GLANDS
1U° Quatre brillants à la tête des glands, pierres superbes et assorties du poids de I 4 et 15 grains.
17“ Douze brillants pendant au bas des glands, superbes pour la blancheur, pesant depuis 16 à 26 grains.
18“ Seize brillants ronds dans les glands, pesant depuis 11 à 14 grains pièce.
19“ Douze brillants ronds dans les glands, pesant depuis 8 à 10 grains pièce.
20“ Trente brillants ronds dans les glands, pesant depuis 6 à 8 grains pièce.
21“ 'f rente brillants ronds dans les glands, pesant depuis 4à 6 grains pièce.
Signé Wn.i.i.i.M Ghay.
13, New-Bond sU*eet. »
Gray ne fut pas le seul avec qui traita M. de Lamotte, il fut aussi en rapport avec le joaillier Jefferyes, qui eu d«’posa eu ces termes :
DÉCr,AU.\TION DE JEFEERYES, JO.YIU.IER
« Le 23 avril 1785, deux messieurs sc présentèrent chez moi, l’un se disant le comte de Valois, l’autre le chevalier O’Xeill; ils m’apportèrent dixhuit fjros diamants qui, ayant été laissés quelques jours en ma possession pour que j’y mette un prix, furent rendus, l’offre que j’en fis n’ayant point paru satisfaisante.
Les diamants qui me furent montrés consistaient en grosses pierres que je suppose avoir formé les festons (lu collier uricjinaire , tel qu’il m’est connu par son dessin.
Une autre fois j’achetai du comte les articles cidessus spécifiés.
Quelques jours après la première apparition du comte chez moi, soupronuaut qu’u/ie aussi (jrande valeur en diainants ne junivait jias être Itonnetenient en la possession d’un particulier, je me rendis au bureau public de Bond Street pour m’informer si l’on y avait reçu de Paris un avis de quelque vol ou de quelque escroquerie, et trouvant que l’on n’en avait pas reçu, j’y laissai mon adresse et les détails, sans y joindre cependant le nom des personnes, eu
* Pièces ju.stiticalives pour M. le cardinal de Rohan, accusé.
sorte que si I on s’était tout de suite adressé an bureau le comte aurait pu être arrêté, ayant demeuré à Londres encore lonfftcmps après offrant des diamants à vendre.
liC comte de Valois disait que les diamants qu’il possédait étiiiciit la prnjtviélé fia sa femme, qui en avait pour une valeur considérable , et qui provenaient d’une pièce d’estomac dont elle ne faisait point usaj^e.
La seconde fois cp il vint à Londres , il m’apporta un collier de diamants qu’il voulait vendre et que je lui renvoyai; l’immense valeur de res diamants et la perte considérable qu’il essuyait en les vendant en échan{^c d’autres bijoux qu’il convertissait ensuite en arfjcnt m’avait pleinement convaincu qu’il ne pouvait les avoir acquis que criminellement.
Ifidércinbre 1785.
Sifjné Aathamei. .Ieekeryes, Joaillier, Piccadilly. »
nÉcr,AHATio.x de jekfeiiyes, .ioaili.ier
>* Le comte de Valois a acheté chez moi les arti-^ des ci-dessous :
12 mai 17SS.
Lit. St. Schcll. Den.
l'n iKciid tl’é|)ée en .veier (> 16 6
l'ne painî lie l'oselles de souliers en acier. 2 12 6
l’ne ceinture d’acier avec .ses ornements. . 6 6
Tne paire de bracelets or et acier 18 7 6
Total ;i4 2 6
* l‘ièce.s justilicatives pour M. le cardinal de Rohan, accuse'.
