‹ Marie-Antoinette aux Tuileries, 1789-1791Chapitre 8 sur 29 · LE DOUBLE ROLE DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

LE DOUBLE ROLE DE MIRABEAU

L'impression que Mirabeau avait rapportée de son entrevue avec Marie-Antoinette était profonde. La vision royale restait dans ses yeux, dans son cœur, comme un éblouissement. Il pleurait de remords à la pensée qu'il avait pu être regardé autrefois comme l'ennemi de cette belle souveraine. Il pleurait de joie en se disant que, désormais, il en serait le défenseur, le chevalier. Quelques soupçons planèrent dans le public au sujet de cette conversion subite du fameux tribun. Un article publié dans le journal Y Orateur du peuple le dénonça comme ayant fait une course à Saint-Cloud, en insinuant qu'il avait dû voir la reine. Mirabeau avoua qu'il avait effectivement fait une course hors de Paris, pour aller voir sa nièce, Mme d'Aragon, mais que l'entrevue de Saint-Cloud était purement imaginaire. Les choses en restèrent là, après qu'on en eut toutefois, pendant quelques jours, crié dans les rues de Paris : « La grande trahison du comte de Mirabeau. »

Allumer l'incendie et l'éteindre, déchaîner et calmer la tempête, être révolutionnaire, puis gouvernemental ; destructeur, puis conservateur, c'est le rêve des ambi-

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qui, bien souvent, s'imaginent 6tre encore lei mail des événements, quand, en réalité, ils n'en sont plus que les esolaves. Mirabeau eut, pendant quelque la possibilité de jouer an double rôle, sans que son masque lui eût été arraohé <lu visage ; a véou plus longtemps, la dissimulation n'aurait pu continuer, et le grand homme aooulé aurail été, boni mal gré, sommé de ohoisir entre les deux personne qui s'étaient incarnés en lui, l<i royaliste et le tribun.

Tous les hommes énergiques, quels qu'ils soient, ont des instincts de gouvernement, et leur objectif, s'ils espèrent arriver au pouvoir, c'est Tordre, c'est la domination. Pour la plupart des grands agitateurs, la révolution n'est pas un but, c'est un moyen, et il y a bien peu de démagogues qui ne souhaiteraient d'être toutpuissants. L'idéal de Mirabeau, c'était de devenir le, ministre dirigeant d'un roi incontesté, ministre fort, broyant sous sa main de fer toute résistance, et disant : Tu n'iras pas plus loin. »

Un journal socialiste, qui se publie à Verviers, a pris pour titre : le Mirabeau. Ce journal n'est sans doute pas bien au courant du rôle que le célèbre tribun joua dans les derniers mois de sa vie. Je doute que les démocrates d'aujourd'hui soient disposés à donner leur approbation aux idées et aux principes qu'il professa. Il est curieux de rappeler comment, sinon à la tribune, du moins dans son for intérieur, le plus grand orateur de la Révolution française jugeait Paris, l'Assemblée, la garde nationale.

Le désir de la réaction allait jusqu'au machiavélisme dans l'esprit du tribun, devenu l'agent secret de la

cour. Il voulait tendre des pièges à l'Assemblée, la rendre victime des fautes et des violences qu'elle commettrait. Il en venait à faire partie de cette école qui, dans toutes les époques troublées, émet l'espoir que le bien doive naître de l'excès du mal. Il eut deux politiques, deux visages. Sa vie fut tenue en partie double : d'un côté, le révolutionnaire, de l'autre le royaliste. L'équilibre qu'il parvenait à conserver était une sorte de miracle. Il y avait dans ce puissant jouteur tant de force, tant d'habileté, tant d'éloquence que ses adversaires eux-mêmes n'osaient pas le soupçonner. Sa popularité ressemblait à un chêne robuste, qui défiait les vents et la foudre.

Malgré tout, ce double rôle a quelque chose d'essentiellement pénible, et quand on pense que le même homme qui vient, à la tribune, de fulminer des invectives démagogiques, rentre chez lui pour se mettre à sa table de travail, et rédiger mystérieusement ses notes pour la cour, on souffre d'une duplicité qui aurait besoin, pour être excusée, de ne pas recevoir son salaire. Assurément, Mirabeau poursuit un plan que sa conscience approuve. Mais il n'en est pas moins, malgré tout son génie et toute sa gloire, un homme qui a besoin de se cacher, un homme qui touche des fonds secrets, un homme qui serait perdu devant l'opinion publique, si la lumière se faisait tout à coup sur ses écrits et ses actions. Comme tous les gens de talent auxquels leur conscience reproche quelque chose, il est à la fois orgueilleux et humble : orgueilleux quand il est en scène, humble quand il rentre en lui-même. Si fortes que puissent être ses épaules d'Atlas, son double rôle lui pèse comme un fardeau intolérable. Il voudrait pouvoir être lui-même, à la face des hommes et de Dieu.

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Interrogeons le tond de ion âme; Voyons le U I qu'il Demandant »hii ses jugement! sur les boni tes choses. Parisiens, voilà oe qu'il dit de votre vill tière d'elle*mdme : Jamais autant d'élémenl tildes et de matières inflammables ne furenl rassemblés dans un seul foyer. Cent folliculaires dont la seule ressouroe est i<i désordre, une multitude d'éti indépendants qui souillent la discorde dans i

lieUl publics... ; dans 1rs deux classes, la lie de la nation, dans 1rs classes les plus élevées, CC qu'il j a de

plus corrompu, voilà oe qu'est Pans. Cette ville connaît sa foret». Btte Ta exercée tour à tour sur I , sur le

roi, sur les ministres, sur l'Assemblée. Il i bain

que Paris sera la dernière ville du royaume <m Pou remettra la paix. 11 faut doue ruiner sou influence dans les provinces, faire craindre ses projets, dévoiler les dépenses de tout genre qu'elle occasionne et faire désir rer qu'une seconde législature soit placée dans une ville où son indépendance et la liberté du roi soient mieux assurées. » (47e note à la cour, 23 décembre 1790). Partisans de la garde nationale, voici ce que Mirabeau, dans la même note, dit de cette institution : « Je considère la garde nationale de Paris comme un obstacle au rétablissement de l'ordre... Cette troupe est trop nombreuse pour prendre un esprit de corps, trop unie aux citoyens pour jamais leur résister, trop facile à corrompre, non en masse, mais individuellement, pour n'être pas un instrument toujours prêt à servir les factieux. »

