PROCÈS-VERBAL DE CAPTURE DES SIELTI ET DAME DE
CAGLIOSTRO. — PERyUlSITION , SCELLÉS SLTt LEURS
BIJOUX, etc. *.
« L’an 1785, le mardi 23 août, à sept heures du matin, nous, Marie-.Ioseph Chénon fils, avocat en parlement, conseiller du Roi, commissaire au Châtelet (le Paris, en vertu des ordres à nous adressés, à l’effet de faire perquisition chez les sieur et dame de Cajjliostro, nous sommes transporté, accompafjné du sieur de Brujfniéres , inspecteur de police , rue Saint-Claude, au Marais, en une maison appelée l’Hôtel de Savipny, où étant et montés au premier étage , et entrés dans un appartement , nous y avons trouvé le sieur Ca(fliostro dans la chambre à coucher, nous lui avons fait entendre le sujet de notre transport.
' Mémoire pour dame Jeanne de Saint- Rcmy de Valois, épouse du comte de Lamotte , par Jl' Doillot, avocat, p. 3.
’ Archives de FEmpire, Y, 11514.
40 MAIUE-ANTOINKTTlî
n Nous a dit se nommer Alexandre de Cagliostro; ne peut dire son âge, natif Africain ou Maltais, comte de Cagliostro, demeurant maison et appartement oii nous sommes.
» L’avons sommé de nous représenter ses papiers.
» Il nous a dit que n’ayant pas d’affaires, il n’a pas de papiers , mais que son secrétaire était ouvert et que nous pouvions y faire perquisition.
» Avons, en la présence du sieur de Cagliostro, fait perquisition dans le secrétaire étant dans une pièce voisine de ladite chambre à coucher, et perquisition faite dans tous les tiroirs dudit secrétaire, et ne s’y étant trouvé que (piehpies papiers, nous les avons remis en totalité sous une enveloppe de papier, sur laquelle nous avons appos(‘ nos scellés , au nombre de deux cachets en cire d’Espagne rouge.
» Ledit de Cagliostro n’ayant pas jugé à propos d’y mctti’e le sien; il ne s’est trouvé au surplus rien de suspect dans ce secrétaire.
>' Avons continué la perquisition dans les différents meubles à l’usage personnel du sieur de Cagliostro, et toujours en sa présence, et il ne s’y est rien trouvé de suspect.
” Ap rès quoi le sieur de Brugnières s’est , en vertu des ordres dont il est porteur, chargé du sieur de Cagliosti’o pour le conduire au lien de sa destination, et du paquet de papiers de nous scellé, pour le représenter quand et à qui il appartiendra, et a ledit sieiu’ de Brugnières signé avec nous.
» Le sieur de Cagliostro a refusé, de ce requis suivant l’ordounance.
>1 CnÉNON fils. DE Brugnières.
» A l’effet de continuer la perquisition des papiers et des effets et des papiers de la dame de Cagliostro, sommes restes dans le salon de la dame de Cagliostro avec la dame de Cagliostro, deux dames qui étaient avec elle, et le sieur Léchevin, commis du sieur de Brugnières, jusqu'au retour du sieur de Brugnières.
» Le sieur de Brugnières de retour au bout d’environ une demi-heure, avons interpellé la dame de Cagliostro de nous dire ses noms, âge, pays, qualités et demeure.
» Elle nous a dit se nommer Sérapiiinc Fclichiani, âgée de 28 ans, native de Rome, épouse du sieur Alexandre de Cagliostro , comte de Cagliostro , demeurant avec lui, maison et appartement où nous sommes.
••> Avons sommé la dame de Cagliostro de nous représenter ses papiers ; avons en sa présence lait perquisition dans une commode étant dans la chambre à coucher, qui est la même du sieur de Cagliostro, ci-devant désigné.
» La dame de Cagliostro nous a fait ouverture de cette commode ; dans l’un des tiroirs se sont trouvés quelques j)apiers, et dans un autre tiroir, une assez
*J MAniE-ANTOINETTE
{jraudo quantité de bijoux à rusafje d’homme et de femme.
» Deux rouleaux (|ue la dame de Cagliostro nous a dit être des louis.
>1 Une bourse de soie renfermant fjuelqiies pièces de monnaie d’or.
» Une bourse de peau paraissant renfermer des espèces.
