PREMIER INTERROGATOIRE DE MADAME DE LAMOTTE
Du vendredi vingtième jour de janvier mil sept cent auatre^vingt-six , de relevée en l'une des salles du gouvernement du château de la Bastille,
A été amenée par-devant nou» Jean-Baptiste-Maximilien-Pierre Titon , conseiller du Roi en la cour de Parlement, par le sieur de Losme, major adjoint du château de la Bastille, la dame de Lamotte de Valois, accusée, décrétée de prise de corps par l'arrêt du 15 décembre dernier.
* Archives de C Empire, X^, 2576.
Après serment par elle fait de dire vérité :
Interrogée de ses noms, surnoms, âge, qualité et tlemeure,
A répondu se nommer Jeanne de Valois de Saint- Remy de Luz, épouse de Marc-Antoine-Nicolas comte de Lamotte de la Pénissière, âgée de vingt-neuf ans, demeurant à Paris, rue Neuve Saint-Gilles.
Interrogée dans quelle année elle s'est mariée, ce qu'elle fiiîsait auparavant, et où elle était,
A répondu que, dès Tage de cinq an§ et demi ou six ans, elle a perdu son père et sa mère ; que madame de Boulainvilliers les a adoptés tous les trois après les informations sur leur nom et leur état, et les a mis en pension à Passy, où elle, répondante, est restée six ans pour recevoir l'éducation que l'on donne aux enfants dans les communautés; qu'ejle fut mise chez une couturière à Paris, où elle resta trois ans, pendant lequel temps madame de Boulainvilliers 6t les recherches convenables sur ses titres ; après qu'ils eurent été reconnus , la dame de Boulainvilliers la prit chez elle, et elle y resta deux ans de suite; pendant l'intervalle de ces deux années, elle fut reconnue pour être descendante de Henri II; au bout de ce temps, madame de Boulainvilliers fit venir sa sœur, qui était restée à la terre de son père, et les plaça toutes deux au couvent de l'abbaye d'Yerres, près de sa terre de Montgeron, pour être plus à portée de les voir et de les faire venir chez elle ; qu'elle y resta vingt et un mois, que de là elle fut à l'abbaye de Longchamps deux ans ; qu'elle en
est sortie avec sa sœur pour aller à Bar-sur- Aube au couvent des Ursulines, pour être plus à portée de rentrer dans les biens de leur père, et six mois après, elle fut demandée par M. de Lamotte en mariage, lequel a été célébré le 6 juin 1780, et au mois d'avril de Tannée 1781 , son mari partit pour son corps dans la gendarmerie ; un mois après, elle partit pour se rendre au couvent des Bénédictines de Saint-Nicolas , entre Nancy et Lunéville, où elle resta jusqu'au mois d'octobre, qu'elle apprit que madame de Boulainvilliers était à Strasbourg chez madame l'Intendante; qu'elle s'y rendit avec son mari ; ne la trouvant pas, on lui dit de s'adresser au comte de Cagliostro , qui lui dit avoir vu la veille madame de Boulainvilliers chez M. le cardinal de Rohan, a Saverne, où ils se rendirent la même nuit; qu'étant descendus dans une auberge , elle écrivit à madame de Boulainvilliers qu'elle était venue exprès pour la voir, et la priait de lui indiquer l'heure où elle pourrait avoir l'honneur de la voir; M. de Boulainvilliers vint luimême la chercher, après toutefois en avoir demandé la permission à M. le cardinal ; qu'elle s'y rendit avec son mari , et reçut de madame de Boulainvilliers toutes les marques de tendresse qu'elle lui avait toujours témoignées; et les présenta à M. le cardinal, auquel elle cMita les malheurs d'elle répondante ; qu'ils y restèrent ïvois jours, au bout desquels madame de Boulainvilliers, qui partait pour Paris, la remit a son couvent et son mari à son corps; en les quittant, elle leur fit promettre de
la venir rejoindre à Paris dans les premiers jours de
novembre , ce (ju'îls firent Tun et l'autre. A son arrivée, madame de Boulainvilliers tomba malade de la petite vérole, ensuite d'une fièvre putride, dont elle mourut au bout de dix-sept jours, pendant lesquels elle répondante la garda jour et nuit; que sa mort a été pour. elle d'autant plus sensible, qu'elle avait promis à son mari de lui acheter une compagnie de dragons; que pendant sa maladie, elle a prié M. de Gnissol et le bailli de Crussol de faire entrer son mari dans les gardes de M. le comte d'Artois, en attendant le rétablissement de sa santé ; la répondante étant tombée malade, elle est restée pendant trois mois dans la maison de M. de Boulainvilliers; au bout des trois mois, elle a été rejoindre son mari à Versailles , et a été chez la veuve Bourgeois, place Dauphine, jusqu'au mois d'avril 1782, où elle s'occupa à solliciter à la cour des grâces que son nom lui promettait d'obtenir ; et se voyant accablée de dettes, qu'elle avait contractées pour soutenir son nom et son mari et suivre ses affaires, eUe écrivit à M. le cardinal, le 24 juin 17*82, pour le faire ressouvenir de ses bontés qu'il avait promises à madame de Boulainvilliers pour elle répondante ; il lui donna un rendez^vous le jeudi d'ensuite à Paris à son audience ; que ce jour elle lui rappela de nouveau ses malheurs, il l'assura que si elle disait vérité sur ses titres, sur ses affaires et sur ses dettes, il aurait soin de les adoucir; toutefois, ayant les pièces entre les maias, il lui demanda sa position actuelle , si elle . avait des besoins du moment; qu'elle lui rendit compte de sa
position cruelle, étant poursuivie et son mari pour le
payement de lettres de change ; pour le moment, il tira
de son secrétaire 50 ou 60 louis sans les compter,
qu'il lui remit, en la priant de lui écrire ou de lui dire
si elle avait besoin d'autre chose, et lui donna un autre
rendez^vous pour deux ou trois jours après, et ce à
Paris; qu'elle s'y rendit, et que ce jour, après être
entrée dans des détails avec lui , il lui donna 200 louis ;
que lui ayant nommé les personnes au profit desquelles
elle avait fait ou son mari des lettres de change, qu'elle
avait à payer un sieur Louis-Isaac Bert, juif, négociant
à Nancy, pour 5,500 livres, que le cardinal s'engagea
à payer l'année d'ensuite, ce qu'il a fait en 1783. Pour
lors, M. le cardinal désirant qu'elle demeurât à Paris
pour suivre ses affaires et l'aider de ses conseils, tant
pour elle que pour son mari, ils vinrent loger rue de la
Verrerie en hôtel garni, où ils sont restés six mois avec
sa sœur, qui était revenue de Bar-sur-Aube fort malade ;
qu'elle avait alors deux chevaux, cabriolets, cinq
domestiques, tant hommes que femmes, et sa sœur, ce
qui faisait une lûaison considérable à soutenir ; que
dans ce temps, son frère est survenu et s'est logé hôtel
de la Marine, ayant pour 10,000 livres de lettres de
change à acquitter en trois termes; elle en fit part à
M. le cardinal , auquel son frère avait apporté diffé^
rentes choses curieuses pour son cabinet, qui voulut
bien accpiitter les lettres de change à leur époque.
M. le cardinal sachant sa sœur fort malade chez elle, il
loi envoya 200 louis pÉr le sieur Carbonnière , chef de
son conseil, et sans entrer dans un plus long détail des dons que lui a faits M. le cardinal depuis qu'il a pris part à ses malheurs, elle se contentera de dire qu'elle a reçu de lui une somme de 78 à 80,000 livres; observe la répondante qu'au bout de six mois qu'elle fut dans la rue de la Verrerie, M. le cardinal lui dit qu'il fallait qu'elle fût logée plus décemment et plus commodément , et lui parla d'une maison qui était à louer rue Neuve Saint-Gilles, et lui proposa de la louer et de la faire meubler par son tapissier; la répondante lui observa qu'elle ne pouvait pas honnêtement employer ces moyens-là ; qu'il était plus naturel et plus honnête qu'elle la louât elle-même et fît meubler sa maison ; qu'après cela elle a pris à loyer cette maison pour six ou neuf années. Pendant tout ce temps-là, elle s'occupait toujours à suivre ses affaires et faisait des voyages à Versailles. M. le cardinal s'occupait à faire ou à faire faire des mémoires qu'elle avait à présenter soit au Roi, soit aux ministres. Vers la fin de 1784, M. le cardinal lui dit avoir parlé à M. de Galonné et lui avoir représenté qu'il ne faisait pas pour elle ce qu'il devait faire d'après la connaissance que l'on avait de ses titres ; qu'il était obligé de venir à son secours, et que c'était autant à prendre sur les aumônes du Roi, et que cela pourrait faire crier. M. de Galonné lui dit : « Vous n'avez qu'à en parler au Roi , je ne peux rien faire sans ordre. » M. le cardinal lui dit, à elle répondante : « Voilà toujours 15,000 francs que je vous donne, placez-en autant que vous pourrez ; comme je sais que vos aflkires réus-
siront, regardez cela comme des secours momentanés que je vous donne. » Sur ses épargnes, elle a placé environ 50,000 francs d'abord, 12,000 francs employés dans l'acquisition d'une maison a Bar-sur-Aube , qui a été vendue 18,000, mais dont son beau-frère en a payé 6,000 pour une aile de la maison, 30,000 francs qu'elle a placés sur M. de Crussol, 3,000 livres sur un autre particulier, et 6,000 sqr un autre.
Interrogée s'il n'est pas vrai qu'elle disait sans cesse aux personnes qu'elle voyait, qu'elle jouissait d'un grand crédit auprès de la Reine, et qu'elle avait toute sa confiance,
 répondu qu'elle ne l'a jamais dit à personne, mais qu'à raison de l'opulence qu'elle avait d'après les différents dons qu'elle avait reçus des princes et princesses du sang et des bienfaits qu'elle recevait de M. le cardinal, d'après la connaissance qu'il avait de ses papiers, et comme venant du Roi , elle disait hautement à ceux qui lui faisaient des compliments que la cour voulait bien lui rendre justice ; qu'au surplus elle n'a jamais dit à personne qu'elle eût accès auprès de la Reine , parce qu'il était visible à Versailles qu'elle n'allait pas chez la Reine: elle a simplement présenté en 1783, le jour de la Chandeleur, en public , un mémoire à la Reine , qui lui avait été dicté par M. le cardinal ; que ce mémoire n'ayant pas eu la réussite qu'elle espérait des bontés de la Reine, elle n'a jamais eu occasion ni prétexte de parler à la Reine ; observe même que depuis cette époque elle était des six semaines ou des deux
mois sans aller à Versailles, et qu'auparavant elle y allait tous les jours.
Interrogée si elle n'a jamais montré à des personnes qui venaient chez elle des lettres qu'elle disait venir de la Reine,
A répondu que non , que c'est une absurdité effroyable, d'après ce qu'elle vient de nous dire.
Interrogée si dans différents mémoires qu'elle a pu donner elle n'avait pas l'habitude de signer Marie- Antoinette de France , si notamment dans un qu'elle a donné à Luciennes, en présence de plusieurs personnes, elle ne s'était pas appelée Marie- Antoinette de France,
A répondu qu'elle n'a jamais pris ni signé les noms de Marie-Antoinette de France ; que quant au mémoire qu'elle a donné à Luciennes, c'a été uniquement un mémoire de sa généalogie qu'on a désiré voir, qu'elle a remis à madame du Barry en présence d'un de ses cousins, capitaine de dragons.
Interrogée si elle a connu à Versailles un nommé Descloux'ou Desclau, garçon de la chambre et delà musique du Roi,
A répondu que non, qu'elle ne voyait personne ches elle qui appartint à la Reine.
Interrogée si le cardinal allait la voir assidûment tant à Paris qu'à Versailles,
A répondu que oui, surtout à Versailles, où il venait assidûment chez elle; et elle et son mari allaient lui rendre compte de leurs démarches ; qu'à Paris, ces visites étaient moins assidues mais fréquentes.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. t79
A elle demandé si au lieu des secours qu'elle prétend avoir reçus du cardinal, il ne se contentait pas de lui donner de modiques sommes tantôt de 3 louis, tantôt de 5, et une fois entre autres de 25,
A répondu qu'elle n'était pas faite pour accepter de pareilles sommes, ni M. le cardinal fait pour les offrir.
Interrogée si vers le mois de mars 1784 elle ne fut pas trouver le cardinal pour lui dire que, pénétrée de reconnaissance des secours qu'elle avait reçus de lui, elle se croyait assez heureuse pour lui être utile , ayant le bonheur d'avoir trouvé accès auprès de la Reine,
A répondu que non , que M. le cardinal savait parfaitement bien qu'elle ne parlait même pas à la Reine , qu'elle n'avait pas fait autre chose qu'un jour de se jeter à ses pieds pour lui présenter un mémoire, et que depuis ce temps-là elle ne s'était présentée en aucune façon auprès de la Reine ; qu'il ne pouvait en douter puisqu'elle lui rendait compte de toutes ses démarches, et que lui-même lui conseillait les démarches qu'elle avait à faire.