Vous qui vous inclinez devant le système parlementaire, voulez-vous savoir comment Mirabeau demande qu'on traite l'Assemblée nationale : « J'ai déjà indiqué, dit-il, toujours dans la même note, plusieurs moyens

d'attaquer l'Assemblée. Je les réduis principalement à ceux-ci : lui laisser rendre tous les décrets qui peuvent augmenter le nombre des mécontents ; l'engager à détruire les municipalités des campagnes, à changer l'organisation de celles des villes, et à réprimer les administrations des départements, lui faire adresser des pétitions populaires sur des points que l'on sait n'être pas dans ses principes, la pousser de plus en plus à usurper tous les pouvoirs, appesantir ses discussions sur des objets inutiles, lui faire proposer, par la minorité, les motions les plus populaires, pour qu'elle les rejette ou les modifie, prolonger sa session jusqu'à ce que les abus du nouvel ordre judiciaire et la difficulté d'asseoir l'impôt soient parfaitement connus, lui faire part chaque jour de l'embarras d'exécuter ses lois, et lui demander de les expliquer elle-même : enfin, dans le même temps, ne négliger aucune occasion d'augmenter la popularité de la reine et du roi. Il n'y a point à balancer : si cette Assemblée sort triomphante de sa carrière, le thermomètre de l'opinion publique ne laisse plus aucun espoir. »

Agent dévoué de la cour Mirabeau insiste ainsi sur l'importance des conseils qu'il lui donne :

« On peut tout espérer, si mon plan est suivi ; et, s'il ne l'est pas, si cette dernière planche de salut nous échappe, il n'est aucun malheur, depuis les assassinats individuels jusqu'au pillage, depuis la chute du trône jusqu'à la dissolution de l'empire, auquel on ne doive s'attendre. Hors ce plan, quelle ressource peut-il rester ? La férocité du peuple n'augmente-t-elle pas par degrés ? Ne fait-on pas espérer au peuple le partage des terres ?... Dans l'Assemblée nationale, le vertige et le fanatisme peuvent-ils être poussés à un plus haut

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poini ? Malheureuse na1 ion ! \ oilè où quelq hommes, qui ont mis l'inti i la place du talent,

l'ont oonduite ! K<>i bon, mail taible I reine infortum voilà l'abîme affreui <>ù le flottement entre une oonfiance trop aveugle et une méfiance exagérée vous ont conduits ! Un effort perte encore aui uns h autres ; mais o'est le dernier. Soit qu'on y renonce, soit, qu'on échoue, un voile funèbre va couvrir cet empire. Quelle sera la suite de sa destinée ? Ot sera port. vaisseau frappé par la foudre et battu par l'ora</< ? Je l'ignore, mais si j'échappe moi-môme au naufrage public, je dirai toujours avec fierté, dans ma retrait»' : Je m'exposai à me perdre pour les sauver tous, ils ne le voulurent pas. »

Nous venons de voir dans Mirabeau le conservateur à outrance, le réactionnaire ardent, l'homme d'ordre, de discipline, d'autorité, le royaliste zélé, convaincu, enthousiaste. Eh bien ! à la tribune, il lui arrive souvent encore de conserver les allures révolutionnaires. S'agit-il de l'affaire du pavillon tricolore à arborer, au lieu du drapeau blanc, sur les vaisseaux de l'État, ou du pillage de l'hôtel de Castries par le peuple, ou de quelque autre question brûlante, le démagogue, l'agitateur reparaît tout à coup. Enivré par les applaudissements qui accueillent son ardente parole, il redevient l'idole des foules, et savoure sa popularité. Semblable aux grands acteurs qui, tour à tour, jouent avec un égal talent et une égale conviction deux rôles différents, il oublie peut-être pour un moment qu'il est réactionnaire, ennemi de l'Assemblée nationale, agent secret des Tuileries. Il est comme ces avocats consommés qui se sentiraient assez d'adresse et d'éloquence pour plaider à la fois et leur cause et la cause adverse. Dans

cotte nature fougueuse, exubérante, il y a place pour la révolution et pour la contre-révolution. Il est la machine et le frein. Il est le torrent et la digue.

O puissant orateur, amusez-vous de votre génie ! Que votre éloquence vous donne, sinon des joies de patriote, du moins des joies d'artiste ! Faites-vous applaudir par cette Assemblée, qui ne se doute guère que vous êtes l'homme qui la combattez le plus ! Écoutezvous parler ! Que le son majestueux de votre voix charme vos propres oreilles ! Que le souffle entraînant de vos discours vous soulève de terre ! Tout cela ne durera plus bien longtemps. Vous et la monarchie, vous êtes condamné à une fin prochaine. Votre popularité ne pourra rien pour le salut de la France. Vous, qui ne désiriez naguère que tempêtes et naufrages, c'est en vain aujourd'hui que vous vous faites pilote. La mer est trop mauvaise, l'orage trop formidable, et vous n'aurez pas plus raison de la révolution que de la mort. Que l'équipage tremble donc ! C'est bien inutilement que vous essayez de le sauver. Il est trop tard.

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