JID MA RIE- ANTOINETTE
lui annoncer qu'il avait des révélations à faire , et nécessita de la sorte une nouvelle information.
Jean-Charles-Vincent de Bette d'EtienviUe, bourgeois de Saint-Omer, vivant noblement et de ses biens, ainsi qu'il le prétendait lui-même \ était un aventurier de la pire espèce ; il ne s'appelait que Bette tout court , et c'était par pur caprice qu'il avait ajouté à son nom patronymique le nom fantastique de d'Etien-^ ville; il n'était pas bourgeois de Saint-Omer, mais tout simplement élève en chirurgie à Lille; enfin il ne vivait ni noblement ni de ses biens, puisque son père était ouvrier, tireur de pierres blanches et de moellons; quant à lui, il avait épousé à Lille, malgré sa famille, une vieille demoiselle de soixante ans, dont il avait dilapidé en fort peu de temps tout l'avoir, puis il l'avait abandonnée pour venir à Paris solliciter le privilège des almanachs chantants*.
Telle était la moralité, tels étaient les antécédents de cet individu, qui fit par-devant les magistrats instructeurs la déclaration suivante, dont voici la substance :
Vers le 8 du mois de février 1785, Bette fit connaissance au café de Valois d'un sieur Augeard, qui se prétendait intendant d'une dame de Courville.
* Mémoire pour Jean-ChaHes Vincent de Bette d'Étienville, bourgeois de Saint-Omer en Artois; par M* Meslier, ayocat.
* Mémoire poor les sienrs Vaucher, horloger, et Loque , bijoutier ; par M" Duveyrier, avocat.
Cet Augeard lui proposa de se mêler d'un mariage ; il s'agissait d'une dame de qualité qui avait eu autrefois un enfant d'un très-grand seigneur, et qui désirait donner un état à cet enfant. La dame voulait un bon gentilhomme titré : Bette refusa d'abord de se mêler de cette affaire, mais l'intendant lui ayant promis de nombreux avantages , il accepta et se mit en quête d'un mari. Il s'adressa d'abord au comte Xavier de Vinesacq, capitaine d'infanterie et chevalier de Saint-Louis, à qui il vendait habitiiellement de Teau de Cologne; mais celui-ci, se défiant de la moralité de l'intei'médiaire, refusa absolument * .
Le lundi saint de la même année , un» certain baron de Fages, garde du corps de Mchvsieur, vint trouver Bette et se proposa pour le mariage en question; il ajouta qu'il était bon gentilhomme, et que ses titres avaient été déposés par lui chez l'abbé Mulot, grand prieur de Saint- Victor.
D'Etienvillle se rendit chez cet abbé, y prit les titres, les remit à Augeard pour qu'ils passassent sous les yeux de la dame de quahté ; celle-ci en fut satisfaite, et fit répondre quelques jours après qu'elle acceptait le baron de Fages pour futur mari et que Tiuiion aurait heu après la Quasimodo.
Lorsque cette époque fut arrivée , Augeard dit à
* Information : Déposition de Joseph -Xavier, comte de Vinesacq, âgé de trente -cinq, ans, capitaine d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, demeurant chez le maréchal^de Mailly, rue de l'Université.
