‹ Marie-Antoinette et la procès du collier d'après la procédure institute devant le Parlement de ParisChapitre 29 sur 37 · ADRESSÉE PAR UN ANONYME AD COMMISSAIRE FONTAINE · texte numérisé non relu

ADRESSÉE PAR UN ANONYME AD COMMISSAIRE FONTAINE

A Palermc en Sicile, le 2 noveinbre 1786.

Monsieur,

Ayant lu la Gazelle de Leyde du 25 septembre dernier, l’article Paris porte que le Courrier de l’Europe, <|ui s'imprime à Londres, dit que le fameux Ca^jliostro se faisait appeler Balsamo ; frappé de ce nom <pie vous avez lu dans cette gazette, vous vous êtes rappelé que ce nom ne vous était pas étranger ; vous avez cherché dans vos registres un procès-verbal à l’occasion du nommé Balsamo , dont le signalement et celui de son lipouse, joints au procès-verbal, donnent les plus forts soupçons (jue Babsamo n’est autre que Cagliostro.

Pour vous confirmer, monsieur, dans votre sentiment, j’ai cru devoir vous faire part plus bas des anecdotes que j’ai recueillies le mois de juin dernier, et que j’ai envoyées ii Naples à un ami ]>arisieii avec lequel j’ai correspondance; je n’ai d’autre intention que de vous convaincre que les Français sont réellement francs et même crédules quand ils n’ont pas voyagé, puisqu’ils sont la dupe des étrangers, comme je l'ai souvent vu à Paris, malgré leur éducation et leurs lumières.

‘ yirchives de t Empire , Y, 13125.

PIÈCES JESTIFICATIVES.

Je finis, monsieur, ma lettre sans les compliments ordinaires, et si je ne siyiie pas, ce n’est que pour ne point vous donner la peine de m’honorer d’une réponse.

De Palerme, le 22 juin 1786.

Anecdotes du fameux comte de Cagliostro, compliqué

dans la célèbre affaire de M. le cardinal de Rohan.

Lorsque le comte de Ca'jliostro fut arrêté à Paris, on assura ici qu’il était Palermitain ; ayant lu l’extrait de son mémoire dans les {|azcttcs de Leyde, je n’ai pas cru qu’il fût de Palerme, mais j’ai pensé que son mémoire n’était <(u’im roman de nouvelle invention, malgré toutes les citations qu’il fait des personnes les plus resj)ectal)les.

Jeudi dernier, je trouvai un monsieur qui lisait le mémoire du comte Cagliostro, de l’imprimerie de Lottin aîné, rue Saint-André des Arts; ce monsieur me dit l’avoir fait venir exprès de Paris par l’intérêt qu’il prenait au comte Cagliostro, qu’il avait trouvé ce mémoire rempli de mensonges et d’anachronismes ; je lui répondis que l’histoire de Cagliostro m’avait paru romanesque, même sa naissance, qui est mystérieuse. « Je sais sa naissance, me dit-il, puisqu’il est fils de ma sœur. » Je lui témoignai que je doutais de ce qu’il venait de me dire, parce qu’il pouvait par erreur prendre Cagliostro pour son neveu; pour me convaincre que Cagliostro était réellement son véritable neveu, il me parla ainsi de son propre mouvement.

PÎÈCES JUSTIFICATIVES.

Le prétendu comte Cag[liostro est né à Païenne l’an 1743, c’est-iwlire l’année de la peste de Me.ssine; il a été baptisé sons le nom de Joseph Balsamo. Son père, Pierre Balsamo, commerçant, mounit la même année; sa mère, Félice Braeonnière, ma s(ciir, fille de Joseph Braronnière, mon père, est veuve et habite ici avec Marie Balsiuno, sa fille, sœur du yjrétendii <!omte Ca- {jliostro, qui est aussi veuve, laquelle n’a point de parents du cêté j)aternel , mais elle a deux «uicles, frères de sa mère : le premier, Mathieu Braeonnière, (jui est un des premiers commis du bureau de la poste aux lettres, comme l’avait été .son père; l’autre e.st Antoine Braeonnière (qui est celui qui parle), teneur des livres de M. Jean-François Aubert et G**, négociant, et l’un des juges du tribunal de commerce de cette place.