» Tous les bijoux, rouleaux et bourses ont été retirés de cette commode j>ar la dame de Cagliostro, par elle mis et réunis dans uu cailou que la dame de Cagliostro s’est fait donner par sa femme de chambre à ce présente , et nous avons réuni dans im carton les papiers qui se sont trouvé's dans cette commode ; avons , sur ce carton , apposé nos scellés en cire d’Espagne rouge sur un bout de ruban en soie verte, qui le ferme de plusieurs tours, et la dame de Cagliostro , de ce par nous requise , a mis son cachet sur l’autre bout de ce ruban.
» I.Æ sieur de Bnignières s’est chargé de la dame de Cagliostro pour, en vertu des ordres dont il est porteur, la conduire au lieu de sa destination, et du carton de nous scellé et cacheté du cachet de la dame de Cagliostro , pour le représenter quand et à qui il appartiendra , et a signé avec nous ; la dame de Cagliostro nous a déclaré ne savoir écrire ni signer, de ce interpellée suivant l’ordonnance.
» (^uiLnox fils. DE Bhugmères.
r La dame de Ca{jIiostro sur le point de sortir, l’avons requise de nous déclarer si elle n’a pas quelque précaution à prendre pour la sûreté de ses meubles et eÉfets.
» La dame de Cafjliosti o nous a répondu qu’elle n’en a aucune à prendre , et qu’elle a la plus grande confiance en sa femme de chambre , à laquelle elle va remettre ses clefs.
n Avons observé à la dame de Cagliostro que tous ses domestiques n’ont pas besoin d’habiter la totalité de son appartement, et qu’il sera plus prudent d’en emporter les clefs. La dame de Cagliostro s’y est déterminée ; avons fait fermer les croisées de la totcilité de l’appartement, et la dame de Cagliostro, pour sûreté de ses effets et de ses meubles, a féiiné son appai tement avec les clefs, (ju’clle a mises dans sa poche.
« Dont et de quoi avons lait et dressé le présent procès-verbal, et a ledit sieur de Bruguières signé avec nous, et la dame de Cagliostro a réitéré sa déclaration de ne le savoir.
» Ché>on fils. DE Bruunières. »
Ce fut jusqu’à Genève qu’il fallut aller chercher Rétau.v de Villette pom-le conduire à la Bastille. Foi^
tement compromis dans l’aflairc du collier, Rétaiix s’était empressé de passer en pays étranger lorsqu’il avait vu que tout allait se découvnr. Ce fut l’inspecteur de police Quidor qui sc chargea de son arrestation et qui l’amena à Paris.
Marc-Antoine Rétaux de Villette était fils du directeur général des octrois de Lyon , où il naquit en 1754. En 1767 il quitta cette ville et se rendit avec sa mère à Troyes, où il acheva scs études; sa sœur ayant épousé un capitaine d’artillerie, et luimême se destinant à la carrière militaire, il suivit son beau-frère aux écoles de Douai et de Rapaume. Lors de la suppression de cette école il entra dans la gendarmerie, où il fit connaissance de M. de Lamotte, qui le présenta à sa femme, dont il devint bientôt l’amant.
L’inspecteur de police Quidor parle de Rétaux eu ces termes : « D’un tempérament ardent, il recherche les femmes avec avidité, toutes lui sont bonnes , et il les choisit quelquefois dans les derniers rangs des prostituées. Ce sont ses quahtés physiques qui ont porté madame de Lamotte à en faire choix pour amant ' . »
Du reste. Rétaux de Villette ne manquait ni d’es-
* En sa qualité d’inspecteur ehar{;6 de la police des filles, Quidor emploie pour peindre Rétaux des phrases tellement cyniques qu’il faut renoncer à les citer. Il suffira sans doute au lecteur, pour en avoir une idée, de savoir qu’il l’appelle le taureau de madame de Lamotte.
prit ni de facilité, il faisait des vers gracieux et était bon musicien.
Ce fut madame de Lamotte qui le perdit; son intimité avec elle était connue , et sa fuite , qui ne précéda que de quelques jours l’arrestation du cardinal, avait donné l’éveil.
La police se hâta de s’emparer de lui ; arrêté comme nous l’avons dit à Genève, sa contenance pendant la route prouva qu’il savait bien des choses. Il se trouva mal plusieurs fois et ne cessa de répéter qu’il était un homme perdu, une victime qu’on allait sacrifiei'.
La capture de Rétaux de Villettc était en effet bien importante. Confident le plus intime de madame de Lamotte, agent sûr et discret de toutes ses intrigues , il avait de plus écrit de sa main toutes les lettres adressées au cardinal soi-disant par la Reine, lettres qui avaient décidé l’acquisition du collier; et sur le marché passé avec les joailliers il avait écrit ces mots : yipproiivé et signé Marie- Jntoinette de France!