112 MARIE-A?iTOI>'ETTE
Bette que le mariage devait être retardé à eause de quelques affaires; et comme Bette avait Tair de ne pas ajouter foi à ses paroles, Augeard lui proposa de le mener chez la dame, mais en exigeant de lui le plus gi'and secret. Le siu'lendemain de la Quasimodo, le soir, Augeard le conduisit dans une maison où il trouva une dame de trente-quatre ans , d'une belle figure, ayant de l'embonpoint et les yeux noirs. Cette dame lui confirma les parolies d' Augeard, et après lui avoir demandé le secret, lui confia que le père de Ferifant était, après les princes du sang, l'un des plus grands seigneurs du royaume, et qu'il lui ferait faire sa fortune. Le lendemain, accompagné d' Augeard, il revint chez la dame, et y trouva un inconnu que l'on appelait tantôt Marsilly et tantôt Conseiller. Cet individu a dirigé l'affaire tout le temps de sa durée. Marsilly s'informa ensuite du baron de Pages, de sa conduite , de ses mœurs, <3t sortit. La dame fit voir alors à d'Étien ville ses bijoux et des diamants non montés, qui provenaient, lui dit-elle, d'une rivière de diamants -qu'on portait autrefois, et qui avaient été estimés 432,000 livres. Elle ajouta qu'elle désh'aitles vendre avant son mariage, et qu'elle avait des raisons pour qu'ils ne fussent pas vendus à Paris ; elle lui proposa de passer en Hollande avec quelqu'un qu'elle lui désignerait et de les y vendre; sur le produit de cette vente, 100,000 livres devaient être donnés comme cadeau de noces au baron de Pages. Mais Bette refusa, craignant d'être arrêté étant nanti
de valeurs aussi considérables, et fit part de tous ces détails au baron de Pages, de la part de madatae Mêla de Courville : c'est ainsi qu'elle avait prétendu se nommer. Bette était inquiet du mystère qui présidait à ces entrevues; il fit bien attention à la maison et à la rue où Augeard le conduisait , et y étant revenu seul, il découvrit que cette maison était celle de madame de Lamotte, et que le cardinal de Rohan y venait souvent. Persuadé alors que madame de Lamotte et la dame de Courville ne faisaient qu'un, il ignorait que madame de Lamotte fût mariée, il se tint tranquille; mais bientôt l'événement le détrompa, car les papiers publics lui apprirent l'arrestation de madame de Lamotte à Bar-sur- Aube, et ce jour-là il était à Arras avec la dame de Com'ville. Le délai de la Quasimodo passé, le mariage fut fixé au 10 ou 12 avril. A cette époque Augeard lui dit que le cardinal de Rohan désirait le voir; Bette se rendit donc chez la dame de Courville, où il trouva Marsilly et le cardinal ; celui-ci était vêtu d'une redingote ou lévite de petit-gris, et coiffé d'un chapeau rond à cordonnet et à glands d'or. Le cardinal lui témoigna sa satisfaction pour son zèle et lui assura qu'il se chargerait de sa fortune, et après avoir entretenu Marsilly et la dame de Courville en particulier, il revint à lui et lui déclara que pour des raisons de la plus haute importance, le mariage n aurait heu que du 1" au 15 juillet. Il chargea
Bette d'apprendre cette nouvelle au baron de Pages ;
la lettre fut écrite sur-le-champ et sous la dictée de Marsilly. Le baron de Fages accepta le délai, et on conviât que pour le dédommager, dans le cas où le mariage manquerait, la dame de Courville s'obligerait envers M. de Pages pour 30,000 livres en trois payements : P au 15 août ; 2*" au 15 octobre ; 3"* au 15 décembre. L'obligation fut remise à Bette, cachetée avec le cachet de la dame de Courville; celui-ci dans la crainte de l'égarer la remit à Tabbé Mulot, qui voulut bien s'en charger. Ce fut à La même époque que la dame de Courville lui dit en secret qu'elle était baronne et d'une haute naissance, et ancienne chanoinesse d'un chapitre d'Allemagne ; c'était dans ce pays qu'elle avait connu le cardinal^ qui l'avait séduite; qu'elle avait vécu avec lui, en avait eu un enfant, qu'elle avait suivi le prélat à Paris, à Strasbourg, en Allemagne, à Vienne et ailleurs ; et enfin , que son nom était baronne de Sollebercg ou Salleberq. Cette dame parlait bien l'allemand, l'italien et le français. Au mois de mai 1785, elle fit de nouvelles instances auprès de Bette pour qu'il allât vendre ses diamants en Hollande , mais sur son refiis elle n'insista plus. Quelque temps après elle lui dit en avoir vendu une partie et avoir fait monter l'autre; eUe lui montra même une tabatière avec son portrait entouré de brillants , une montre et sa chaîne , le tout garni de diamants, une bague et un solitaire, en le priant d'en parler au baron de Fages, à qui tout cela était des-
tiné. Le l" juillet, Bette demanda à madame de CourviUe si elle pensait que le mariage aurait lieu le 15; elle lui répondit affirmativement, et que M. le cardinal restait à Paris dans ce but. Mais le 15 passa encore. Madame de Courville voyant l'inquiétude de Bette, lui promit de lui procurer une nouvelle entrevue avec le cardinal. Le 18 ou le 20 juillet, sur les onze heures du soir, il trouva effectivement M. le cardinal chez madame de CourviUe : il était vêtu d'une petite lévite violette. Il dit à Bette de ne s'en pas prendre à lui si le mariage n'était pas fait, et que c'était de la faute de madame de Courville. Alors cette dame lui avoua que M. le cardinal lui avait promis 500,000 francs pour le mariage, et que tant/que les 500,000 francs ne lui seraient pas comptés, elle n'irait pas plus loin. Bette fit part de cet entretien au baron de Pages.