J’ai acheté de M. le comte de Valois les articles ci-dessous :
Li». »ierl-
28 mai 1785. . . . Un nœud de p'rles 23
27 août 1785. ... Un paquet de perles 40
31 août 1785. . . . Un antre paquet de j>erles. . . 4.5
2 M'pleinbre 1785. Deux autres paquets de perles. 8<i
La vie que menait M. de Lamotte à Londres, toutes ces allées et venues chez h?s joailliers, ces diamants dont il refjorjjeait , ces perles dont il était couvert, cet argent qu’il ne savait plus comment dépenser, avaient excité l’étonnement de quelques personnes qui vivaient dans son intimité, et entre autres d un nommé Mac Dermott, prétri? irlandais, qui avait connu autrefois le père et la mère de M. de Lamotte, et qui se trouvait en même temps <pie lui à Londj'cs. Il attribua cette fortune considérable au jeu, mais Lamotte lui répondit : « Loin de jouer, je n’aime pas même le jeu ; mais puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi, je vous dirai naïvement ce qui nous a procuré l’aisance dont nous joui.ssons. J’ai épousé madame de Lamotte avec scs 800 livres de pension seulement, contre l’avis de ma famille , vu que je n’avais rien et elle à peu près autant, ce cpii faisait craindre à ma mère <pie nous ne lui devinssions à charge. Nous vînmes à f’aris, où Mad.vme et madame la comtesse d’Artois eurent la bonté de s’intéresser à nous auprès des
ministres; n’ayanl obtenu que de très-petits secours, on nous conseilla d’essayer de réclamer les bontés de la Reine. Ma femnie se détermina à présenter un placet à Sa Majesté, mais l’appareil de Sa Majesté et la hardiesse de l’action ont manqué lui coûter la vie : elle tomba évanouie aux pieds de la Reine, qui ordonna qu’on en eût soin et qu’on la |)ortât chez une dame de la cour. Après cet accident, la Reine a eu la bonté de la voir, de s’intéresser à son sort, en l’cnjjageant à lui demander les grâces quelle jmuvait lui accorder; ma femme m’ayant fait jiart de cette bonté de la Reine, et me témoignant sa répugmanee à tirer de cette faveur les avantages qui en ré.sulteraient , je lui dis que n’ayant point de pain et point d’autres ressources , il fallait bien s’y résoudre , et que je me chargerais de la suite et des stipulations à faire. Vfiilà la source du bien-être et des bijoux dont vous me voyez en possession. La Reine combl<‘ ma femme de bontés et de présents, elle l’iionore de ses oixlres et commandements même auprès de M. le cardinal d»‘ Rohan; il y a peu de temps <jue S. M. lui a donné une paire de pendants d’oreilles superbe, n’ayant pas trouvé à son goût ceux que ma femme portait alors, quoiqu’ils fussent de diamants et dont j<^ veux me défaire, et d’une bague eu brillants qu’on évalue à 1,200 guinées. »
Avant de quitter Londres, M. de Lamotte s’occupait de réaliser son avoir ; un jour qu’il dinait
avec Mac Dermott, la conversation tomba sur la dilférence thi change entre la France et l’Angleterre, qui était très-désavantageuse pour les Français. Lamotte se plaignait d’avoir payé fort cher le crédit (|iie PeiTeganx, son banquier, lui avait fourni sur Londres, crédit qui lui devenait actuellement inutile , puisqu’il avait plus d’argent qu’il n’en pouvait ilépenser. Mac Dermott lui conseilla de convertir ses fonds en lettres de change sur Paris. Lamotte avait alors entre les mains une traite de 3,200 livres sterling qui allait échoir. Le jour de l’é(;héance , un banquier lui en compta le montant, et Mac Dermott l’ayant conduit chez un nommé Motteux, négociant, il convertit cet argent et d’autre qu’il avait apporté en deux letties de ciiklit sim le banquier Perregaux ‘ .
Le 2 juin, M. de Lamotte était de retour à Paris, et le 3 il se rendait chez le banquier Perre{faux , à qui il présentait ses letti es tle crédit, formant à elles deux nu total de 122,896 livres, qu’il touchait de la manière suivante : 1“ un mandat de 100,000 francs sur la caisse d’escompte; 2“ 21,667 livres 10 sous en billets de la caisse d’escompte et en espèces; le surplus était retenu |>our frais de commission *.
' Information : Déposition do PiorroUarlliélcniy MacDeriiiott, â(jé de cinquante-six ans, capucin, et aumônier de l’ambassade du Roi à Londres, rue de Tonrnon.
^Information : Déj)osition de Jean- Frédéric Pcrrc{;aux; à{fé de quarante et un ans, banquier, rue du Sentier.
M AniE-ANTOINF.TTF.