Enfin on alla chercher jusqu’à Rruxelles et on ramena à la Bastille une demoiselle Leguay d’Oliva, accusée, elle aussi, d’avoir joué un rôle dans cette affaire, et d’avoir participé à l’escroquerie. On verra plus loin quelles étaient les charges qui pesaient sm’ elle.
Ainsi donc, à l’exception du comte de Lamotte, qui, lors de l’arrestation de sa femme à Bar-sur-
MARIE-ASTOINKTTK
Aube , avait eu soin de passer en Angleterre , tous les prévenus se trouvaient sous la main de la justice. '
C’étaient : 1° M. le cardinal de Rohan;
2® IjA comtesse de Lamotte-Valois ;
3" Le comte de Cagliostro;
4” Rétaux de Villette;
5" lia fille liCguay d’Oliva.
Ce lut le 5 septembre 1785 que le Parlement fut saisi du procès ; Louis XV^I lui adressa à cet effet les lettres patentes suivantes.
Lettiiks patentes attribuant au Parlement, toutes
LES CHAMBRES ASSEMBLÉES, LA CONNAISSANCE DE l’aFT’AIRE du collier DE BRILLANTS ACQUIS A l’iNSU
DE LA Reine et sous le nom supposé de Sa Majesté ‘ .
« Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre Cour de Pailement à Paris, salut.
» Ayant été informé que les nommés Rohmer et Bassenge auraient vendu au cardinal de Rohan un collier en brillants, que ledit Cardinal à l’insu de la Reine notre très chère éponse et compagne leur aimait dit être autorisé par elle à en faire l’acquisi-
* Archives de t Empire, X’, 2576.
don moyennant le prix de seize cent mille livres payables en différents termes, et leur aimait fait voir à cet effet de prétendues propositions qu’il leur an-, rait exhibées comme approuvées et sifpiées par la Reine; que ledit collier ayant été livré par lesdits Bôlimer et Bassenge audit Cardinal, et le premier payement convenu eutre eux n’ayant pas été effectué, ils auraient eu recours à la Reine; nous n’avons pu voir sans une juste indignation que l’on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale ; nous avons pensé qu’il était de notre justice de mander devant nous ledit Cardinal, et sur la déclaration qu’il nous a faite qu’il a été trompé par une femme nommée Lamotte de Valois, nous avons jugé qu’il était indispensable; de nous assurer de sa pci’sonnc et de celle de ladite dame de Lamotte de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs ou complices d’un attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en attribuer la connaissance , pour être le procès par vous instruit et jugé, la grande chambre assemblée.
» A ces causes, de l’avis de notre conseil et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, nous vous avons par ces présentes signées de notre main, attribué et attribuons la connaissance des faits et délits ci-dessus mentionnés, circon-
M A niE- ANTOINETTE
stances et dépendances pour à la re<|uéte de notre Procureur f;én«‘ral être le procès instruit, fait et parfait, la j;randc chambre assemblée, aux auteiu's, fauteurs, complices, participes et adhérents desdits faits et délits , circonstances et dépendances suivant la rigueur des ordonnances, vous attribuant à l’effet de tout ce que dessus et en tant que de besoin toutes cour et juridiction dans toute l’étendue de notre royaume et icelles interdisant à toutes nos com’s et autres juges; et attendu que la matière requiert célérité, pour ne pas laisser perdre les preuves qui pomTaient * dépérir par le retardement, nous vous mandons et ordonnons d’informer desdits faits ci-dessus, circonstances et dépendances à la requête de notre Procureur général, et à cet effet de commettre tels d’entre vous que vous aviserez pour procéder à l’audition des témoins qui seraient nommés par notre Procuieur g('*néral et fab’e tous autres actes tendant à constater Icsdits faits et délits, lesquels nous avons autorisé et autorisons à procéder auxdites instructions même en tems de vacations pour lesdites informations et auti’es procédures rapportées devant vous, la grande chambre assemblée, après la rentrée de notre Parlement, y être par vous statué, ainsi qu’il appartiendra. Si vous mandons que ces présentes vous ayez à faire registrer et le contenu en icelles garder, observer et exécuter selon sa forme et teneur. Car tel est notre plaisir.
» Donné à Saint-Cloud, le cinquième jour du mois
de septembre , l’an de grâce mil sept cent quatrevingt-cinq et de notre règne le douzième.