Vers cette époque, madame de Courville alla passer quelques jours à la campagne , et l'y invita , ainsi que l'abbé Mulot et le baron de Fages. Le mariage devait s'y conclure le 12 août, époque du payement des 500,000 hvres. Le 7 août. Bette revenait de Chantilly, où se trouvait alors le baron de Fages, quand il fut mandé chez madame de Courville. Il la trouva en larmes, et elle lui demanda de lui rapporter l'obligation de 30,000 livres souscrite par elle. Bette la retira des mains de l'abbé Mulot et la lui remit; madame de Courville la déchira aussitôt et la brûla , ajoutant que si elle ne
sortait pas de Paris, elle était perdue; elle le pria de la suivre , en lui promettant que son absence ne serait pas longue. Vaincu par ses instances, il céda. Madame de Courville F envoya alors retenir une place pour Saint- Orner, sous le nom de Wanin, c'est ainsi qu'on l'appelait dans sa maison; elle lui fît observer qu'il n'était pas prudent qu'ils partissent ensemble; qu'elle voyagerait dans sa chaise et s'arrêterait à Arras, où elle l'attendrait. Arrivés là, elle lui dit qu'elle allait quitter la France, et que s'il était prudent il en ferait autant, parce qu'il se trouvait mêlé dans une grave affaire, le cardinal étant arrêté depuis la veille et conduit à la Bastille; elle lui offrit même de l'emmener à Londres avec elle. Bette s'informa alors des causes de la détention du cardinal, et madame de Courville lui dit qu'il avait acheté un collier de diamants; qu'il avait mêlé à cette négociation le nom de la Reine, et que son but était de se procurer les 500,000 francs nécessaires à son mariage , et de se faire quelques ressources à lui-même, et que les diamants qu'elle lui avait montrés et qu'elle lui montrait à l'instant même dans une boîte, provenaient du collier.
Bette refusa d'accompagner madame de Courville à Londres, dans la crainte que ce voyage ne le compromît; il lui demanda le payement des 30,000 francs ; elle lui répondit que la demande était juste et qu'elle y satisferait à Saint-Omer, s'il ne consentait pas à la suivre. Mais uue fois qu'ils furent arrivés à
un relai, il vit tout à coup madame de Courville retournant vers Paris en compagnie d'un homme vêtu d'une lévite bleue. Il la crut arrêtée, et à son arrivée à Saint-Omer on lui confirma la vérité de l'aventure du cardinal. Lui, de son côté, se rendit à Dunkerque, où il resta jusqu'au 16 septembre 1785 *.
Cette déclaration faite, le bourgeois de Saint- Omer vivant noblement et de ses biens, se fit taxer à trois livres pour sa déposition, et fut reconduit dans sa prison du Ghâtelet.
Le récit incroyable que venait de faire Bette d'Étienville compliquait énormément l'affaire du collier, car il était assez dificile de démêler ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans cet échafaudage de mensonges.
D'Étienville voulut-il à l'aide de cette fable masquer les escroqueries nombreuses qu'il avait commises envers les sieurs Vaucher et Loque, bijoutiers à qui il avait dérobé différents objets, ou bien était-il lui-même la dupe de madame de Lamotte?
N'est-il pas possible de supposer que celle-ci, lorsque le collier fut entre ses mains et qu'elle songea à en vendi'e les débris, chercha des gens qui l'aidassent dans cette périlleuse entreprise; mais, que d'un autre côté, ne voulant pas augmenter le
* Information : Déposition de Jean-Charles-Vincent de Bette <l'Étienville , âgé de ving^-sept ans, bourgeois de Saint-Omer, à Paris, rue du Petit-Lion, et actuellement détenu au Ghâtelet.
nombre des personnes à mettre dans le secret , elle imagina , avec son mari et Rétaux de Villette, la feble de la dame de Com^ville ;
Que Fintendant Augeard n'était autre que Rétaux de Villette ; le conseiller qui se faisait aussi appeler Marsilly, M. de Lamotte, et la dame de Courvilley madame de Lamotte eUe-même;
Et que leur but, en forgeant cette histoire de mariage, était, de faire vendre à Bette d'Étienville en Hollande les diamants qu on avait tant de peine à écouler à Paris?
