LE MARQUIS DE LAUNAY
Cette formalité une fois remplie, Cagliostro se rendit à son domicile de la rue Saint-Claude , où il rentra après un séjour de neuf mois et demi à la Bastille .
Séraphina Féliciani avait été plus heureuse que lui; à la suite d'une longue maladie qu'elle avait faite, Cagliostro avait présenté requête au Parlement afin d'obtenir la mise en liberté de sa femme, contre laquelle aucun décret de prise de corps n'avait été rendu. Ce fut d'Épréménil qui soutint
avec chaleur au sein du Parlement les droits de l'humanité violée dans cette affaire, et qui obtint en effet la mise en liberté de Séraphina , qui quitta sa prison le 26 mars 1785.
La réunion des deux époux ne fut pas de longue durée. Le 2 juin, l'inspecteur de police de Brugnières se présentait chez Cagliostro et lui signifiait un ordre du Roi qui lui enjoignait de sortir de Paris sous vingt-quatre heures et du royaume sous trois semaines, avec défense d'y rentrer dans quelque temps et sous quelque prétexte que ce fût , .à peine de désobéissance.
Dans la matinée du 3 juin Cagliostro se rendit à Passy; le 13 il rejoignait sa femme à Saint-Denis, et tous deux partaient pour Boulogne-sur-Mer. Le 16 ils s'embarquèrent pour l'Angleterre : « La côte que je quittais, s'écrie Cagliostro, était bordée par une foule de citoyens de tous états qui me bénissaient, me remerciaient du bien que j'avais fait à leurs frères et m'adressaient les adieux les plus touchants. Les vents m'emportaient loin d'eux, je ne les entendais plus, mais je les voyais encore à genoux et les mains levées vers le ciel ; et moi de bénir à mon tour, et de m' écrier et de répéter comme s'ils pouvaient m' entendre : * Adieu, Français! adieu , mes enfants ! adieu , ma patrie ' ! »
1 Mémoires pour le comte de Cagliostro contre Chénon et
de Lawiay, par M e Thilorier, avocat. — Paris, 1786. Lottin
Se et Lottin de Saint-Germain, rue Saint-Àndré-des-Àrts.
1« MAIUE-AKTOINETTE
Le reste de la vie de Gagliostro est assez obscur. Après un séjour de deux ans à Londres, il se rendit à Bâle, à Biemie, à Aix en Savoie, à Turin, à Gênes, à Vérone et enfin à Iïoine, où la police de l'inquisition le fit saisir et emprisonnée avec sa femme au château Saint-Ange.
Traduit devant le tribunal de l'inquisition, Caghostro fut condamne à mort le 7 avril comme W*tiauant tafraiic-maçontterie.
Cette condamna (ion inique fut commuée en une détention perpétuelle que le malheureux charlatan subit au château de Saint-Léon, où il mourut, diton , en 1795.
Séraphina Féliciani, qui avait partagé les vicissitudes de la vie de sou mari, sa bonne fortune et ses revers, partages la captivité de Cagliost.ro à lïome, ainsi qu'elle l'avait fait à Paris.
Le saint-office la condamna également à la réclusion perpétuelle. Elle fut enfermée au couvent de Sainte- Apolline, et l'on ignore la date de sa mort.
Rétaux de Villette, qui avait bénéficié de l'indulgence du Parlement envers M. de Itolian et qui n'avait été condamné qu'au bannissement perpétuel, tandis qu'il avait si bien mérité les galères, rut conduit immédiatement hors de Frauci
En 1790 il se trouvait à I volume in-8" intitulé Mt-moî^ triaues de la i
Reine, madame de Lamotte et le comte d'Artois. La demoiselle d'Oliva, que le Parlement avait mise hors de cour, obtint pendant quelque temps une sorte de célébrité. S'il faut en croire F abbé Georgel, plusieurs personnages la demandèrent en mariage ; mais si attrayantes que fussent les propositions , elle les refusa toutes pour donner sa main à un certain Beausire, son ancien amant, qui joua plus tard un rôle subalterne pendant la Révolution , et qui fut sous la Terreur l'un des moutons qui firent envoyer à la mort tant d'innocentes victimes comme coupables de conspiration dans la prison du Luxembourg.