Une fois en possession de cette somme, le luxe des époux Tiamotte ne connut plus de bornes; ils aclièlent des meubles chez Héricourt, Fournier et Gervais, tapissiei-s au faubourg Saint-Antoine; des marbres chez Adam, marbrier, rue Popincourt, et chez Chevaüer, stucateur, sur le boulevard, et des cristaux chez Sikes, place du Palais-Royal Ils achètent deux pots à huile à un juif et lui donnent un diamant en payement, et enfin ils ont dans leur salon un oiseau automate qui vole tout seul et qui a coûté 1,500 livres
Ce n’est pas tout encore : la maison qu’ils ont achetée à Bar-sur- Aube , et <jui est le produit de la premièi e escroquerie commise au préjudice du cardinal, n'est pas encore meublée. Lamotte achète pour plus de 50,000 francs de meubles, et les y envoie avec un tapissier de Paris qui doit tlécorer la propriété et la rendre digne de gens aussi opulents *.
Ce lïit assurément la j)lus belle péiiode de la vie de madame de Uamotte. Jeune, riche et belle, elle voyait tous scs désirs satisfaits, et vivait enfin dans ce luxe qu’elle avait appelé si longtemps de tous ses vœux. Mais cette richesse, ces diamants, cet or, produit d’un vol , il fallait les dissimuler au cardinal, et ce n’etait pas fort difficile; outre que M. de Ro-
* Confrontation du cardinal avec le père I.,oth.
’ Mémoire pour le cardinal de Rohan, accusé.
’ Information : Déposition de Louis Texicr, ûgé de trentequatre ans, tapissier, rue .Saint-Louis.
ET LP. PROCÈS DC COl.LIEH. »9
han quittait souvent Paris pour se rendre à Saveme , ü ne venait pas fréquemment chez madame de Lamotte. Pendant tout le temps (pi’ont duré leurs relations , il ne se rendit pas rue Neuve-Saint-Gilles plus de quatre ou cinq fois ' ; et lorsqu’il s’y présenta, à l’époque où ce ménajfe de fripons nageait dans les diamants, on le recevait dans une chambre haute qui tenait le milieu entre la mansarde et le grenier, et dont le mobilû'r indiquait une fortune médiocre.
Le mois d’août, terme du premier payement, approchait avec rapidité, et madame de Lamotte dut songer à compliquer un peu la situation pour tâcher de se tirer d’affaire.
Elle dicta au faussaire Rétaux une lettre que la Reine était censée avoir écrite et l’adressa au cardinal. Au reçu de la petite épître sur papier à vignettes bleues, M. de Rohan fit immédiatement appeler Hôhmcr et Rassenge , et leur dit <pie Marie- Antoinette lui avait écrit qu’elle trouvait le collier tiop cher et qu’elle voulait le leur rendre , à moins qu’ils ne consentissent à un rabais que lui, cardinal , estimait devoir être de 200,000 livres.
Il ajouta qu’au lieu des 400,000 livres qu'ils devaient toucher le 1" août ils toucheraient 700,0(X) livres. Les joailliers n’acceptèrent pas d’abord cette diminution inattendue sur on objet vendu et livré ; ils représentèrent que cela nuirait à leurs affaires et
' Confrontation du cardinal avec les témoins.
too
MARIE-AMOINETTE
aux engagements qu'ils avaient pris ; mais M. de Rohan leiu' ayant dit que ce rabais n’était que conditionnel, et que si les experts estimaient le collier au-dessus de 1,4<K),000 livres, ils seraient payés, au taux de l’esthnatiou, ils consentirent. Au moment où les deux associés prenaient congé de lui, le cardinal leur recommanda de nouveau de faire leurs remercîments à la Reine de vive voix ou par écrit; il fit même écrire par Basseuge une lettre où les .sentiments de gratitude des joailliers envers Marie- Antoinette SC trouvaient consignés; mais, peu content de la rédaction de cette épître , il lui en dicta une autre conçue en ces termes : « Madame , nous sommes au comble du bonheur d’oser peuser que les derniers arrangements qui nous ont ét<* proposés, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect , sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des reines '. •>
liCS joailliers ne furent pas les seuls que le car dinal entretint du rabais que Marie- Antoinette était censée avoir demandé. Il en parla également à Baudai'd de Saint-James, à qui précédemment il avait fait confidence de la vente du collier, et lui dit avoir vu entre les mains de la Reine la somme de 700,000
' Information : Déposition de Jtassenge.