» Par le Roy.
« Skjné Louis. Le baron de Breteuil.
» Registrées oui et requérant le Procureur général du Roy, pour être exécutées selon leur forme et teneur, suivant l’arrêt de ce jour. A Paris, en Parlement, les grande cliambrc et Tournelle assemblées, le six septembre mil sept cent quatrevingt-cinq.
» Si(jné Ysabeaü. »
1.1e Roi avant de donner ces lettres patentes avait fait offrir au cardinal, ou de s’en rapporter à sa clémence ou d’être traduit au Parlement. M. de Rohan discuta le paiti qu’il devait prendre avec scs avocats Target, Troncliet, Collet et de Bonnières '.
Tronchet et Collet penchaient pour la clémence royale, Target et de Bonnières préféraient le Parlement. Ce fut le dernier avis qni l’emporta, et le cardinal fit savoii’ à IjOiûs XVI sa résolution par la lettre suivante : « Sire, je remercie très-respeetneusement Votre INIajesté de l’alternative qu’elle a bien vonlu me donner ; je n’hésite pas à préférer le Parlement comme la voie la pins sûi e ponr démasquer l’intrigue dont je suis la victime, pour mettre au {frand jour ma bonne foi et mon innocence. »
* Mémoires de [abbé Georgcl, t. II.
M A lu K - A N TO I N ETTE
M, de Rohan cnit néanmoins devoir à la pourpre romaine dont il était revêtu, et à son titre de princeévêque , de demander à compai aître préalablement devant un tribunal ecclésiastique, et il présenta sa requête au Parlement en ces termes :
« Supplie humblement Ijouis-René-Édouard de Rohan, cardinal de la sainte Église romaine, évêque, prince de Strasbourg, prince état d’Empire, landgrave d’Alsace, grand aumônier de France, commandeur du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne, etc.
» Disant qu’il se fera toujours un devoir et une (floire de reconnaître l’autorité souveraine du Roi, et qu’à ce litre tous ses sujets, de quelque dignité qu’ils soient revêtus, sont soumis à sa puissance.
» Mais qu’en rendant le plus sincère hommage à cette dépendance, il ne saurait oublier les droits et les privilèges des corps dont il est membre; que par une discipline qui remonte jusqu’ au.\ premiers siècles de l’Eglise, les évêques doivent être jugés par leurs supérieurs ecclésiastiques; que les empereiu'S romains en embrassant la religion chrétienne ont trouvé cette discipline établie dans l’Eglise, et que leur piété leur a fait une loi de confirmer une discipline inspirée par la déférence due aux premiers ministres de la religion , revêtus de l’autorité de Jésus-Christ, et qui ont l’honneur d’être associés à son sacerdoce.
>1 Qu’à l’exemple des premiers empereurs chrétiens, tous les souverains des monarchies catbo-
liques qui se sont formées des débris de l’cmpin; romain ont eu les mêmes sentiments et la même piété; que dans la France en particulier, nos rois, qui se sont toujoims signalés par la protection qu’ils ont accordée à l’Église, ont dans tous les temps reconnu et confirmé ce privilège des évêques d’être jugés par leurs pairs ou par leurs confrères dans l’épiscopat.
» Que même depuis la distinction introduite dans le royaume, entre le délit commun et le cas privilégié, on n’a pas cessé de respecter cet ancien privilège, et que si on a réservé aux tribunaux séculiers la connaissance de ce qu’on appelle le cas privilégié, on a constamment laissé au tribunal ecclésiastique le jugement du délit commun.
» Que tous nos auteurs rendent témoignage avec d’Héricourt, que jamais dans le royaume les évêques inculpés de délits privilégiés qui ont réclamé leurs privilèges n’ont subi de jugement dans les cours séculières, avant d’avoir été traduits au tribunal ecclésiasti(pie et jugés par leurs supérieurs dans l’ordre hiérarchique.
» Que M. d’Aguesseau, dank son Mémoire uniquement destiné à établir et défendre la juridiction royale, avoue à plusieurs reprises l’existence de cette règle (p. 288 et 341), et qu’il rapporte lui-même xme décision formelle du roi Philippe le Bel, qui, dans une pareille circonstance, a déclaré que le droit et la loi voulaient que le jugement ecclésias-
MARIE-ANTOI>ETTE
tique précédât celui de la puissance civile, pose il jin-is rnlio (p. 244).
i> Que le suppliant étant ecclésiastique, évêque et cardinal, peut et doit revendiquer le privilège qui lui appartient à tous ces titi'es.