Ce ne fut que le 21 juin 1786 que l'arrêt du Parlement rendu contre madame de Lamotte reçut son exécution.
Dès le matin , un geôlier entra dans sa chambre et lui annonça la visite de son avocat, M* Doillot. Madame de Lamotte était au lit, elle se hâta de se lever et de suivre le porte-clefs; on la conduisit dans une chambre voisine dont la porte fut immédiatement refermée ; là un homme se jeta sur elle, la lia avec des cordes et l'entraîna au greffe.
Le greffier Breton l'y attendait pour lui faire lecture de l'arrêt du Parlement. Il était d'usage alors * condamné devait entendre à genoux sa sen-
tence. Lorsqu'on signifia à madame de Lamotte qu'elle eût à remplir cette humiliante formalité, son orgueil se révolta : « Non, s'écria-t-elle , je n'écouterai pas cet arrêt inique, et je ne ployerai pas les genoux pour entendre lire un jugement qu'une cabale d'hommes vendus à mes ennemis à fait rendre contre moi l ! »
Il fallut cependant céder à la violence ; deux hommes la saisirent et voulurent l'obliger à se soumettre. La condamnée trouva alors des forces pour leur résister, et c'est au milieu de ses cris et de ses sanglots que le greffier fit lecture de l'arrêt.
Tout n'était pas fini pour la descendante des Valois ; il fallait encore que la sentence reçût son exécution et que le bourreau imprimât sur son épaule la lettre V, signe indélébile de son infamie.
Ce fut alors une scène horrible; il fallut porter sur l'échafaud madame de Lamtftte, qui sembla retrouver une nouvelle énergie dans l'horreur même de sa situation. Ses cris et ses efforts pour se dégager redoublaient, et ses mouvements convulsifs étaient tels que le fer rouge glissa sur son épaule et s'imprima presque entièrement sur son sein. Un dernier cri , plus terrible encore que tous les autres, retentit sur la place $ et madame de Lamotte évanouie lut mise dans un fiacre et conduite % la Salpêtrière pour y subir sa peine.
* Vie de Jeanne de Saint-Rcmy de Valois , etc. , t. Iï f p. 114 et auiv.
Reçue à son arrivée par la supérieure générale de la maison, madame Robin, la condamnée fut écrouée sur les registres de la Salpêtrière et mise au lit. Son visage était tellement meurtri de contusions et ses yeux si gonflés par les larmes, qu'elle était méconnaissable .
Le lendemain elle était mieux, et quelques jours après son rétablissement étant à peu près complet , la vie de la prison commença pour elle.
Laissons maintenant madame de Lamotte décrire elle-même la Salpêtrière , : « Cet hôpital, dit-elle, était destiné dans son origine à la réception des orphelines pauvres. On y distingue aujourd'hui dans son enceinte quatre prisons différentes : dans Tune on tient renfermées les filles de mauvaise vie; la seconde, proprement dite la Salpêtrière, est celle où Ton m'a conduite, et c'est là que sont retenues les femmes qui sont condamnées à un emprisonnement perpétuel; la troisième est désignée sous le. nom de prison, et la quatrième, appelée maison de correction, est celle où l'on reçoit les femmes incommodes à leurs maris , les filles dont les parents ont à se plaindre , etc.
A l'entrée de la Salpêtrière est une petite cour de vingt pieds de large sur quarante -quatre de long. En face des portes d'entrée sout sept loges pratiquées sous une galerie soutenue par des pilas-
* Vie de Jeanne de Saint-Remy de Valois, etc., t. II, p. 129 et suiv.
très. Ces loges ou chambres ont ordinairement depuis cinq jusqu'à six pieds de longueur sur quatre de largeur. On y trouve dans chacune un lit dont la fourniture consiste en une paillasse et un matelas de vieille bourre ; point de table , une fenêtre sans vitres d'un pied et demi en carré avec des volets en bois très-épais que Ton ferme au dehors au moyen de gros verrous. Il y a cependant au bas des portes une seconde ouverture pour faciliter l'évaporatioa de l'air infect de la loge. A droite, au fond de la cour, on voit quatre marches de pierre qui conduisent à un petit corridor qui sépare le grand dortoir de la petite cour, et près de là une porte où l'on, entre dans la grande cour qui sert de promenade à cent vingt-sept femmes. Cette cour a quatre-vingts, pieds de long sur cinquante-huit de large ; la hauteur des murailles est de soixante pieds. Du côté opposé, à l'entrée de cette cour, près de laquelle» est situé le dortoir, se trouve une chambre pour une des sœurs, où l'on arrive par cinq marches; il y a une fenêtre très-petite qui a vue sur le dortoir.