KT LF. PROCES Dü COLLIER.
francs (|u’elle destinait an payement du l" août; qu’elle-mcme avait voulu les lui donner pour les remettre à Bohmer, mais qu’il avait refusé et <|u’il s’en repentait, car il craijjnait que la Reine n’en fit pas l’usa, "c auquel ils étaient destinés
Quel que soit le récit du financier Saint-.Iames, il est difficile de l’admettre en entier; la disfjrâee du cardinal était assez publique pour qu’on ajoutât foi à un récit de cette nature, et M. de Rohan n’étail pas assez impudent pour mentir de la soi1e. La mémoire de Baudard le servait mal lors de ses dépositions ; le cardinal s’était sans doute borné à lui dire qu’on lui avait dit avoir vu et non pas qu’i7 avait va entre les mains de la Reine une somme de 7(X),0(K) francs, et la meilleure preuve que l’on puisse en donner, c’est qu’il ne tient pas du tout ce langa{;e aux joailliers, et qu’il se borne à leur transmettre sans commentaires les phrases de la lettre écrite par Rétaux de Villette.
Cependant le 12 juillet, Bohmer remettait luimême à la Reine la lettre de remercîments que lui avait dictée le cardinal ; on sait la réponse <jue iVlarie-Aiitoinette lui fit tenir par une de ses femmes de chambre : x .le n’y comprends rien. »
Ces mots plongèrent le joaillier dans une stupéfaction profonde; il chargea son associé d’aller les répéter au cardinal. M. de Rohan blâma vivement
* Information : Déposition de Saint-Jaincs.
tôt MARIE-ASTpiNETTE
Bôhmer de n'avoir pas fait à l'instant même de dêniarcLes pour éclaircir tout cela , ajouta (ju'il fallait retourner immédiatement à Versailles, tâeher de voir la Reine et obtenir quelques explications ' .
On a \Ti dans le premier chapitre que Bôhmer tenta en vain de voir la Reine et fut obligé de renoncer à son projet. Quelques jours après , tme lettre de M. de Breteuil le manda à Versailles; avant de s'y rendre il alla consulter le cardinal , qui lui dit de se souvenir des ordres que lui avait transmis Marie- Antoinette , et de garder vis-à-vis du ministre le secret de la vente du collier.
IjC joaillier fut introduit chez M. de Breteuil, qui Ini demanda ce que signifiait la lettre qu'il avait remise à la Reine. Bôhmer, suivant religieusement les instructions qu'il avait reçues , répondit qu'il s'agissait de quelques bijoux qu'il désirait vendre à Sa Majesté, et se retira *.
Malgré tout ce qu'il y avait d'étrange dans ce qui se passait , la confiance du cardinal n'était pas ébranlée, lorsque tout à coup, le 31 juillet, une lettre signée Maiie- Antoinette et écrite par Rétaux de Villette lui fut remise par madame de Lamotte. On lui marquait que les 700,000 livres promises pour le lendemain ne poimcaient être payées avant le 1"' octobre *. Ce retard consterna M. de Rohan , mais
* Information : Déposition do nassengo.
* Information : Déposition de Rassenge.
’ Information : Déposition de Bassenge.
combien plus grand encore fut son abattement quand le hasard lui ayant mis sous les yeux de la vraie écriture de la Reine, il reconnut qu’il était trompé ‘ !
Au lieu de se confier à cpielqu’un des membres de sa famille qui eût pu lui donner un bon conseil , le cardinal préféra tout raconter à Cagliostro et lui monti-er le marché revêtu de la prétendue signature de Marie-Antoinette; celui-ci n’eut pas de peine à lui faire comprendre que la Reine ne signait pas de la sorte et «pi’il était la dupe d’une friponnerie. « Vous n’avez, ajouta-t-il, d’autre parti à prendre que d’aller vous jeter aux pieds du Roi et de lui dire tout ce qui s’est passé *. «
Le cardinal refusa et se rendit chez madame de Lamotte. Cette femme artificieuse parvint par ses discours à faire rentrer un peu d’espoir dans l’esprit de sa malheureuse dupe, et M. de Rohan ne tarda pas à lui rendre entièrement sa confiance lorsqu’il la vit lui remettre 30,000 francs que la Reine lui avait données, prétendait-elle, afin de payer aux joailliers les intérêts du retard qu’elle leur faisait éprouver.
Ce trait fit rentrer le calme dans l’âme troublée du cardinal, qui ne put prendre pour une voleuse une femme qui lui remettait 30,000 livres.
Il lui était impossible de deviner que madame de Lamotte s’était procuré cette somme en mettant en
' Interrogatoire du cardinal.
‘ Interrogatoire de Cagliostro.
M A K I K - A >• TO I X ETTF.
{ya;{C ses tlianiaiits cliez son notaire, rjiii lui avait prêté dessus 35,000 livres ' .