Interrogée si , s'étant aperçue que le cardinal était fort étonné de ce qu'elle lui disait, elle ne lui répéta pas plusieurs fois que son nom, ses malheurs et la bienfaisance de la Reine l'avaient fait parvenir jusqu'à elle, et si pour le persuader davantage elle ne lui montra pas des lettres qu'elle prétendit lui avoir été écrites par la Reine , et dans lesquelles il y avait quelques mots de bonté,
A répondu que non, et que M. le cardinal devait
savoir mieux qu'un autre ce qui se passait à Versailles, surtout vis-à-vis d'elle, qui ne faisait aucune démarche sans sa participation , et qu'elle n'a jamais eu l'honneur ni le bonheur de recevoir des lettres de la Reine, et ne lui en a fait voir aucune qui fût supposée venir de la Reine.
Interrogée si elle ne dit pas au cardinal, pour le mieux persuader, que la Reine était instruite de la conduite qu'il avait tenue à l'égard des affaires du prince de Guéménée et d'autres traits semblables ,
A répondu qu'elle a su comme le public que le prince de Guéménée avait fait banqueroute, mais qu'elle n'avait jamais su la conduite du cardinal à son égard , qu'elle aurait cru le faire rougir en lui en parlant ; elle persiste à dire qu'elle n'a jamais parlé à la Reine et qu'elle ne l'a jamais persuadé au cardinal.
Du 21 janvier 1786.
Interrogée si elle n'a pas dit au cardinal que la Reine lui accorderait une audience , qu'elle le ferait venir pour lui donner un ordre, et qu'elle en prendrait occasion pour lui dire qu'il pourrait espérer en ses bontés ,
A répondu qu'elle n'a jamais pu dire ces choses à M. le cardinal, d'après ce qu'elle nous a dit précédemment, qu'elle est étonnée que M. le cardinal prétende avoir eu besoin d'elle pour avoir une audience, et que lui , qui est par son état et par sa place journel-
lement auprès de la Reine, aurait pu s'apercevoir des dispositions où pouvait être la Reine à son ég^ard.
A elle demandé si cette audience n'ayant pas été accordée et les doutes du cardinal naissant , elle ne lui dit pas que si la Reine avait différé, c'était parce qu'elle ne voulait pas qu'on sut qu'il pouvait compter sur ses bontés; mais que la Reine lui prouverait ellemême que tout ce que la répondante lui avait dit de sa part était vrai , et que rencontrant la Reine à la promenade, peut-être il lui parlerait ,
 répondu que cela n'est pas plus probable que ce qu'on lui a demandé jusqu'à présent, et ce à quoi elle a répondu ; qu'elle persistait toujours à dire que le cardinal savait qu'elle ne voyait pas la Reine, et que si la répondante s'était annoncée pour avoir accès auprès de la Reine et obtenir des audiences pour un autre, elle ne l'aurait pas prié et ne l'aurait pas chargé de demander une audience pour elle, surtout M. le cardinal étant à portée lui-même de voir et déparier à la Reine quand il le jugeait à propos.
Interrogée si elle ne connaît pas une fille nommée Leguay de Signy, prenant le surnom de baronne d'Oliva,
A répondu qu'elle la connaissait pour l'avoir vue au Palais-Royal étant assise auprès d'elle; que, se trouvant seule, vu que les dames et autres personnes qui étaient venues avec elle étaient à se promener, elle s'impatienta de ne pas voir revenir son mari ; le monsieur qui était assis auprès d'elle fut le chercher ; pen-
dant ce temps une femme qui ëtait assise auprès d'elle lia conversation avec elle , et lui paraissant honnête et décente, et voyant que M. le vicomte de Ghoiseul était venu lui parler, et que lui s' étant retiré, cette dame lui dit que le vicomte de Ghoiseul était un des amis de son mari et connaissait parfaitement ses affaires, çt comme la répondante se levait pour s'en aller, cette dame se plaignit de ce que sa compagnie ne revenait pas et témoigna la peine où elle était de rester seule. Observe que cette danie était avec une petite fille de cinq ou six ans, lui demanda où elle demeurait, lui proposa de la reconduire chez elle, rue du Jour, où elle avait dit qu'elle demeurait. Dans ce moment son mari revint, à qui elle dit qu'elle allait reconduire cette dame , qui s'était dite la baronne d'Oliva et était à Paris pour solliciter un procès; qu'elle avait une sœur âgée de quatorze ans, à l'abbaye de Montmartre. Son mari fit semblant de ne la pas connaître et d'être fâché de ce qu'elle lui avait offert de la reconduire; arrivée à la maison de cette dame,, rue du Jour, elle fîit invitée de monter, ce qu'elle fit , s'étant aperçue que son mari cherchait les pieds de cette dame et lui faisait des signes des yeux ; elle est restée pendant une heure dans la chambre de cette dame qui lui parla encore de ses affaires , que son mari était en Amérique et qu'elle plaidait contre lui, vu qu'il retenait tout son bien et demandait des provisions; qu'elle lui demanda de s'intéresser pour elle auprès d'un magistrat pour lequel elle lui donnerait un mémoire , et lui dit :
« Madame , si vous voulez vous informer de moi à M. le vicomte de Ghoiseul, il vous dira qui je suis, ayant été chargé de mes affaires très -longtemps. » Qu'elle répondante lui dit qu'elle allait à Versailles pour quelques jours et qu'à son retour elle la ferait avertir, ce qu'elle fit par son mari; cette dame vint chez elle, et, lui paraissant honnête et décente, elle l'admit dans sa société , la mena partout avec elle , et chez les personnes qu'elle connaissait, notamment à dîner chez la dame de la Fresnaye; que, vers la fin de juin 1784 , cette dame lui ayant demandé de l'amener à Versailles , qu'elle ne connaissait pas , la répondante l'y a menée deux fois , une à la fin de juin et une au commencement de juillet; que le 2A juillet suivant, cette même dame lui proposa de la mener à Versailles, mais comme elle avait promis au baron de Planta quelques jours avant de l'y conduire , et sa voiture, ce jour-là, étant remplie par elle répondante, le baron de Planta, sa femme de chambre et un gros paquet, cette dame alla avec le mari d'elle répondante, et le sieur Rétaux de Villette , ancien gendarme , dans une voiture , et se rendirent à Versailles ; que le sieur Rétaux de Villette avait besoin à Versailles pour solliciter M. de Saint-Paul pour une sous-heutenance de maréchaussée, qui était promise pour lui à madame Isl duchesse de Bourbon , M. le comte de Brienne et M. le duc du Chàtelet, qui s'intéressaient pour lui; qu'elle répondante et son mari y allaient ce jour-là pour solliciter M. le maréchal de Gastries pour obtenir la per-
mission d'engager un brevet de pension du frère d'elle déposante pour payer ses dettes; qu'étant restés trois jours à Versailles, ces messieurs lui ont amené la baronne d'Oliva.
A elle demandé si , au contraire de ce qu'elle vient de nous dire, le mari d'elle répondante n'a pas fait connaissance de cette fille dans le printemps de Tannée 1784 , l'ayant suivie du Palais-Royal, où il se promenait, jusque chez elle, dans la rue du Jour, au petit hôtel de Lambesc ,
 répondu qu'elle ne pouvait pas savoir si son mari la connaissait et comment il en a fait la connaissance.
Interrogée si ce n'est pas son mari qui l'a conduite un soir, à l'époque que nous venons de lui dire , et l'a laissée seule avec elle,
A répondu qu'elle l'avait connue au Palais-Royal, comme elle nous l'a dit précédemment, et que ce n'est pas son mari qui l'y a conduite ni laissée seule.
Interrogée si, étant chez la fille d'Oliva à la première fois qu'elle y a été avant d'entrer, elle n'a pas tiré de son portefeuille des lettres qu'elle disait avoir reçues de la Reine, et n'en a pas lu plusieurs à ladite fille,
A répondu que ce que nous lui demandons est un rêve pour elle , et qu'il doit paraître fort extraordinaire qu'avant de connaître une personne, et d'entrer en conversation avec elle , elle ait débuté par lui monti*er des lettres de la Reine ; que si elle eût eu des lettres de la Reine ou des particularités de confiance dont elle
eût pu s'honorer, elle Taurait fait vis-à-vis des personnes honnêtes et de sa connaissance, ce qu'elle n'a jamais fait.
Interrogée si elle ne dit pas à la d'Oliva qu'elle était une dame de la cour, qu'elle était les deux doigts de la main avec la Reine, qui l'avait mise dans toute sa confiance et l'avait chargée de lui trouver une personne qui fut dans le cas de faire ce qu'elle lui dirait quand il en serait temps; que le moins qu'elle aurait serait 15,000 livres, et que le cadeau qu'elle recevrait de la Reine serait encore au-dessus ,
A répondu que tout cela est très-faux et lui parait un songe; qu'elle ne doute pas que M. le cardinal, pour faire rendre sa cause plus vraisemblable, n'ait imaginé ces choses-là , et que , comme cette fille était très-bien avec le père Loth , auquel le cardinal avait eu la bonté de le faire prêcher devant le Roi , et qu'il lui avait donné l'espérance de le faire séculariser pour le nommer prieur des Quinze- Vingts , suivant un projet que M. le cardinal avait créé pour l'administration de cet hôpital; que ce père Loth nie avoir été chargé par voie directe ou indirecte de la part du cardinal de faire jouer dans cette affaire un rôle à cette d'Oliva qu'il connaissait relativement à des confidences que lui avait faites la répondante sur les chagrins que lui avaient causés des intrigues qui existaient entre cette fille et son mari ^ pour lesquelles le cardinal avait fait venir son mari, et lui avait dit qu'il manquait aux égards qu'il devait à sa femme, intrigues pour lesquelles la
répondante a chassé, vers la fin de septembre 1784, la fille d'Oliva, surtout ayant appris par les personnes de sa société les indécences qu'elle avait faites , qu'elle était une fille publique connue sous le nom de Signy, que son mari vivait avec elle depuis longtemps.
Interrogée si elle n'offrit pas à la fille d'Oliva de passer un acte des 15,000 livres par-devant notaires,
 répondu que non, et qu'il est naturel de croire que si elle lui avait offert elle l'aurait accepté, étant fort gênée dans ses affaires.
Interrogée si elle ne lui a pas dit que son mari viendrait le lendemain la prendre pour aller à Versailles,
A répondu que non.
Interrogée si la fille d'Oliva, s' étant rendue avecle sieur de Lamotte à Versailles, le lendemain, elle ne se trouva pas sur la place avec sa femme de chambre ; si elle ne fit pas descendre de voiture la fille d'Oliva et son mari , et si elle ne fit pas conduire par son mari et sa femme de chambre la fille d'Oliva chez elle, place Dauphine ,
A répondu comme elle vient de nous l'expliquer, c'est la troisième fois que la fille d'Oliva venant à Versailles, chez elle, y a été conduite par son mari et le sieur de Villette; qu'elle, répondante, y était venue avec le baron de Planta, a descendu celui-ci sur la place d'Armes; en arrivant chez elle, elle a trouvé la fille d'Oliva avec ces deux messieurs (Lamotte et Rétaux).
Interpellée de déclarer si c'est dans le printemps, ou
à la fin de juillet ou au commencement d'août de Tannëe 1784f, que son mari conduisit la fille d'Oliva à Versailles ,
A répondu que c'est le 24 ou le .26 juillet de cette année ; observe que toutes les fois qu'elle allait à Versailles dans ce teipps-là, elle était dans l'habitude d'en prévenir le cardinal; que soit qu'il vînt chez elle ou qu'elle allât chez lui , ou que le cardinal l'envoyât chercher par le baron de Planta , ils se promenaient dans les jardins de Versailles, soit avec le cardinal seul, tantôt avec son mari , et tantôt avec son mari et le baron de Planta , et ce jusqu'à des deux heures du matin, et que ce jour-là sa femme de chambre et son jacquet l'ont trouvée se promenant dessus la terrasse avec le cardinal et le baron de Planta, et que le cardinal était en lévite , chapeau en clabaud * , et faisait le boiteux pour n'être pas reconnu, ce que ses gens lui ont fait reniarquer.
Interrogée si en rentrant chez elle elle ne dit pas à la fille d'Oliva qu'elle venait de chez la Reine, à laquelle elle avait annoncé son arrivée; que la Reine était enchantée de cela , et que la Reine s'en amusait beaucoup, que le lendemain elle lui dirait ce qu'elle avait à faire ,
A répondu que cela est très-faux.
Interrogée si le lendemain vers les neuf heures du soir elle n'habilla pas la fiHe d'Oliva en négligé, avec
* On disait au siècle dernier qu'un chapeau était en clabaud quand l'un de ses bords baissait plus que l'autre.
une robe blanche en chemise , et si elle ne lui fit pas prendre une grande thérèse de gaze d'Italie, blanche,
A rcîpondu que la baronne d'Oliva était vêtue avec une robe anglaise, de mousseline des Indes brodée, avec un jupon rose dessous, et coiffée avec une calèche de gaze blanche qu'elle lui a prêtée, parce qu'elle avait un bonnet fort sale; qu'elle a été promener avec son mari et le sieur de Villette; qu'ils sont rentrés entre minuit , une heure ; que , pour elle , elle fut promener seule avec M. le cardinal jusqu'à Trianon, et là, venus dans une chaise sous les piliers de la galerie, et est rentrée seule chez elle à minuit; et que son mari, le sieur de Villette et la fille d'Oliva , n'étaient pas encore rentrés; que s'étant impatientée de ce qu'ils ne rentraient pas , elle est sortie avec sa femme de chambre pour les chercher, et qu'elle ne les trouva pas.