Quoi qu'il en soit, Bette fut mis en présence du cardinal, qui affirma n'avoir jamais vu ni connu le personnage qu'on lui montrait \ et qui nia avoir jamais entendu parler d'une dame de Courville^.
Madame de Lamotte , au contraire , appuya pendant quelque temps la déposition de Bette d'Étienville ; elle prétendit avoir vu la dame de Courville et ses diamants, et avoir entendu dire qu'elle avait été la maîtresse du cardinal^.
Puis subitement elle changea de système et avoua positivement ne pas connaître la dame de Courville, et n'avoir jamais vu le sieur Bette d'Étienville ^.
Celui-ci voyant tomber morceau par morceau le roman qu'il avait si laborieusement combiné, finit
^ Confrontations du cardinal avec les accusés. ' Interrogatoire du cardinal.
* Interrog^atoire de madame de Lamotte.
* Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte.
par avouer qu'il s'était peut-être trompé, et même par se rétracter positivement * .
Cet étrange incident n'ayant pas eu 3e suite, l'instruction fut définitivement close le 26 avril 1786.
Un écrivain que nous avons eu plusieurs fois l'occasion de citer, M. Louis Lacour, énjet sur le rôle joué pai* le cardinal de Rohan dans l'affaire du collier les trois propositions suivantes :
« Ou il avait agi pour lui , et le nom de la Reine n'avait été qu'un piège ;
Ou il avait servi d'intennédiaire à la Reine , et il avait eu en réalité avec elle une correspondance suivie ;
Ou c'était madame de Lamotte qui avait pu l'abuser au point de lui persuader qu'il voyait la Reine, et lui faire accepter comme vraies des lettres évidemment fausses ^. »
* Bette d'Etien ville son^jea plus tard à tirer parti de la richesse de son imagination; il se fît romancier. En 1788 il publia chez le libraire Buisson deux volumes in-12 sous ce titre : Les Effets de la prévention y ou la Marquise de Ben,.., La reine Marie-Antoinette avait cet ouvrage dans sa bibliothèque du petit Trianon. (Voyez P. Lacroix, Bibliothèque de Marie- Antoine ite au petit Trianon. Paris, J. Gay, 1863.)
En 1806, Bette d'Etienville publia un nouveau roman en plusieurs volumes , intitulé Les sacrifices de C Amour et de tAmitié.
* Mémoires du comte de Lamotte- Valois y préface, p. xxvji.
Dans le premier cas , le cardinal était un fripon ; dans le second, un ambitieux irréfléchi; dans le troisième, une dupe des plus niaises.
Or, continue M. Lacour, comme M. de Rohan n'était ni un fripon ni un sot, il en résulte que c'était un ambitieux irréfléchi, qu'il avait servi d'intermédiaire à la Reine, et qu'il avait eu en réalité avec elle une correspondance suivie.
Nous protestons de toutes nos forces contre cette conclusion erronée, à laquelle la procédure, que nous venons de dérouler sous les yeux du lecteur, donne le plus énergique démenti.
Non, le cardinal n'était ni un fripon ni un sot, c'était, comme le dit l'autem' des Mémoires du comte de Lamotte, un ambitieux irréfléchi, mais sa crédulité inconcevable fut la seule cause de sa perte, et sa confiance en madame de Lamotte, dans laquelle il cinit voir une intermédiaire capable de le faire rentrer en grâce auprès de Marie- Antoinette, donne la clef de toute sa conduite dans l'affaire du collier.
On s'est beaucoup récrié contre cette confiance invraisemblable, et c'est là ce qui a fait à tort supposer la Reine de connivence avec le cardinal.
Mais si immense que puisse paraître la crédulité de M. de Rohan, il faut néanmoins l'accepter, puisqu'elle existe et que tout l'atteste dans la procédure.
