‹ Marie-Antoinette et la procès du collier d'après la procédure institute devant le Parlement de ParisChapitre 3 sur 37 · M A R I E- A MOI N ETTE · texte numérisé non relu

M A R I E- A MOI N ETTE

bien ! Elle a fait semblant quatre ans de suite de ne j)as vouloir acheter ni accepter votre collier. Elle l’acbète et fait semblant de ne s’en point souvenir puisqu’elle ne le porte pas! Vous êtes fou, mon pauvre Bôbmer, et je vous vois entortille dans une intri{fue qui me fait frémir pour vous et m’afflifjc pour Sa Maje.sté. Lorsque je vous demandai il y a six mois ce qu’était devenu le collier et où vous l’aviez placé, vous m’avez dit que vous l’aviez vendu à la Sidtane favorite.

» — .T’ai répondu comme la Reine le voulait, c’était elle qui m’avait fait ordonner par M. le cardinal de faire cette réponse.

» — Mais enfin comment les ordres de Sa Majesté vous ont-ils été transmis?

» — Par des écrits signés de sa main , et depuis quelque temps je suis forcé de les faire voir aux gens qui m’ont prêté de l’argent pour parvenir à les calmer.

» — Vous n’en avez donc jamais reçu?

» — Pardonnez-moi ; j’ai touché en livrant le collier une somme de 30,000 francs en billets de la caisse d’escompte, que Sa Majesté m’a lait donner par M. le cardinal; et vous pouvez être bien sûre <pi’il voit Sa Majesté en particulier; car il m’a dit en me remettant cette somme, qu’elle l’avait prise en sa présence dans un portefeuille placé dans le secrc'taire de porcelaine de Sèvres qui est dans son petit boudoir.

» — Tout cela ce sont des mensonjjes, et vous êtes bien coupable, ayant prêté serment de fidélité au Roi et à la Reine, par les charfjes que vous possédez auprès de leurs personnes , de traiter à l’insu du Roi pour la Reine, lorsqu’il s’agit d’un objet aussi important , et avec elle sans avoir reçu directement ses ordres ' . «

Bôhmer, en sortant de chez madame Campan , se rendit immédiatement à Trianon, et demanda une audience à la Reine; il ne put l’obtenir : Marie- Antoinette était e.xcédéc des réclamations constantes de son joaillier; elle ne comprenait pas ce qu’il voulait d’elle et voyait dans toutes ses démarches la preuve d’un commencement d’aliénation mentale : « Il est fou, disait-elle, je n’ai rien à lui dire, et je ne veux pas le voir. »

Quelques jours après, madame Campan revint prendre son service à Versailles, et raconta à Marie- Antoinette la conversation (|u’elle avait eue avec Bôhmer. L’indignation de la Reine fut à son comble et sa surprise immense quand elle apprit la part que son grand aumônier, le cardinal de Rohan, avait prise à cette affaire.

Cependant elle voidut prendre conseil avant d’agir; ce fut au baron de Bicteuil et à l’abbé de Vermond (jii’elle s’adressa.

Ce n’était pas d’ailleurs la première fois qu’on

* Mémoires de madame Campan , éclaircissements historicjues.

M A R I E- A N TO I N ETTE

abusait de son nom pour commettre une escroquerie; huit ans auparavant, une dame Cahouet de VilJers, avait voK- au fermier {jénéral Béranyer une somme de 200,000 francs en se servant de la signature de Marie-Antoinette.

Le baron de Breteuil et l’abbé de V^ermond étaient ennemis jurés du eardinal de Rohan, et la communication que leur fit la Reine ne put que leur causer une grande satisfaction. Sans s’arrêter au scandale, sans songer an nom, ati rang du personnage incriminé, sans redouter l’eflet qu’allait produire sur le public une affaire où se trouvait compromis le nom de la Reine, ils conclurent à l’aiTCStation et à la mise en Jugement du eardinal. Ils désiraient sa chute, et ne virent dans l’affaire que Marie-Antoinette soumettait à leurs lumières qu’une occasion de se venger; ils la saisirent.

