‹ Marie-Antoinette et le procès du collier d'après la procédure instruite devant le parlement de ParisChapitre 11 sur 37 · DÉCLARATION DE JEFFERYES, JOAILLIER · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DE JEFFERYES, JOAILLIER

« Le comte de Valois a aclieté chez moi les articles ci-dessous :

12 mai 1785.

Liv. st. Schell. Den.

Un nœud d'épée en acier 6 16 6

Une paire de rosettes de souliers en acier. '2 12 6

Une ceinture d'acier avec ses ornements. . 6 6

\5ne paire de bracelets or et acier 18 7 6

Total 34 2 jB"

* Pièces justificatives pour M, le cardinal deRohan, accusé.

J'ai acheté de M. le comte de Valois les articles ci-dessous :

Liv. sterk

28 mai 1785. . . . Un nœud de perles 23

27 août 1785. . . . Un paquet de perles 40

31 août 1785. . . . Un autre paquet de perles. . . 45

2 septembre 1785. Deux autres paquets de perles. 86

La vie que menait M. de Lamotte à Londres, toutes ces allées et venues chez les joailliers, ces diamants dont il regorgeait , ces perles dont il était couvert, cet argent qu'il ne savait plus comment dépenser, avaient excité Tétonnement de quelques personnes qui vivaient dans son intimité, et entre autres d'un nommé Mac Dermott^ prêtre irlandais , qui avait connu autrefois le père et la mère de M. de Lamotte , et qui se trouvait en même temps que lui à Londres. Il attribua cette fortune considérable au jeu , mais Lamotte lui répondit : « Loin de jouer, je n'aime pas même le jeu; mais puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi , je vous dirai naïvement ce qui nous a procuré l'aisance dont nous jouissons. J'ai épousé madame de Lamotte avec ses 800 livres de pension seulement, contre l'avis de ma famille, vu que je n'avais rien et elle à peu près autant, ce qui faisait craindre à ma mère que nous ne lui devinssions à charge. Nous vînmes à Paris, où Madame et madame la comtesse d'Artois eurent la bonté de s'intéresser à nous auprès des

ministres; n'ayant obtenu que de très-petits secours, on nous conseilla d'essayer de réclamer les bontés de la Reine. Ma femme se détermina à présenter un placet à Sa Majesté, mais l'appareil de Sa Majesté et la hardiesse de l'action ont manqué lui coûter la vie : elle tomba évanouie aux pieds de la Reine, qui ordonna qu'on en eût soin et qu'on la portât chez une dame de la cour. Après cet accident, la Reine a eu la bonté de la voir, de s'intéresser à son sort, en l'engageant à lui demander les grâces qu'elle pouvait lui accorder; ma femme m' ayant fait part de cette bonté de la Reine, et me témoignant sa répugnance à tirer de cette faveur les avantages qui en résulteraient, je lui dis que n'ayant point de pain et point d'autres ressources, il fallait bien s'y résoudre , et que je me chargerais de la suite et des stipulations à faire. Voilà la source du bien-être et des bijoux dont vous me voyez en possession. La Reine comble ma femme de bontés et de présents, elle l'honore de ses ordres et commandements même auprès de M. le cardinal de Rohan; il y a peu de temps que S. M. lui a donné une paire de pendants d'oreilles superbe, n'ayant pas trouvé à son goût ceux que ma femme portait alors, quoiqu'ils fussent de diamants- et dont je veux me défaire , et d'une bague en brillants qu'on évalue à 1,200 guinées. »

Avant de quitter Londres, M. de Lamotte s'occupait de réaliser son avoir ; un jour qu'il dînait

avec Mac Demiott, la conversation tomba sur la différence du change entre la France et l'Angleterre , qui était très-désavantageuse pour les Français. Lamotte se plaignait d'avoir payé fort cher le crédit que Perregaux, son banquier, lui avait fourni sur I^ondres, crédit qui lui devenait actuellement inutile , puisqu'il avait plus d'argent qu'il n'en pouvait dépenser. Mac Dermott lui conseilla de convertir ses fonds en lettres de change sur Paris. Lamotte avait alors entre les mains une traite de 3,200 livres sterling qui allait échoir. Le jour de l'échéance , un banquier lui en compta le montant , et Mac Dermott l'ayant conduit chez un nommé Motteux, négociant, il convertit cet argent et d'autre qu'il avait apporté en deux lettres de crédit sur le banquier Perregaux * .