» Que s’il était un simple ecclésiastique du second ordre, il aurait l’avantage de la procédure conjointe ordonnée par l’édit de Melun de 1580, par l’édit de 1G78, parla décLiration de 1G84, par l’édit de 1G05, et par la déclaration de 1711, procédure (|ui se lait ])ar le juge ecclésiastûjue, en présence et de concert avec le juge royal, et dans laquelle ce dernier juge ne saurait porter son jugement que lorsqu’il lui est apparu de la sentence de l’official.
» Que le suppliant ne pouvant être assujetti à cette forme de procéder, parce qu’il est inouï dans l’Eglise qu’un évêque ait pu avoir un simple prêtre pour juge ; les dignités supérieures dont il est revêtu ne sauraient lui porter prtqudice, rendre son sort plus lâchcux que celui des simples ecclésiastiques, ni rendre son privilège inutile.
» Qu’il est par conséquent indispensable qu’il ait un tribunal ecclésiastique <jui le juge avant le tribunal séculier.
n Que comme cardinal il a le pape pour supérieur immédiat; que comme évêque, c’est le concile de la province qui, suivant les maximes de l’Eglise gallicane, est son premier supérieur dans l’ordre bié rarebique, et que le privilège dont il jouit à ces
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ET LE PROCÈS Dü COLLIER.
titres et (pi’il doit être aussi jaloux de conserver, que ce privilège est précieux aux corps dont il a l’honneur d’être membre, que ce privilège serait pleinement infructueux , ou même absolument anéanti, s’il ne lui était pas permis de le revendiquer avec effet.
» Enfin cpie sa démarche n’a nnllement ponr objet de méconnaître l’autorité de la cour, qu’il a lui-même réclamée, mais seulement de satisfaire au devoir indispensable que lui imposent les dignités ecclésiastiques dont il est l'e vêtu.
» Ce consid('*ré, nosseigneurs, il vous plaise, faisant droit sur la présente requête, conformément aux privilèges du suppliant, et ayant é{{ard à sa revendication, le renvoyer par-tlevaut le tribunal ecclésiastique compétent pour connaître et statuer sur l’accusation intentée contre lui, pour y être préalablement jugé sur le délit commun, sans préjudice de tous les autres dus, droits et actions du suppliant, et sauf à prench'c par la suite telles autres conclusions qu’il appartiendra et vous ferez bien.
» Mo>sieuh Titox, rapporteur.
>> Le cardinal de Rohan.
» Gérard de Melcy. »
Cependant le pape s’était ému de ce qu’un prince de l’Eglise fût ainsi traduit devant un tribunal séculier. IjC souverain pontife assembla un consistoire
qui déclara à l uDcUiimité que le cardinal de Rohan avait péché contre sa dignité de membre du sacré collège en reconnaissant l’autorité du Parlement, qu’il était suspendu pendant six mois, et que s’il persistait, il serait rayé du rang des cardinaux.
Il fallut envoyer à Rome un abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui prouva an pape que M. de Rohan avait fait les proteslations que sa di'jnité lui commandait, et que s’il avait accepté le jugement d’im tribunal séculier, c’est qu’il avait dû s’incliner devant la volonté de son Roi.
Ces raisons furent trouvées suffisantes , et le cardinal fut réintégré dans tous ses droits et honneurs de prince de l’Église romaine ‘
Avant que le procès s’entamât, les avocats de M. de Rohan furent d’avis qu’il fallait d’abord empêcher toute action des joailliers pour le payement du collier, et prendre avec eux des arrangements qui les empêchassent d’intervenir an procès en qualité de parties civiles.
C’était le cardinal qui avait acheté le collier, c’était à lui <jue Bôhmer et Rassenge l’avaient remis, c’était lui qui devait payer. Une délégation annuelle de 300,000 fi’ancs sur les revenus de l’abbaye de Saint-Waast et garantie jusqu’au parfait payement du capital et des intérêts satisfit les joailliers * et
‘ Mémoires de madame Campait, édition Didot , p. 220, note 1.
* Mémoires de Fahbé George l, t. II.
débarrassa la cause de M. de Rolian de toute inquiétude de ce côté ' .
Ce fut sur ces entrefaites que commença l’instruction du procès. Elle était dirifjée par MM. Titon de Villotran et Dupuis de Marcé, conseillers au Parlement, nommés rapporteurs de l’affaire du collier par le premier président d’Aligre.