Quant à la Reine, blessée dans tous ses sentiments les plus intimes, elle voulait également que la justice eût son cours vis-à-vis de M. de Rohan : « Il faut, s’écriait-elle, que les vices hideux soient démasqués ; quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent qu’un bcsoigneux et (ju’un escroc qui ose compromettre l’épouse de son souverain , il faut que la France entière et que l’Europe le sachent. »

« Le 15 août, raconte madame Campan, le eardinal, étant déjà revêtu de ses habits pontificaux, fut appelé à midi dans le cabinet du Roi, où se ti’ouvait la Reine. Le Roi lui dit ;

ET I.E PROCÈS DU COLLIER. il

» — Vous avez acheté des diamants à Bôhmer?

» — Oui, Sire.

" — Qu’en avez-vous fait?

« — Je croyais qu’ils avaient été remis à la Reine.

n — Qui vous avait char^jé de cette commission?

» — Une dame appelée madame la comtesse de Lamotte- Valois, qui m’avait présenté une lettre de la Reine, et j’ai cra faire ma cour à Sa Majesté en m« cliarfjeant de cette commission.

« Alors la Reine l’interrompit et lui dit :

, » — Comment, monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n’ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation et par l’entremise d’une pareille femme?

O — Je vois bien, répondit le cardinal, que j’ai été cruellement trompé ‘ ; je payerai le collier, f-’envie que j’avais de plaire à Votre Majesté m’a fasciné les yeux ; je n’ai vu nulle supercherie , et j’en suis fâché.

« Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la lettre de la Reine à madame de La-

* C’est à ce moinetit que, selon l’abbé Georyel {Mcinoircs, t. II), et selon M. !.. Lacour {Mémoires du comte de Lamotte, préface), le cardinal jeta sur la Heine un regard ttindiynation et de mépris.

L’abbé Georgel attribue ce inouveiuent du cardinal à la ptersiiasion où il était d’avoir traité pour la Reine avec les joailliers, et à sa confiance dans la correspondance que madame de Lamotte entretenait avec lui sous le nom de .Marie- Antoinette.

MAUIK-ANTOINETTK

motte, pour lui donner cette commission. Le Roi la prit, et la montrant au cardinal, lui dit :

» — Ce n’est ni l’écriture de la Reine ni sa si{];nature ; comment un prince de la maison de Rohan et un yrand aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine si{jnait Maric-Jntoi nette de France? Personne n’ignore que les reines ne si(jnent que leur nom de baptême. Mais, monsieur, continua le Roi en lui présentant une copie de sa lettre à Bôlimer, avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci?

» Le cardinal, après l’avoir parcourue des yeux : •I — Je ne me souviens pas, dit-il, de l’avoir écrite.

1) — Et si l’on vous montrait l’original signé de vous ?

» — Si la lettre est si{fiiée de moi , elle est vraie. » — Expli(juez-moi donc, continua le Roi, toute cette énigme; je ne veux pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquez-moi ce que signifient toutes ces démarebes auprès de Bobmer, ces assurances et ces billets?

» liC cardinal pâlissait alors à vue d’œil, et s’appuyant contre la table :

’> — Sire, je suis trop troublé pour répondre à

Votre Majesté d’une manière

» — Remettez-vous, monsieur le cardinal, et passez dans mon c.ibinet , vous y trouverez du papier, des plumes et de l’encre; écrivez ce que vous avez à me dire.

ET LE PROCÈS Dû COLLIER.

» Le cardinal passa dans le cabinet du Roi, et revint un quart d’heure après avec uii écrit aussi peu clair que l’avaient été se.s réponses verbales; le Roi dit alors :

n — Retirez-vous, monsicnir.