Le 2 juin, M. de Lamotte était de retour à Paris, et le 3 il se rendait chez le banquier Perregaux , à qui il présentait ses lettres de crédit, formant à elles deux un total de 122,896 livres, qu'il touchait de la manière suivante : V un mandat de 100,000 francs sur la caisse d'escompte; 2"* 21,667 livres 10 sous en billets de la caisse d'escompte et en espèces; le smplus était retenu pour frais de commission*.

* Information .•'déposition de Pierre-Barthélémy Mac Dermott, âgé de cinquante-six ans, capucin, et aumônier de l'ambassade du Roi à Londres, rue de Tournon.

^Information : Déposition de Jean-* Frédéric Perregaux; âgé de quarante et un ans , banquier, rue du Sentier.

Une fois en possession de cette somme, le luxe des époux Lamotte ne connut plus de bornes; ils achètent des meubles chez Héricourt, Fournier et Gervais , tapissiers au faubourg Saint-Antoine ; des marbres chez Adam, marbrier, rue Popincourt, et chez Chevalier, stucateur, sur le boulevai'd, et des cristaux chez Sikes, place du Palais-Royal \ Ils achètent deux pots à huile à un juif et lui donnent un diamant en payement, et enfin ils ont dans leur salon un oiseau automate qui vole tout seul et qui a coûté 1,500 livres ^

Ce n'est pas tout encore : la maison qu'ils ont achetée à Bar-sur- Aube , et qui est le produit de la première escroquerie commise au préjudice du cardinal, n'est pas encore meublée. Lamotte achète pour plus de 50,000 francs de meubles , et les y envoie avec un tapissier de Paris qui doit décorer la propriété et la rendre digne de gens aussi opulents '•

Ce fut assurément la plus belle période de la vie de madame de Lamotte. Jeune, riche et belle, elle voyait tous ses désii-s satiÉfaits , et vivait enfin dans ce luxe qu'eUe avait appelé si longtemps de tous ses vœux. Mais cette richesse, ces diamants, cet or, produit d'un vol , il fallait les dissimuler au cardinal, et ce n'était pas fort difficile; outre que M. de Ro-

* Confrontation du cardinal avec le père Loth. ' Mémoire pour le cardinal de Rohan , accusé.

* Information : Déposition de Louis Texier, âgé de trentequatre ans^ tapissier, me Saint-Louis.

haa quittait souvent Paris pour se rendre à Saycrae, il Be venait pas fréquemment chez madame de Lamotte. Pendant tout le temps qu'ont duré leurs relations, il ne se rendît pas rue Neuve-Saint-Gilles plus de quatre ou cinq fois * ; et lorsqu'il s'y présenta , à l'époque où ce ménage de fripons nageait dans les diamants, on le recevait dans ime chambre haute •qui tenait le milieu entre la mansarde et le grenier, et dont le mobilier indiquait une fortune médiocre.

Le mois d'août, terme du premier payement, ap- {H'ochait avec rapidité , et madame de Lamotte dut songer à compliquer un peu la situation pour tâcher de se tirer d' affaire .

EUe dicta au faussaire Rétaux une lettre qae la Reine était censée avoir écrite et l'adressa au cardinal. Au reçu de la petite épître sur papier à vignettes bleues, M. de RohaA fit immédiatement appeler Bôhmer et Bassenge, et leur dit que Marie^ Antoinette lui avait écrit qu'elle trouvait le collier trop cher et qu'elle voulait le leur rendre, à moins qu'ils ne consentissent à un rabais que hû, cardinal , estimait devoir être de 200,000 Uvres.

