WI
François, cette suite bizarre et peut-être un peu trop nombreuse.
Grâce à la prévoyante impatience de M. de Fersen, l'équipage vola plutôt qu'il ne roula jusqu'à Bondy, où l'on arriva en une demiheure. Un relais de six chevaux y avait été préparé par les soins de M. de Valory, qui était reparti pour prendre les mêmes précautions à Claye. Ce fut à Bondy que M. de Fersen prit congé de la famille royale, reçut ses remerciements et ses adieux, et monta dans un cabriolet qui l'y attendait, pour revenir à Paris. Il y arriva au grand jour. Là, désireux de rendre aux fugitifs un dernier service et d'achever son œuvre de dévouement, il résolut de s'assurer par lui-même que le départ du roi était encore ignoré.
Il se rendit à l'Hotel-de-Ville, à la mairie, oîi logeait M. Bailly (aujourd'hui boulevard des Capucines), à l'hôtel de M. de La Fayette, rôdant dans les bureaux, se glissant dans les antichambres sous les prétextes les plus ingénieux. Tout lui parut respirer la plus entière sécurité. Alors, remerciant Dieu, il monta en voiture et se dirigea sur la Flandre, oii il devait attendre à Bruxelles des nouvelles et des ordres du roi*.
Pendant ce temps, après deux heures de marche, la voiture royale arrivait à Claye, second relais de poste sur la route de Chàlons, à environ sept lieues de Paris.
A Claye, on rencontra la chaise de poste où se trouvaient M"*** Brunier et de Neuville, et on roula sans encombre, suivi par elles, après avoir réparé une avarie suiTenue fort malencontreusement à la berline, dont les ressorts neufs n'étaient pas encore assouplis, et qui était surchargée.
1. Nous possédons maintenant en 2 vol. in-8<^ publiés chez Didot par le colonel de Klingkostroém, petit-neveu de Fersen, sa correspondance avec Marie-Antoinette après la fuite de Varennes. Elle contient aussi des détails circonstanciés sur le dramatique épisode où cet ami d'un héroïque dévouement rendit à la famille royale de si intelligents, si courageux ot si loutlles services.
semblait déjà justifier l'avis de mauvais augure du cavalier mystérieux de Châlons, frappa singulièrement la reine. Elle ne put s'empêcher de se tourner vers Madame Elisabeth et de lui dire que tout était perdu et qu'ils seraient arrêtés.
Voici les divers motifs qui avaient amené cette première déception, présage de tant d'autres. Tout avait été calculé à la minute dans le voyage du roi, comme nous l'avons dit, et son passage à Pont-de- Sommevelle avait été marqué pour trois heures de l'après-midi. Cette heure était dépassée de beaucoup, et non-seulement la voiture ne paraissait pas, mais encore l'un des trois courriers, qui devait toujours, suivant les arrangements convenus, précéder cette voiture de deux heures, ne s'était point montré.
MM. de Choiseul et de Goguelat étaient arrivés de bonne heure à leur poste et n'avaient pas tardé à se trouver en proie à des incertitudes que justifiaient un premier retard et un premier contre-ordre, et à des anxiétés causées par l'effervescence populaire croissante, qui les environnait d'un cercle toujours plus étroit de visages menaçants et de bras armés. L'alarme, si facile en ces temps agités, s'était répandue partout à la fois comme une traînée de poudre, descendant de Sainte-Menehould, qui est au-dessus de Pont-de-Sommevelle, et où M. de Goguelat n'avait pu séjourner la veille impunément, en remontant de Châlons, qui est au-dessous, pour établir au point intermédiaire un véritable foyer de conflagration. Partout les municipalités ceignaient leur écharpe, les gardes nationaux accouraient avec leurs armes. On commençait à sonner le tocsin. Devant ces dispositions hostiles, qui menaçaient de leur couper la retraite, MM. de Choiseul et de Goguelat, croyant le voyage du roi retardé et leur mission ajournée, profitèrent du prétexte d'un retard dans le passage du convoi d'argent qu'ils avaient charge d'escorter, et quittèrent la ville soulevée, que leur départ calma comme par enchantement. De telle
ÎTOINËTTE
c arriva enfin, une heure après que tés àèm l k. l'allendre, elle put relayer sans dilDculié et i causé par le faux pas qui fil s'abattre k la i de b foudre, les quatre premiers chevaux. Il T, embarrassés dans leurs harnais.