De l’instruction résultèrent les faits suivants :
M. et madame de Lamotte, à leur arnvée à Paris, étaient loffés dans un hôtel garni de la rue de la Verrerie, où ils vivaient fort inisérablement. En 1782, mademoiselle de Valois, celle dont on a pu admirer plus haut l’orthographe capricieuse, vint à tomber malade, et l’état de détresse dans lequel se trouvaient son beau-frère et sa sœur
' La révolution qui survint et-la confiscation des biens du clergé empêchèrent l’exécution de ce contrat. En 18011, à la mort du cardinal, un sieur Deville, à qui les joailliers avaient vendu leurs droits, actionna la princesse Charlotte, nièce et héritière de M. de Rohan; depuis, et à j>liisieurs reprises , les héritiers du sieur D<!ville interrompirent la prescription par difFérents actes judiciaires; enfin, en ce moment même, ils poursuivent devant le tribunal do la Seine les héritiers de la princesse Charlotte, qu’ils accu.sent d’avoir, lors de la mort du cardinal, dissimulé l’actif de la .succession.
était tel , qu’ils s’adressèrent au curé de Saint-Meiri pour obtenir des secours, qui leur furent refusés, sans doute à cause de leur réputation équivoque ' . Ce fut alors que madame de I^amotte eut recours aux bontés du cardinal de Rohan, <|ui lui fit passer de temps en temps quatre ou cinq louis *.
Ces secours étaient insuffisants, et bientôt M. de Camotte était tellement criblé de dettes, que, erai- {fiiant d’être arrêté, il quittait Paris et se réfiqjiait ebez un aubei{jiste de Brie-Comte-Robert, nommé Poncet
En 1783, la position n’était pas plus brillante; ils mettàient leurs meubles en déjiôt chez le perruquier Biirlandeux, de peur d’une saisie *.
Madame de Eamotte acceptait en frémissant cet état de choses; elle ne concevait pas qu’on laisseât une descendante de Henri II dans une pareille misère , et elle résolut d’adresser au Roi des mémoires pour lui faire connaître sa situation. l>ouis XVI avait déjà, comme on l’a vu, fait quelque chose pour cette famille.
Le baron de Valois avait été placé dans la ma-
' Confrontations du cardinal avec inadanie de Lainotte et antres accusés.
’ Id. — Interro[;atoire du cardinal de Rohan.
’ Confrontations du cardinal avec madame de I.amotte et autres accusés.
* Confrontations du cardinal avec madame de Laniotte et autres accusés.
ET I,E PnOCÈS DU COLMER. 57
rine et avait obtenu une pension de huit cents livres ; madame de Lamotte avait éfjalemcnt obtenu une pension de huit cents livres , cpii , lors de son mariage, fut portée à quinze cents; et enfin mademoiselle de Valois jouissait de la même faveiu’.
Madame de liamotte ti’ouva que ces libéralités ressemblaient plutôt à des aumônes qu’à des bienfaits , et elle se mit à fatiguer la cour par ses réclamations; elle s’adi'cssait à tout le monde : elle alla même trouver madame du Barry à Luciennes et implorer sa protection pour faire parvenir au Roi un mémoire où elle demandait qu’on lui rendît les biens de sa famille rcnitrés au domaine. Madame du Barry répondit d’abord qu elle ne voulait pas sc mêler de cette affaire, mais enfin, làtiguéc^>ar les larmes que versait la suppliante, elle prit le mémoire sans avoir pourtant rintention de s’en mêler, car après l’avoir parcouru elle le mit au feu. Ce mémoire était signé : « Marie-Antoinette de France de Saint-Remy de Valois, femme du comte DE La.MOTTE, garde DU CORPS DU COMTE d’ArTOIS '. « .\u commencement de 1784 elle faisait mieux encore; ses effets et ses robes étaient engagés au mont-de-piété, et elle en portait les reconnaissances à Versailles pour les montrer au contrôleur
* Information : Déposition de Jeanne Goinard de Yauberiiier, comtesse du Barry, âjjée de trente-cinq ans, demeurant à Louveciennes.
MAniE-ASTOI>ETTE
général, M. de Galonné, afin qu’il s’intéressât davantage à sa demande ' .
Ces ménfoires, que madame de fiamottc colportait ainsi de tous les côtés, étaient presque tous dictés par le cardinal de Rohan , qui poussa même la complaisance jusqu’à en remettre lui-même quelques-ims aux ministres.