» Le cardinal sortit de la chambre du Roi avec le baron de Rretcuil, qui le fit arrêter par un souslieutenant des gardes du eorps, avec ordre de le mener jusqu’à son appartement ; M. d’ Agonit, aidemajor des gardes du eorps, s’en empara ensuite et le conduisit à son bétel et de là à la Bastille. Mais pendant que le cardinal n’avait avec lui qui; le jeune sous-lieuteuaiit des gardes, fort troublé liii-méme d’avoir à e.vécutcr un pareil ordre , Sou Eminence rencontra son heiduque à la porte du salon d’IIercule; il lui parla en allemand, puis demanda au souslieutenant s’il pouvait lui prêter uu crayon. li’officier lui donna celui qu’il portait sur lui, et le cardinal écrivit à M. l’abbé Gcorjfcl, son grand vicaire et son ami, de brûler à l’instant même toute la correspondance de madame de Lamotte et en général toutes ses lettres. Cette commission fut exécutée avant que M. de Crosne, licÿitenant de police, eût reçu de M. le baron de Rretcuil l’ordre de mettre sous les scellés les papiers du cardinal ‘ . »

M. de Rohan fut écroué le même jour à la Bastille; trois jours après, madame de Lamotte était

* Mémoires de madame Campan, cliap. xn.

MAIUE-ANTOINETTE

arrêtée à Har-sur-Aube, ramenée à Paris et emprisonnée à son tour dans la forteresse qui renfermait déjà le cardinal.

Madame de Lamotte (.leannc de Saint-Remy de V^alois), naquit à Fontette, département de l’Aube, le 22 juillet 1756. Elle était le second enfant de Jacques de Saint-Remy de Valois, (|ui s’était appelé d’abord de Luz, puis plus tard de V^alois, baron de Saint-Remy, et descendait au septième degré de Henri de Saint-Remy, fils de Henri H, roi de France, et de Nicole de Savigny, dame de Saint- Remy, de Fontette, du Chatelicr et de Noëz '.

Depuis longtemps déjà cette famille était tombée dans l’indigence. Madame Campan cite une réponse curieuse de l’un de ses membres à Louis XIII, qui lui demandait ce qu’il faisait dans ses terres. Ce baron de Saint-Remy était criblé de dettes, il répondit fièrement au Roi : « Sire, je n y fais que ce que je dois. « Cette repartie parut digne d’un descendant des Valois, mais elle* fut appréciée à sa

' Mémoire sur la maison de Saint-Remy de Valois , certifié le 6 mai 1770, par Antoine-Marie d’Ilozier de Sérigny, juge d’armes de la noblesse de France. (Voyez l'ie de Jeanne de Saint-Remy de Valois, ci-devant comtesse de Lamotte. A Paris, chez Garnery, rue Serpente, l’an I de la République; t. Il , p. 423 et suiv.)

juste valeur quelque temps après, lorsqu’on apprit que ce petit-fîls de Henri II faisait de la fausse monnaie avec laquelle il payait ses nombreux créanciers *.

Le père de madame de Lamotte ne s’écarta pas de la voie que lui avaient tracée ses ancêtres. C’était, dit M. Beu{»not dans ses Mémoires *, « un homme de forme atlilétique , qui vivait de la chasse , de dévastations dans les forêts, de fruits sauva{jes et même de vols de fniits cultivés » .

Il avait séduit la fille du concierge de sa maison de Fontette, et en avait eu, le 25 février 1755, un fils, Jacques de Saint-Rcmy de Valois, qu’il légitima par le mariage avec sa mère le 14 août de la même année

Cette union fut trop féconde; outre ce fils et Jeanne, qui vint au monde l’année suivante , le baron de Valois eut encore deux autres filles. Cet accroissement de famille augmenta encore l’état de gêne dans lequel il vivait ; enfin il en était réduit presque à la mendicité quand, ciklant aux ambitieuses sollicitations de sa femme , il résolut de venir à Paris tenter fortune et tâcher d’y battre un peu monnaie avec son nom de Valois *.

* Mémoires de madame Campan, cliap. xii.

’ Mémoires de Beuynot, cité.s par L. l.acour dans scs Mémoires du comte de LamoUe-Y alois , p. 15.

* Mémoire sur la maison de Sainl-Remy de Valois, etc. , p. 426.

‘ Mémoires du comte de Lamotte -Valois, publiés par L. Lacour. Paris, Pouict-Malassis , 1858, p. 16.

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