A cette époque, M. de fiamotte se trouvait à Bar-sur- Aube , où il s’occupait de faire placer dans sa maison les meubles qu’il avait achetés exprès à Paris, et ceux de son appartement de la rue Neuve- Saint-Gilles qu’il y avait envoyés également Il se préparait dans sa ville natale une charmante retraite? où sa femme devait bientôt le rejoindre. Plein décès pensées, vivant dans le luxe, ce digne gentilhomme passait joyeusement la vie, lorsqu’il fut surpris par l’arrivée inattendue de Rétaux de Villette qui venait le chercher en toute hâte de la part de madame de Lamotte , et le ramenait à Paris le 2 on le 3 du mois d’août
La position devenait fort difficile, et la descendante des Valois comprenait que le moment était arrivé où son vol audacieux allait être découvert; elle voulut sans doute tenir conseil avec son mari avant l’explosion et l’avoir auprès d’elle en cas de danger. I^e jour même du retour de M. de liamotte , le père Lotli vint prier Bassenge de se rendre rue Neuve-Saint-Gilles Le joaillier passa d’abord chez le cardinal , dont l’inquiétude reparaissait plus
* Information : Déposition de Jean-Baptiste Mainguet, âgé de trente-quatre ans, notaire, place de Grève.
’ Information : Déposition du père Lolh.
* Interrogatoire de Rétaux de Villette.
* Information : Déposition du père l-oth.
F.T LK PnOCÈS nu COLLIKn. 105
vive que jamais. Le silence que {jardait la Heine au sujet du collier le smpreiiait étrangement; il voulait lui écrire pom‘ lui l eprcsenter les malheiu’s qui pouvaient survenir si elle continuait à ne pas satisfaire les engagements qu elle avait pris. Bgsseuge laissa M. de Rohan en proie <à une perplexité qu’il partageait également, et courut chez madame de Lamotte. Il la trouva seidc dans son appartement. Il n’y avait plus d’autre meuble (ju’un lit et qu’un canapé; tout annonçait un départ prochain. Après (juehjucs mots indifférents , Rasseuge crut rêver rpiand il entendit madame de Lamotte lui dire d’une voix ferme :
« Vous êtes trompé, l’écrit qui contient les conditions du marché est revêtu A'upjiratnu; et d’une signature fausse. Ou a contrefait l’écriture de la Reine ; du reste , le cardinal est très-riche , vous devez vous en tenir à lui et insister pour (pi’il prenne des engagements personnels avec vous ‘ . «
Le joaillier, étourdi du coup rpi il venait de recevoir et ne sachant plus où donner de la tête, se hâta d’aller consulter son associé, et, d'un commun accord, ils résolurent de s’adresser au cardinal.
Basseuge, admis auprès de lui, exposa d’abord ses inquiétudes et celles de Bôhmer ; puis il lui demanda s’il était bien sûr de la personne qui lui avait servi d’intermédiaire dans la négociation du collier.
‘ Information : Déposition de Uassenge. — (Confrontations de Bohmer et de Rassenge avec la daine de Lainotic.
M A R I F. - A MO 1 ETTK
M. de Rohan hésita quelque temps avant de répondre , puis il s’écria : « Si je vous disais que j’ai traité tlirectement , seriez-vous trauqniile? Eh bien, je vous affii-me rpie j’ai traité directement, et je vous l’assure en levant le bras en signe d’affirmation; allez-vou»-en rassurer votre assoeié *. n
Dans quel but le cardinal proférait-il des paroles évidemment fausses, et prétendait-il avoir traité avec la Reine quand il avait dans les mains la correspondance qui prouvait qu’il n’avait été que l’intermédiaire?
C’est que M. de Rohan était sûr désormais qu’il était trompé, qu’il prévoyait le scandale immense si une pareille friponnerie était connue dans le public , que le ridicule et la honte seraient pour lui, et pour éviter tout cela, pour empêcher les joailliers d’ébruiter l’affaire, il affirmait avoir traité directement avec la Reine, et s’engageait ainsi à payer intégralement des engagements dont il était solidaire.
C’est sur ijuoi madame de I.amotte avait compté, et c’était là son dernier espoir ; cependant elle voulut encore compromettre davantage le cardinal et le mettre dans l’impossibilité de faire ou de dire quoi que ce soit coutre elle.