A elle demandé si elle ne dit pas à la fille d'Oliva qu'elle allait la conduire dans le parc, où elle parlerait à la Reine, avant de parler à la personne à qui elle remettrait une lettre qu'elle lui donnerait,
A répondu que non, et que c'est très -faux, et est indignée de ces horreurs-là.
Interrogée si elle et son mari ne conduisirent pas la fille d'Oliva dans le parc , si elle ne lui remit pas une rose pour la donner à la personne qui paraîtrait devant elle, en lui disant : « Vous savez ce que cela veut dire» ;
A répondu que non , et qu'elle ne peut s'empêcher de dire qu'elle regarde cela de la part de ceux qui l'ont dit ou fait dire conune un trait de folie.
Interrogée si, le sieur de Lamotte les ayant quittés, elle ne rentra pas avec la fille d*Oliva dans une charmille où il y avait une brèche , et si elle ne lui dit pas en la quittant : « Acquittez -vous bien de votre commission , parce que la Reine vous regarde » ;
A répondu qu'elle est indignée de tant de mensonges et d'horreurs.
Interrogée si elle n'avait pas fait placer auprès de la charmille un particulier qui a la figure mince, le teint pâle, le visage allongé et les sourcils noirs,
A répondu que non, et que cela n'a pas le sens commun.
Interrogée si elle n'a pas quitté la fille d'Oliva pour aller avertir le cardinal que la Reine se promenait et lui permettait de se présenter,
A répondu que non ; que tout cela est une fable incroyable et des bêtises.
Interrogée si le cardinal ne s'avança pas vers la fille d'Oliva, qu'il prit pour la Reine, et si cette fille ne remit pas au cardinal la rose , en lui disant : « Vous savez ce que cela veut dire » ;
A répondu que V Académie française ne devrait pas être ouverte au cardinal, après avoir dit ou fait dire de pareilles bêtises.
Interrogée si dans le moment même , un particulier
qu'elle avait fait placer auprès de la charmille , ne vint
pas annoncer que Madame et madame la comtesse
d'Artois rejoignaient la Reine, et si elle ne vint pas
rejoindre la fille d'Oliva en lui disant : « Venez vite^ venez vite » ;
A répondu que toute cette histoire est d'autant plus absurde 9 qu'il n'était pas possible de penser que M. le cardinal imaginât que la Reine pût se prêter à une scène aussi extraordinaire et aussi malhonnête, et que le cardinal pût s'aveugler au point de ne pas reconnaître la Reine.
Interrogée si la fille d'Ohva, après cette scène, ne s'est pas retirée avec le sieur de Lamotte, et si elle, répondante, ne s'est pas retirée de son côté avec le cardinal ,
A répondu que non, et s'en réfère à ce qu'elle a dit plus haut, et que tout cela est faux.
Interrogée si au bout de deux heures elle n'est pas rentrée chez elle d'un air fort gai , et si elle ne dit pas à la fille d'Oliva que la Reine était contente de la façon dont tout cela s'était passé ,
A répondu que tout cela est faux.
Interrogée si le lendemain elle ne lut pas à la fille d'Oliva une lettre qu'elle dit être de la Reine, laquelle portait : « Ma chère comtesse , je suis très-contente de la personne que vous m'avez procurée, elle s'est acquittée de sa commission à merveiUe, elle peut être assurée de son sort » ;
A répondu que tout cela est faux , et la suite d'une fable mal ourdie et d'une cabale mal concertée.
Interrogée si après le retour de la fille d'Oliva à Paris , elle ne lui a pas plusieurs fois donné à diner, et
si elle ne lui a pas remis une fois 1,000 livres et une autre fois 3,000 livres en billets de la caisse d'escompte,
A répondu qu^au retour de ce voyage de Versailles elle a malheureusement continué de voir la fille d'Oliva, ainsi qu'elle nous Ta dit, jusqu'au moment où elle a été forcée de la renvoyer de chez elle, et qu'il est affreux qu'une connaissance qui ne lui avait donné que des désagréments, lui procure encore celui de voir qu'on s'est servi d'une fille aussi vile que celle-là pour faire un rôle aussi ridicule que celui que nous venons de lui exposer ; qu'il y a apparence que l'on a fait ou promis un sort à cette fille pour jouer un pareil rôle ; qu'elle n'a donné ni 1,000 livres ni 3,000 livres.
Du ^3 janvier 1786.
Interrogée si quelque temps après ce qui s'était passé dans le parc de Versailles, elle ne dit pas au cardinal que la Reine s'intéressait à des personnes qui avaient besoin de 50,000 francs^ et si le cardinal ne lui remit pas cette somme ,
A répondu que le cardinal ne lui aurait pas remis ces 50,000 firancs; que la Reine ne pouvait pas être en cas de les demander, et qu'il aurait fidlu une belle confiance de la part du cardinal pour les remettre.
Interrogée si dans le courant du mois de novembre
suivant elle n'a pas demandé au cardinal une somme
de 100,000 livres pour un pareil emploi, et si le car-
dinal ne lui a pas fait remettre ces d^x sommes par le baron de Planta ,
A répondu que le cardinal ne lui a pas fait remettre ces deux sommes, et que s'il Ta dit, ou le sieur de Planta , cela est de plus fou en plus fou , et très-invraisemblable , et qu'on ne donne pas de semblables sommes sans en retirer des reçus ou reconnaissances.
Interrogée si ce n'est pas a cette époque-là qu'elle faisait beaucoup de dépenses, et qu'elle apporta des sommes de 30,000 francs et autres à différentes personnes,
A répondu qu'elle pourrait s'en rapporter à ce qu'elle nous a déjà dit, mais qu'elle nous répète la vérité; que le cardinal, lui faisant des dons assez considérables, l'a engagée à les placer, de façon à se faire un sort en attendant la réussite de ses affaires, ce qu'elle a fait; et nous continue d'observer que le cardinal n'aurait pas été assez dépourvu de sens pour donner 50,000 écus, sans avoir par devers lui des ordres bien reconnus pour être de la Reine, ou au moins sans en avoir un reçu d'elle ; elle observe en outre qu'il y a apparence que le cardinal ayant lu dans le Mémoire d'elle, répondante, qu'elle avait reçu de lui des sommes qu'elle avait placées en partie, il a cru en tirer une induction que l'on pourrait tirer contre lui , en disant qu'il avait donné et remis ])our la Reine des sommes aussi considérables.
Interrogée si elle connaît un avocat nommé de Laporte ,
A répondu que oui ; qu'elle l'a connu par un sieur Renier ; que le sieur de Laporte lui a présenté un projet
riECES JUSTIFICATIVES. 293
qu'il voulait faire réussir, pour lequel elle lui a procuré une entrevue avec le cardinal, qui devait avoir pour lui cinq pour cent de bénéfice, et elle un sou d'intérêt. Le sieur de Laporte a vu plusieurs fois le cardinal pour cet objet. Que le sieur de Laporte a en outre présenté au cardinal plusieurs particuliers, qui sont Tabbé Béringard et deux négociants, qui ont donné des mémoires pour des projets qu'ils avaient, en le priant de s'interposer auprès du ministre pour les faire réussir, et lui faisaient entrevoir qu'il aurait 1,000,000 pour lui ; le sieur de Laporte a ramené ces particuliers chez la répondante , à qui ils ont paru enchantés du cardinal, et le sieur de Laporte a engagé elle, répondante, à employer son crédit pour ces messieurs auprès du cardinal, en lui disant qu'elle pourrait tirer un bon parti de ces messieurs ; à quoi elle lui répondit qu'elle ne voulait pas qu'on lui parlât d'intérêt lorsqu'il était question d'obliger; le sieur de Laporte la pria d'accepter les 30,000 francs qu'on lui offrait, que cela la mettrait à portée de les lui prêter pour faire face à des lettres de change de 2,000 écus, dont le sieur Renier s'était rendu caution , et qui étaient protestées , et pour lesquelles il n'avait plus qu'un délai de six semaines; qu'il tremblait de voir arriver ce moment, qu'on vînt saisir chez lui, et qu'il ne soit perdu; qu'elle lui dit qu'elle était fâchée de son embarras; qu'elle ne pouvait s% prêter à ses désirs, d'autant que l'affaire de ces messieurs n'était pas terminée; ajoute que le cardinal dit à ces négociants : « Votre affaire n'est pas près de finir.
il ne pourra en être question qu*à mon retour de Saveme; partez, soyez tranquille, je vous ferai avertir quand il en sera temps. » Que ces messieurs, avant de partir, envoyèrent à la déposante deux très-belles robes d'un prix fort considérable, dont elle leur a écrit qu'elle ne ferait usage, parce que cela était trop beau; que ces négociants se nomment Perrin. Ces messieurs lui écrivirent que M. de Laporte et Tabbé Bâringard les pressaient pour qu'ils leur portassent une somme de 30,000 livres, sur quoi ils lui demandèrent ses conseils. Elle leur écrivit que, n'étant pas au fait de leur affaire, qui était entre les mains du cardinal, et se méfiant des affaires du sieur de Laporte et de l'abbé Béringard , elle leur conseillait de leur refuser ce qu'ils demandaient.
Interrogée si elle n'a pas dit au sieur de Laporte qu'elle jouissait du plus grand crédit auprès de la Reine ,
A répondu que si elle le lui avait dit, cela aurait été contradictoire avec ce qu'elle a fait en l'envoyant au cardinal.
Interrogée si au mois de décembre 1784, le sieur de Laporte ne vint pas lui proposer de s'interposer pour les sieurs Bôhmer et Bassenge, afin de leur faire vendre à la Reine un beau collier de diamants ,
 répondu qu'elle n'a point vu au mois de décembre le sieur de Laporte, et qu'il ne lui a point parlé 4e s'intéresser à faire vendre à la Reine, par Bôhmer et Bassenge, un beau collier de diamants; qu'elle ne l'a
PIÈCES JCSTIFIGATIVES. 195
VU pour telle fin qu'au mois de janvier suivant, avec le sieur Achette et Bassenge.
Interrogée si elle ne demanda pas à voir le collier, et si elle n'indiqua pas un jour à cet e£Fet,
A répondu que non.
Interrogée si le sieur Bassenge ne fîit pas chez elle au jour indiqué et ne la pria pas de parler à la Reine et de la déterminer à faire l'acquisition du collier.
A répondu que si elle leur avait donné un jour, comme ils le disent, pour l'objet en question, elle n'aurait pas refusé de les voir, et ne leur aurait pas fait dire par sa femme de chambre qu'elle ne pouvait les recevoir, attendu qu'il fallait qu'elle sortît ; que le sieur Achette, à la porte de son antichambre, lui dit : a Un moment. Madame, nous avons quelque chose à vous montrer; pour celui-là, la vue n'en coûte rien, c'est l'affaire d'une minute. » ; qu'elle est entrée effectivement dans le salon, où sont entrés avec eUe les sieurs Adiette, de Laporte et Bassenge ; qu'ils ont ouvert un écrin en lui disant : « Ce monsieur est joaillier de la Reine; il a le malheur d'avoir ce collier, qui lui coûte fort cher et le rend très-malheureux, eu égard au temps qu'il le garde; que cet objet est de 1,600,000 livres; que la perte qu'il fait des intérêts le gène beaucoup. »
Ils lui dirent que le Roi avait gardé ce collier pendant trois mois, qu'il l'avait trouvé trop cher, et que des circonstances l'avaient empêché de l'accepter; qu' Achette lui dit : « Nous savons. Madame, que vous avez de très-belles connaissances, ne pourriez-vous pas
trouver dans le nombre quelqu'un qui voulût acheter ce collier ; on prendrait tous les arrangements possibles^ et Tacquéreur profiterait de Tembarras où nous nous trouvons. » A quoi elle répondit ; « Je suis bien fâchée de ne pouvoir vous être utile, aucune de mes connaissances ne pouvant acquérir un pareil objet. » Laporte et Achette lui dirent à part : « Madame, M. le cardinal ne pourrait-il pas, auprès de M. de Galonné, à qui il dirait ce que nous venons de vous dire, en faire l'acquisition pour le Roi ?» A quoi elle leur répondit qu'elle ne se mêlait pas de ces sortes d'affaires ; qu'elle fit descendre son mari et se retira.