Cependant aucune des démarches n’aboutissait et la misère augmentait toujom’s. En avril 1784, on vendait le brevet de la pension due à la générosité du Roi, et le baron de Valois faisait également vendre le sien par M. de Lamotte; le tout produisait une somme de neuf mille livres
Cet argent ne dura pas longtemps, peut-être servit-il à payer les frais de la nouvelle installation des époux Eamottc, qui, vers cette épotpie, quittèrent la rue de la Verrerie pour s’établir rue Neuve- Saiht-Gilles. Quoi qu’il en soit, ils étaient encore au commencement de cette même année obligés d’emprunter des couverts d’argent à un sieur de Vicilleville
Madame de Lamotte, impatientée de voir toutes ses réclamations sans résultat, résolut de s’adresser directement à la Reine ; et un jour que Marie- An-
* Coufronlations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.
• Information : Déposition de ÎNicolas-Picrre-François Grenier, â{fé de (juarante-six ans, orfèvre, rue Greiietat.
’ Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte et autres accusés.
toinette passait dans la galerie de Versailles ponr se rendre à la chapelle , elle se jeta à ses pieds et lui présenta un placet; mais cette fois encore elle n’obtint rien.
Cependant tout à coup madame de Lamotte chanjfe de tactique; elle ne se pose plus en solliciteuse et ne fatigue plus personne de réclamations; elle s’en va répétant partout qu’ enfin la Reine a été touchée de sa |)osition , elle montre même des lettres que lui adresse Marie- Antoinette. Ces propos l’e.vposent même quelquefois à des désagréments. Un jour, elle devait dîner chez un sieur Bénévent, à qui elle avait promis la protection de la Reine pour un marché qu’il désirait conclure. A son arrivée, elle aperçut à tahle le fameux Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette ; sa surprise fut telle qu’elle n’osa plus dire un mot du sujet qui l’avait amenée dans cette maison. Mais bientôt, craignant les interprétations auxquelles son air décontenancé pouvait donner lieu, elle feignit de trouver mauvais qu’on eût invité à dîner avec elle, une Valois, un misérable coilleur '.
Le cardinal de Rohan fut l’un des premiers instruits de la faveur dont sa protégée prétendait jouir, et il crut voir dans madame de Lamotte un moyen d’obtenir ce qu’il désirait si ardemment, rentrer dans les bonnes grâces de la Reine. Il lui en
* Confrontations du cardinal avec Hétaiix de Villette et autres accusés.
M AIUE-ANTOI^ETTE
parla, elle promit d’essayer, et tpielques jours après elle lui montrait une lettre cerite sur du petit papier bordé de vignettes bleues *, soi-disant par Marie- Antoinette, et où il se trouvait quelques mots de bonté pour lui ; plus tard enfin elle lui faisait espérer (ju’il obtiendrait une audienee.
Pendant les mois de mai, juin et juillet 1784, il y eut entre le cardinal et madame de Lamotte une correspondance suivie ; madame de I.amotte se chargeait de faire passer à M. de Rohan les lettres que la Reine était censée lui (‘crire , et de remettre à la Reine les réponses du cardinal
Ces lettres étaient fausses, elles étaient l’œuvre de Rétaux de Villette, qui, dans cette occasion, servait de secrétaire à madame de Lamotte. Le père Loth, qui était aussi l’un des familiers de la maison, n’a jamais vu Rétaux écrire; mais un jour (ju’il se présentait rue Ncuve-Saint- Gilles j)our |)arlcr à la maitresse du logis, il ne put entrer
* Confiont.-ilion du cardinal avec le père Loth. — Confrontation du cardinal avec la d’OIiva.
Le père Loth était un ininiine de la place Royale; des relations de voisina(;e sVîtaient établies entre inadaine de l.amotle et lui ; sachant qu’elle voyait luonsienr de Rohan, il la pria d’obtenir pour lui du cardinal la pennission de prêcher devant la cour à la chapelle de Versailles; madame de Lamotte lui procura cette faveur qu’il ambitionnait, et le père Loth par reconnaissance et j>ar intérêt fréquenta assidûment sa voisine de la rue Neuve-Saint-Gilles.
’ luterropatoire de Rétaux de Villette.
parce qu’on lui dit qu’elle était occupée avec Rétaux. Le père IjOth attendit quelques moments , et bientôt la porte de la chambre à coucher s’ouvrit, et il vit auprès du lit de madame de Lamotte une petite table de nuit sur laquelle étaient posés une écritoire et du petit papier à vi{jncttes bleues '.