Il ajouta qu'au lieu des 400,000 livres qu'ils devaient toucher le 1" août ils toucheraient 700,000 livres. Les joaiUîers n'acceptèrent pas d'abord cette £minnti(Hi inattendue sur un objet vendu et livré ; 3s représentèrent que cela nuirait à leurs affaires et

^ Gonfrontation du cardinal avec les témoins.

aux engagements qu'ils avaient pris ; mais M. de Bohan leur ayant dit que ce rabais n'était que conditionnel , et que si les expei'ts estimaient le collier au-dessus de 1,400,000 livres, ils seraient payés au taux de Testimation, ils consentirent. Au moment où les deux associés prenaient congé de lui, le cardinal leur recommanda de nouveau de faire leurs remercîments à la Reine de vive voix ou par écrit;* il fit même écrire par Bassenge une lettre où les sentiments de gratitude des joailliers envers Marie- Antoinette se trouvaient consignés; mais, peu content de la rédaction de cette épître , il lui en dicta une autre conçue en ces termes : « Madame , nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposés , et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des reines * . w

Les joailliers ne furent pas les seuls que le cardinal entretint du rabais que Marie-Antoinette était censée avoir demandé. Il en parla également à Baudard de Saint-James, à qui précédemment il avait fait confidence de la vente du collier, et lui dit avoir vu entre les mains de la Reine la somme de 700,000

* Information : Déposition de Bassenge.

ET LE PROCES DU COLLIER. iOi

francs quelle destinait au payement du 1'' août; qu elle-même avait voulu les lui donner pour les remettre à Bôhmer, mais qu'il avait refusé et qu'il s'en repentait, car il craignait que la Reine n'en fît pas l'usage auquel ils étaient destinés *.

Quel que soit le récit du financier Saint-James, il est difficile de l'admettre en entier ; la disgrâce du cardinal était assez publique pour qu'on ajoutât foi à un récit de cette nature , et M. de Bohan n'était pas assez impudent pour mentir de la sorte. La mémoire de Baudard le servait mal lors de ses dépositions; le cardinal s'était sans doute borné à lui dire qu'on lui avait dit avoir vu et non pas qu'i7 avait vu entre les mains de la Reine une somme de 700,000 francs, et la meilleure preuve que l'on puisse en donner, c'est qu'il ne tient pas du tout ce langage aux joailliers, et qu'il se borne à leur transmettre sans commentaires les phrases de la lettre écrite par Rétaux de Villette.

Cependant le 12 juillet, Bôhmer remettait luimême à la Reine la lettre de remercîments que lui avait dictée le cardinal ; on sait la réponse que Marie-Antoinette lui fit tenir ps^r une de ses femmes de chambre : « Je n'y comprends rien. »

Ces mots plongèrent le joaillier dans une stupéfaction profonde; il chargea son associé d'aller les répéter au cardinal. M. de Rohan blâma vivement

* Information : Déposition de Saint-James.

lOt MARIE-A?iTOINETTE

Bolimer de n'avoir pas fait à Finstant même de démarches pour éclaircir tout cela, ajouta qu'il fallait retourner immédiatement à Versailles, tâcher de voir la Reine et obtenir quelques explications * .

On a vu dans le premier chapitre que Bôhmer tenta en vain de voir la Reine et fut obUgé de renoncer à son projet. Quelques jours après , une lettre de M. de Breteuil le manda à Versailles; avant de s'y rendre il alla consulter le cardinal, qui lui dit de se souvenir des ordres que lui avait transmis Marie- Antoinette , et de garder vis-à-vis du ministre le secret de la vente du collier.

Le joaiUier fut introduit chez M. de Breteuil, qui hd demanda ce que signifiait la lettre qu'il avait remise à la Reine. Bôhmer, suivant religieusement les instructions qu'il avait reçues , répondit qu'il s'agissait de quelques bijoux qu'il désirait vendre à Sa Majesté, et se retira *.

Malgré tout ce qu'il y avait d'étrange dans ce qui se passait , la confiance du cardinal n'était pas ébranlée, lorsque tout à coup, le 31 juillet, une lettre signée Marie- Antoinette et écrite par Rétaux de Villette lui fut remise par madame de Lamotte. On lui marquait que les 700,000 hvres promises pour le lendemain ne pourraient être payées, avant le l®' octobre*. Ce retard consterna M. de Rohan, m^

* Information : Déposition de Bassenge.

* Information : Déposition de Bàssençe.

' Information : Déposition de Bassenge.

combien plus grand encore fut son abattement quand le hasard lui ayant mis sous les yeux de la vraie écriture de la Reine, il reconnut qu'il était trompé ' !