ail prolongeait encore le st^jour à Pont-de- ] ti de Goguelat, suivis de leur détachtnamandés, sous leurs ordres, par 1^ iMdBl, «'flHEHîm à pelilâ pa£, pour conserver jusqu'au iMier wamaà. taiâes kors chmces d'èlre rattrapés. Enfin, ne Al^Bl rïcB [nnXre, sadutnt le poste de Saûite-àlenehoutd et celiû de QennoQl suffisuiimeat gardés, s'il ne survenait aucun accident extraordinaire, les deux ofîit:iers, entant la dernière de ces deux villes, La loumèrent, au lieu de la traverser, et se dirigèrent sur Varennes, par le plus court cheoiin, à travers les bois du Clcrmontois,
Celle précaution (car dans ce voyage les meilk-ures intentii aboutirent falalemcnt aux plu? mauvais résultats) empêcha la junci qui aurait eu iné\itablement Ueu. Le roi arriva sans avoir rencontré ses défenseurs à Sainte-Menehould, oii son courrier qui, jusque-l&, ne l'avait jamais précédé de plus de cinq minutes, faute capitale! se trou^'a ne l'avoir que trop devancé. Car il se trompa sur ta siluattoD de la poste, fiil obligé de revenir sur ses pas dans ta ville, questionna de cOlé et d'autre pour apprendre son chemin et redoubla la méfiance publique, de plus ai plus excitée par le stationnement des dragons de M. d'Andouins, succédant aux hussards de M. de Goguelat. M. dWndouins, surveillé de près, avait dû donner k ta municipalité des explications qui ne l'avaient satisfaite qu'il demi, et il n'avait obtenu, qu'en laissant sa troupe sans armes et en habit d'écurie, une hospilaUlo batteuse. 11 se promenait dans la me, avec plusieurs de ses dragons, quand la voiture royale vint k passer. Les spectateurs
[ois. .
ion^^H
avaient une attitude si hostile que rofficier, qui avait d'ailleurs Tordre de respecter Vincognito du roi, se borna à dire en passant rapidement près de M. de Moustier, sans le regarder : « Partez, pressez-vous, vous êtes perdus si vous ne vous hâtez. »
C'est à Sainte-Menehould que le roi, impatient et inquiet de tous ces contre-temps, mit fréquemment et imprudemment la tête à la portière de la voiture. Il fut aperçu par le fils du maître de poste, jeune homme énergique et exalté, nommé Drouel. Ce Drouet avait vu le roi aux fêtes de la fédération, l'année précédente. Il crut le reconnaître, et, pour vérifier ses soupçons, il compara furtivement, à la lueur des flambeaux, le visage qui l'intriguait avec l'eflîgie royale d'un assignat. Ce mouvement n'échappa point à la reine, et redoubla ses terreurs et ses pressentiments. Il était alors huit heures moins un quart.
Drouet ne voulut point compromettre, par un empressement inopportun, le succès de l'entreprise qu'il venait de combiner rapidement. Les dragons de M. d'Andouins eussent eu facilement raison de la résistance de quelques groupes populaires. La voiture royale partit donc sans opposition, tandis que Drouet, qui voulait procéder légalement, allait faire part de sa découverte aux officiers municipaux. On se réunit à la maison commune, où il semble que la délibération, contrariée peut-être par les objections calculées de quelques conseillers secrètement fidèles, n'ait abouti qu'à l'envoi de Drouet à Clermont, avec mission d'y communiquer aux autorités l'avis qu'un exprès du directoire du département de la Marpe venait d'apporter du départ du roi. Ce qui ferait croire à une sorte de connivence dissimulée du maire de Sainte-Menehould, ville comblée des bienfaits de Louis XVI, qui l'avait fait rebâtir à la suite d'un violent incendie, c'est que Drouet partit sans ordres, sans escorte, et que son zèle opiniâtre et fatal garda jusqu'au bout le caractère de l'initiative individuelle. Drouet,
Ud MARIE-ANTOINETTE
qu'une telle responsabilité n'effrayait pas, suivit h cheval ta^ royrfe comme une proie, accompagné du "fils de Taubergiste du "^ Grand-CerftUn ancien dragon du régiment de la Reine, qui avait stlbé^ son afcendant et qu'il avait entraîné.
