelque amis qu'ils paraissent, est une de ces mesures qu'un roi sage ne doit employer qu'à la dernière extrémité. » Mais, hélas ! il y avait des moments où cette dernière extrémité lui paraissait inévitable. Elle parlait des émigrés avec plus d'amertume que de confiance. Elle se plaignait de l'insubordination

des deux frères du roi. Il en aurait coûté à Louis XVI de leur devoir la restitution de son autorité. L'idée d'une régence du comte de Provence lui semblait être un attentat contre les droits de la couronne. Il condamnait les exagérations des émigrés plus royalistes que le roi, et savait mieux que personne ce qu'il y avait de futilités et de frivolité à Goblentz. Mais la situation devenait si grave, l'esprit révolutionnaire faisait de tels progrès, le malheureux souverain trouvait dans son peuple tant de malveillance et tant d'ingratitude que souvent il tournait ses regards de l'autre côté des frontières. Comme l'a dit M. de Lamartine, ce n'était pas le roi qui conspirait, c'était l'homme, le mari, le père qui cherchait dans l'appui de l'étranger le salut de sa femme et de ses enfants.

Ne l'oublions pas, d'ailleurs, l'idée nationale n'était pas alors aussi accentuée qu'aujourd'hui. Dans toute l'histoire de France, on avait vu tantôt les rois, tantôt leurs sujets invoquer sans rougir le secours des armées étrangères. Les ligueurs appelaient les troupes espagnoles. Henri IV conquérait son royaume avec l'appui des troupes anglaises. Sous Louis XIII, les protestants de la Rochelle étaient les alliés de l'Angleterre. Au temps de la Fronde, le grand Condé combattait contre la France sous les drapeaux de l'Espagne. Après la révocation de l'édit de Nantes, les réfugiés français prenaient du service dans les armées prussiennes. On venait de voir les^Anglais d'Amérique réclamer contre la mère-patrie le secours des troupes françaises. Parmi les gentilshommes de la fin du xvme siècle, le sentiment monarchique et religieux primait le sentiment national. L'idée du trône et de l'autel l'emportait sur l'idée de la patrie. Les hommes de Coblentz ne reconnaissaient

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pas pour des compatriol jacobins, qui [la-

çaient dans leurs biens, leur honneur et leur

verrons-nous pas, m pN;in xix* siècle, le soldai héroïque de Valmy, le futur roi Louis-Philippe, demander aux (lortrs d'Espagne ou commandement d l'espoir de porter les armes contre la France ?

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