Au lieu de se confier à quelqu'un des membres de sa famille qui eût pu lui donner un bon conseil , le cardinal préféra tout raconter à Cagliostro et lui montrer le marché revêtu de la prétendue signature de Marie- Antoinette ; celui-ci n'eut pas de peine à lui faire comprendre que la Reine ne signait pas de la sorte et qu'il était la dupe d'une friponnerie. « Vous n'avez, ajouta-t-il, d'autre parti à prendre que d'aller vous jeter aux pied^ du Roi et de lui dire tout ce qui s'est passé *. »

Le cardinal refusa et se rendit chez madame de Lamotte. Cette femme artificieuse parvint par ses discours à faire rentrer un peu d'espoir dans l'esprit de sa malheureuse dupe, et M. de Rohan ne tarda pas à lui rendre entièrement sa confiance lorsqu'il la vit lui remettre 30,000 francs que la Reine lui avait données, prétendait-elle, afin de payer aux joailliers les intérêts du retard qu'elle leur faisait éprouver.

Ce trait fit rentrer le calme dans l'âme troublée du cardinal, qui ne put prendre pour une voleuse une femme qui lui remettait 30,000 livres.

Il lui était impossible de deviner que madame de Lamotte s'était procuré cette somme en mettant en

^ Interrogatoire du cardinal.

' Interrogatoire de Cagliostro.

gage ses diamants chez son notaire ^ qui lui avait prêté dessus 35,000 livres ^

A cette époque, M. de Lamotte se trouvait à Bar-sur- Aube , où il s'occupait de faire placer dans sa maison les meubles qu'il avait achetés exprès à Paris, et ceux de son appartement de la rue Neuve- Saint-Gilles qu'il y avait envoyés également *. Il se préparait dans sa ville natale une charmante retraite où sa femme devait bientôt le rejoindre. Plein de ces pensées, vivant dans le luxe, ce 4igne gentilhomme passait joyeusement la vie, lorsqu'il fut sm'pris par l'arrivée inattendue de Rétaux de Villette qui venait le chercher en toute hâte de la part de madame de Lamotte , et le ramenait à Paris le 2 ou le 3 du mois d'août *.

La position devenait fort difficile, et la descendante des Valois comprenait que le moment était arrivé où son vol audacieux allait être découvert;, elle voulut sans doute tenir conseil avec son mari avant l'explosion et l'avoir auprès d'elle en cas de danger. Le jour même du retour de M. de Lamotte , le père Loth vint prier Bassenge de se rendre rue Neuve-Saint-Gilles *. Le joaiUier passa d'abord chez le cardinal , dont l'inquiétude reparaissait plus

* Information : Déposition de Jean-Baptiste Maing;uet, âgé de trente-quatre ans, notaire, place de Grève.

* Information : Déposition du père Loth.

* Interrogatoire de Rétaux de Villette.

* Information : Déposition du père Loth.

vive que jamais. Le silence que gardait la Reine au sujet du collier le sui-prenait étrangement; il voulait lui écrire pom' lui représenter les malhem*s qui pouvaient survenir si elle continuait à ne pas satisfaire les engagements qu'elle avait pris. Bassenge laissa M. de Rohan en proie à une perplexité qu'il partageait également, et courut chez madame de Lamotte. Il la trouva seule dans son appartement. Il n'y avait plus d'autre meuble qu'un lit et qu'un canapé; tout annonçait un départ prochain. Après quelques mots indifférents, Bassenge crut rêver quand il entendit madame de Lamotte lui dire d'une voix ferme :

« Vous êtes trompé, l'écrit qui contient les conditions du marché est revêtu d'approuvé et d'une signature fausse. On a contrefait l'écriture de la Reine ; du reste , le cardinal est très-riche , vous devez vous en tenir à lui et insister pour qu'il prenne des engagements personnels avec vous * . »

Le joaillier, étourdi du coup qu'il venait de recevoir et ne sachant plus où donner delà tête , se hâta d'aller consulter son associé, et, d'un commun accord, ils résolurent de s'adresser au cardinal.

Bassenge, admis auprès de lui, exposa d'abord ses inquiétudes et celles de Bôhmer ; puis il lui demanda s'il était bien sûr de la personne qui lui avait servi d'intermédiaire dans la négociation du collier.

* Information : Déposition de Bassenge. — Confrontations de Bofamer et de Bassenge avec la dame de Lamotfe.

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