M. de Damas s'était rendu à Clermont, la veille au soir, h la Ute il'un détachement de dragons. 11 avait ordre de monter k cheval le 21 juin, è. cinq heures du soir, et, la voiture royale une fois passée, île se rabattre sur Montmédy par Varennes. Il resta h cheval jusqu'à la nuit, maifl l'heure de la retraite ne lui permit plus de laisser ses 'hommes, en selle et en armes. Il fit donc sonner la retraite, et sa Iroopa se dispersa dans ses lieux de logement. Il était neuf heures et dranie. l*s derniers cavaliers avaient à peine disparu que la voiture du nà déboucha sur la place. Il s'en approcha, fit part à Leurs Sïajeslés dn inconvénients de leur retard, des difficultés que créait l'état des esprits. Le roi, s'associant h. ces nécessités, lui ordonna de le laisser partir sans rien dire, et de faire son possible pour le suivre. Les cfac* vaux frais furcjit mis à h voiture, qui partit ra^)idemeDt.
M. de Damas envoya aussitôt ses sous-oflîciers rassembler les soldats h. domicile. Cette mesure acheva d'irriter les méfiances populaires. Les soldais, arrachés k la table ou au repos, et caressés par l'habitant, n'obéissent que mollement. Tandis qu'ils arrivent sur la place, et se mettent en hgne aux accents éclatants du boute-selle, la ville s'émeut, la municipalité fait battre la générale et se présente, à son tour, enflammée de l'esprit de fureur que vient de lui souffler l'infatigable Drouet. Celui-ci arriva à Clermont peu de minutes après le départ du roi, et après avoir soulevé la municipalité et la population, il reprit sa poursuite sur un cheval frais. Pendant ce temps, les dragons, sommés par la municipalité de rester, résistaient aux efforts de leur chef, et h son ordre de mettre le sabre à la main et de partir en charge, ils demeuraient immobiles, répondant par le cri significatif
ET SA FAMILLE. 4i^
de : Vive la nation! Celui-ci, criant : Qui ni aime me suive! abandonnait alors la troupe qui l'abandonnait et s'élançait, suivi de deux ou trois fidèles, à la suite du roi. Il chargea l'un d'entre ses compagnons de suiwe Drouet, dont l'influence sur l'émeute de Clermont ne lui avait pas échappé. Ce maréchal des logis, appelé La Gâche, depuis capitaine de Choiseul- Hussards durant l'émigration, avait ordre de suivre le messager d'anarchie, de le couper, l'arrêter, et en cas de résistance, de le tuer. L'émissaire de M. de Damas était parfaitement honmie à exécuter jusqu'au bout cet ordre sauveur. Malheureusement il n'avait pas la connaissance des lieux qui servait Drouet. Celui-ci, à la bifurcation de la route, au delà de Clermont, où s'ouvrent deux chemins, l'un qui continue sur Verdun, et l'autre qui mène à Varennes, s'était engagé dans le premier, suivi de près par le dragon, qui ménageait son cheval, croyant avoir une longue course à fournir. Le hasard qui, dans cette affaire, semble le complice des ennemis du roi, lui fit faire rencontre d'un postillon, dont les renseignements le rejetèrent sur la route de Varennes. C'était là sans doute qu'il trouverait et devancerait la berline que le postillon n'avait pas rencontrée sur la route de Verdun. Pour atteindre plus sûrement ce but, au lieu de revenir sur ses pas, il se jeta hardiment dans le bois, à gauche de la grande route, et dépista La Gâche, auquel il lui fut facile d'échapper à la faveur des traverses et des ombres de la nuit. C'est ainsi qu'il arriva à Varennes à onze heures un quart du soir, avant la voiture du roi, que, depuis Sainte-Menchould, les postillons menaient avec une lenteur sournoise au milieu du plus beau chemin du monde, en dépit des remontrances et des prières.