Deux points seulement incriminaient le cardinal dans les dépositions des témoins :
ET LE PROCES DU COLLIER. lîi
1" D'avoir dit au sieur de Saint^James qu'il avait vu entre les mains de la Reine une somme de 100,000 francs destinée à payer le collier ^ ;
2® D'avoir dit à Bassenge qu'il avait traité directement du collier avec la Reine *.
A cela le cardinal répondit : « V Le sieur de Saint-James est convenu qu'il s'ajjissait entre lui et moi d'une conversation légère, tenue sur une terrasse étroite où il y avait beaucoup de monde et où nous nous parlions bas de peur d'être entendus. Or, il est très -facile, surtout dans une telle circonstance, de confondre au bout de plusieurs mois deux propos aussi semblables quant aux termes, l'un : J'ai vu dans les mains de la Reine une somme de 700,000 livres; l'autre : J'ai vu écrit de la main de la Reine qu'elle avait 700,000 livres, pour qu'on se permette de fonder quelque opinion sur une base aussi chancelante; l'influence des témoins doit être mesurée sur la nature des faits dont ils déposent. Il en est sur lesquels ils n'ont pas pu se tromper, il en est d'autres susceptibles de mille modifications incertaines, et ce sont surtout les paroles, car, on ne les retient guère que selon le sens qu'on y attachait en les écoutant, et j'avoue que j'ai dû parler trèsaffirmativement des 700,000 livres, parce que je n'avais aucun doute d'abord sur l'existence, ensuite sur la disposition de cette somme destinée au paye-
* Information : Déposition de Saint-James.
* Récolcmcnt de Bassen(jc.
122 marie-a?;toinette
ment des joailliers, et que mon en^eur était alors dans toute sa force * . »
u 2"" Le 3 août, madame de Lamotte fait venir Bassenge chez elle, et lui annonce qu'il est trompé, que la signatm-c Marie -Antoinette de France et les approuvé sont faux. Le joaillier agité se présente chez M. le cardinal, il le voit ti*anquille, son erreur n'était pas encore dissipée : Fotre intermédiaire ^ dit le sieur Bassenge, ne nous trompe^t^il pas tous les deux? M. le cardinal réfléchit et le rassure. Le sieur Bassenge ajoute dans son récolement que M. le cai-dinal lui a affirmé avoir traité directement avec la Reine : c'est une erreur de témoin, et il est aisé de s'en convaincre.
Personne n'était mieux instruit que Bassenge de la manière dont les ordi-es prétendus de la Reine avaient été transmis à M. le cardinal. Celle à qui les joailliers avaient montré le collier en décembre; celle qui les avait avertis le 21 janvier que la Reine désirait le collier et qu'un grand seigneur serait chargé d'en traiter pour Sa Majesté; celle qui était venue le 24 janvier, à sept heures du matin, les prévenir qu'il allait paraître et qu'il fallait prendre des précautions avec lui ; celle à qui ils ont fait leurs remercîments le 4 février; celle à qui même ils ont pensé à faire offrir un présent, était bien à leurs yeux
* Mémoire pour Louis-René-Edouard de Rolian, accusé, contre M. le procureur général, par M* Tarçet, avocat, p. 68.
Fauteur de toute TafiFaire'; voilà le tiers ou l'intermédiaire par lequel ils savaient que s'était formée la correspondance que M. le cardinal croyait avoir avec la Reine, et l'on remarque que dans l'entrevue du 4 août, le premier mot du sieur Bassenge est celui-ci : Votre intermédiaire ne nous trompe^t^-il . pas tous les deux? Instruit parfaitement que M. le cardinal ne traitait que par un intermédiaire, il le dit lui-même; il ne peut donc pas venir à l'esprit de M. le cardinal de l'assurer qu'il a traité directe-ment !