Rétaux a du reste avoué lui-même qu’il avait écrit sous la dictée de madame de f.amotte des lettres auxquelles il ne comprenait rien d’abord *.
Le cardinal de Rohan, tout entier à la joie que lui causait son retour en grâce, ne cessait de demander cette audience de la Reine <|u’on lui promettait sans cesse et qu’il ne pouvait jamais obtenir. Il mit tant d’insistance à obtenir cette entrevue que madame de Lamotte comprit qu’elle ne pouvait plus reculer.
M. de liUmotte , en se promenant dans le jardin du Palais-Royal, avait rencontré plusieurs fois une jeune personne dont la taille et la tournure rappelaient un peu Marie- Antoinette. C’était la demoiselle Leguay d’OIiva, femme galante, ou, comme on disait alors, /t//e dit monde
Cette ressemblance étrange frappa M. de I^amotte, il en parla à sa femme, et celle-ci résolut alors de faire servir ce hasard à ses propres intérêts. Elle engagea son mari à faire eonnaissanee
• Confi'oiitalion du cardinal avec lo père I.oth.
’ Confrontation du cardinal avec Rétnux de Villettc.
* Interrogatoire de la dciuoiselle d’OIiva.
MAIUE-ANTOIISETTE
avec cette fille, et un jour M. de fiamotte la suivit dans le petit appartement qu’elle occupait rue du Jour, derrière l’église Saint-Eustaclie, dans l’hôtel de Lambesc : la connaissance fut bientôt faite.
Pendant huit jotu^ il vint la voir assidûment; quand lenrs relations furent établies sur un pied d’intimité assez grand , il lui annonça qu’une femme titrée , une comtesse , ayant beaucoup entendu parler d’elle, désirait la voir, et qu’il la lui amènerait le lendemain.
Le lendemain, en effet, M. de Lamotte se présenta chez la demoiselle d’Oliva, suivi d’une dame, fpi’elle ne sut que plus tard être madame de Lamotte; puis, ne voulant pas troubler l’entretien des deux femmes, le comte se retira.
a — Vous devez être bien étonnée de ma visite, dit la dame en soiu*iant à la demoiselle d’Oliva, puisque je n’ai pas l’honneur d’être connue de vous ?
» — Madame , d’après ce que l’on m’a annoncé de vous, cette surprise ne peut que m’être agréable.
» — Ayez confiance, mon cher cœur, dans ce que je vais vous dü’e : je suis üne femme comme il faut et attachée à la cour. «
En disant ces paroles , la dame tira de sa poche un portefeuille, l’ouvrit et montra à la jeune fille plusieurs lettres qu’elle prétendit lui avoir été écrites par la Reine.
U Vous le voyez, ajouta-t-elle, j’ai toute la con-
ET lÆ PROCÈS DD COLI.IEH. 63
fiance de la Reine ; elle vient de m’en donner une nouvelle preuve en me chargeant de lui trouver une personne qui puisse faire quelque chose qu’on lui expliquera quand il en sera temps. J’ai jeté les yeux sur vous. Si vous voulez vous en charger, je vous ferai présent d’une somme de 15,000 livres, et le cadeau que vous recevrez de la Reine vaudra encore bien davantage. Je ne peux pas me nommer à présent, mais vous saurez bientôt qui je suis. » Mademoiselle d’Oliva lui répondit qu’elle était trop heureuse de faire quelque chose qui pût plaire à la Reine et qu’elle acceptait.
« S’il en est ainsi, repartit la dame, monsieur de Lamotte viendra vous prendi e demain au soir et vous amènera chez moi à Versailles '. »
Le jour même, madame de Lamotte se rendait chez le cardinal et l’avertissait de partir le surlendemain pour Versailles, la Reine consentant enfin à lui accorder dans les jardins l’entrevue <ju’il sollicitait depuis si longtemps
Dans l’après-midi de la journée du lendemain, M. de Lamotte vint chercher la demoiselle d’Oliva, et le soir même elle partait pour Versailles en carrosse, accompagnée de Rétaux de Villctte et de
* Interrogatoire de la demoiselle d’Oliva.
’ Interrogatoire du cardinal de Iloban.
• Interrogatoire de Marie Nicole l.eguay d’Oliva ou de Signy, âgée do vingt-quatre ans, bourgeoise de Paris, y demeurant rue Tbiroux, Cbaussée-il’Antin.