Le 4 août, elle se rend chez M. de Rohan* et se présente à lui tout éplorée; elle lui dit qu’elle est
* Coiifrontalions de Hasseiige et de Bolimer avec la daine de Lamotte.
’ Interrogatoires du cardinal et de la dame de Lamotte.
KT LE PROCÈS Dü COLLIER. i07
victime de la haine des courtisans de Versailles, «ju’elle est obligée de fuir pour éviter leuis coups, mais qu’avant de partir elle désire passer quelques jours dans un asile sûr, pour pouvoir déjouer les projets de ses ennemis jaloux de sa faveur auprès de la Reine.
Le cai’diual la reçoit, et elle passe deu.x jours, elle , son mari et sa femme de chambre, dans I Lôtel de Strasbourg
Le G août, Rétaux de Villette quittait précipitamment Pai'is; il emportait 4,000 livres en billets de caisse, présent de madame de I.<amotte, <jui lui avait dit : « Mes affames s’embrouillent, je vais me retii'er avec mon mari à Bar-sur-Anbe; allez en Italie, votre absence ne sera pas longue, je vous rappellerai sous peu près de moi* ; » et Rétaux, toujours docile , s’était bâté de fuir.
Le même jour, M. do Lamotte était dans la cour de sa maison occupé à faire emballer scs derniers meubles , lorsque Bassenge cnti’a ; il s’informa de la santé de madame de Lamotte, il lui fut répondu qu’elle était depuis trois jours à Versailles, où elle sollicitait pour le cai'dinal. Tjamotte ajouta que, revenu depuis trois jours seulement de Bar-sur-Aube ,
* Intcrrogatoin-s du cardinal et de Rétaiix de Villette. — Récolement de Quidor à Rétaux.
* Information : Déposition d’Éticnnc-I'rançois Quidor, âgé de trente-sept ans, conseiller du Roi, inspecteur de police, rue des Moineaux.
MAIUK- AMOINKTTK
il avait appris l’Iiistoirc du colliiT, et par une raillerie cliarmantc il conseilla au iiiallieureux joaillier, dont il avait les dépouilles, de répondre à la Reine,' si elle lui demandait ce rpie signifiait la lettre de remercîment cpi’il lui avait adressée, que le collier était toujours à sa disposition, et que c’était en vue de le lui olfiir de nouveau qu’ils lui avaient remis la lettre en question ' .
Après avoir présidé quelque temps encore à l’emballage de ses meubles, M. de Ijamotte, accompagné du père Lotli, se rendit chez le notaire Mainguet, lui remit six billets de fermes de 5,000 livres cbacuii, en échange des(piels le notaire lui rendait l’écrin (jue sa femme avait engagé «pielques jours auparavant écrin que l’orfé vrc Regnier avait estimé à 100,000 livres
Ces petites affaîrtîs une fois terminées , le mari ro joignit sa femme, et les deux époux se bâtèrent de partir pour Rar.
Il n’était que temps, car le 9 tout se découvrait; Bobmer donnait par écrit à la Reine le récit de toute cette négociation^, et le 15 d’août le cardinal de Rohan était arreté en habits pontificaux, au milieu du palais de Versailles.
Madame de Lamotte revenait d’une fête que don-
* Information : Déposition <!<■ Basseii(;e.
* Information : Déposition du père I.oth.
’ Confrontations du pèn“ I.oth avec la dame de Lamotte.
‘ Information : Déposition de llassenge.
KT I-E l’ROl'KS ur COM.IKn.
nait M. le duc Penthièvre à Cliâteauvillain ' lorsqu’elle apprit l’arrestation du cardinal.
Elle était à peine rentrée chez elle que des exempts lui sijfnifiaient l’ordre du Roi, qui enjoij^nait de la conduire à la Bastille, où elle amvait le 18.
Quant à sou mari, que la lettre de cachet avait épargné, nous ne savons en vérité pounjuoi, il se hâtait de profiter de cette distraction de l’autorité pour mettre la mer entre lui et la prison qu’il avait si hien méritée, et se rendait à Londres, où il reprenait chez le joaillier Cray un collier d’un seul ranjj et une paire de girandoles, derniers débris du {frand collier de Bohmer qu’il avait laissés à monter à sou premier voyage, et valant à peu prés 2 ou .‘1,000 livres sterling*.
VIH.