Le dortoir, dont la porte est en face de la petite cour, est long de soixante pieds et large de treize ; six croisées de hautem* ordinaire servent à l'éclairer. Les lits , au nombre de six , ont cinq pieds de largeur sur six de longueur, et on y trouve une paillasse , un mauvais matelas et deux vieilles couvertures. On change les draps de six semaines en six semaines. Les places voisines des croisées sont bri-
guées avec ardeur, mais ce n'est qu'en payant que Ton peut déterminer celle qui en possède une à la céder à une de ses compagnes. Les places qui sont en face des fenêtres se vendent toujours plus cher que toutes les autres. .Celle qui n'a pas d'argent est contrainte d'aller s'asseoir par terre dans la cour, parce qu'il ne se trouve presque jamais une place vacante. Les meilleures sont au nombre de quarante. Les femmes sont groupées quatre par quatre et trois par trois. H y a tout autour du dortoir des ais de sapin fixés contre la muraille de distance en distance , sur lesquels les femmes placent leur pain et le peu d'effets qu'elles possèdent. Je m'étais moimême procuré une place près de la troisième croisée, et j'avais près de moi la femme Desrues, avec deux autres filles qui s'étaient offertes pour me servir.
Au-dessus de ce dortoir on en trouve un autre moins long de moitié que le premier, mais l'air y est beaucoup meilleur; il n'y a que trois lits dans ce second dortoir. A la droite est un corridor qui n'a pas moins de soixante-quinze pieds de longueur sur trois de large. Là on trouve treize loges semblables à celles dont j'ai donné la description. En face de chacune de ces loges est une fenêtre très-basse à la vérité, mais qui, n'ayant ni vitrages ni volets de bois , laisse un libre passage à la pluie , à la neige et au vent à travers les gros barreaux de fer dont elles sont toutes garnies. De ces fenêtres on a vue
mm
jusque dans la quatrième cour, nommée la cour de Sainte-Claire, où il y a toujours beaucoup de monde. On aperçoit une porte à chacune des deux extrémités de ce corridor; Tune conduit à un petit escalier par où Ton descend dans une cour particulière qui aboutit à un carré où est située la chapelle de la prison; on y trouve aussi une porte d'où Ton monte un escalier qui conduit à l'appartement de la sœur Marthe et de la sœur officier e. En sortant à droite on arrive à une cour dans laquelle sont les cuisines; de là, pour sortir de F enceinte de l'hô-* pital, il faut passer par sept cours, dans chacune desquelles on rencontre un grand nombre de portiers et de sentinelles, et à la gauche, vis-à-vis de l'avenue de la cour Sainte-Claire, sont deux portiques d'où Ton arrive aux trois portes de la Salpétrièrc , de sorte qu'il y a neuf cours à traverser avant de pouvoir gagner la rue.
Toutes les prisonnières sont vêtues dune robe de bure très-grossière, d'un gris cendré, avec des bas de même couleur, une vieille jupe, un bonnet, une chemise de grosse toile et une paire de sabots. Dès l'instant qu'une femme est arrivée, elle endosse l'habit de la maison. On fait un paquet de ses habits, sur lequel est écrit le nom de la personne à laquelle ils appartiennent, et on le dépose dans un endroit qu'on nomme le magasin. Si elle recouvre sa liberté, ce qui est très-rare, à moins qu'elle n'ait de puissants protecteurs, on lui remet ce qu'elle a apporté
en entrant à la Salpêtrière ; si elle y meurt, ses effets deviennent l'héritage des sœurs, qui se les partagent. »
Telle était la prison où madame de Lamotte expiait le vol du collier. Après les splendeurs que lui avait procurées cette escroquerie, après son écrin de 100,000 fr., sa petite maison de Bar-sur -Aube, son appartement de la rue Neuve Saint-Gilles, après les fêtes du duc de Penthièvre à Ghâteauvillain, se trouver renfermée pour toujours dans un cachot de la Salpêtrière !