Interrogée si , ayant fait paraître au sieur Bassenge qu'elle ne s'était jamais mêlée de pareilles négociations, elle ne lui dit pas qu'il pourrait se présenter une occasion favorable qui la mettrait à même d'en parler à la Reine, ce qu'elle ferait avec grand plaisir; si elle n'ajouta pas qu'elle croyait que la Reine prendrait le collier, et que, si elle ne l'achetait pas, elle connaissait quelqu'un qui pourrait l'acheter,
A répondu que ces messieurs ne lui ont jamais parlé de la Reine ; qu'elle ne leur en a pas non plus parlé; qu'ils l'ont seulement priée d'en parler à ses connaissances et d'engager M. le cardinal à le faire prendre par le Roi.
Interrogée si trois semaines après elle n'a pas fait dire au sieur de Laporte de venir dîner chez elle ; si elle ne lui dit pas d'avertir les joailliers de venir le lendemain , parce qu'elle croyait que la vente du collier se
ferait, la Reine lui ayant témoigné une grande envie de l'avoir, mais qu'elle exigeait le j>lus grand secret ,• vu qu'elle n'en n'avait pas parlé au Roi , et que ce serait un grand seigneur qui serait chargé de cette négociation ,
A répondu qu'elle ne peut que répéter la même chose , et que cette histoire paraît avoir été concertée entre eux tous pour donner plus de vraisemblance aux suites de cette afFaire.
Interrogée si Bassenge ne se rendit pas chez elle le lendemain matin , si elle ne lui dit pas qu'elle avait de bonnes nouvelles à lui annoncer ; que la Reine désirait le collier, qu'elle en ferait l'acquisition, qu'elle ne pourrait la traiter directement avec lui , mais qu'elle en chargerait un très-grand seigneur qui se rendrait chez lui Bassenge pour lui faire des propositions pour ladite acquisition ,
A répondu qu'elle a vu Bassenge une première fois , comme elle vient de nous l'expliquer, et qu'elle ne l'a vu la seconde fois qu'après l'acquisition du collier, qui était cinq jours après, et que tout le surplus de la demande est faux.
Interrogée si de Laporte n'est pas venu le lendemain chez elle, et si elle ne lui dit pas que la vente du collier serait prompte, parce que la Reine voulait l'avoir pour la Chandeleur,
A répondu que tout cela est faux; qu'elle n'a vu de Laporte qu'après l'acquisition du collier, pour la seconde fois avec Bôhmer et Bassenge.
Interrogée si elle ne déclara pas au sieur de Laporte que c'était le cardinal qui était chargé de cette affaire, sur quoi de Laporte ayant témoigné son étonnement, parce qu'il savait que le cardinal n'était pas favorisé de la Reine, elle ne lui dit pas qu'elle avait remis le cardinal dans les bonnes grâces de la Reine, et que cette occasion affermirait sa faveur,
A répondu que tout ceci est faux , et que cela lui paraît être une suite de la cabale formée contre elle.
Interrogée si après l'entrevue avec Bassenge elle n'a pas été trouver le cardinal et ne lui a pas apporté une lettre prétendue écrite par la Reine, par laquelle la Reine marquait le désir d'acquérir le collier, et que ne voulant pas entrer elle-même dans les détails de l'acquisition et des arrangements à prendre , il lui serait agréable qu'il traitât de cette affaire, qu'il prit toutes les mesures, et qu'il déterminât les époques de payements,
A répondu que si elle a porté et montré une lettre de la Reine, elle exige qu'elle lui soit montrée, le cardinal n'ayant pas dû s'en tenir à ce qu'elle lui disait ou lisait , et ayant dû par lui-même s'assurer de la vérité de la lettre et la garder par devers lui , surtout devant être fort étonné que la Reine ne lui eût donné jusque-là aucune marque de bonté , puisqu'il prétend ne lui avoir parlé qu'au mois de juillet dans une charmille, quoiqu'il ait eu souvent depuis, par sa place, l'honneur de la voir fréquemment , et qu'il s'était plaint souvent à elle, répondante, de sa disgrâce auprès de la Reine, qui était publique. '
Interrogée si quelques jours après elle ne dit pas au €ardinal que la Reine désirait que le marché fut conclu trè^promptement,
A répondu que non.
Interrogée si le 24 janvier 1785 elle ne fut pas dans la matinée avec son mari chez Bassenge lui annoncer que le grand seigneur qui était chargé de la part de la Reine de faire l'acquisition du collier allait paraître, et si elle ne dit pas à Bassenge qu'il était inutile de le nommer,
A répondu que le lendemain qu'elle a vu le collier, elle en a parlé dans la conversation au cardinal en lui disant qu'on lui avait montré un collier, et qu'elle lui a dit ce qu'elle nous a déjà dit dans ses précédentes réponses ; que le cardinal n'avait pas fait d'attention à cela, mais que le lendemain ou le surlendemain, de grand matin, le cardinal lui fit demander par écrit l'adresse des joailliers ; que ne la sachant pas, son mari fut la demander chez le sieur de Laporte et apprit que c'était le sieur Bôhmer, rue Vendôme , au grand Balcon ; elle le manda au cardinal et fiit sur-le-champ avec son mari, dans son C€d)riolet, chez^ Bôhmer, qu'elle ne trouva pas ; elle fut adressée au sieur Bassenge, son associé, à qui elle montra les deux lignes qui lui avaient été écrites par le cardinal, et lui dit qu'il pouvait venir incessamment, puisqu'il lui faisait demander leur adresse, en lui disant que s'il venait pour l'acquisition du collier, il prît bien ses sûretés vis-à-vis de lui; qu'elle ne lui parla pas de la Reine et ne lui fit pas défense de la nommer.
Interrogée si elle ne sait pas que le cardinal fîit le même jour, 24 janvier, chez les Bôhmer, et si le cardinal lui ayant rendu compte de ce qui s'était passé, elle ne lui dit pas que la Reine désirait voir cette afFaire terminée promptement,
A répondu qu'après cette époque elle a été plusieurs jours sans voir le cardinal ; qu'elle a appris que l'acquisition du collier était terminée par les joailliers et le sieur de Laporte; que les joailliers lui ont dit qu'ils étaient très-contents, qu'ils venaient lui faire leurs remercîments, et qu'ils lui firent entendre qu'ils seraient fort aises de lui témoigner leur reconnaissance ; qu'elle leur répondit fort sèchement qu'elle était fort aise qu'ils fossent satisfaits ; qu'elle avait coopéré pour fort peu de chose à la conclusion de leur marché; qu'au surplus elle ne voulait que le plaisir de les avoir obligés, et elle leur demanda s'ils avaient bien pris leurs précautions, et qu'il n'y eut pas d'autre explication.
/ Interrogée si le cardinal ne lui a pas montré l'écrit contenant les conventions et conditions du marché que les joailliers avaient acquitté et signé; si le cardinal ne lui a pas remis cet écrit; si elle ne le garda pas pendant deux jours sous le prétexte de le communiquer à la Reine, et si elle ne le lui rendit pas en lui disant qu'il était inutile que les conditions et conventions du marché fassent approuvées et signées par la Reine , parce que la Reine payerait sous peu de jours,
A répondu que tout ce que nous venons de lui dire est faux ; que le cardinal ne lui a pas remis l'écrit dont
nous parlons; que tout ce qu'elle va nous raconter, c'est ce qu'elle a su du cardinal relativement h l'acquisition du collier, c'est qu'après avoir appris par les joailliers, comme elle nous l'a dit, que le cardinal avait acheté le collier; la première fois qu'elle le vit, voyant qu'il ne lui disait rien , elle voulut le plaisanter et lui dit : a Vous êtes bien discret; vous ne me dites pas que vous avez vu les joailliers et que vous avez fait l'emplette du collier. » Il lui répondit : « Ah ! ah! vous êtes bien curieuse ; eh bien , devinez pour qui ? » Elle lui répondit : « Je ne sais pas. » Il lui répliqua : « C'est pour votre souveraine; mais surtout le plus grand secret, car tout serait perdu. »
Interrogée si au contraire de ce qu'elle vient de nous dire, le cardinal n'insista pas pour que la Reine approuvât et signât les conditions du marché, en lui observant que plus les joailliers mettaient de confiance en lui, plus il devait leur faire voir qu'il s'occupait de leur intérêt; si elle ne reprit pas le marché et ne le rapporta pas au cardinal avec les mots approuvé et la signature Marie- Antoinette de France, comme étant de la Reine,
A répondu que tout cela est faux , et qu'elle ne peut que répéter ce qu'elle nous a dit ;
Lui avons représenté ledit écrit, et interpellée de déclarer si elle a montré cet écrit à la Reine , si la Reine a écrit en marge les mots approuvé et signé Marie-Antoinette DE France ,
A répondu que voilà la première fois qu'elle voit cet écrit , qu'elle désirait beaucoup connaître ; qu'elle
reconnaît l'écriture pour les propositions et conditions du marché pour être écrite par le cardinal ; ne connaît pas les acceptations qui sont au bas dudit écrit, ni l'écriture des mots approuvé et la signature Marie-Antoinette DE France , et est prête de le parapher.
 elle demandé si elle reconnaît l'écriture et la signature de la Reine, et si elle peut dire que ce soit l'écriture et signature de la Reine,
A répondu qu'à cette époque elle n'avait jamais vu l'écriture ni la signature de la Reine ; que la première fois qu'elle l'a vue a été lorsque le cardinal a été chez elle le 3 août dernier et lui a montré différents morceaux de lettres qu'il lui a dit être écrits par la Reine ; se réserve de nous dire par la suite à quelle occasion; observe que la signature Marie-Antoinette m France lui paraît très- extraordinaire et aurait dû paraître telle au cardinal , lequel était plus à portée de savoir comment la Reine signait.
Interrogée si ce n'est pas elle qui a écrit le mot approuvé et qui a signé ,
A répondu que non.
A elle demandé si ce n'est pas elle qui a fait écrire et signer par sa femme de chambre ou quelque autre personne de sa connaissance,
A répondu que non.
Interrogée si elle n'a pas dit au cardinal que l'intention de la Reine était que les intérêts fussent payés pour les sommes qui resteraient dues après le premier payement fait.
A répondu qu'elle ne sait pas ce que tout cela veut dire.
Interrogée si , ayant su que le collier avait été livré et vendu au cardinal le l" février, elle ne fut pas le même jour à Versailles chez le sieur Gobert, place Dauphine, où elle demeurait ,
A répondu qu'elle nous avait déjà dit qu'elle n'avait pas su le moment de la remise du collier; qu'il peut bien se faire qu'elle ait été ce jour-là à Versailles, parce qu'elle y allait très-souvent pour ses affaires et celles de sa famille.
Interrogée si le même jour, l*" février, le cardinal ne fiit pas la trouver chez le sieur Gobert,
A répondu qu'elle ne sait pas si le cardinal est venu ce jour-là chez elle; que le cardinal, toutes les fois qu'il venait à Versailles, venait la voir chez elle.
Interrogée si , peu de moments après que le cardinal fut entré chez elle , on ne vint pas lui dire que quelqu'un demandait à lui parler, et si elle ne dit pas au cardinal que c'était quelqu'un de la part de la Reine ,
A répondu que lorsque le cardinal était chez elle personne n'y entrait et que sa porte était défendue.
Interrogée s'il n'est pas vrai que le cardinal se retira dans une alcôve de papier dont la porte était en tr' ouverte , et si pour lors il n'entra pas un honune habillé de noir qui remit une lettre à elle répondante, et si, après avoir décacheté la lettre, elle ne fit pas sortir l'homme habillé de noir et n'apporta pas au cardinal la lettre y qu'elle lui dit être de la Reine; laquelle lettre
portait qu'on pouvait remettre le collier à celui qui apportait la lettre , et si le cardinal ne lui remit pas le collier renfermé dans une boite , et si elle ne le remit pas à cet homme habillé de noir, et si le cardinal ne lui demanda pas quel était cet homme, et si elle ne lui répondit pas qu'il était de la chambre de la Reine et de la musique du Roi ; si ce n'était pas le même qui, lors de l'entrevue du jardin, était venu dire : « Voilà Madame et madame la comtesse d'Artois, »
A répondu que tout ce que nous lui demandons est faux; qu'il n'est pas possible de croire que le cardinal étant venu exprès pour apporter le collier, ayant vu un homme et une lettre qu'on lui annonçait venir de la part de la Reine pour qu'il remit le collier, n'ait pas parlé lui-même à cet homme et ne lui ait pas remis lui-même un objet aussi précieux , et se soit tenu caché dans un moment où il devait prendre les plus grandes précautions; qu'au surplus, M. le cardinal doit avoir la lettre en question , et qu'elle lui sera représentée.
Du 2i janvier 1786.