L’instruction était terminée , (juaiid un nommé Bette d’Etienville, détenu pour dettes dans les prisons du Châtelet, écrivit au procureur général pour
* Le titre de duc de Cliâteauvillain fut porté par l’un des fils du duc de l'enlliiéviv, cjui mourut encore entant. Voyez son portrait au Mu.sée de Versailles, n° lllKMi (ancien 38i;j).
* Déposition et récolement de Victor I.aisiis, âjjé de vingtsix ans, ci-devant domestique du comte d<? I.amottc’, et actuellement chez Constant, agent de cliange, boulevard Poissonnière.
MA RIE- ANTOINETTE
lui annoncer qu’il avait des révélations à faire , et nécessita de la sorte une nouvelle information .
Jean-Cliarles-Vincent de Bette d’Etienville, bouri;eois de Saint-Omer, vivant nol)lement et de ses biens, ainsi qu’il le prétendait lui-même était un aventiirier de la pire espèce ; il ne s’appelait que Bette tout court , et c’était par pur caprice qu’il avait ajouté à son nom patronymique le nom fantastique de d’Etienville; il n’était pas bourgeois de Snint-Onier, mais tout simplement élève en chirurgie à Lille; enfin il ne vivait ni noblement ni de ses biens, puisque son père était ouvrier, tireur de pierres blanches et de moellons; quant à lui, il avait épousé à Lille, malfp’é sa famille, une vieille demoiselle de soixante ans, dont il avait dilapidé en fort peu de temps tout l’avoir, puis il l’avait abandonnée pour venir à Paris solliciter le priviléjje dos almanachs chantants*.
Telle était la moralité, tels étaient les antécédents de cet individu, qui fit par-devant les majjistrats instructeurs la déclaration suivante, dont voici la substance :
Vers le 8 du mois de février 1785, Bette fit connaissance au café de Valois d’un sieur Auffeard, qui se prétendait intendant d’une dame de Courville.
* Mémoire pour Jean-Charles Vioeent do Bette d’Étienville, bourgeois de Saint-Omer en Artois; par M* Mcslier, avocat.
* Mémoire pour les sieurs Vauchcr, horloger, et Loque, bijoutier; par M* Duveyrier, avocat.
Cet Augeard lui proposa de se mêler d’un mariage ; il s’agissait d’une dame de qualité qui avait eu autrefois un enfant d’un ti'ès-grand seignem’, et qui désirait donner un état à cet enfant. La dame voulait un bon gentilhomme titré : Bette refusa d’abord de se mêler de cette affaire, mais l’intendant lui ayant promis de nombreux avantages, il accepta et se mit eu quête d'uu mari. Il s’adressa d’abord au comte Xavier de Viuesacq, capitaine d’infanterie et chevalier de Saint-Louis, à qui il vendait habituellement de l’eau de Cologne ; mais celui-ci, se défiant de la moralité de l’intermédiaire, refusa absolument ' .
Le lundi saint de la même année , un certain baron de Fages, garde du corps de Monsieur, vint trouver Bette et se proposa pour le mariage en question; il ajouta qu’il l'tait bon gentilhomme, et que ses titi’es avaient été dépo.sés par lui chez l’abbé Mulot, grand prieur de Saint-Victor.
D’Etienvillle se rendit chez cet abbé, y prit les titi es, les remit à Augeard pour qu’ils passassent sous les yeux de la dame de qualité ; c elle-ci en fiit satisfaite, et fit répondre quelcjues jours après qu’elle acceptait le bai'on de Fages pom* lutin’ mari et que l’union aurait lieu après la Quasimodo.
Lorsque cette époque fut arrivée , Augeard dit à
* Information : Déposition de Joseph -Xavier, eoiiito de Vinesacq , égé de trenle-einq ans, capitaine d’infanterie, éhevalier de Saint-Louis, demeurant elicz le maréchal de MailJy, rue de rUniversilé.
M A n 1 E- A N TO 1 N ETTF.