Ce contraste excita l'attention générale, et tout ce qu'il y avait de curieux à Paris s'empressait aux portes de la prison pour voir cette célèbre voleuse ; mais madame de Lamotte se montrait peu et passait la plus grande partie de son temps en conférences avec un ecclésiastique honorable, M. Tillet, qui cherchait à ramener au bien cette âme gangrenée.
Vers la fin de novembre ou au commencement de décembre 1786, au milieu de la nuit, une sentinelle, de garde dans une des cours de la Salpêtrière, trouva moyen de se mettre en rapport avec une fille nommée Angélique, qui servait madame de Lamotte, la complimenta sur les attentions qu'elle avait pour la pauvre prisonnière 1 , et après l'avoir assurée
■ Vie de Jeanne de Saint-Remy de Valois, etc., t. II, p. 160 et suiv.
quelle recouvrerait sa liberté, lui fit passer des plumes, de l'encre et du papier.
Le lendemain, Angélique s'empressa de rapporter à madame de Lamotte sa conversation de la nuit ; celle-ci comprit aussitôt que ses amis du dehors , et elle en avait beaucoup , puisqu'elle avait pour elle tous les ennemis de Marie -Antoinette, songeaient à elle. En effet, quelques jours après, le même soldat remit un billet à Angélique, où se trouvaient ces mots : « Infortunée ! mettez cette lettre devant la lumière; de la discrétion surtout. Cest entendu ! » La fidèle servante remit la lettre à sa maîtresse, qui, obéissant à l'invitation de son mystérieux correspondant , put lire ces lignes tracées à l'encre sympathique : « Vous êtes exhortée à ne pas perdre courage et à prendre des forces suffisantes pour entreprendre une longue route; on s'occupe des moyens de changer votre sort; faites savoir ce qui vous est nécessaire et indiquez le jour où vous voulez partir; vous trouverez une chaise de poste qui vous attendra au coin du Jardin du Roi. Soyez discrète, votre intérêt l'exige; prenez une confiance entière dans le porteur de ce billet, ne vous permettez pas le plus léger soupçon. »
Bientôt arrivait à madame de Lamotte, par la même voie, un autre billet ainsi conçu : « On a réfléchi ; tâchez de vous procurer un modèle de la clef de la porte par où vous désireriez sortir, faites pour le mieux; mais surtout de la tranquillité. »
Ce ne fut pas sans peine que la prisonnière parvint à se procurer le modèle demandé ; enfin , après plus de deux mois de travaux, elle fit passer au soldat deux dessins de la clef, et le 15 février, ce même soldat remettait à Angélique cette clef, qu'il avait fait faire d'après les modèles qu'il avait reçus.
Diverses circonstances empêchèrent madame de Lamotte de profiter du moyen qu'elle avait à sa disposition, et entre autres la mise en liberté d 1 Angélique, qui survint sur ces entrefaites.
Privée de cette habile coopératrice , elle entra directement en relation avec ce soldat qui servait si bien ses intérêts , et lui fit demander de lui faire passer des habits d'homme, dont elle lui donnait ainsi le détail : « Une redingote en lévite bleu de roi, gilet et culotte noirs , des brodequins, un chapeau rond à haute forme, une badine et des gants de peau. »
Aussitôt qu'elle eut reçu ces effets, madame de Lamotte songea décidément à fuir. Angélique avait été remplacée auprès d'elle par une autre fille nommée Marianne, à qui elle confia son secret, et qu'elle résolut d'emmener avec elle.
Voici comment eut lieu cette fuite ' : « Sœur Fanchon, raconte madame de Lamotte, chargée de fermer les portes du corridor, m'avait fait part, quelques jours auparavant, d'une partie de plaisir
1 Vie de Jeanne de Saitit-Remy de Valois, etc., t. H, p. 190 et suiv.
174 MÀRIE-ÀINTOISEXTE
qu'elle avait projetée avec plusieurs personnes de ses amies. C'était pour aller au bois de Vincennes, et clic avait choisi pour s'y rendre le jour que M. Tillet devait venir me voir. Mais je lui observai qu'elle ferait beaucoup mieux d'attendre jusqu'au mardi suivant, pour ne pas manquer l'occasion de se trouver avec M. Tillet, qui lui saurait gré de cette complaisance. La sœur Fanchon approuva ce conseil, m'en remercia, et me promit de le suivre.