Interrogée si ce n'est pas pour ôter toute inquiétude sur la négociation qu'elle avait tramée du collier pour se l'approprier, qu'elle dit aux joailliers de bien prendre leurs arrangements avec le cardinal ; et si ce n'est pas pour ôter tout soupçon qu'elle a refusé les présents qu'ils voulaient lui faire ,
A répondu qu'elle n'a point tramé aucune négociation pour s'approprier le collier ; que , si elle en avait
été capable y elle aurait accepte un présent de 100,000 francs qui lui avait été offert, dont 60,000 francs en diamants, soit en bagues, montures de boucles d'oreilles et montre avec sa chaîne, et 40,000 francs pour son mari, savoir, deux bagues, une montre et une chaîne de diamants; observe qu'il y avait en outre 100,000 francs pour les autres négociateurs, de Laporte, Âchette Renier, et un baron qui est chez Renier et qui est parent du cardinal ; que le sieur de Laporte avait écrit sur un papier qu'il lui a montré toutes ces conditions, en la priant de les accepter ; elle , le priant de ne lui en point parler, parce qu'elle avait très-peu contribué à la vente du collier, et qu'elle n'était pas faite pour recevoir des présents pour avoir rendu des services; ajoute que c'est le sieur Renier qui lui a apporté cet écrit; qu'il a demandé à sa femme de chambre une de ses bagues pour servir de modèle , et que ledit Renier, en lui rapportant sa bague qu'elle avait envoyé chercher, lui dit : « Vous trouverez bon, madame, que l'on fasse présent à votre femme de chambre de vingtcinq louis en or et d'une bague. »
Interrogée si , nonobstant le refus d'accepter ce qui lui était offert, il n'est pas vrai que son mari dit : « Vous avez eu tort de ne rien prendre, parce que, étant des jeunes gens qui n'étaient pas riches , des diamants étaient bons à recevoir, »
A répondu que rien n'est plus faux; que son mari était trop délicat pour cela, et tout ce qu'elle peut dire, c'est qu'elle les a refusés; ajoute que les sieurs
Benier et de Laporte Vont pressée. d'accepter ce qui lui était proposé, en lui disant de se faire remettre les 100,000 francs qui lui étaient offerts par les joailliers, qui se répandraient sur eux avec les autres 100,000 francs qui leur étaient promis; qu'il u'étak pas juste que les joailliers profitassent du désintéressement qu'elle avait ; que œt écrit et ces propos ont été tenus en la présence de sa femme de chambré , qui la coifiFait; depuis ce temps elle a refusé sa porte à ces particuliers, qui se sont présentés nombre de fois chez elle.
Interrogée si elle n'a pas été en possession duciollier, et si elle et son mari ne l'ont pas démonté ,
A répondu que non , ne l'ayant pas eu à sa pos* session.
Interrogée si dans le mois de février, elle et son mari ne furent pas chez le sieur Furet , horloger, voir des pendules ; s'ils n'en prirent pas trois pour le pm de 3,720 livres , et si son mari ne donna pas à compte deux diamants évalués 2,100 livres,
A répondu qu'elle a été non pas dans le mois de février mais au commencement de marsi, avec son mari, chez le sieur Furet , qui les avait engagés à venir voir une pendule qu'il avait faite pour le comte d'..,., qui devait partir le lendemain ; le sieur Furet hà montra plusieurs n^ontres garnies de diamants et l'c»-* gagea d'eu prendre une; que pour leurs elle tira sa bourse, uans laquelle il y ayait huit ou dix diamants, )es-< quels provenaient de vingt-^leux diamants qu elle avait
€hez elle, que M. le cardinal lui avait remis dans les premiers jours de mars chez lui, lesquels il avait tires d'une boite de sapin blanc entortillée de coton, et en les tirant de cette boite il lui dit : « Voilà des diamants ; si vous étiez^ intelligente. . . ; mais non, votre mari pourrait me dire ce qu'on en oflfre; d'ailleurs, j'ai la note. » Que le prince passa dans son cabinet d'histoire naturrile, les mit sur des tablettes, les pesa dans des balances jaunes, et lui dit : « Il y en a pour 15,000 francs. » Qu'elle lui répondit ; « Prince, mon mari ii*est'pas connaisseur, il pourrait bien se laisser tromper, je lui en parlerai avant d'emporter la boîte. » Le lendemain matin, le cardinal lui envoya par son suisse les vingt-deux diamants dans une petite boîte bien cachetée, et une lettre où il y avait dedans : « Défaites-vous de cela au plus vite. » Qu'elle a montré cette boite à un homme qui coupait ses cors et auquel die dit : « Ne pourriez-vous pas trouver quelqu'un qui pût acheter ces diamants ? » Il lui dit : « Je pourrai vous amener quelqu'un demain matin, qui pourrait bien faire votre affaire. » Effectivement, il lui amena le lendemain matin Berthe Ibrahim^ juif, auquel elle montra la boite de diamants ; il lui dit : « Madame, si vous voulez me les confier, je les montrerai à quelqu'un de mes camarades. » Elle lui dit : « Non, puisque vous ne vou* lez pas les acheter tout de suite ici. » Elle ne le revit plus. Que trois jours après, le sieur Rétaux de Villette étant chez elle , elle le pria de lui trouver un juif pour
lui acheter ces diamants comptant; qu'il lui dit : « Si
VOUS voulez me les confier, je connais un juif qui est dans ma rue, rue des Petits-Carreaux, qui vous les achètera , ou son cousin , qui est un gros bijoutier. » Il partit avec la boîte, fut trouver le juif, qui le conduisit chez son cousin, qui n'offrit de ces vingt-deux diamants que 7,000 livres. Rétaux lui dit : « Puisque vous ne m'en ofirez pas davantage, quoique l'on m'ait dit qu'ils valaient 15,000 francs, je les emporte, peut-être vous les rapporterai-je chez vous cette après-midi. » Que le sieur Filleul, avocat de Bar-sur- Aube, se trouvant chez elle , elle lui dit : « Je suis fort embarrassée de vingt-deux diamants que j'ai à vendre, pourriez-vous me trouver quelqu'un qui pût me les acheter argent comptant? Ils sont de 15,000 francs. » A quoi il lui répondit : « J'irai chez le sieur Paris, joaillier, mon cousin , je lui en parlerai avant que vous me les confiiez. » Effectivement, il revint chez lui et lui dit que son cousin ne pourrait les payer qu'en deux payements. « Voyez si cela vous convient, mais je vous prie, si vous les vendez, de ne les pas vendre à d'autres , parce que je lui ai fait espérer. » Qu'elle vit dans cet intervalle de temps M. le cardinal, pour savoir si cet arrangement lui convenait; il lui dit que puisque l'on ne pouvait pas faire autrement, qu'il fallait les donner ; que ce jour-là même M. le cardinal lui donna encore une boite de bois blanc dans laquelle il se trouvait des diamants fort petits, cependant que la totalité était de 9,000 livres; qu'elle l'emporta; qu'elle fit venir le lendemain le sieur Renier, bijoutier, à qui elle demanda s'il ne pouvait pas
lui faire vendre cette quantité de diamants, qui pouvaient valoir alors 9,000 francs au moins; qu'il les emporta chez lui ; qu'il les garda jusqu'au premier jour d'avril ; que le sieur Filleul avait porté au sieur Paris les vingt-deu}? diamants dont est question et a rapporté 8,000 à 9,000 francs en argent et le surplus en effets du sieur Paris, payables dans le courant d'avril; que les 9,000 francs lui ont été donnés pour elle en pur don par le cardinal ; que quant aux 8,000 ou 9,000 francs qu'elle avait reçus du sieur Filleul pour les vingt-deux diamants, elle les a remis à M. le cardinal, en gardant par devers elle le billet jusqu'à son échéance, comme l'a désiré M. le cardinal; qu'à l'échéance du billet, en ayant reçu le montant, elle l'a remis de même à M. le cardinal ; que dans les premiers jours d'avril, M. le cardinal lui a donné un brillant valant 3,100 livres, qui a été vendu au sieur Renier, plus des petits diamants pour 2,440 livres; que ces deux objets, montant à 5,540 livres, lui ont été donnés en pur don par M. le cardinal; que dans le courant d'avril, il lui a été remis encore par M. le cardinal seize diamants valant 18,000 francs, qui ont été portés par le sieur Filleul au sieur Paris, qui, au lieu de 18,000 francs n'en a offert que 16,000; qu'elle, répondante, en ayant fait part à M. le cardinal, il les a acceptés; le sieur Filleul lui a rapporté les 16,000 francs, qu'elle a remis à M. le cardinal; que dans le commencement de mai, M. le cardinal lui dit : « Je cherche partout le portrait de la Reine et je ne le trouve pas;
puisque vous avez un homme afBdé , qui est le sieur Renier, il pourrait me trouver quelqu'un qui pourrait l'avoir; voyez-le, parlez^Iui pour cela; je le ferais mettre sur une boite à bonbons , pour l'entourage de laquelle je vais vous donner des diamants. » Qu'il lui en donna effectivement (ainsi que deux brillants pour être montes en bague, l'un de 2,000 ëcuspour elle, et l'autre de plus grande valeur; que ces deux bagues ont été montées par le sieur Renier, et que cette dernière était pour son mari) , lesquels elle remit au sieur Renier en lui demandant ce que M. le cardinal désirait, et voyant huit jours se passer sans avoir pu trouver de portrait, elle se rendit à Versailles, le chevalin de Beaumont vint chez elle le matin, elle lui demanda s'il « faisait toujours des portraits : « Il y a longtemps que vous me promettez de faire le mien. » Il lui tira de sa poche un portefeuille pour lui montrer celui de sa femme, beaucoup d'autres, et celui de la Reine, qui n'était pas fini, et qu'il dit tenir d'un fameux peintre, et qui était très-ressemblant ; que là-dessus elle lui dit : « Je désirerais l'avoir pour quelqu'un qui voudrait l'avoir; pourriez-vous me le prêter pour quelque temps? » A quoi il lui répondit : « Si c'est pour vous, c'est difRérent, mais un autre aurait-il la permission de le porter ?» Il le lui donna ; à son retour à Paris , elle le porta à M. le cardinal, qui le lui rendit au bout de quelques jours en lui disant : « Faites-le faire tout de suite, » et d'y ajouter à la main une rose; qu'elle le porta à Renier, qui le fit faire par un peintre et fit la
botte aussitôt; Renier la lui apporta dans les premiers jours de juin avec la note , qui portait 980 et tant de livres, tant pour le portrait, la boite par lui fournie, que pour la main-d'œuvre, laquelle note portait reçu; qu'elle la porta à M. le cardinal, qui ne fut pas satis* fiiit du portrait , mais ne lui donna pas moins un billet de la caisse d'escompte de 1,000 firancs. Du 20 au 22 du même mois, M. le cardinal partit pmir Saverne après avoir pris congé du Roi ; le sieur de Garbonnière vint chez elle dans le mois de mai, à six heures du matin*, et lui demanda s'il lui serait possiblç de faire le voyage de Saverne d'ici à quatre jours; qu'il avait des dioses importantes à faire tenir à M. le cardinal; que lui, très-occupé à Paris, ne le pouvait pas; que le cardinal lui saurait gré de ce voyage; quatre jours après, il lui apporta un gros paquet cacheté, lui prêta sa canne et dit lui-même au cocher : <c Par la porte Saint- Martin jusqu'à Pantin, la première poste. » Qu'arrivée dans une auberge , elle manda au cardinal qu'elle était arrivée : le cardinal l'envoya chercher dans une de ses voitures, elle lui remit le paquet; le cardinal l'engagea à dîner chez lui , ce qu'elle refusa, étant en homme. Il l'envoya chercher à quatre heures après midi et lui dit : « Je suis pénétré de reconnaissance de la peine que vdus vous êtes donnée ; voilà une boîte dont je vous fais cadeau (c'était la même bonbonnière qui avait été faite par fc sieur Renier), ouvrez-la et vous y trouverez quelque chose. » Qu'elle l'ouvrit et la trouva remplie de diamants non montés. « À l'égard du portrait qui
est sur la boite, vous l'ôterez ou vous le laisserez, comme vous voudrez. » Qu'ensuite il lui montra une bonbonnière moitié plus grande que celle qu'il venait de lui donner, entourée de très-gros diamants, leva le médaillon et lui fit voir le portrait de la Reine, qu'il lui dit être plus beau que celui qu'il lui avait <Ionné, et la chargea d'un paquet de lettres pour le sieur de Carbonnière; qu'à son retour à Paris elle le lui fit remettre par son portier avec sa canne; observe que pour ne pas interrompre les faits qui lui ont été personnels elle nous les a exposés de suite, et qu'à présent elle va reprendre ce qui est relatif aux autres diamants qui lui lui ont été remis pour être portés et vendus en Angleterre.