Ledit Joseph Balsamo ou prétendu comte Cagliostro a été sous la conduite de ce dernier oncle, qui l’a souvent châtié jx)ur ses malices, étant d’un esprit des plus astucieux. A l’âge d’environ (|uinze ans, il ])rit l’habit des Frères de la Charité, où il resta peu de temps. Il se mit à faire le chercheur de trésors (dans la Sicile, c’est une maladie de croire qu’il y a des tré- .sors cachés); il trouva le secret de duper un orfèvre, qui lui donna deux cents onces (valant plus de cent louis d’or) pour avoir un trésor. Joseph Balsamo partit de Palerme avec cet argent , après beaucoup de traits que je n’explique pas (pour l’honneur de l’oncle), suivi d’un valet de chambre de son complot et d’un prêtre, passa par la Calabre, où ces deux derniers, plus

expérimentés, lui enlevèrent tout ce qu’il avait, fut réduit à se rendre à Rome avec l’intrigue de la nécessité, et dans cette ville se distingua par le dessin à la plume, avec laquelle il faisait tout ce qu’il voulait en figures et imitations.

Il se maria à Rome avec Lorenza, fille d’un budat’ore ou fondeur de cuivre pour les ornements des équipages ; laquelle femme, que le prétendu comte Gagliostro nomme Sérapliine, est une beauté de l’Europe par sa blanclieur, ses grâces et son esprit, quoique d’une taille moyenne. Pour lui, il est petit, très-noir, le nez écrasé et d’une laide figure, ayant cependant les yeux vifs. Depuis son mariage , il a voyagé avec son épouse en Espagne, en Portugal, en Angleterre, en France, en Allemagne et en plusieurs autres parties de l’Europe sous divers noms.

Enfin , en 1775, son oncle le trouva à Naples, où il avait un train de grand seigneur, sous le nom de marquis Pélégrino, et notamment il avait pour valet de chambre le fameux La Roca , autre Palermitain qui a fait aussi à Turin le rôle de marquis, quoique perruquier. Joseph Balsamo, après avoir embrassé son oncle, Antoine Braconnière , le présenta à Lorenza , son épouse, comme étant son oncle; elle en douta d’abord, mais Antoine Braconnière lui proposa de venir à Palerme pour voir la mère de son mari, ce qu’elle accepta; ils sont restés chez cet oncle une vingtaine de jours.

De là, le mari et la femme ont été à Malte, ensuite

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ils sont rotouniés à Najiles avec M. le clievalier il’Acqiiino, frère de M. le prince de Garamanica, actuellement vice-roi de Sicile. Depuis ils ont voyage, et notamment à Maroc; enfin, il y a deux ans, Joseph Italsamo retourna à Naples, d’où il écrivit des lettres à son autre oncle Mathieu Braconnière, dans lesquelles il lui parle des voyages qu’il a faits sous le nom de comte de Cagliostro.

Considérant comme incroyable tout ce qu’il m’a dit, je lui témoignai ma surprise et ma difficulté de croire que ce Balsamo fût le vrai comte de Cagliostro, qui est a la Bastille; il me répondit pour me convaincre que son neveu est bien Cagliostro , et que ce nom n’est pas un nom imaginaire, puisque Joseph Cagliostro de Me.ssine était son oncle maternel, qui avait épousé la sœur de sa mère et était agent de M. le prince de Villafranca, par conséquent grand-oncle de son neveu Joseph Balsamo.

La fille de ce Cagliostro, tante à la mode de Bretagne du prétendu comte Cagliostro, est mariée avec un bon bourgeois de cette ville et a plusieurs enfants. Malgré toutes ces raisons convaincantes, j’ai encore douté, et j’ai demandé hier à un Messinois s’il y avait à Messine des personnes qui se nomment Cagliostro; il m’a répondu qu’il connaissait deux familles d’artisans de ce nom.

Réfléchissant sur la narration faite d’abondance par l’oncle de Joseph Balsamo, qui a voulu me persuader <pie c’est le même que le comte Cagliostro, et surtout

en observant que ce dernier n’a cité dans son mémoire que des personnes qui sont déjà mortes, et m’en avant nommé plusieurs, je suis d’avis que le comte Cagliostro est Joseph Halsamo de Palerme, ou qu’Antoine Braconnière, son oncle, est un fourbe dijjne d’être l’oncle de M. le comte de Ca;[liostro.