Le lundi soir, à neuf heures, en venant fermer les portes, elle me dit adieu pour le lendemain. Le mardi, dans la matinée, celle qui remplaça sœur Fanchon m'apprit qu'elle était sortie à huit heures. Je la priai de fermer le corridor le plus tôt possible, sous prétexte que j'avais envie de me reposer.
Elle me complimenta cependant sur la fraîcheur de mon teint et me dit que je paraissais me porter beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, ce qu'elle attribua à la visite que m avait rendue M. Tillet. Je lui dis que Marianne, ayant une fièvre violente, avait été obligée de se coucher dans la chambre voisine; qu'elle ne pouvait me rendre aucun service, et que je lui serais obligée si elle voulait permettre à une telle (je nommai une des prisonnières) de venir me garder. La maladie de Marianne n'était qu'une feinte pour ôter toute idée de soupçon. J'avais gagné sa mère, qui était employée dans le jardin de la maison et avait coutume de venir deux fois par jour chercher de la soupe que sa fille tenait prête. J'avais
mis aussi dans mon intérêt une autre prisonnière nommée Dubois; celle-ci, d'après les instructions qu'elle avait reçues de moi , devait dire , lorsque la mère de Marianne viendrait chercher sa soupe, qu'elle n'était pas encore prête, et que quand elle le serait elle en avertirait les portières. À onze heures un quart, Dubois appela la portière à travers le guichet de la grande porte appelée la Ibrte-Rouge, qui conduit à la porte des femmes, à celle de sœur Marthe, des officières ainsi qu'aux cuisines.
Avant que de partir, Marianne et moi prîmes chacune deux tasses de café pour nous animer, et l'instant d'après j'entendis la Dubois qui criait encore de toutes ses forces : « Allons, allons. » La portière, qui dans ce moment était seule, ferma sa porte et alla chercher sa soupe. Dubois, pour l'amuser, lui montra différents ouvrages qu'elle était occupée à faire, et par ce moyen elle me donna assez de temps pour ouvrir et fermer trois portes ; j'ouvris ensuite la quatrième, que Marianne tira après elle. Arrivées dans la cour de sœur Marthe, nous vîmes un grand nombre de servantes, de domestiques et d'ouvriers, qui tous nous saluèrent en passant. Marianrfe, qui connaissait parfaitement la maison , croyant que je la suivais , prit le chemin le plus court , mais je la perdis tout à coup de vue ; je conservai néanmoins ma présence d'esprit. Persuadée de la vérité du proverbe, Tout chemin conduit à Rome, j'avançai toujours et j'entrai dans une
salle très-vaste que Ton appelle la Crèche, où je vis une grande quantité de petits lits dans chacun desquels il y avait un enfant. Je jetai un coup d'oeil autour de moi, et je demandai aux sœurs à qui le soin de ces enfants était confié le chemin de la porte des champs. Je ne compris pas trop les renseignements qu'elles me donnèrent, et je les quittai après leur avoir laissé trois petits écus. Je traversai plusieurs cours, qui paraissaient se multiplier à mesure que. j'avançais, et j'en trouvai ensuite une autre, qui m'étonna par sa largeur, et où je rencontrai un nombre prodigieux de personnes qui venaient voir la maison. Pour être moins remarquée, je suivis un groupe de curieux qui entrèrent dans l'église ; j'aurais bien voulu m'en dispenser, mais je ne savais pas mon chemin, et j'avais besoin de guide. Après avoir fait au ciel une prière fervente pour lui demander le courage dont j'avais besoin dans cette circonstance délicate, je suivis les personnes auxquelles je m'étais attachée, et je passai plusieurs portes en donnant de l'argent aux portières qui se présentaient, jusqu'à ce qu'enfin j'arrivai. à celle vers laquelle se rapportaient tous mes vœux , et qui était pour moi la porte du salut*.