Le roi devait trouver à Varennes un relais et un détachement de soixante hussards de Lauzun. Ce relais et ce détachement n'avaient pas peu étonné dans cette petite ville. L'officier qui commandait, jeune homme de dix-huit ans, M. de Rodwell, n'était pas dans le secret de
beinri^
MABlE-AïfTOINETTE
B d crojail n'avoir à escorter qu'un convoi d'argcnl. Il
f hgè cfcet ai bo^eots, en deçà du poni, ihhi loin de ses soldais,
IcMoafe à TaBcicB cmnent des Cordelière, et c'est de l'autre cdië du
, i reûrimité coatraire à celle où le roi devai( le trouver, que le
s fol pbcé dans une auberge, cl non dans uuc ferme h l'enlive de
['l^uennes, du câté de Oenoont. La cause de cette fatale inexactitude
■.«tt justifiée, comiDe tous les maletiteodas de cette entreprise fimeste,
1 fêr les meiUeurts intentions. M. le che^"alier de Bouille, secoml lils
du général, et M. de Raigecourl, dont les uniformes ressemblaient à
cafan dni^^Bentde Lauzun, n'avaient pas jugé prudent de faire Ira-
Toser la vflfe par le relais avant l'avis qu'ils devaient recevoir de
L 11. de G(^Qebl, qui comptait lui-même être informé deux
' ITavuKe, par on courrier, de l'approche du roi.
la fanûDe rojale arriva & Varennes vers les onze heures et demies > maison ob détail se truuv'er le relais fiil reconnue immédiatement : rai, doDl la ntémoire topt^raplùque, on le sait, était prutti* t, ci qm était le roeiUeur géographe de son royaume. Il dcsceod de voiture, frappe, interroge. Oa ne sait ce qu'il veut dire. Les trois gardes du corps, bientôt la reine elle-même, s'associent à ces recherches, qui font perdre un temps précieux que Drouet, lui, ne perd pas. Enfin, i l'une des maisons dont la vitre est éclairée, M. de Moustier trouve riudication du lieu de casernement des hussards d'escorte. D y court, et ne tiv^uve pas le conunandant, qui était logé chez un bourgeois. Enfin, apr^s toutes ces démarches inutiles, on se décide à traverser la ville ^ le pont qui la sépare en deui parties, et ce n'est qu'à forces d'instances et de pourboires que la reine obtient des postillons qu'ils coulinueronl leur roule pendant quelques minutes. A cette époq(K\ eu arriwil de Clermont pour entrer dans Varennes, au lieu do trvwrser, comme aujourd'hui, une belle place, on enfilait une me qui coitduisait à une M)ùte fermée à volonté par deux battants. Cette
voûte séparait un clocher qui subsiste encore, d'une église depuis abattue, et au clocher était adossée une petite auberge du Bras-d'Orj tenue par une famille nommée Le Blanc. La voûte ressemblait au guichet d une ville de guerre dont l'auberge eût été le corps de garde ' .
C'est dans cette espèce de fortification naturelle et propice que Drouet plaça son centre de résistance. Il avait résolu de laisser la voiture royale traverser impunément la ville haute et s'engager avec sécurité sous la voûte qui formait comme le vestibule du pont. Là, il lui était impossible de bouger, de tourner, de fuir, de résister : elle était prise comme dans un étau. Cette embuscade avait été organisée de concert avec l'aubergiste du Bras-d'Or, qui était en même temps officier de la garde nationale, et M. Sauce, épicier et procureur de la conmiune. Pendant que ce dernier faisait avertir l'officier municipal représentant le maire, M. Georges, député à l'Assemblée nationale, et réveiller tous ses collègues ; pendant que des émissaires, dépêchés par lui, parcouraient les campagnes et y semaient l'alarme propagée par le tocsin, Georges fils, capitaine de la garde nationale, prenait le commandement du poste d'embuscade à l'entrée de la voûte. Dans le cas où ce premier retranchement eût été forcé, Drouet, avec l'aide d'un sieur Régnier, honmie de loi, et de Billaud, plus tard si tristement fameux sous le nom de Billaud-rare/i«tf5, traînait sur le pont une voiture chargée qu'il y renversait en travers, de façon à former barricade.
Ces préparatifs étaient à peine achevés, que la voiture royale paraît à l'entrée de la voûte. Là, les postillons sont cernés par des honmies qui, le fusil d'une main, de l'autre saisissent la bride des chevaux. En même temps la voiture est environnée de baïonnettes et de flam-