Mais si l'on ajoute à ceci que les joailliers ont présenté un mémoire au Roi le 12 août, huit jours seulement après cette conférence, et qu'ils n'ont rien dit de ce dernier fait ; qu'ils ont présenté le 23 août, au ministre du Roi, un autre mémoire dans lequel ils parlent de cette conversation du 3 août où la dame de Lamotte leur déclara que la signatm^e était fausse, et leur donna le conseil de s'adresser à M. le cardinal, et que dans ce mémoire ils n'en ont pas dit davantage ; que le 18 août le sieur Bassenge a conféré de l'affaire avec le sieur Serpaud, qui en a déposé ^ ; que, dans cette conférence, il a parlé de la
* Information : PhilippeJacques Serpaud, âgé de cinquante ans, ancien fermier général, rue Sainte-Apolline, dépose qu'il a connu les détails de l'affaire du collier par Bassenge qu'il a rencontré le 17 août à la Comédie française et qu'il a été voir le lendemain; que Bassenge lui a fait l'éloge de la bonne foi du cardinal, en ajoutant cependant
visite du 4 août par lui faite à M. le cardinal, de la conversation qu'ils ont eue ensemble, et que nonseulement il n'a rien raconté de ce même fait au sieur Serpaud , mais encore qu'il a mis dans la bouche de M. le cardinal ces paroles toutes différentes : Otiiy je vous affirme que tout ce que je vous ai dit est vrai ; si l'on ajoute encore que dans sa déposition faite au mois de septembre, le sieur Bassenge , parlant à la justice souveraine sous la foi du serment, n'a pas retrouvé ce fait dans son souvenir, nous lui demanderons quelle mémoire nouvellement enclose a pu lui rendre un mot si longtemps oublié ? Quand même il serait arrivé, ce qui n'est pas, que dans quelque conversation que ce pût être, M. le cardinal, regardant les paroles qu'il croyait avoir entendues dans les jardins de la bouche de la Reine comme une garantie personnelle et directe des ordres que lui transmettait la dame de Lamotte, M. le cardinal, considérant les lettres que celle-ci lui montrait comme l'expression directe de la volonté de la Reine, puisqu'elles auraient été destinées à parvenir jusqu'à lui, eût dit en effet qu'il avait traité directement; allons plus loin encore, quand même quelques esprits mal disposés voudraient croire que ces motifs de persuasion n'avaient pas assez de
qu'il avait donné légèrement sa confiance, et qu'il ne répondait pas qu'il ne fût pas dupe, et qu'il lui avait même dit (au cardinal) : « Si vous n'avez pas traité directement avec la Reine, je crains que le tiers ne nous trompe, n
force , et que poui' prendre du corps à ses yeux ils avaient besoin d'êti^e appuyés soit de l'état d'anxiété où les moindres doutes devaient jeter M. le cardinal, soit des illusions d'un amour-propre toujours bien difficile à réprimer lorsqu'il persuade une chose honorable, eh bien, que s'ensuivrait-il de cette supposition? Autorisé comme M. le cardinal aurait cru l'être, forcé par l'état de son âme à repousser toute idée alarmante, ce serait à peine une faiblesse, et il serait aussi juste de l'excuser dans sa personne qu'il serait juste de punir dans la dame de Lamotte la cause monstrueuse de son erreur * . n
Sur tous les autres points, Target, avocat du cardinal, prouva jusqu'à l'évidence sa non-cidpabilité.
Mais, si M. de Rohan n'avait trempé en aucune façon dans l'escroquerie du collier, si, au lieu d'être un fripon, il n'était qu'une dupe, il est un crime dont il s'était rendu coupable, et ce crime, c'était d'avoir outragé de la manière la plus indigne sa souveraine, d'avoir cru, lui prince, que Marie- Antoinette le recevrait à merci, parce qu'il se chargeait d'acheter pour elle un collier de diamants, et d'avoir traîné dans la fange de l'intrigue le nom de la Reine.
Quant à la correspondance échangée entre lui et la Reine, elle était brûlée. L'abbé Georgel avait mis
* Mémoire pour Louk-René-Édouard de Rohah, accusé, contre M. le procureur général, par M« Target, avocat, p. 77.
126 MABIE-ANTOINETTE
au feu les lettres de Marie-Antoinette , et madame de Lamotte en avait fait autant pour les réponses du cardinal.