A peine eus-je franchi cette barrière redoutable, que j'éprouvai un nouvel embarras, ignorant de quel côté se trouvait la Seine. Dès que j'eus fait quelques pas à droite, en m'avançant dans la grande route, j'eus le bonheur d'apercevoir Marianne, qui
m'attendait sur 4e bord de la rivière. Je tressaillis de joie en revoyant cette bonne créature, qui descendit dans un bateau où il y avait déjà deux hommes, et l'instant d'après je m'y élançai à mon tour. Le Jardin du Roi était rempli de monde , et j'appris dans la suite que sœur Marthe s'y promenait à l'instant de ma fuite. Je fis signe à Marianne de ne point me parler. Les deux hommes étaient assis, et craignant que mon air d'embarras ne fît soupçonner mon déguisement, je me tins debout pendant la traversée, les yeux fixés sur Paris, qui me parut avoir pris une forme nouvelle. »
Tel est le récit fait par madame de Lamotte de sa fuite de la S alpê trière.
On a prétendu que Marie-Antoinette facilita cette évasion 1 , et quelques esprits méchants ont voulu voir dans cet acte de clémence de la Reine une preuve de sa complicité ; ce raisonnement est faux, car enfin, si Marie-Antoinette eût été pour quelque chose dans l'affaire du collier, son intérêt n'était-il pas plutôt de laisser mourir madame de Lamotte dans cette prison, où elle était séquestrée et privée de toute Communication avec le dehors, que de lui rendre une liberté qu'elle devait nécessairement employer à raconter à sa manière les détails de son procès ? En admettant que ce soit la Reine qui ait coopéré à la fuite de madame de Lamotte , il faut y
1 La font d'Àussonne attribue l'évasion de madame de Lamotte à la famille Soubise.
voir plutôt une marque de sa bonté d'âme et de sa justice, car dans sa pensée M. de Rohan était plus coupable que madame de Lamotte, et celle-ci avait été punie plus sévèrement que lui. C'est cette inégalité dans le châtiment que voulut faire disparaître Marie -Antoinette en faisant rendre la liberté à la prisonnière ! .
Ce ne fut qu'à quelques lieues de Provins que la fugitive put changer son costume d'homme et reprendre les habits de son sexe. Ce changement eut lieu dans une longue allée de saules plantés au pied d'une montagne, le long d'un ruisseau qui arrosait une superbe prairie, et n'eut d'autres témoins que quelques charretiers, qui se contentèrent en passant de lui souhaiter le bonjour.
De Provins, madame de Lamotte se rendit à Troyes , et de là à Ponsay , petit village à trois lieues au delà de Bar-sur- Aube ; après avoir communiqué par lettres avec quelques-uns de ses parents qui habitaient cette ville , elle atteignit Nancy et Lunéville par des chemins détournés, puis Metz et Thionville, et de cette dernière localité elle gagna Olerisse, village du pays de Luxembourg. -
Ce fut là qu'elle entendit lire par un curé dans le
1 On prétend que la supérieure de la Salpétrière aida madame de Lamotte à s'enfuir, et qu'au moment de la quitter, elle lui dit avec une grande naïveté : « Adieu, madame, prenez bien carde de vous faire remarquer, n Qu'il soit authentique ou non, le mot est assez joli pour être conservé.
journal de Luxembourg les détails qui suivent sur son évasion de la Salpêtrière : « Le 5 de juin, la comtesse de Lamotte s'est évadée de la Salpêtrière entre onze heures et midi, avec une fille nommée Marianne, qui la servait. Des personnes de la plus haute distinction, attendries sur les malheurs de cette célèbre infortunée , avaient réuni enjsa faveur leurs efforts et leur crédit, et il avait été résolu qu'elle serait conduite sous peu de jours dans un couvent. On assure qu'elle devait cet adoucissement à son sort à la-bonté du Roi, à qui on avait rendu compte de sa courageuse résignation dans la situation affreuse où elle se trouvait. Sœur Marthe affirme qu'elle a pris la fuite habillée en homme , et qu'elle est sortie de la Salpêtrière en tenant à la main une cage qui renfermait un oiseau, auquel elle était très-attachée. »
Cependant le bruit de la retraite de madame de Lamotte dans le pays de Luxembourg se répandait peu à peu, et force lui fut de songer à se réunir, dans le plus bref délai, à M. de Lamotte, qui était alors à Londres. Mais les ressources lui manquaient; Marianne, envoyée par elle à Bar-sur- Aube pour y chercher de l'argent, n'essuya que des refus auprès de madame de Suremont, sa tante, et ayant été tenter la fortune à Paris , n'y fut pas plus heureuse ; on la menaça même de la faire renfermer de nouveau à la Salpêtrière ; enfin , avant de rejoindre sa maîtresse, elle repassa à Bar, où elle parvint à
réunir deux louis qu'elle porta à madame de Lamotte.