Au mois de mars de l'année dernière , le cardinal lui dit : « J'ai vu quelqu'un qui désire beaucoup renouveler connaissance avec vous; c'est un être bien extraordinaire; devinez qui : c'est M. le comte de Gagliostro, qui vous a vue à Strasbourg. Désirez-vous le voir? ce sera demain au soir, si vous le voulez. Voyez conune le public est injuste : on dit que je me ruine pour lui, et pour lui faire plaisir. Écrivez-moi que vous désirez voir ce grand homme , cet homme extraordinaire. » Qu'elle lui écrivit qu'elle se rendrait le lendemain au soir; qu'elle s'y rendit, vit le comte de Gagliostro un moment; il se retira; qu'elle resta avec M. le cardinal, lequel lui dit : « Ètes-vous bien contente? Je vous vois en extase d'avoir vu un si grand homme, et si vous saviez ce qu'il est capable de faire; en un mot, on ne connaît
pas de jFortune à cet être , on ne sait pas qui il est , et il est dieu; voyez ce portrait, voyez ces yeux qui regardent au ciel. Ah! c'est un homme bien extraordinaire; pour vous assurer de tout ce qu'il est capable de faire, amenez-moi , si vous voulez , une petite fille , un petit garçon de sept , huit à neuf ans ; il vous fera voir des choses extraordinaires, que vous ne pourrez croire qu'en les voyant. » Sur quoi elle lui proposa , ayant chez elle une petite nièce, de la lui amener; ce qu'il accepta, et le cardinal lui dit : « Avant, écrivez-moi encore que vous suppUez M. le comte de CagUostro de le voir encore une seconde fois. » Ce qu'il accepta. Deux jours après, elle lui mena sa nièce, à qui M. le cardinal fit beaucoup de caresses, et dit à elle répondante : « J'ai eu furieusement de peine à réussir auprès de M. le comte; remerciez-le bien. Allons, mademoiselle, dit le cardinal, priez M. le comte de vous faire voir ce qui vous fera grand plaisir, et après cela vous pourrez dire être un ange. » Il y avait dans la chambre à coucher du cardinal vingt ou trente bougies allumées et une collation pour sa nièce; que le cardinal dit à sa nièce : « Allez, mademoiselle, auprès de M. le courte; ne le craignez pas, il ne vous fera pas de mal. » M. le comte la fit mettre à genoux, lui fit promettre de ne jamais révéler à personne ce qu'elle allait avoir le bonheifr de voir; il la para d'un cordon bleu, vert, noir, et un blanc, au bas desquels il y avait une croix et crachat, et un tablier blanc sur lequel il y avait différents ordres et garni d'une belle dentelle en argent;
ensuite il lui posa sou ^ée nue sur la tête, loi fit prononcer ces mots : « Je t'ordonne, au nom du grand Gofie, de Michaël, etc., de me faire voir tout à l'heure ce que je te dirai, » Et la prenant par la main , la fit passer derrière un paravent, où était une taUe, une bouteille d'eau très-claire, ku fit mettre la main dessus, et le comte repassa de l'autre côté du paravent, où elle était, elle répondcmte, et le cardinal; leur fit feûne siteoce , et le comte prononça des mots auxquels elle n'avait rien compris, et que le cardinal disait que c'était pour chasser le démon, et dit à sa nièce : « Disc Je t'ordonne de me faire voir tout ce que je voudrai. Frappe; que vois-tu? Tiens toujours la main sur la bouteille; que vois-tu? — Rien, monsi^ir. — Frappe encore, frappe, frappe; que vois-tu? ne vois-tu pas une femme vêtue de blanc, figure allongée, blonde et un gros ventre? — Oui, jaionsieur, — :• Qui est-ce? Ne vois-tu pas la Reine? la connais-tu? r — Oui, monsi^u*, c'est la Reine. — Dis encore : Au nom du grand Cofte, je t'ordonne de me faire voir tout ce que je voudrai. Frappe; que vois-tu, petite? ne vois-tu pas uu ange à ta droite qui vient à toi pour t'embrasser? le vois-tu? — Oui , monsieur, — Eh bien , baise-le fort. » Trois jours après, le comte de Cagliostro n'étant pas satisftôt de cette séancç et n'ayant pas vu tout ce qu'il «désirait, en demanda une autre qu'il remit à trois joutS après. Il désirait que sa nièce vint habillée tout en blanc, jusqu'aux souliers , coiffée fort bas ; ^ kii fit recommenoer la loéme cérémonie; que M. le caiidânal fat
faisant passer, elle répondante, derrière le paravent, le comte de Gagliostro les fit mettre à genoux tous deux, dit à la petite : « Je t'ordonne , etc. Que vois-tu, petite? regarde au bout de mon épée; ne vois-4u pas quelqu'un à genoux? qui est--ce? nonufte-les«, — C'est xnonsei'» gnear et ma tante. — Que fait-il, monseigneur? — Il prend un ëcu de 6 francs dans une tabatière que vous tenez* — Que ùàtÀl encore? -r- Il sort encore de la même boite un écu de 3 livres. -^ Que vois* tu encore au bout de mon épée? ne vois-tu pas un palais magnifique et un jardin? — Oui, monsieur. — - Qui vois-tu dedans? -— Rien, monsieur, — Regarde bien. •"^ Je ne vois rien , monsieur, v
Que Cagliostro , voyant qu'elle ne voyait rien , dit à M« le cardinal : « Elle est trop grande, elle n'est pas pure; il me faudra un autre enfant. » M. le cardinal répondit : « Un de ceux que vous savez bien« » Huit jours après , il recommença la même scène avec deux enfants tour à tour; au mois d'avril, il y eut encore une pareille soène avec un des enfants, qu'il renvoya après , et fit apporter une table à côté du salon, et posa (iessus une grande quantité de lumières et son épée nue en croix avec un poignard, différentes médailles, des croix de Jérusalem et de Saint-André, fit poser à la répondante la main dessus, en la faisant jurer que de sa vie elle ne dirait ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait, ce qui allait lui être proposé, et sur ce mot le comte de Cagliostro dit au cardinal : « Prince , allez donc^ allez donc, prince* « ils parlèrent très-bas;
M. ie cardinal alla à son secrétaire, qui est h côté de son cabinet, et en rapporta une boite de bois blanc ovale, un peu grande. Gagliostro lui dit : « Il y en a encore une autre, apportez-la. » Toutes deux étaient remplies de diamants , et dit à la répondante : « Votre mari voudrait-il aller en Angleterre , si je Ty envoyais? Je lui donnerais 2,000 écus qu'il porterait chez un banquier, ici de Londres. » Sur ce qu'elle lui demanda quel était le nom de ce banquier et sa demeure, il lui répondit : « C'est Bergaud , rue du Sentier ; il est mon banquier ordinaire; voici des diamants, j'en fais le prix. Recommandez à votre mari que s'il ne les vend pas sans être montés, il n'en rapporte pas ici sans l'être. »
Sur cela, son mari est parti. M. le cardinal, impatient de voir qu'il était longtemps , dit à elle répondante : « Écrivez donc à votre mari qu'il vienne et qu'il m'apporte l'argent qu'il a reçu, parce que j'en ai le plus grand besoin, ayant pris des engagements dont j'ai bien des regrets. » Sur les différentes questions qu'elle lui fit pour quoi étaient ces engagements, il lui répondit : (c Vous avez vu chez moi, la semaine sainte, une femme; c'est à elle que j'ai promis 500,000 livres; elle est Allemande, c'est pour la marier avec quelqu'un de nom à Versailles. J'ai eu un enfant d'elle que je voudrais faire légitimer; elle me presse beaucoup. » Elle répondante, lui répliqua que cette femme était couverte de diamants, qu'elle n'avait pas besoin de 500,000 livres. Il lui répondit : « Elle les vendra, si je
ne lui donne pas les 500,000 francs. » Ayant dit à son mari, d'après les ordres du cardinal, de revenir promptement , il revint le 29 mai, et rapporta des e£Fets en papier pour 121,000 livres sur Bergaud, un médaillon à peu près de 1,000 écus, une paire de girandoles de 2,000 écus, une épingle, deux grosses bagues pour homme , que le cardinal avait recommandé, de faire monter; que l'effet de 121,000 livres, son mari le lui ayant remis pour le remettre à M. le cardinal, elle le lui a remis ainsi que les diamants. Le cardinal décacheta le paquet et lui dit : u Faites^moi le plaisir de dire à votre mari de [)orter les effets chez son banquier pour être convertis en billets de la caisse d'escompte. » Et qu'elle a reporté au cardinal les effets que son mari avait convertis. Le cardinal lui dit : « C'est bon. » Et il ajouta : « Voilà pour toutes vos peines : ces boucles d'oreilles, cette épingle et ce médaillon.» Elle lui dit : « Prince, mon mari a laissé en Angleterre une quantité de diamants à monter ou à vendre ; comme vous l'avez pressé , il est revenu et les a laissés. » Sur quoi il lui dit : « C'est bon, je désirerais qu'on les vendît plutôt que de les renvoyer montés; vous me direz quand vous en aurez des nouvelles. » Son mari ayant écrit à la personne à qui il avait remis ces diamants, elle lui fit réponse qu'ils étaient montés, et lui manda par quelle voie il désirait qu'on les lui fit passer ; qu'elle répondante montra cette lettre à M. le cardinal, qui lui dit : « Ce n'est pas pressé, j'ai mes objets remplis; je verrai cela à mon retour de Saverne. »
Du 25 janvier 1786.
A elle représenté que ce qu'elle nous a dît dans la séance d*hier paraît être extraordinaire. A elle demandé si elle a des témoins à nous administrer de ces différents faits , et sommée de nous représenter le billet de M. le cardinal à elle apporté par son suisse lors de la remise de. la boite de diamants,
A répondu que les faits qu^elle nous a dits sont de la plus exacte vérité ; qu'elle ne peut avoir d'autre témoins de la première remise des diamants que le suisse du cardinal qui lui a apporté la boîte et remis le billet; qu'elle ne peut pas nous représenter le billet , vu que le cardinal lui a repris tous ses papiers lorsqu'il l'a tenue en chartre privée avec son mari et sa femme de chambre dans son hôtel, le 5 août; que quant à la seconde remise de diamants qui lui a été faite, elle n'en a pas d'autre témoin que le cardinal , puisque ces diamants lui ont été remis après le serment que lui a fait prêter le sieur de Cagliostro ; observe relativement à ce qu'elle nous a dit que M. le cardinal lui avait envoyé une boîte de diamants et un billet par son suisse , que si le fait n'était pas la pure vérité, elle nous aurait dit tout uniment que M. le cardinal lui avait remis de la main à la main.
A eUe représenté qu'il paraît qu'elle s'est approprié les diamants, puisque à cette époque-là le faste et l'opulence ont paru régner dans sa maison ; qu'elle a eu des chevaux , des voitures , des dome^ques en
PIECES JUSTIFIGATITES. 319
alK)|idance; qu'elle a acheté beaucoup de meubles et de vaisselle d'ai^ent , et qu'on lui a vu à elle et à son mari beaucoup de diamants ,
A répondu qu'à cette époque-là sa maison n'a pas aug^menté ; qu'elle a eu en l'année 1784 même nombre de chevaux, de voitures et de domestiques; que dès cette année-là Renier lui a fourni de l'argenterie et des diamants ; qu'elle ne s'est donné en l'année ] 785 que pour 1,000 écus de vaisselle à son retour de Saverne, d'après le dernier cadeau que lui avait iait le cardinal ; qu'à regard de ses meubles , elle les a eus successivement dès qu'elle est entrée dans sa maison en 1 782 ; qu'au surplus, ses meubles n'étaient pas fort conséquents, ils avaient été achetés de hasard et ne sentaient pas la grande opulence ; que son mobilier qui a été saisi a été estimé en totalité 60,000 livres, ce qui ne doit pas paraître considérable si l'on fait attention à Ce qu'elle nous a déjà dit que M. le cardinal lui avait fait des présents considérables , et qu'elle en avait reçu des princes et princesses du sang et des ministres, à raison de ses malheurs et de sa naissance.
A elle demandé si le cardinal est venu souvent chez die dans le courant de l'année 1 785 ,
A répondu que, quand elle était à Versailles , elle le voyait tous les jours; qu'à Paris, il n'y avait pas de changement dans ses visites ; qu'il y était venu sept ou huit fois jusqu'à l'époque du mois de juillet, où elle a eu vne maladie considérable , pendant laquelle il est venu trois ou quatre fois, écrivant tous les jours à sa
femme de chambre pour avoir de ses nouvelles; laquelle femme de chambre peut avoir les lettres en sa possession .
Lui avons représenté une lettre sans date, signée Gray, adressée à M. le comte de Valois de Lamotte^ sommée de la reconnaître et de la parapher.
La répondante , après l'avoir examinée , a dit la re-
connaître pour être celle que le sieur Gray a écrite à son mari , et est prête de la parapher.
A elle représentés les deux lettres dç crédit des banquiers de Londres et les deux reçus que ^on mari a donnés; sommée de les reconnaître et de les parapher,
A répondu, après les avoir examinées, qu'elle ne les reconnaît pas , les voyant aujourd'hui pour la première fois , et reconnaît seulement la signature de son mari étant au bas des deux reçus, et croit inutile de les parapher.
A elle demandé si elle sait à quoi peut monter la totalité des diamants qui lui ont été remis par le cardinal, et si elle croit que cela fasse la totalité ou une partie du collier,
A répondu que les diamants qu'elle a reçus de M. le cardinal montent à 377,000 livres, d'après l'évalua^ tion qui en avait été faite tant à Londres qu'à Paris, y compris ceux qui sont restés en Angleterre ; qu'elle est bien éloignée de croire que cela fasse la totalité du collier ; qu'elle a ouï dire au cardinal qu'il avait donné beaucoup de diamants à une femme dont elle nous a parlé précédemment , laquelle il devait faire épouser à
un baron attaché à Monsieur ; qu'elle a encore ouï dire à plusieurs personnes que Ton était scandalisé, les femmes honnêtes et celles qui ne le sont pas, de la quantité de diamants que portait la dame de Gagliostro; qu'on lui a dit, en outre, que le sieur de Gaglîostro, qui passait pour n'c^roir pas de fortune, était sur le point d'acquérir une maison de 50,000 écus comptants.