Aussi M. de Rohan, craignant d'aggraver encore sa position et d'augmenter l'indignation du Roi et de la Reine à son égard s'il avouait cette correspondance , se hâta-t-il de la nier. Il prétendit que madame de Ijamotte lui montrait des lettres de Marie- Antoinette à elle adressées, que ces lettres contenaient les ordres qui l'avaient déterminé à acheter le collier \ et que c'était toujours à madame de I^mottc qu'il s'adressait quand il avait quelque chose à lui marquer pour lefaire savoir à la Reine. Le cardinal avait en effet beaucoup écrit à madame de Lamotte, et M. Beugnot, qui aida cette derni^e, un peu avant son arrestation, à brûler quelques papiers qu'elle avait à Bar, a vu plusieurs de ces lettres : « C'est là, dit-il dans ses Mémoires, qu'en portant mes regards sur une des mille lettres du cardinal, j'ai vu avec pitié quel ravage avait fait chez- ce malheureux homme le délii'e de l'amour exalté par celui de l'ambition. Ces lettres, de nos jours, un homme qui se respecte le moins du monde pourrait commencer de les lire, mais ne les achèverait pas*. » f
Madame de Lamotte les achevait, elle, et l'on doit bien penser dans quel style devait être conçue
^ Confrontation du cardinal avec madame de Lamotte.
^ Mémoires du comte Beugnot.
la correspondance prétendue de la Heine avec le cardinal.
Du reste, les dénégations de M. de Rohansur ce point , et qui étaient pour lui une nécessité de position j n'affaiblissent en rien les> déclarations de Rétaux de Villette, qui a écrit ces lettres. La correspondance a existé, et, comme Ta dit le même » Rétaux de Villette, elle est non-seulement vraie, mais encore elle est nécessaire pour amener Taffaire du collier, qui sans cela serait dépom'vue de vraisemblance ' .
La défense de madame de Lamotte n'était pas à beaucoup près aussi facile à établir que celle du cardinal.
Dire toutes les invraisemblances, toutes les fables, toutes les ruses et toutes les calomnies que cette fenune aitificieuse entassa les unes sur les autres, serait complètement impossible. Nous allons essayer de dégager de cet amas de faussetés la substance de la justification qu'elle présenta.
« Je ne suis pour rien dans toute cette affaire, disaitelle. Les personnes qui m'entourent savent bien que jamais je n'ai eu l'honneur d'entretenir la Reine*, et le cardinal mieux encore qu'un autre ; mais moi, comtesse de Lamotte, descendante des Valois, que l'on ose accuser de vol, je vais dévoiler le coupable, et ce coupable c'est l'un de ces personnages que le
* Confrontation du cardinal avec Rétaux de Villette. ^ Interrog^atoire de madame de Lamotte.
128 MARIE-AKTOIINETTE
vulgaire ignorant appelle des hommes extraordinaires : empirique dans Fart des cures humaines, bas alchimiste, rêveur sur la pierre philosophale, faux prophète dans les sectes dont il se dit instruit, profanateur du seul culte vrai, et quahfié par luimême de comte de Cagliostro. Oui, dépositaire de la part de M. de Rohan du splendide collier, Cagliostro Ta dépecé pour en grossir le trésor occulte d'une fortune inouïe. Mais pour voiler son vol, il a commandé à M. de Rohan, par l'empire qu'il s'est créé sur lui, d'en faire vendre et d'en faire monter de faibles parcelles à Paris par la comtesse de Lamotte, d'en faire monter et vendre des portions plus considérables en Angleterre par son mari. M. de Rohan a reçu le prix des portions vendues à Paris, et en nature celles qui y ont été montées ; M. de Rohan a reçu, sur son propre banquier à Paris , les . traites venues de Londres pour les objets vendus; il a reçu en nature aussi d'autres objets qui y ont été montés , ainsi que la note de ceux qui y sont restés pour les monter encore, et il veut croire que ce collier, toujours circulant dans ses mains, sous des formes différentes, multiplié sur lui-même, a été remis en entier, à qui? C'est un blasphème, à la Reine !.* »
On le voit, madame de Lamotte débutait par accuser le cardinal et Cagliostro d'avoir volé le collier;
* Mémoire pour dame Jeanne de Saint- Remy de Valois, épouse du comte de Lamotte, par M" Doillot, avocat.
ET LE PROCES DU COLLIER. it9
quant à elle, elle s'était bornée, pour rendre service à M. de Rohan, à faire monter quelques pierreâ à Paris et à en vendre quelquçs auti'es à Londi'es par Fentremise de son mari.