Le 28 juillet, celle-ci reçut des nouvelles de son mari, quitta définitivement Olerisse quelques jours après, et, le 4 août, madame de Lamottc, arrivée à Londres, pouvait défier impunément la justice française.
Une fois réunie à son mari, elle songea enfin à se venger par des calomnies de l'Jiumiliation méritée •qu'elle avait subie; c'est à Londres que l'échappée de la Salpêtrière s'occupa de rédiger ses Mémoires.
Ce fut, dit- on, M. de Calonne qui rédigea ce pamphlet immonde, dans lequel madame de Lamotte verse sur Marie-Antoinette les plus infâmes calomnies ; elle y dit formellement avoir été dans les bonnes grâces de la Reine, avoir facilité à M. de Rohan sa rentrée en faveur près de sa souveraine, leur avoir ménagé de nombreuses entrevues qui se terminèrent par l'achat du collier, achat auquel Marie -Antoinette ne fut pas aussi étrangère qu'elle l'a prétendu; l'ouvrage se terminait par une correspondance entre la Reine et le cardinal de Rohan, correspondance qui ne se trouve pas dans la réimpression de la Fie de Jeanne de Saint-Remy, faite en 1792 par Garnery, mais qu'on peut lire en entier dans un ouvrage intitulé Mémoires authentiques et iféritables de madame ta comtesse de Lamotte y née de Luz de Saint-Remy de Valois l .
1 2 vol. in -8% format des cabinets de lecture, chez Re-
Ces lettres sont au nombre de trente-deux ; nous en donnerons une rapide analyse ! :
coules, libraire-éditeur commissionnaire, rue des Mathurins Saint-Jacques. Paris, 1846. — Quérard attribue cet ouvrage au baron d'Agioult.
I Les Mémoires de la comtesse de Valois de Lamotte débutent par une préface romanesque que nous reproduisons en entier.
u AVANT-PROPOS DE l' ÉDITEUR.
En livrant à la curiosité du public cet ouvrage, je ne fais que remplir un engagement. Je ne prends sur moi la responsabilité d'aucun des faits qui y sont écrits ni n'en affirme la vérité, pas plus que je ne les déclare faux et mensongers.
Ce que je dirai seulement, c'est que ce sont les Mémoires authentiques et véritables de madame la comtesse de Lamotte, née de Luz de Saint-Remy de Valois.
Voici comment ils se trouvent en ma possession :
Au commencement de cette année (1845), un homme âgé dont toute la tournure annonçait le savoir-vivre le plus parfait, vint me trouver, et me pria de lire attentivement le manuscrit qu'il allait me confier.
— Je suis le comte de ***, me dit-il en me remettant sa carte. J'accomplis le dernier vœu de quelqu'un qui me fut cher, et qui est mort il y a trente ans maintenant. Ce manuscrit doit voir le jour cette année, ne Je parcourez pas, mais lisez-le avec soin ; dans huit jours, je viendrai chercher votre réponse.
II revint en effet au bout des huit jours, mais il était plus changé que huit années ne l'eussent pu faire.
— Hâtons-nous de terminer, me dit-il , je ne dois pas vivre encore longtemps; je n'ai eu la force de supporter l'existence que pour exécuter l'ordre dernier de mon amie, et, si je ne me presse pas, je mériterai ses reproches dans un autre monde.
18Î M ABIE- ANTOINETTE
La première de ces lettres est adressée par M. de Rohan à Marie- Antoinette ; elle est datée du 19 mars
Je devais, en échange du manuscrit, verser une somme de... a la fabrique de l'église de..., pour que chaque année, à pareil jour de la conclusion de ce traité, une çrand'messe fût célébrée en faveur de l'âme :
DE TRÈS-HAUTE, TRES-PUISSANTE, TRÈS-EXCELLENTE DAME MARIE-ANTOINETTE , ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE ,