Î MARIE- ANTOINETTE
cardinal me dit encore qu'il voyait la Reine quelquefois dans le même endroit , mais plus souvent à Trianon, quand elle y était.
Il me raconta même qu il enti'ait dans les jardins sur une planche qu'il posait sur le fossé à côté d'un gros tas de pierres provenant des travaux faits au rocher du petit Trianon.
Quand j'y allais, me dit-il, mon cabriolet m'attendait à quelque distance, sous des arbres, sous la garde du baron de Planta.
Il ajouta que la dernière fois qu'il y était allé, c'était au mois de juillet, il était tombé dans le fossé, s'était démis le pouce et avait déchiré sa calotte, ce qiii avait fait beaucoup rire le baron de Planta.
Je lui fis observer qu'il était étonnant qu'un homme de son nom et de son rang ne fût pas reçu pubhquement par la Reine, et qu'il devrait insister auprès d'elle pour obtenir cette faveur*.
Impatientée de la jactance du cardinal, continue madame de Lamotte dans son Mémoire justificatifs de ses vœux pour la dignité de premier ministre, de ses espérances de voir à ses pieds ses rivaux, humiliée enfin d'un outrage grave fait à moi personnellement, je me déterminai à une vengeance, seul reproche que j'aie à me faire : c'est la scène scandaleuse jouée par la demoiselle d'Oliva *. »
* Confrontation de madame de Lamotte avec le cardinal. ^ Sommaire pour la comtesse de Valois^Lamotte y accusée, par M* Doillot, avocat.
On sait les conséquences de l'entrevue de Trianon. Madame dç Lamotte , après avoir persuadé au cardinal qu'il avait vu la Reine, lui escroqua, à deux reprises différentes, une somme de 150,000 livres, que lui porta le baron de Planta, qui en déposa.
A cette déclaration formelle, madame de Lamotte répondit que le baron de Planta était un fou , qu'il lui avait fait la cour; qu'au mois d'octobre 1784, se trouvant avec lui. dans une petite chambre où il n'y a pas de sonnettes, il la pressa très-vivement de répondre à ses désirs; pour la détenniner, il fit beaucoup de gestes avec sa canne , et lui dit qu'il avait le pouvoir de faire paraître des millions au moment même, et qu'il lui ferait une fortune considérable. Il lui promit, si elle consentait, de n'en pas parler au cardinal ; puis , passant tout à coup de la parole à l'action, il se mit à gesticuler d'une manière étrange et à se précipiter sur elle d'une façon effrayante; elle se hâta de s'enfuir et se réfugia dans son salon, où se trouvaient alors sa sœm% le comte de Dolomieu et quelques autres personnes dont elle a oublié les noms : elle était si pâle et si tremblante, qu'elle faillit se trouver mal. Une fois remise, elle raconta aux assistants ce qui s'était passé, et le cottite de Dolomieu lui dit : « Vous n'aviez qu'à nous appeler, nous aurions été à votre secours * . »
Il faut avouer qu'en acceptant même cette scène
' Confrontations de la dame de Lamotte avec les témoins.
comme une vérité, elle ne pix)uverait pas encore que madame de Lamotte n'eût pas escroqué 150,000 livres au cardinal, en les lui demandant par une lettre soi-disant écrite par la Reine.
On sait comment elle explique les diamants qu'elle a vendus ou montés à Paris, et ceux que son mari a p<»i;és à Londres.
Quant à son changement subit de fortune, eDe l'explique par les libéralités de plusieurs grands personnages et par les profusions de M. de Rohan envers elle*
Nous en avons dressé le tableau suivant :
U SOMMES REÇUES PAR MADAME DE LAMOTTE, DE tJk PÉLRT DE DHTERS PARTICULIERS, d'aPRÈS LES INTERROGATOIRES ET CONFRONTATIONS DE LADITE DAME DE LAMOTTE.
En janvier 1781 et en février 1782, de M. le duc de Penthièvre 8,400 livres.
En juin 1782 et en août 1783, des mains de Madame elle-même , en billets 12,000
En or 1,200
En mars 1782, de feu M. le duc d^Orléans, par un chevalier de Saint-Louis, en billets noirs 6,000
En juin 1783, de fcu M. le duc d'Orléans,
par un aumônier 6,000
En 1782, 1783 et 1784, de M. le due de Chartrès , tant par lui-même que par un aumônier 18,000
En janvier 1782 et 1783, de madame la duchesse de Chartres, par deux aumôni»^. . 8,000
ET Lï: PftOCÉS DtJ COLLIER. iS5
En 1782, 178S et 1784, de M, le duc de Ohoîseal, son parent, par forme de pension , en trok foû ^ « . . . . lâ^OOD livres.
En 1782 et 1783, d« M. de Castries, par le premier commis de la marine , sur les aumônes secrètes. ^ 3^000
En 17^, tant de M. de Galonné que de $on
premier commis ^^OOO
**i.ki^Bi«iBiarfk.
Total des sommes que madame de Lamotte
prétend avoir reçues de divers particuliers. 80,600 liv. n
u SOMMES PRÉTENDUES REMISES PAR LE GâRDÎIAAL X MADAME DE LAMOTTE , d'après l'iNTERRÔGATOIRE ET LES CONFRONTATIONS DE GGTTE DERNIERE.
1782. En mai 1782 • .1,220 livres.
Même mois, trois billets noirs et dixhuit cents livres en or et argent, ci. 4,800
Eh juin, même année, par son suisse. 600
Même mois, à elle-même 6,000
En juillet, pour son frère, en trois fois différentes 10,000
En août , par Garbonnières , tant en or qu'en argent, à l'hôtel de Reims où elle demeurait, en présence de sa sœur malade, de la nommée Vincent, garde-malade, et des nommées Emilie, Julie et Sophie^ feanives de chambre. , . . 4,800
Fin d'août , au départ du cardinal pour
Saverne, à elle-même, en billets noirs 18,000 '
En décembre, à son retour, à elle-même, en billets noirs 9,000
Même mois, pour acquitter des lettres de change, en billets noii^. . . . ^ 7,000
1783. Fin de janvier 1783, à elle-même, en
billets noirs 15,000 livres.
En mars, dans une .lettre, en billets noirs, pour l'installation rue Saint- Gilles 10,000
En avril , en billets noirs et en arguent,
pour payer ses dettes 8,500
Dans le courant de la mêii^e année , en
une seule fois, en billets noirs. . . . 30,000
Provenant de trois effets de dix mille francs, venant de l'ancienne caisse de Poissy, et donnés au cardinal par Cerfber, à qui il avait fait avoir l'entreprise des fburragfes pour le prince de Montbarrey.
1784. En mars 1784, en billets et en argent. 11,000
En mai, or et billets 9,000
Le 23 juillet, jour du départ du cardinal pour Saverne, en billets 10,000
A son retour, fin novembre ou commencement de décembre 20,000
Venant encore de Cerf-ber, que le cardinal avait fait continuer dans son bail.
Fin de décembre, au retour du voyaçe fait par le cardinal à Versailles, où il avait parlé à M. de Galonné pour l'intéresser en sa faveur 15,000
Total des libéralités faites par M. de Rohan à madame de Lamotte, d'après les dires de cette dernière 203,720 liv. »
En femme habile et pom* expliquer les libéralités du cardinal, elle a eu le soin d'entretenir le magistrat instructeur de ses relations intimes avec M. de
Rohan, et d'une manière assez claire pour ne pas lui laisser ignorer qu'elle était sa maîtresse, et ce, en la présence même du cardinal * .
Quant aux cinq ou six louis qu'elle recevait assez régulièrement de M. de Rohan et qu'elle ne peut nier, elle prétend que ce n'était pas à elle qu'ils étaient adressés, mais à ses domestiques ^.
Cependant ce qu'il y eut de plus grave contre madame de Lamotte, ce furent les aveux de Rétaux de Villette, qui déclara ayoir écrit par ses ordres les ^approuvé sur le marché du collier, y avoii' apposé la signature Marie- Antoinette de France, et les lettres soi-disant adressées par la Reine au cardinal^. ' Madame de Lamotte répondit par un démenti formel aux déclarations de son ancien ami; on lui objecta la ressemblance de l'écriture de Rétaux avec les mots approuvé et avec la signature Marie- Antoinette DE France , elle répondit : « Cette ressemblance ne prouve rien, car on a trouvé dans mes papiers des lettres dont l'écriture a aussi quelques rapports avec les approuvé, »
Or, c'était Rétaux de Villette qui lui servait habituellement de secrétaire * et qui écrivait sous sa dictée; les lettres trouvées chez elle avaient été écrites par lui, donc il n'est pas étonnant que l'écri-
* Confrontations du cardinal avec madame dé Lamotte. ' Confrontations de la dame de Lamotte et du cardinal.
* Déposition et inlerro^jatoires de Rétaux de Villette.
* Information : Déposition du père Loth.
138 MARIE-AISTOINETTE
ture de Villette ressemblât à celle des approuvé^ puisque c'était la même.
Mise en présence de son coaccusé , celui-ci essaya en vain de la ramener à la vérité , en lui faisant observer que ses dénégations ne pouvaient être une preuve, surtout lorsque lui, Fagent principal de l'intrigue, et les autres témoins, venaient lui donner des démentis éclatants : u Vous ne voulez pas voir que vous êtes chargée par tout le monde d'une façon irrésistible et que votre voix devient alors sans force« Il est impossible que vous vous dissimuliez que le cardinal, vous et moi, sonmies coijq>ables dans cette affaire. Votre dénégation absolue ne fait que soulager vos complices, et c'est sur vous que retombe la culpabilité tout entière ; de tout ce procès, il résulte un ensemble de charges qui témoi*gnent contre vous, et ce n'est que par l'aveu des prétentions vraies et avancées du cardinal que vous pourrez expliquer les motifs qui vous ont décidé^ à toutes les manœuvres constatées par la procédure. Vous voulez détruire sèchement l'aveu que je fais de mes proprets fautes , vous dites que je mens quand je m'accuse de faux , vous vous perdez , car en agi^ sant ainsi vous entendez bien mal vos intérêts ^ »
A ces paroles, madame de Lamotte répondait, en persistant dans son système de défense : que toutes les observations que lui faisait Rétaux de Villette
* Confrontation de madame de Lamotte avec Réiaux de Villette.
étaient fausses et ne pouvaient Tefifrayer, malgré tout ce qu'il disait des preuves établies contre elle an procès ; qu'elle sentait mieux que personne tout rintérét qu'elle aurait à avouer si elle était coupar ble, car ses aveux pourraient peut-être adoucir le châtiment qu'on lui infligerait; mais qu'elle n'était pas coupable et qu'elle attendrait de sang-froid son jugement ^ .
En résumé, la défense de madame de Lamotte était celle-ci : « C'est M. de Rohan qui a volé le collier, c'est par ses ordres que moi ou mon mari avons fait monter ou vendre les diamants qui en provenaient.
C'est lui qui est coupable, lui qui a en sa possession l'écrit signé Marie- Antoinette DE France, et qui est reconnu pour avoir fait les demandes chez les joailliers *.
Je n'ai qu'un tort , c'est la scène de la d'Oliva ; aussi je le confesse, et si j'en avais d'autres je les confesserais de même.
Le luxe que vous me reprochez et que vous prétendez provenir de la vente du colUer est en réalité le résultat des bienfaits des personnes qui s'intéressaient à moi, et de M. de Rohan en particulier.
Quant à Rétaux de Villette, je ne lui ai jamais
* Confrontations de madame de Lamotte avec Rétaux de Villette.
' Confrontations du cardinal avec madame de Lamotte.
ordonné de commettre de faux, et rien ne peut prouver la vérité, de ses assertions. »
Jusqu'à la fin du procès madame de Lamotte persistera à soutenir qu'elle est innocente et que M. de Rohan est le voleur du collier; mais une fois qu'elle aura quitté la France, une fois qu'elle sera établie en Angleterre, son système changera, et ce sera surtout Marie-Antoinette qu'elle cherchera à écraser sous le poids de ses infâmes calomnies^
Ce ne fut pas tout d'abord-que-Rétaux de Villette avoua qu'il était l'auteur du faux approuvé; il lui fallut quelque temps avant de s'y décider ; . mais il nia que madame de Lamotte lui eût donné de l'argent pour écrire la signature Maïue-Ajstoinette de France ; il fit même à ce sujet une assez joUe réponse au conseiller instructeur qui lui demandait si madame de Lamotte lui avait remis de l'argent à titre de don :
tt Jamais ! répond Rétaux ; quelquefois seulement elle m'en a prêté, et j'en ai tenu note. Mais toutes les fois que j'en ai parlé à madame de Lamotte, elle a eu l'honnêteté de ne rien vouloir entendre ' . »
Au reste, voici la défense de Rétaux écrite par lui-même :
« L'écrit du sieur de Villette n'est point un faux matériel, puisqu'il n'y a pas d'imitation d'écriture d'aucune personne ni contrefaction de la sienne
* Interrogatoires de Rétaux de Villette.
propre ; la signature Marie- Antoinette de France est un être de raison. L'on ne peut donc juger dans un faux arbitraire de sa nature que Fintention de son auteur et les fruits qu'il en a retirés; mais on dira que le sieur de Villette savait bien qu'il écrivait à côté d'un marché, cela est vrai, mais il savait aussi qu'il le faisait par M. le cardinal, par son ordre, et à côté de son écriture. Il savait qu'il ne commettait pas un faux matériel , il savait trèsbien que Son Éminence était dans le cas de répondre de l'objet, il savait que M. le cardinal avait promis que l'écrit ne sortirait pas de ses mains, qu'il n'en ferait usage que pour le montrer aux joailliers , faits authentiques dont est convenu Son Éminence. Il savait que la dame de Lamotte lui avait promis de lui rapporter le papier pour le détruire, elle l'assurait en outre qu'il n'y avait aucun danger en signant de la sorte, et certainement la chose était spécieuse , surtout après les promesses de M. le cardinal qui étaient appuyées du marché écrit en entier de sa main; d'après donc ces promesses, ces assurances et l'écriture du prélat qui sont incontestables , quel homme , dans la position du sieur de Villette, s'y serait refusé?
Enfin il ne peut être regardé comme complice de sa fraude , puisque dix ou quinze jours après on le charge de vendre des diamants qu'il croit provenir du collier par le moyen de M. le cardinal; il est conduit chez M. le lieutenant général de
police ; il déclare ingénument qn'il les tient de madame de Lamotte, preuve bien concluante qu'il ne participait en rien à Tescroquerie que M. le cardinal prétend lui avoir été faite; dernière preuve enfin pour la droiture de son intention et la nullité de sa complicité prétendue, c'est qu^il n a jamais retiré aucun produit de son écriture, et certainement s'il eût agi de concert daâs l'artifice supposé^ il eût prétendu que le danger auquel il s'exposait lui devint profitable.
Or, son écrit étant une chimère et son intention démontrée pure, sur quoi pourrait -il être condanmé? Sur le malheur d'avoir été cruellement trompé, assassiné par une fenmie qui lui paraissait sincèrement attachée, dont l'amitié perfide est la source de sa situation affreuse et de son désespoir.
Le délit ne peut être dans la signature, qui est in-" signifiante de sa nature, et qui n*a eu d'effet que par celui qui l'a fait valeur.
Il ne peut donc y avoir de faux que celui d'avoir donné cet écrit chimérique pour être réellement émané de la Reine , soit duperie , soit mauvaise f<â de la part de celui qui en a fait usage. Si c'^est mauvaise foi, il n'est pas besoin de dire qu'il est le seul coupaUe; si c'est duperie, le sieur de ViBette n'est point , ne peut être le trompeur, il n'est point et ne peut être le complice de la fraude, puisque sa bonne foi et son erreur sont démontrées , cju'il est au con-
traire trompé luinnême, et qu'enfin il demeure victime d'une intrigpie à laquelle il n'a eu aucun in-térét*.»
Dans la nuit du 29 au 30 mai 1786 , tous les pré- Y6»a& furent transférés à la Conciei^erie , sous la garde d'im huissier du Pariement.
Le cardinal fut placé dans le eabiQet du greffier en chef, sous la surveillance du lieutenant du Roi àe la Bastille, qui l'avait accompagné.
I>epuis les lettres patentes de Louis XVI , qui attribuaient au Parlement la connaissance de l'affaire du coHier, tout ce qu'il y avait de gens hostiles à la Vayauté s'était rangé du parti de M. de Rohan.
Mais ce fut surtout parmi ceux qui devaient le juger que le cardinal trouva ses plus chauds partisans. Le Parlement fut gagné presque en entier, et madame Campan rapporte que le substitut du procrareur général, M. de Laurence!, fit parvenir à la Reine une liste des noms des membres de la grand'- ^uimlnre, avec les moyens àont s'étaient servis les amis du cardinal pour gagner leur voix, pendant la durée du procès. Cette liste se tronvait dans les papiers que Marie^Antoinette avait donnés à garder à M. Campan, son beau-père, et qu'elle-même fut
* Archives de t Empire y X^, 2576.
chargée de conserver par la suite; les- femmes y jouaient un rôle affligeant pour les mœurs : c'était par elles et à raison des sommes considérables qu'elles avaient reçues que les plus vieilles et les plus respectables têtes avaient été séduites * .
Les princes et les princesses de la maison de Condé, alliée à celle du cardinal, les maisons de Rohan , de Soubise et de Guéménée prirent le deuil, et se mirent dans ce costume en haie sur le passage des conseillers de la grand' chambre pour les saluer quand ils se rendaient au palais les jours des séances relatives au procès du collier. Des princes du sang se déclarèrent en sollicitation ostensible contre la reine de France *.
Le conseiller d'Épréménil instruisait les amis du cardinal de particularités intéressantes dont la connaissance lem' fut très-utile par la suite.
Un maître des requêtes , qui assistait aux séances du Parlement où se faisait la lecture des pièces de la procédiu'e, tenait note de tout ce qu'on y disait, et faisait passer aux avocats du cardinal un plan de conduite'*.
Telles étaient les dispositions des juges au moment du procès. Le public était également peu favorable à la Reine.
• Mémoires de madame Campan : Éclaircissements historiques.
• Mémoires de madame Campan : Éclaircissements historiques.
• Mémoires de tabbé George t, t. II.
ET LE PROCES DU COLLIER. iU5
Pendant le carême de 1786, l'abbé Georgel, vi^ caire général du cardinal , à qui sa charge de grand aumônier donnait la jmîdiction spirituelle à la chapelle du Roi à Versailles, aux Quinze-Vingts et à l'Assomption, fit imprimer et afficher aux portes des églises et sacristies qui dépendaient de la grande aumônerie, un mandement où il rappelait les expressions de saint Paul, qui exhorte dans sa seconde épître son disciple Timothée à ne pas rougir de sa captivité et de ses liens; et ce mandement, d' uneaudace inconcevable, fut placardé dans la propre chapelle du Roi * !
Les femmes mêmes firent chorus, et pendant tout le temps de la captivité de M. de Rohan on les vit porter des rubans rouges et jaunes, dont la couleur s'appelait cardinal sur la paille^.
Le 30 mai au matin, le Parlement, toutes les chambres assemblées, ouvrit sa séance.
Ce fut madame de Lamotte qui parut la première. Devant ses juges sa contenance ne changea pas ; elle fit un mouvement marqué de répulsion en voyant la sellette, siège ordinaire des accusés. Mais bientôt reprenant son calme , elle s'y plaça , et promena ses regards avec effronterie sur la cour. Son système de défense fut toujours le même , une dénégation absolue.
Après elle vint le tour du cardinal. Le premier
* Mémoires de CaJbbé Georgel, t. IL
' Mémoires de la République des lettres. .
président d' Aligre, ayant fait ôter la sellette, fit prier M. de Rohan d'entrer.
L'accusé fîit introduit : il était vêtu d'une longue robe violette, le deuil des cardinaux; ses bas et sa calotte étaient rouges. Il portait ses ordres au cou et en sautoir.
u II avait, dit l'abbé Georgel, la noble attitude d'un homme profondément affecté, mais calme au milieu de ses peines ; sa contenance faisait voir un mélange intéressant de respect , de modestie et de dignité qui disposa favorablement les juges. U se tenait debout à la barre : la pâleur de son visage annonçait les suites de la maladie qui avait inquiété pour ses jours \ Le premier président, sur la demande de plusieurs conseillers, l'invita jusqu'à trois fois à s'asseoir pendant le long interrogatoire qu'il allait subir. Ce prince, marquant sa sensib^té et sa reconnaissance par une profonde inclination , n'obéit qu'à la troisième invitation à cette honorable distinction. Interrogé successivement par plusieurs magistrats bien intentionnés qui espéraient des réponses satisfaisantes sur certains points non encore éclaircis, il étonna ses juges par la clarté, fa précision , la force de ses réponses. Il s'aperçut du grand intérêt que son humiliante situation inspirait; il en profita pour développer avec fi*anchise les faux pas
* Le cardinal avait éprouvé de douloureux dérangements de corps , après avoir bu une tasse de petîl-lait fHr^Mféedans une casserole où se trouvait du vert-de-gris.
que lui avaient fait faire sa bonne foi et sa crédulité ; « J'ai été complètement aveuglé, s'écria-t-il, par le désir immense que j'avais de regagner les bonnes grâces de la Reine ! yt Cette scène si touchante fit une grande sensation sur cette vénérable magistrature qui allait décider du sort d'un des plus ^ands personnages du royaume ' . »
Quand le cardinal eut cessé de parler, il se leva et salua en se retirant tous les conseillers : la cour entière se leva également et lui rendit son salut.
Après M. de Roban, ce fut la demoiselle d'Oliva qui fîit entendue, et en dernier lieu parut Gagliostro. Quand F audition des témoins fut terminée, le procureur général Joly de Fleury, du petit nombre de ceux qui ne se fussent pas rangés du parti du cardinal, posa ses conclusions; elles sont ainsi conçues : u V Les approuvé et la signature Marie-* Antoinette DE France être déclarés faux.
2^ Marc -Antoine Nicolas de Lamotte, galères à perpétuité par contumace.
^® Marc-Antoine Rétaux de Villette , aussi aux galères à perpétuité, fouetté et marqué d'un G. A. L. Leurs biens confisqués.
4® Jeanne de Valois de Lamotte, enfermée à perpétuité à r hôpital^ préalablement fouettée et mar-quée sur l'épaule dextre de la double lettre W, ses biens confisqués.
^ Mémoires de tabbé Geotgel, U II.
Louis-René Edouard de Rohan , tenu de déclarer en la cour et en la présence du procureur général, la gi'and' chambre assemblée, que c'est témérairement qu'il s'est permis de croire à un rendez-vous nocturne faux et supposé sur la terrasse de Versailles.
Que c'est témérairement à Tinsu et sans s'être assuré par lui-même des intentions du Roi et de la Reine, qu'il a entamé et suivi une négociation et consommé avec lesdits Bôhmer et Bassenge le marché pour le collier de brillants, qui hii a été remis sur la foi de la vérité desdits approuvé et signature.
Que depuis que le collier lui a été remis, il a, par des assertions fausses et controuvées, continué d'entretenir lesdits Bôhmer et Bassenge dans la confiance de la vérité du marché, et que même après , de son propre aveu , avoir constaté par des pièces de comparaison que les approuvé et la signature étaient faux, il a, par une suite d'abus du nom de la Reine, fait auxdits Bôhmer et Bassenge un payement de 30,000 livres, dont il s'est fait donner quittance au nom de la Reine.
Qu'il s'en repent et demande pardon au Roi et à la Reine d'avoir eu la témérité de manquer au respect dû à leurs personnes sacrées.
Requiert qu'il soit fait défense audit de Rohan d'approcher de tous les lieux où il y aura maison royale , et de tous autres dans lesquels le Roi et la
Reine pourraient faire leur résidence, jusqu'à ce qu-il ait plu au Roi d'en ordonner autrement.
Ordonne que, dans le délai qui sera fixé par la cour, ledit de Rohan sera tenu de se démettre de l'état et difjnité de {jrand aumônier de France, dont il a plu au Roi de l'honorer.
Ledit de Rohan condamné en telle aumône qu'il plaira à la cour.
Ordonné que ledit de Rohan gardera prison jusqu'à ce qu'il ait obéi et satisfait à l'arrêt qui interviendra.
6* Marie -Nicole d'Oliva, mise hors de cour.
7° Alexandre de Cagliostro , renvoyé de l'accusation ' . »
Les rappoiteui*s de l'affaire , messieurs Titon de Villotran et Dupuis de Marcé , adoptèrent ces conclusions, et leur exemple fut suivi par quinze conseillers, parmi lesquels se trouvait M. d'Amécourt.
Le président d'Ormesson proposa un amendement aux conclusions. Il laissait au cardinal ses places et ses dignités, mais il exigeait qu'il demandât à la Reine le pardon des offenses qu'il lui avait faites ; huit conseillai's furent de cet avis.
Mais le parti opposé à la Reine, et en tête duquel se trouvaient les conseillers d'Eprémenil et Fretteau, rejetèrent entièrement les conclusions.
Le second prononça même un discours, qu'il termina en demandant que le cardinal fût déchargé dé
* Archives de [Empire y X', 2576.
l'accusation ; Robert de Saint- Vincent fiit du même avis ; il alla même plus loin encore , il osa blâmer la publicité donnée à ce procès, et plaindre le Roi et la Reine de ne pas avoir eu auprès d'eux un ministre assez sage pour les empêcher de compromettre ainsi la majesté du trône.
L'abbé Sabattier, MM. de Barillon, de Jonville et autres adhérèrent au discours de Fretteau; enfin, après dix-huit heures de délibération, les amis du cardinal l'emportèrent, et le 31 mai 1786, à neuf heures du soir, le Parlement rendit l'arrêt suivant :
« La Cour, la grand' chambre assemblée, faisant droit sur le tout, ensemble sm* les conclusions du procureur général du Roi, déclare les mots approuvé et la signature Marie- Antoinette de France frauduleusement apposés en marge de l'écrit intitulé : « Propositions et conditions du prix et du payement )» du collier dont est question au procès et faussement attribuées à la Reine ; ordonne que lesdits mots approuvé et ladite signature Marie- Antoinette DE France seront rayés et biffés dudit écrit, et que mention sera faite du présent arrêt sur ledit écrit, lequel sera et demeurera déposé au greffe criminel de la cour, dont du tout sera dressé procès-verbal par le greffier de la cour.
Adjugeant le profit de la contumace déclarée bien et valablement instruite par l'arrêt de la cour du 10 avril 1786 contre Marc -Antoine -Nicolas de Lamotte, accusé, absent.
Pour les cas résultant du procès, condamne ledit -Marc^Antoine-Nicolas de Lamotte à être battu et fustigé nud de verges et flétri d'un fer chaud en forme des trois lettres G. A. L. sur l'épaule droite par l'exécuteur de la haute justice; ce fait, mené et conduit es galères du Roi pour en icelles être détenu et servir ledit seigneur Roi comme forçat à perpétuité.
Déclare tous les biens dudit Marc- Antoine-Nicolas de Lamotte acquis et confisqués au Roi ou à qui il appartiendra ; sur iceux préalablement pris la somme de 200 livres d'amende envers ledit seigneur Roi, au cas que confiscation n'ait pas Ueu à son profit ; laquelle condamnation, attendu la contumace dudit de Lamotte, sera transcrite dans un tableau , lequel sera attaché à un poteau pour ce planté en place de Grève.
Bannit Louis -Marc -Antoine Rétaux de Villette à perpétuité du royaume.
Condamne Jeanne de Valois de Saint-Remy de Luz, femme de Marc -Antoine-Nicolas de Lamotte, à être, ayant la corde au col, battue et fustigée nue de verges et flétrie d'un fer chaud en forme de la lettre V sur les deux épaules par l'exécutem* de la haute justice ; ce fait^ menée et conduite en la maison de force de l'hôpital général de la Salpêtrière, pour y être détenue et renfermée à perpétuité.
Déclare pareillement tous les biens de ladite de Lamotte et dudit Rétaux de Villette acquis et cou-
i5î MARIE-ANTOINETTE
fisqués au Roi, ou à qui il appaitiendra ; sur chacun d'iceux préalablement pris la somme de 200 livres d'amende envers ledit seigneur Roi, au cas que confiscation n'ait pas lieu à son profit.
Sur les plainte et accusation intentées à la requête du procureur général du Roi contre Marie-Nicole Le Guay, dite d'Oliva ou Dessigny, met les parties hors de cour et de procès.
Décharge Alexandre de Cagliostro et Louis-René Edouard de Rohan des plainfe et accusation contre eux intentées à la requête du procureur général du Roi.
Ordonne que les mémoires imprimés pour Jeanne de' Saint -Remy de Valois de Lamotte seront et demeureront supprimés comme contenant des faits faux, injm'ieux et calomnieux tant audit cai*dinal de Rohan qu audit de Cagliostro.
Sur le surplus de la requête dudit de Cagliostro , tant contre le commissaire Chénon fils que contre Delauuay, gouverneur de la Bastille , le met hors de cour, sauf à lui à se pourvoir comme et ainsi qu'il avisera bien être; sur le suiplus des demandes, fins et conclusions des parties, les met hors de cour.
Permet au cardinal de Rohan et audit de Cagliostro de faire imprimer et afficher le présent arrêt partout où bon leur semblera ' . »
• Archives de t Empire y XS 2576.
Billet de la Reine Ma rie- Antoinette a la Duchés de Polignac, relatif au jugement prononcé dû le procès du Collier.
ùffAgfttt*<, ^(*^e/fioî/^/t€' tfâifl
L'arrêt du Parlement excita rindigriation du Roi et de la Reine ; Louis XVI , quand il en eut connaissance , prit la main de Marie- Antoinette et lui dit : « Cette affaire vient d'être outrafjeusement jugée; elle s'explique cependant aisément. Il ne faut pas être Alexandre pour trancher ce nœud gordien. Le Parlement n'a vu dans le cardinal qu'un prince de rÉglise, un prince de Rolian, le proche parent d'un prince du sang ; et il eût dû voir en lui un homme indigne de son caractère ecclésiastique , un dissipateur, un grand seigneur dégradé par ses honteuses liaisons, un enfant de famille aux abois, comme il y en a tant dans Paris, et faisant de la terre le fossé. Il a cru qu'il donnerait d'assez forts payements à Bôhmer pour acquitter avec du temps le prix du collier; mais il connaissait trop bien les usages de la cour, et n'est pas assez imbécile pom' avoir cru madame de Lamotte admise auprès de la Reine et chargée d'une semblable commission '. »
Quant à la Reine, on connaît les paroles qu'elle adressa à madame Gampan : « Faites-moi votre compliment de condoléance ; l'intrigant qui a voulu me perdre, ou se procurer de l'argent en
* Mémoires de madame Campan : Eclaircissements historiques.
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abusant de mon nom et prenant ma signature, vient d'être pleinement ac(juitté. Mais, eomme Française^ recevez aussi mon compliment de condoléance. Un peuple est bien malheureux d'avoir pour tribunal suprême un ramas de gens qui ne consultent que leurs passions , et dont les uns sont susceptibles de corruption, et les autres d'une audace qu'ils ont toujours manifestée contre l'autorité, et qu'ils viennent de faire éclater contre ceux qui en sont revêtus ' . »
Quelques heures après que M. de Rohan fut sorti de la Bastille et rentré dans son hôtel de la rue Vîeille-du-Temple , il reçut du Roi l'ordre de lui renvoyer le cordon du Saint-Esprit et de donner sa démission de grand aumônier. De plus, une lettre de cachet l'envoyait ep exil dans son abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne.
L'abbé Georgel, dans ses Mémoires, parle en ces termes de cette mesure : « Qui eût jamais pu croire qu'un jour si glorieux serait suivi d'un jour de disgrâce et d'exil? Ne devait-on pas s'attendre que le Roi , charmé de trouver l'innocence où il avait présumé le crime , ferait éclater son amour pour la justice en répandant sur son grand aumônier les dons de la plus haute faveur? Cette conduite eût honoré liOuis XVI... Croira-t-on qu'il fallut user de ménagements pour annoncer à la Reine le ti'iomphe du
* Mémoires de madame Campan : Eclaircissements historiques.
Lettre du Roi Louis XVI au Baron de Breteuily et du l*"^ septembre 1786, par laquelle il lui enjoint transporter chez le Cardinal de Rohxin^ pour lui dem sa démission de Grand Aumônier.
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cardinal? Personne ne voulut se charger de le lui apprendre. On engagea sa meilleure amie, la duchesse de Polignac, à lui en foire part, avec les tempéraments que lui suggérait son tendre attachement pour elle * . »
Le zèle du grand vicaire de M. de Rohan l'emporte trop loin, et il eût été par trop fort que le Roi u répandit sur son grand aumônier les marques de la plus haute faveur >» après le scandaleux procès du colUer.
Sans doute , le cardinal avait les mains pures de toute fraude; sans doute, il n'était pour rien dans Tescroquerie commise par les époux de Lamotte; mais il avait insulté la Reine, lui, cardinal; il avait outragé sa souveraine par des espérances insensées ; il avait pris pour confidente de son ambition déplacée une intrigarite de la pire espèce , et Louis XVI et Marie-^Antoinette ne firent qu'un acte de justice en Téloignant de leurs personnes.
L'abbaye de la Chaise-Dieu, située au milieu des montagnes d'Auvergne, n'était pas un séjour convenable pour la santé du cardinal, altérée par les excès de sa jeunesse et par sa longue captivité à la Bastille; il obtint et sollicita du Roi la permission de séjourner désormais à l'abbaye de Marmoutier, près de Tours*.
* Mémoires de Pabbé Georgel, t. IL
* Le grand-père de l'auteur de ce livre, M. Gallais, auteur de V Appel à la ^postérité sur le jugement du Roi, publié le