Mais alors, lui pbjectait-on , dans quel but avezvous fait jouer à la fille d'Oliva le rôle de la Reine, et à quoi pouvait vous servir la scène de Trianon ?
u C'est là un fait d'une absurdité inconcevable, répondait-elle par l'organe de son avocat : la dame de Lamotte a procuré à M. le cardinal quoi? Une entrevue avec la Reine , Où ? Dans le parc de Versailles. A quelle heure? A minuit. Dans quel temps? Au mois de juillet 1784, époque antérieure à l'affaire du collier. Ce serait manquer à tous les devoirs que d'entreprendre de réfuter sérieusement une assertion si grossièrement indécente. Quoi ! un homme de l'importance de M. de Rohan présenté par une femme qui n'avait aucun titr^ pom' voir sa souveraine !
Aussi n'est-ce pas de lui-même que M. le cardinal croit avoir été présenté, il le croit sur la foi d'un témoin, et quel est celui-ci? le baron de Planta, qui a voulu une fois traiter la comtesse de Lamotte , lui soutenant qu'elle était malade, quoiqu'elle se portât bien. Il prétendait que le mal était au genou; elle pria M. de Rohan de ne lui plus envoyer un homme qui l'ennuyait. Eh ! qui ne voit que dans cette mascarade nocturne, c'est le baron de Planta
qui apparemment aura fait voir à M. de Rohan, ou
qui lui aura fait croûte qu'il voyait on ne sait quel fantôme à travei*$ Tune de ce& bouteilles d'eau limpide avec laquelle CagU^stro a fait voir uotre au(piste Reine à la jeune demoiselle de la Tour ' ? Dans ce rêve extravagant^ M. de Roban a^«-il donc reconnu le port majestueux, ees attitudes de tête qui n'appartiennent qu'à une reine fille et sœur d'em^ pereurs*?»
Cependant les déclarations des témoins, les aveux de Rétaux de Yillette et de la d'OUva vinrent bientôt forcer madame de Lamotte à prendre un autre système de défense.
A Torfévre Grenier, dont les dépositions sont si terribles contre elle , elle répond : « Ce tén^ûn est suspect, il a été à la Bastille pendant quinze jours., et quand il en est s«>rti, il n'a pas manqué de dépo* ser contre moi par vengeance de ce que je F ai mis à la porte de chez moi, et de ce qu'il a été empri* sonné relativement à moi * . »
Au père Loth : « Vous avez dérangé mon mari, vous hii avez fait voir des filles > vous l'avez eugagé à faire mauvais ménage avee moi, vous m'avez volée*, n
* Voyez dans les Pièces justificatives, au premier interrogatoire de madame de Lamotte, le Fécit de cette scène de &ntasmagorie.
^ Mémoire pour dame Je^anne de Saini-Bemy de Valois y, épouse du comte de Lamotte, par M« Dolllpt, avocat.
^ Confrontations de la dame de Lamotte et du cardinal.
^ Confrontation de la dame de Lamotte avec Ie& témoins.
Cependant, il fallait expliq[uer d'une manière satisfaisante la scène de la d'Oliva, scène qu^elle avait d'abord niëe impudemment, et c'est ce qu elle fit en chai^eant le cardinal de la manière suivante :
« C'est vers le mois d'avril 1784 que le cardinal me fit ses premières confidences au sujet de la Reine , tantôt en me montrant des lettres qu'il disait venir d'efle, tantôt en me disant qu'il la voyait. Au mois de mai , je lui témoignai ma surprise de ce qu'il me disait avoir le bonheur de voir la Reine ; le cardinal me répondit : « Si vous voulez en être persuadée, je vous mènerai dans un endroit rà je passe pour aller chez elle sans être vu de personne. » Il m'expliqua que c'était auprès de TescaUer de marbre blanc qui était à côté de l'appartement de Madame. Trèsp-peu de jours après ce propos , le cardinal vint chez moi à dix heures du soir, il me montra une lettre qa'il dit venir de la Reine , et dans laquelle un rendezvous lui était donné entre minuit et une heure dans l'endroit qu'il savait ; il ajouta : « Vous me voyez une lévite bleue, je me la suis fait faire exprès pour n'être pas reccHmn, et pour qu'on me crût attaché au Roi* »
U partit de chez moi après avoir fait un paquet
de plusieurs mouchoirs enveloppés dans un, qu'il
portait à la main pour n'être pas reconnu par le
cent-suisse qui est en sentinelle ou par d'autres ^ il
releva même ses cheveux sous son chapeau rond,
toujours pour n'être pas reconnu.
Au mois de juin et au mois de juiHet suivants, le