Interrogée si elle connaît le sieur O'Neil, et si elle l'a engagé a aller en Angleterre avec son mari, lorsqu'il y a été pour vendre des diamants ,
A répondu que c'est son mari qui l'a engagé ; qu'au surplus , elle connaissait le sieur O'Neil pour un honnête homme et un homme sensé ; sachant le goût de son mari pour la dépense, elle désirait qu'il eût quelqu'un avec lui qui pût le contenir.
A elle représenté que, voyant les diamants ainsi dispersés et que M. le cardinal les faisait vendre, elle aurait dû prévenir les joailliers que le collier n'était pas entre les mains de la Reine ,
A répondu que, si elle avait su que les àiamants provinssent du collier, elle ne les aurait pas vendus et en aurait prévenu les joailliers. Son mari voyant autant de diamants , lui dit un jour : « Quel diable ! d'où viennent-ils donc? » Ce qui fit faire, à elle répon- .dante, différentes questions à M. le cardinal, d'où lui provenaient tous ces diamants. Il lui répondit : « Cela vient d'anciennes parures que je ne mets plus , à présent que je suis vieux. »
Interrogée si, au contraire de ce qu'elle vient de nous dire , le sieur de Laporte n'est pas venu lui faire part de l'inquiétude qu'avaient les joailliers de ce qu'ils ne voyaient pas le collier parmi les diamants de la Reine et de ce qu'elle ne le portait pas , et si elle ne dit pas au sieur de Laporte que la Reine ne porterait le collier d'abord que quand elle viendrait à Paris ; une autre fois , quand il serait payé ,
 repondu qu'il n'a jamais été question entre eux, les joailliers et autres , de la Reine; que jamais.elle n'a tenu les propos que nous lui citons; que si les joailliers avaient eu de l'inquiétude, c'était à M, le cardinal qu'ils devaient s'adresser, d'autant mieux qu'elle leur avait dit de bien prendre leurs précautions; qu'ayant su que la Reine, lors de son entrée k Paris après ses couches , devait être fort parée, elle eut la curiosité de voir si elle avait le collier ; ne le lui ayant pas vu , elle en témoigna sa surprise au cardinal, qui lui dit que la Reine avait des raisons poiu: ne pas le porter.
Interrogée si dans les premiers jours de juin le cardinal lui témoigna son étonnement de ce que la Reine ne portait pas le collier, elle ne lui dit pas que la Reine le trouvait trop cher; qu'elle le rendrait s'il n'y avait pas un rabais ou si on n'en faisait pas l'estimation ,
A répondu que le fait est faux, puisque c'est ellemême qui avait témoigné son étonnement au cardinal, ainsi qu'elle vient de nous dire, et qu'il n'était pas raisonnable de vouloir qu'il y eût une nouvelle esti-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 8fô
mation, puisqu'il y en avait eu une de faite par les sieurs Maillard et d'Oigny.
Interrogée si dans le mois de juillet elle n'a pas montré au cardinal une lettre où il était écrit que la Reine destinait 700,000 livres au premier payement au lieu de 400,000, et si eUe ne lui a pas ajouté qu'elle avait vu entre les mains de la Reine 700,000 livres en billets de la caisse d'escompte ,
A répondu qu'elle n'a écrit ni parlé ni montré de lettre au cardinal où il fut question de tout ce que nous lui danandons ; n'a point dit avoir vu entre les mains de la Reine les 700,000 livres, qu'elle nous répète que le cardinal savait très-bien qu'elle ne voyait pas la Reine; qu'elle persiste à nous demander les lettres que l'on prétend qu'elle a écrites ou apportées de la part de la Reine.
Interrogée s'il n'est pas vrai que vers le milieu du mois de juillet elle n'a pas dit au cardinal que la Reine avait jugé à propos de disposer des 700,000 livres pour un autre emploi , et que le payement du collier serait différé jusqu'au 1** octobre,
 répondu que c'est aussi faux que ce qui vient de lui être demandé ,
Interrogée si elle n'a pas eu connaissance que le cardinal avait chargé les joailliers de faire leurs remercîments à la Reine , et s'il ne leur dicta pas une lettre contenant des remercîments , et si elle ne sait pas que la Reine ayant reçu cette lettre, a dit qu'elle n'y comprenait rien ,
an PIECES JUSTIFICATIVES.
A répondu qu'elle n'a pas eu connaissance de toutes ces choses-là; que le 2 août, M. le cardinal étant venu chez elle à onze heures du matin, lui dit : « J'ai besoin de votre secours et de votre aide; j'ai fait une sottise; vous savez bien le collier que je vous ai dit être pour la Reine : il y avait un arrangement et un écrit, et j'ai eu la bêtise de dire à Bôhmer, qui me tourmentait : « Ma foi , adressez-vous à la Reine , » et de lui faire écrire une lettre pour la Reine; ils sont venus me dire que la Reine n'y entendait rien , et que cela leur avait été dit par madame Gampan , une des femmes de chambre de la Reine, qui les avait fait chercher. » Que là -dessus, M. le cardinal, tremblant, dit qu'il allait être perdu; qu'il la priait d'envoyer chercher tout de suite Bassenge , pour l'engager à réparer ce qu'il avait eu l'imprudence de faire faire par Bôhmer, et lui dire qu'il avait été joué de la Reine, qui lui en voulait depuis très-longtemps, et des dames de Polignac, qui s'étaient raccommodées avec le baron de Breteuil, son plus grand ennemi, pour le mieux tromper et le perdre; sur les questions qu'elle fit au cardinal comment il avait pu se laisser tromper et s'il voyait la Reine, il lui répondit que « oui » ; qu'elle lui repartit : « Avez-vous de ses lettres? » Qu'il lui répondit : « Je ne l'ai jamais vue écrire, mais j'en ai une grande quantité; » qu'il en tira entre autres une qu'il lui montra , qu'il plia de haut en bas pour ne lui montrer que le milieu ; elle portait ces mots : « Envoyez par la petite comtesse une sonune (qu'elle ne put nombrer) pour ces malheureux, je
serais fâchée qu'ils fussent dans la peine. » Sur quoi, elle lui dit : « Qu'est-ce que tout cela? » Il lui répondit : « C*est pour les intérêts; »> qu'elle lui dit : « Comme vous n'êtes pas sur que ce soit de l'écriture de la Reine, vous pourriez par votre famille vous procurer de ses lettres, et vous assurer si vos craintes sont réelles. » Il lui dit : a Je n'ose pas, ils ne sauraient ce que cela veut dire. » Et cependant il dit : « Je tacherai de m'en procurer; diable! m'aurait- elle trompé, cette petite comtesse?» Et faisant beaucoup de tours dans la chambre, en répétant toujours: « M'aurait-elle trompé ? Oh ! non , je connais trop madame de Cagliostro, elle n'en est pas capable. » Regardant par la croisée, il lui dit : «Venez voir la quantité d'espions qu'il y a devant votre porte; ils ne quittent pas ma porte depuis quelques jours, je crains bien qu'il ne soit plus temps de réparer cela ; envoyez toujours chercher Bassenge, et dites-lui que je sais qu'il a de l'esprit, j'en fais cas; qu'il aille à Versailles au lieu de Bôhmer parler au ministre, qui l'avait fait demander, et qu'il lui dise que Bôhmer perdait la tète, et qu'il n'a point voulu parler à la Reine d'un collier, mais d'une paire de boucles d'oreilles d'un prix considérable, dont il m'a parlé, et qu'il m'a dit avoir été faites pour la Reine, et, pour le persuader, qu'il la lui porte : dites-lui bien que je le payerai. Ils ont agi avec moi avec trop de confiance pour que je leur fasse perdre quelque chose, et j'ai déjà chez moi de quoi les ôter d'inquiétude; que si cependant il ne voulait pas s'y prêter, je pourrais
faire comme la Reine, le nier. » Le 3 août, M. le cardinal vint chez elle entre dix et onze heures du luiatin , avec trois morceaux de papier qu'il disait être les débris d'une lettre de la Reine qu'il avait trouvée dans sa famille, comme elle le lui avait conseillé : « Tenez, reconfrontons-Ies avec ce que je vous ai lu hier, et vous verrez que je suis trompé , que ce n'est pas la mémo écriture. » Ce qu'elle a vérifié. Il lui dit : « Gardez-les, afin de les montrer à Bassenge , et lui dire que je suis trompé, ainsi, qu'il ait pitié de moi. » Qu'elle envoya chercher Bassenge par le père Loth avec un écrit ; Bassenge, venant chez elle, rencontra le cardinal qui en sortait; elle lui dit ce que M. le cardinal lui avait dit de lui dire, et lui montra les deux papiers; que Bassenge lui dit : « J'ai été aujourd'hui à sept heures chez le prince, que j'ai trouvé bien abattu ; il m'a dit tout ce que vous me dites, mais il ne s'est pas ressouvenu qu'il nous avait écrit deux lettres lors de l'arrangement du collier, et qu'il ne peut nier qu'il ait eu le collier. » Interrogée si, au contraire de ce qu'elle vient de nous dire, le cardinal l'ayant envoyé chercher et lui ayant dit qu'elle l'avait trompé, elle ne lui protesta pas qu'elle n'avait fait que lui porter les ordres de la Reine; que la Reine avait le collier; qu'elle le payerait incessamment, et, qu'en attendant, la Reine l'avait chargée de lui remettre 30,000 livres pour les intérêts à cause du retard des payements, et si eflfectivement elle ne remit pas au cardinal ces 30,000 livres comme venant de la Reine ,
A répondu que tout ce que nous lui demandons est trè9-&ux ; qu'elle ne lui a jamais dit cela , ni remis les 30,000 livres.
Interrogée si à cette époque ou environ elle ne dit pas au père Loth qu'elle avait besoin de 30,000 francs, mais qu'au surplus elle les trouverait chez son notaire, et si, pour avoir cette somme, elle n'a pas porté chez Mainguet, notaire, son écrin, sur lequel il lui a fait prêter une somme de 30,000 à 40,000 livres,
A répondu que ne rendant compte à personne de 5es affaires, elle ne croit pas en avoir parlé au père Loth; que quant à l'écrin par elle porté chez M* Mainguet, la vérité est que madame de Cnissol lui ayant fait part de l'embarras ou était l'ambassadrice de Por« tugal, qui avait mis ses diamants en gage, et qui étaient sur le point d'être vendus, elle lui demanda si elle pouvait venir à son secours pour une somme de 30,000 à 40,000^1ivres; que son mari étant absent, et elle, répondante, n'ayant pas d'argent, elle se détermina à porter chez M' Mainguet, son notaire, son écrin, sur lequel il lui fit prêter 40,000 livres; qu'elle en fit part à son mari à son retour de Bar-sur-Aube , le 4 août ; que son mari a été retirer son écrin en payant 30,000 fraiïcs en billets de la caisse d'escompte, et lui faisant une obligation du surplus.