Bette que le rnariajje devait être retardé à eause de (|uelques alfaires; et eomme Bette avait l’air de ne pas ajouter foi à ses paroles, Augeard lui proposa de le mener ehez la dame, mais eu exigeant de lui le plus grand seeret. Le surlendemain de la Quasimodo, le soir, Augeard le eonduisit dans une maison où il trouva une dame de trente-quatre ans , d’une belle figure, ayant de l’embonpoint et les yeux noirs. Cette dame lui eonfirma les paroles d’ Augeard, et après lui avoir demandé le seeret, lui eonfia que le père de l’enfant était, après les princes du sang, l’un des plus grands seigneurs du royaume, et (ju’il lui ferait faire sa fortune. Le lendemain, accompagné d’ Augeard, il revint chez la dame, et y trouva un inconnu que l’on appelait tantôt Marsilly et tantôt Conseiller. Cet individu a dirigé l’affaire tout le temps de sa durée. Marsilly s’informa ensuite du baron de Fages, de sa conduite, de ses mœurs, et sortit. La dame fit voir alors à d’Kticnvillc scs bijoux et des diamants non montés, qui provenaient, lui dit-elle, d’une rivière de diamants cpi on portait autrefois, et qui avaient été estimés 432,000 livres. Elle ajouta qu’elle désirait les vendre avant son mariage, et c|u’elle avait des raisons pour qu’ils ne fussent pas vendus à Paris ; elle lui proposa de passer en Hollande avec quelqu’un (ju’elle lui désijfuerait et de les y vendre ; sur le produit de cette vente, 100,000 livres devaient être donnés comme cadeau de noces au baron de Fages» Mais Bette refusa, craignant d’être arrêté étant nanti
de valeurs aussi considérables, et fit part de tous ees details au baron de Fages, de la part de madame Mêla de Courville : c’est ainsi qu’elle avait prétendu se nommer. Bette était inquiet du mystère qui présidait à ces entrevues; il fit bien attention à la maison et à la rue où Augeard le conduisait , et y étant revenu seul, il découvrit que cette maison était celle de madame de Lamottc, et que le cardinal de Rohan y venait souvent. Persuadé alors que madame de Lamotte et la dame de Courville ne f aisaient qu’un, il ignorait que madame de Lamotte fût mariée, il se tint tranquille; mais bientôt l’évéïieinent le détrompa, caries papiers publics lui apprirent l’arrestation de madame de Ijamotte à Bar-sur- Aube, et ce jour-là il était à Arras avec la dame de Courville.
Le délai de la Quasimodo passé, le mariage fut fi.xé au 10 ou 12 avril. A cette époque Augeard lui dit que le cardinal de Rohan désirait le voir; Bette se rendit donc chez la dame de Courville, où il trouva Marsilly et le cardinal ; celui-ci était vêtu d’une redingote ou lévite de petit-jjris, et coiffé d’un chapeau rond à cordonnet et à glands d’or. Le cardinal lui témoigna sa satisfaction pour sou zèle et lui assura qu’il se chargerait de sa fortune, et après avoir entretenu Marsilly et la dame de Courville en particulier, il revint à lui et lui dé(;lara que pour des raisons de la plus haute importance, le mariage ii’aurait lieu que du 1" au 15 juillet. Il chargea Bette d’apprendre cette nouvelle au baron de Fages ;■
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la lettre fttt écrite sui4«Mcliamp et so«s la dictée de Mai'^iilly. î«e baron de Fajjes accepta le délai, et oo convint que pour le dédommager, dans le câs on lé mariage manquerait, la dame de (lourvillc s’oblijfe-rait envers. M. de Fages pour 30,000 livres en trois payements : 1“ au 15 août; 2° au 15 octobre; 3' an lo décembre. L’obligation fui remise à Bette, ca=chetée avec le cachet de la dame de Courville; celui-ci dans la crainte «le l’égarer la remit k l’abbé Mulot, qui voulut bien s’en chaqpîr. Ce fut à la même époque que la dame de Oourville lui dit en secret qu e lie était baronne et d’une haute nai.ssaiice, et ancienne chanoinesse d’un chapitre d’Allemagne ; c’était dans ce pays qu elle avait connu le cardinal, qui l’avait séduite; qu’elle avait vécu avec lui, en avait eu un enfant, qu’elle avait .suivi le prélat à Paris, à Strasbourg, en Allemagne, à Vienne et ailleurs; et enfin, (juc son nom était baronne de Sollcbercg ou Salleberq. Cette dame parlait bien l’allemand, l’italien et le français. Alt moi.s tic mai 1785, elle fit de nouvelles instances auprès de Bette pour qu'il allât vendre ses diamants en Hollande, mais sur son refus elle li’insista plus. Quelque temps après elle lui dit en avoir vendu une partie et avoir fait itionier l’autre; elle lui montra même une tabatière avec soy portrait entouré de brillants, une montre et sa chaîne, le tout garni de diamants, une bague et un solitaire, en le priant d’en parler au baron de Fages, â qui tout cola était des-