Plus les événements sont extraordinaires, plus nous les admirons, grâce ii notre ignonince et à notre orgueil ; mais quand de graves avocats nous disent dans leurs mémoires, pour prouver les hauts faits des hommes, qu’un cardinal, prince du sacré œllége, prince du saint -empire, prince de Rohan, évêque du plus riche évêché de France et {frand aumônier de Louis XVI, va avec des femmes manger trois et qii.atre fois par semaine dans le logement et à la tahle de M. le comte de Gagliostro, homme extraordinaire et inconnu (par conséquent suspect), et que cet inconnu prétend qu’il n’est ]>as obligé de dire son vrai nom, je dis qu’on veut nous persuader que nous sommes dans le siècle où on crovait aux fées cl aux sorcières.

Si j’avais un ami à Paris, je lui ferais un régal de ces anecdotes pour ouvrir les yeux de nos chers compatriotes et pour leur faire convenir, s’il était possible, que les Français ne sont que des bêtes en fait de fourberies et de men.songes, en comparaison des adroits et scaltri Palermitains.

Avant-hier, 31 octobre 1786, sur la place du Commerce de cette ville, M. Antoine Rraconnière est venu me dire fpi’il avait lu la Gazette de Horence et qu’il y

PFKCES JUSTIFICATIVES.

avait trouve de.s preuves confirmatives de tout ce qu’il m’avait dit ci-dessu,s il y a plus de quatre mois, et notamment par une lettre écrite au comte Gagliostro , dont l’adresse est à M. .Toseph Balsamo, etc., et que je ne devais jias douter que le soi-rlisant comte Cagliostro était réellement son neveu .Joseph Balsamo de Palerme ' .

l’I.AINTE ADRESSÉE A M. DE SARTISE, PAR JOSEPH BALSAMO, COKTRE SA FEM.ME *.

Au mois de janvier 1773, un Italien se fai.sant appeler .)osej)li Balsamo et prenant la qualité de gentillioinme, présenta un mémoire à M. de Sartine, alors lieutenant général de police, pour obliger le sieur Duplessis, intendant de M. le manjuis de Prie, à lui restituer ses etléts, qu’il l’accusait d(! retenir injustement , <!t à lui indi(|uer le lieu de la retraite de sa femme, <|u’il l’accusait pareillement d’avoir séduite et enlevée. Le nommé Balsamo exposait dans ce mémoire qu’arrivé à Paris depuis quatre mois, il était venu loger avec sa femme chez le simir Dujilessis, dont le hasard lui avait procuré la connaissance à leur jiassage d’Angleterre en France, que ce particulier les avait traités

* Une autre pièce sans importance, jointe au dossier, nous apprend (jue l’individu qui a écrit cetle lettre se nommait Bernard.

’ Archives de F Empire, versement fait en 1858 par la section administrative .à la section judiriaire.

vso

d’abord avec beaucoup d’bonnéleté, s’était épris de la dame Balsamo , qui avait résisté à ses poursuites, mais que sur les jdaintes du mari , <pii lui en avait témoigné son mécontentement, il les avait chassés l’un et l’autre de chez lui sans vouloir leur remettre les effets qu’ils y avaient apportés. Il ajoutait que depuis, le sieur Duplessis était parvenu à .séduire la dame Balsamo et à lui j)ersuader de quitter furtivement la maison de son mari; qu’elle s’en était échappée depuis quelques jours sans qu’on pût découvrir le lieu de sa retraite.

D’après les informations que fit faire M. de Sartine, il demeura constant que la femme Balsamo avait été séduite par le sieur Duplessis, qui la tenait cachée; on découvrit le lieu de sa retraite, et son mari ayant demandé des ordres pour la faire enfermer à Sainte-Pélagie, ces ordres furent expédiés le 26 du môme mois et exécutés le 2 février suivant.

OUDHE DE -M. DE SAUTINE AU CO.M.MISSAIIIE FO.NTAIKE

DE DRESSEIl PROCÈ.S-VEItllAI. DE LA CAPTURE DE LA

DAME IIALSAMO '.

Ce 26 janvier 1773.

Je vous prie, monsieur, de dres.ser procès-verbal de la capture de Laurence Féliciani, femme Balsamo, lorsqu’elle .sera arrêtée de l’ordre du Roi par le sieur Buhot, et de m’en adre.sser copie aux dépens de son mari.

Je suis, monsieur, votre très-humble serviteur,

Df, Sartine.

* Archives de ^Empire, Y, 13125.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. *îl

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