Interrogée si, dans les premiers jours du mois dHioùt, elle n'a pas fait prier le cardinal de venir chez elle, d'où elle ne pouvait sortir; si le cardinal étant venu ne la trouva pas avec l'extérieur du désespoir, les larmes aux
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yeux; si elle ne lui dit pas qu'elle ne pouvait plus lui dissimuler que les bontés dont la Reine l'avait honorée lui avaient attiré des ennemis; qu'on lui imputait de s'être vantée de ces mêmes bontés; qu'elle n'avait pas assez d'appuis pour faire face à la calomnie; que le seul parti qu'elle avait à prendre était d'aller passer quelque temps a la campagne ; si elle ne demanda pas en grâce au cardinal de lui donner un asile chez lui pour elle , son mari et sa femme de chambre ; si le cardinal lui ayant refusé et si elle ayant insisté, le cardinal ne lui promit pas de la recevoir h condition qu'elle ne sortirait pas de sa chambre, et si le cardinal ne l'envoya pas chercher le soir, et s'il ne Ta pas reçue chez lui,, elle , son mari et sa femme de chambre ,
A répondu qu'il lui parait que tout ceci a été imaginé d'après la lecture qu'on a pu faire de son mémoire ; qu'elle va nous dire exactement ce qui s'est passé; qu'étant persécutée journellement par M. le cardinal pour venir chez lui , parce qu'il craignait ses indiscrétions, tant relativement à ce qu'elle avait vu de Gagliostro, qu'à cause de la remise et vente des diamants, et ce dans le cas où elle serait arrêtée et interrogée; le cardinal vint chez elle le 4 août la solliciter de nouveau pour la faire partir en pays étranger; quelle lui dit que son mari , arrivé à six heiures du matin , ne voudrait sûrement pas la laisser partir ; le cardinal repartit : a II le doit et vous aussi , par tous les bienfaits que je vous ai faits à l'un et à l'autre. » Â quoi elle lui dit que son mari venait de sortir ; qu'elle lui en parlerait à
son retour. Il lui prit la main et lui dit : <( Venez à la croisée voir si les espions quittent votre rue; il en est de même pour moi , aussi me fais-je suivre depuis quelques jours par mon suisse et par Liégeois, mon second valet de chambre, qui est extrêmement fort et qui a toujours deux pistolets dans ses poches. Ce soir, je vous enverrai chercher entre onze heures et demie et minuit par Liégeois et par M. de Garbonnières , qui vous attendront au coin du boulevard, rue Neuve-Saint- Gilles, et dites bien à votre mari que je lui saurais mauvais gré et que je vous abandonnerais tous deux s'il ne se prétait pas à cela ; ainsi , je vous quitte ; faitesle-moi dire ce soir ; je tacherai même de venir sur les six heures. » Observe que loin d'être malade ce jour-là et dans le désespoir, elle avait du monde à diner : le comte de Barras, son neveu, la sœur d'elle répondante et autres ; que sur les cinq heures et demie il est passé le sieur Quidor, inspecteur de police, sous ses fenêtres; il y repassa cinq ou six fois et fit signe à sa femme de chambre, qui était à une autre croisée, comme s'il voulait lui parler. La répondante s'étant aperçue de cela, se mit à la fenêtre de son antichambre ; elle vit que ce particulier réitérait ses signes ; passant alors dans son salon , elle se mit à la fenêtre et reconnut que c'était Quidor; que c'est sur cela qu'elle envoya sa femme de chambre chez le cardinal lui rendre compte de ce qui s'était passé, et le prier de venir chez elle; ce qu'il fit à huit heures et attendit le retour de son mari, qui ne rentra que sur les dix
heures et demie ; qu'elle engagea son mari à l'accompagner chez le cardinal^ et en efl^t ils se rendirent au rendez-vous , et le sieur de Garbonnières les conduisit dans une chambre qui avait été occupée par le sieur abbé Georgel, au fond d'un corridor fort noir. Le lende^ main 5 , à dix heures du matin , M. le cardinal vint les voir et fit entendre à son mari qu'il ne les abandonnerait pas s'ils voulaient pour deux ou trois mois passer par-delà le Rhin, pays de ses Etats ; il nous adresserait à un procureur fiscal, honnête homme, et que là nous passerions, savoir, mon mari pour valet de chambre ou cuisinier, elle répondante pour sa femme, et la femme de chambre pour sa cousine ; qu'il leur donnerait pour la première poste qui était à Meaux un mot pour les laisser passer, parce qu'il les ferait conduire jusque-là par des chevaux que l'on nomme enragés, que le sieur de Garbonnières irait louer, et qu'il enverrait chercher la diligence verte d'elle répondante , que l'on amènerait à la porte du sieur de Garbonnières pour partir la nuit suivante. A quoi son mari lui répondit : a Monseigneur, je ne vois pas pour quels motifs vous voudriez nous éloigner. * A quoi le cardinal répondit qu'il craignait leur indiscrétion ; que son mari lui répliqua : « Mais, prince, nous aurions l'air d'être coupables en nous éloignant; je suis fâché d'être obligé de vous refuser, et je vous donne ma parole d'honnête homme , ainsi que madame, de ne rien révéler; fiissions-^ious même en prison , je ne dirais rien de tout ce que vous m'avez raconté. » M. le cardinal lui répondit : « Songez bien
PIÈGlES JUSTIFICATIVES. Ui
que si vous étiez pris, vous le seriez bien longtemps Tun et l'autre, et vous pouvez éviter cela en partant, en attendant que j'aie arrangé mes affaires. » M. le cardinal les quitta furieux, en leur disant qu'ils étaient des ingrats. Sur les cinq heures après midi, le sieur de Carbonnières étant venu leur apporter quelque chose , et ayant laissé la porte fermée à un seul tour en dÎMmt : « Le prince va monter, » son mari , las et fatigué du tourment qu'il éprouvait de la part du cardinal , s*en alla et lui dit : « Tout ce que je vois me paraît fort extraordinaire; je viendrai vous chercher demain. » Un instant après, le cardinal entra, et, furieux du départ de son mari , chercha toujours à la disposer à partir. Le samedi 6, à quatre heures après midi, son mari vint frapper à la porte et lui dit : « Je viens vous chercher; le cardinal veut vous faire faire des sottises; je neveux pas que vous partiez. » Le cardinal est monté ime heure après l'arrivée de son mari , qu'il traita d'ingrat et autres épithètes; que son mari insista pour l'emmener en disant qu'elle avait affaire à Bar-sur- Aube, où elle était attendue depuis longtemps; pour lors, le cardinal la fit passer dans une chambre à côté où était le buste de Cagliostro, devant lequel il lui fit lever les yeux au ciel et lui fit jurer de bien observer et garder le secret qu'elle avait promis ; qu'il y avait au bas de ce buste en latin ce qui signifie dieu de la terre. Après cela, elle est retournée chez elle avec son mari et sa femme de chambre, qui avait précédemment emporté plusieurs de ses paquets.
332 PIECES jaSTlFlGATlVES,
Du 25 janvier 1786.
Interrogée à quelle époque elle est partie pour Barsur-Aube ,
A répondu que c'est le 6 août , jour où elle est sortie de diez M. le cardinal.
Interrogée si ce n'est pas parce qu'elle a prévu que tout allait être découvert pour la vente du collier qu'elle s'est en allée à Bar-sur- Aube ; qu'elle y a fait porter tous ses meubles et effets ,
A répondu qu'en 1784, ayant acheté la maison de Bar-sur^-Aube , son intention étant de l'occuper et d'y aller tous les ans, elle y avait fait porter différents meubles; que notamment dans le mois de juillet de l'année dernière son intention était d'y aller, mais que la maladie qu'elle a faite a retardé son voyage; que c'est au vu et au su de tout le monde , du tapissier qui l'avait meublée , et notamment de M. le cardinal, qui venant chez elle et y envoyant jusqu'à trois ou quatre fois par jour, a su et vu les ballots de meubles qui se transportaient à Bar-sur- Aube ; et que si elle avait eu quelque crainte ou appréhension d'être prise relativement à la vente du collier ou autre chose, elle n'aurait pas déménagé publiquement, n'aurait pas été à Barsur- Aube au su de toutes ses connaissances et de M. le cardinal , et aurait passé avec son mari en pays étranger, comme en Angleterre, où son mari avait des connaissances.
Interrogée si elle n'a pot emporté , ou son mari , ce qui restait en leur possession des diamants provenant du collier, et s'ils n'en ont pas fait voir une partie à Bar-sur- Aube ,
A répondu qu'elle n'a emporté à Bar-sur-Aube que les diamants qu'elle a portés à Paris au vu et au su de tout le mohde , et même de M. le cardinal , qui leÉ lui avait donnés.
Interrogée si son mari n'avait pas dans son portefeuille beaucoup de billets de la caisse d'escompte et s'il n'avait pas cherché alors à acheter une terre de 3 à 400,000 livres,
A répondu qu'il est aisé de savoir ce qu'elle et son mari avaient en effets de la caisse d'escompte ou autres effets, d'après la recherche qui en a été faite lorsqu'elle a été arrêtée ; que ces effets montaient à une somme de 30 à 34f,000 francs; qu'ils n'ont pas parlé qu'ils voulussent acquérir de terre, d'autant qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour cela.
Interrogée si , dans sa maison qu'elle avait à Barsur-Aube, il n'y avait pas un souterrain où on ne peut pénétrer sans le connaître ,
A dit qu'elle ne connaît dans la maison que des caves ; quand on en a les clefs on peut y entrer ; que si quelqu'un dit qu'il y a un souterrain, il n'a qu'à l'indiquer.
Interrogée si, lorsqu'elle a été arrêtée, elle n'est pas convenue avec son mari qu'il retournerait en Angleterre pour vendre ou retirer les diamants qu'il y avait
laissée lors de son premier^voyage, et que si le sieur Gray ne les achetait pas, son mari irait en Hollande pour les vendre , ainsi que ce qui restait du collier,
A répondu qu'il lui a été impossible d'avoir une conversation particulière avec son mari, puisque du moment qu'elle a été arrêtée jusqu'à celui de son départ, elle a été entourée et gardée à vtte par des exempts et des cavaliers de maréchaussée; que son mari, pendant ce temps-là, a été avec deux autres exempts pour faire la recherche de ce qui pouvait être chez eux ; qu'il est étonnant qu'étant venu l'arrêter comme accusée par le cardinal pour avoir pris, emporté le collier, et être passée avec dans le pays étranger, on se soit contenté de faire la recherche de ses papiers qu'on a emportés, sans avoir parlé de diamants, sans s'être assuré de ceux qu'elle avait et qui n'étaient pas cachés, puisqu'elle et son mari ayant été la veille chez M. le duc de Penthièvre et à Glairvaux^ parés l'un et l'autre de tout ce qu'ils pouvaient avoir et n'étant rentrés qu'à trois heures après minuit, ils n'avaient pris aucune précaution pour cacher ce qu'ils avaient eu de diamants et les avaient mis simplement dans des tiroirs qui avaient été ouverts par les exempts de police ; nous observe au surplus qu'elle n'avait à Bar-sur-Âube en diamants que ceux qu'elle avait achetés de Renier, ceux que le cardinal lui avait donnés, et en tout ceux qu'elle avait portés tant à Paris qu'à Versailles , à la comédie et aux bals.
Interrogée si elle n'a pas été informée que son mari
s'est absenté de Bar-sup-Aube pour retourner h Londres, et s'il n'y a pas vendu, ou en Hollande, ce qu'il lui restait des diamants du collier,
A répondu qu'elle ne sait là-dessus que ce qu'elle a appris par son avocat, qui lui disait le tenir de la voix publique; que quant à elle, dans la position cruelle où elle est j elle ne peut être informée de rien ; qu'il peut se faire que son mari , ayant été le maître d'emporter ses diamants et ceux de la répondante , les ait vendus pour se faire une ressource pour vivre , ainsi que son argenterie et autres effets, ce qu'elle ignore parfaitement.
Interrogée si elle sait ce que son mari est devenu et où il est à présent,
A répondu qu'elle ne sait là-dessus que ce que son avocat lui a dit d'après le public; que quant à elle, .n'ayant aucune connaissance de ce qu'est devenu son mari, qu'elle a adressé à M. le lieutenant de police deux lettres dans les premiers jours de septembre pour les faire parvenir à son mari à Bar-sur- Aube ; par ces lettres , elle engageait son mari à venir à Paris , de la venir voir et de lui apporter ce qui lui était nécessaire, avec la permission toutefois du lieutenant de police; que même ne sachant pas si son miari était ici ou non , elle a écrit une lettre particulière au lieutenant de police pour que son mari ait la permission de la venir voir.
Interrogée si elle connaît une fille qui *se disait baronne, ancienne chanoinesse d'un chapitre d'Allemagne, que l'on appelait tantôt madame Mesla de
Coiirville, tantôt la baronne de Salleberg ou Solleberg,
 répondu qu'elle a vu une fois, dans la semaine sainte de Tannée dernière, chez M. le cardinal, une femme qui lui a dit être Allemande ou Alsacienne, et que Ton appelait madame de Gourville ou baronne de Villebergue.
Interrogée si elle sait que le cardinal avait quelques relations avec cette baronne, si elle avait un enfant de quatorze à quinze ans, et s'il a été question de la marier et faire reconnaître l'enfant par un particulier que l'on nommait le baron de Fages,
A répondu qu'elle a vu cette femme, ainsi qu'elle nous l'a dit, chez M. le cardinal, qui lui a dit qu'il était question de la marier avec un baron attaché à Monsieur, pour légitimer un enfant qu'elle avait eu avec le cardinal; qu'il s'était engagé à lui donner 500,000 francs.
Interrogée si elle n'a pas reçu chez elle cette femme à différentes fois ,
A répondu qiie non, qu'elle ne Ta vue que chez M. le cardinal.
A elle demandé si elle connaît un nommé Augeard ou Augard, un sieur Bette d'Etienville , un sieur de Marcilly, qu'on appelait le magistrat ou le conseiller,
A répondu qu'elle ne connaît pas ces gens-là.
Interrogée s'il n'y a pas eu chez elle des entrevues entre cette dame de Gourville, les particuliers que nous venons de lui nommer et le cardinal relativement à ce mariage ,
 répondu que jamais personne ne s'est trouvé chez elle lorsque M. le cardinal y venait, parce que sa porte était fermée ces jours-là pour tout autre-.
Interrogée si elle sait où demeurait cette dame de Courville ,
 répondu que M. le cardinal lui a dit qu'elle était sa voisine, qu'elle demeurait rue des Tournelles, à côté de sa rue, et qu'il lui ajouta qu'elle avait une sortie sur le boulevard.
Interrogée si elle veut croire les témoins ,
 répondu que oui, s'ils disent vérité.
Lecture à elle faite du présent interrogatoire, la répondante, de ce sommée, a dit ses réponses y portées contenir vérité, et a signé.
TiTON. Comtesse de Valois de Lamotte.