‹ Marie-Antoinette et sa familleChapitre 21 sur 142 · Recueil d'HunoIsUin, p · texte numérisé non relu

Recueil d'HunoIsUin, p

Les préoccupations du début , en pareil cas, n'ont guère le caractère politique, et nous ne sommes pas étonnés qu'une des premières mesures du roi, mesure dictée par la sollicitude hardie de Marie- Antoinette, ait été inspirée par ces précautions dont l'image d'une mort récente rend le soin impérieux. C'est Marie-Antoinette qui nous apprend que la petite vérole du roi défunt ayant été d'un très-mauvais caractère et très-contagieuse, on a isolé dans le petit château les trois tantes, demeurées, malgré la résistance de leur père, auprès de sa couche empestée, et qui vont peut-être mourir victimes de leur héroïque dévouement. Pour prévenir toute surprise de cette influence morbide qu'elle voit comme répandue dans l'air et planant, menaçante, sur la famille, Marie-Antoinette presse le roi de se faire inoculer avec ses frères : « Ce qui sera un bien bon exemple qui saute vera bien du monde. »

Elle réussit en effet à inspirer au roi cette initiative courageuse et salutaire de l'inoculation. Mais le parti hostile et ambitieux qui lui permettait ces petits triomphes n'eut garde de lui abandonner les grands. On pensait bien que ses tentatives ne s'arrêteraient pas à des conseils hygiéniques, et qu'elle chercherait, par reconnaissance et par intérêt, à obtenir la rentrée du duc de Choiseul, le ministre initiateur et protecteur, à la direction des affaires. La coterie aux aguets veillait, et dès le premier mot qu'elle hasarda sur ce sujet délicat, elle s'aperçut qu'elle avait été devancée et que la mine était barrée. Dans une de ses lettres elle le reconnaît douloureusement elle-même.

Louis XVI, en montant sur le trône, et devenu à la fois l'espoir de la nation et celui des partis, avait à neutraliser les trois dangers principaux, qu'à défaut de menaces de guerre lui avait légués le gouvernement égoïste de ce grand-père qui, se bornant à écarter les difficultés présentes, avait abandonné l'avenir, en disant : « Après moi le déluge! » Il avait à rétablir l'équilibre des finances, tradi-

tionnellement obérées, à trancher, avec modération à la fois et fermeté, cette question du rôle des parlements, uniques dépositaires, par un privilège depuis longtemps dégénéré en abus, de ce droit de remontrance qui ne saurait être utile qu'à la condition de ne pas devenir séditieux; enfin à choisir un ministère à la fois intrépide et calme, capable de ménager les voies à un gouvernement animé pour la première fois du désir de seconder, au lieu de les combattre, les vœux raisonnables d'une nation que le progrès des lumières rendait plus difficile et qui voulait estimer ceux auxquels elle devait obéir. Dans la plus importante de ces opérations, le choix d'un ministère, Louis XVI ne témoigna malheureusement pas de la prévoyance et de l'énergie qu'elle exigeait. Trop faible encore pour avoir une volonté et des desseins, il se laissa guider par les conseils surannés, inspirer par les défiances égoïstes et les griefs personnels, qu'il avait trouvés consignés dans ces papiers de son père, dont il fit son premier bréviaire. Entraîné par le respect exagéré de ces volontés aveugles de la tombe, bientôt dominé par l'ascendant de madame Adélaïde, princesse intelligente et impérieuse, à qui l'ambition rendait des forces, il fut, dans ce choix si important d'un conseiller et d'un guide, de celui qui le premier allait mettre la main au gouvernail et donner au vaisseau de l'Etat la première et décisive impulsion, le jouet d'influences étrangères, intéressées, et même celui du hasard. Les suffrages d'une coterie incapable de choix avaient fini par s'arrêter sur M. de Machault, qui disputait à M. de Maurepas, dans l'esprit de madame Adélaïde et de son groupe, une sympathie également justifiée chez tous deux par une expérience qui répondait de leur habileté et par un âge qui assurait un terme bref à leur tutelle, si elle se fût avisée d'être indiscrète et prépondérante. Tous deux étaient alors éloignés de Paris, vivant dans cette retraite qui est la coquetterie des ministres qui veulent être rappelés, et qui jouent à

l'indifférence, cette suprême ressource de l'ambition. M. de Machault attendait, aux environs de Paris, la détermination que M. de Maurepas essayait de provoquer de loin, du fond de sa terre de Pontchartrain. M. de Machault avait, par suite de son instinct plutôt que de sa raison, obtenu le choix du roi, et déjà le page messager, à cheval dans la cour du château, emportait la lettre qui devait le rappeler au pouvoir, quand madame Adélaïde, circonvenue par madame de Narbonne, sa favorite, instrument elle-même de la faction d'Aiguillon, tenta un assaut suprême et parvint à modifier cette volonté hésitante qui, une fois fixée, devenait inébranlable. Heureusement pour elle, la lettre n'était pas encore partie. M. Campan vint la rapporter au roi lui-même, l'enveloppe fut changée, la suscription de même, et M. de Maurepas reçut le pli d'abord destiné à son rival.

Celui-ci était trop rompu à ces vicissitudes de cour pour se faire le moindre scrupule de profiter d'une faveur qui ressemblait à une surprise. Et c'est avec une spirituelle bonhomie et un désintéressement parfaitement joué, qu'il travailla à se rendre indispensable tout en feignant de se rendre inutile,

11 y a là-dessus une anecdote de Chamfort, trop caractéristique du temps et des hommes pour que nous la passions sous silence :

C'est un fait connu, que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas, avait été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit lui avoir été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui. A la fin de la conversation, M. de Maurepas lui dit : a Je développerai demain mes idées au conseil. » On assure aussi que dans cette même conversation, il avait dit au roi : a YotrjB Majesté me fait donc premier ministre? — Non, répliqua le roi, ce n'est point du tout' mon intention. — J'entends, dit M. de Maurepas : Votre Majesté veut que je lui apprenne à s'en passer, b

C'était là un beau progranune, mais bien héroïque pour un homme d'Etat qui était surtout un courtisan, qui avait trop vécu pour-ne pas'

confondre l'intrigue avec la politique, pour qui durer était la plus grande preuve de force qu'un ministre pût donner, et qui, enfin, dans son infatuation frivole, croyait rendre à la France le plus signalé des services en se présers^ant de la disgrâce : homme funeste et charmant, qui gouverna avec des bons mots au lieu de gouverner avec des mesures; voluptueux de pouvoir, épicurien d'ambition, dont le machiavélisme frivole regarda comme un chef-d'œuvre l'art de ne rien changer, tout en paraissant toucher à tout ; qui sut se faire un mérite du sacrifice de M. d'Aiguillon, son neveu, devenu impossible; qui poussa l'esprit jusqu'à rendre M. de Choiseul ridicule par cette audience même qui aurait pu le rendre dangereux ; enfin, qui se fit donner, tout en semblant les craindre, M. de Malesherbes et M. Turgot pour acolytes,, profitant à la fois de leur popularité et de leurs fautes, et les laissant gaiement tous deux, honnêtes mais incertains, perdre en remontrances spéculatives et en réformes stériles le terrain que leur avaient fait regagner deux ministres décriés mais résolus, l'un en réduisant les parlements à leurs attributions judiciaires, l'autre en taillant dans le vif des abus et en pratiquant des économies silencieuses et efl*eclives.

Ce furent là deux erreurs honorables mais fatales de Louis XVI, qui prenait l'insouciance de Maurepas pour de l'habileté, et qui acceptait comme des oracles les bons mots de ce ministre, toujours prêt à s'en aller, qui, laissant mollement aller le navire à la dérive, en paraissait le passager plus que le pilote. Louis XVI rappela les parlements exilés et leur rendit, ennoblie par la persécution et aigrie par la rancune, l'autorité qu'ils avaient usurpée ; mais il ajourna, tout en en donnant l'exemple, des économies nécessaires qui, faites tardivement, sont aussi dangereuses et aussi stériles que les abus. Les réformes imprévoyantes de M. de Saint-Germain devaient plus tard livrer désarmée aux factions la monarchie épuisée par la guerre

d'Amérique, par les sages calculs de Necker et par les téméraires hardiesses de M. de Galonné.

Mais c'est le moment d'esquisser; à côté de celui de son principal, de son aimable et fatal ministre, le portrait de Louis XVI lui-même, tel qu'il se dégage de ces premiers événements de son règne, oii son originalité est moins émoussée que dans les derniers. Cet excellent homme, qui devait être un si mauvais roi, et finir par tous les courages et toutes les vertus du martyre, avait reçu, sous un grand-père indifférent et un père morose, une éducation plus privée que politique et plus conforme à son caractère qu'à son rang. De bonne heure lent jusqu'à l'indolence, sérieux jusqu'à la maussaderie, franc jusqu'à la brusquerie, on avait laissé se resserrer, se replier dans la solitude ce cœur timide que les déceptions d'une enfance sans mère, sans jeux, et les lenteurs défiantes d'un tempérament lymphatique avaient tellement effarouché et comme endurci, qu'il fallut sept ans de mariage pour que la fleur de bonté que cachait cette enveloppe farouche et épineuse osât s'épanouir dans la confiance et le bonheur! Oui, sept années de résignation sans révolte, de patience sans dégoût, suffirent à peine à Marie-Antoinette pour posséder entièrement cette sorte d'Hippolyte, épris seulement des rudes plaisirs de la chasse, amoureux de la solitude, et dont la timidité silencieuse ne s'oubliait à parler que pour donner à tort et à travers ce qu'on appelait : les coups de boutoir du roi. Quand on connaissait le fond si riche de cette ingrate nature, quand on savait ce que cette modestie cachait d'érudition, ce que cette hésitation voilait de bon sens, ce que cette rudesse dissimulait de bonté , on pardonnait volontiers au roi des erreurs et des écarts qui étaient surtout le fait de l'éducation étroite qu'il avait reçue de son gouverneur : un homme qui avait tous les préjugés du maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis XV, sans en avoir la grâce et les services ; de son précepteur.

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J'iiiinu^^ s: jçninnr ««I-iediiOTiieC ^ <li* ion ii9?ftfiir d'Argeotré : tous iiijmm*.-r iie^iiiUT»**^ •'giiL ««Aient diit «ai nuair roi le pire des rostres iirmnjbT^^ i iTifct»^ de^ Ijadbcril&r?. 5oa 5iQ€i5-pnécepteur, n'avait grif iiUiiHT i iui liiiy^ r^rar fe temps perda ci ne s'était adonné à j[Uîîrair»* ML mûèsô fe ptiate qa'il ne pooi^ fonoer. C'est grâce à hii mutf« liDubEeinient dbfoâé à Télade et à b réflexion par caractère et pifcT fempéram^^t, Lociiâ XVI était devenu de première force en histoire, en géograpbiVr, f:U mécanique, avait appris plusieurs langues et se trouvait à la foi.^ le plus honnête et un des plus instruits de son

rovaunie*

\/:n élrangrrrM ^rux-mémes lui rendaient cette justice, et quelques année?» pluf* l/inl, (iri prince qui lui ressemblait assez pour être trèsejsi\mh\f' (\fr h» jiig^T, main (jui eut dans sa destinée Favantage qu'elle le mîf II wi pl«cr\ c*eHf-à-dirc au second rang, le prince Henri de Vtw^f^f"^ Uh'f' (lu grand Frédéric, disait à M. de Ségur :

(> *|t«l riMi Im \iUtn Murprin, c'est votre roi; je m'en étais fait une toute autre idée; on rn'MVMlt ilit <jiio non ('•dunition avait été Irès-néf^Jigée, qu'il ne savait rien, et qu'il avilit \u'U (rcH|irit. Jo fu.s tout étonné, on causant avec lui, de voir qu'il savait Irèsjiicn riiinloin^ la i^'éofçraphie, qu'il avait des idées fort justes en politique, que le bonheur de hou peuph; l'occupait entièrement, et qu'il était rempli de sens, ce qui vaut mieux, pour un prince, que le bel esprit; mais il m'a paru qu'il se défiait trop de bii-Miéine, tandis qu'il est peut-être, de tout son conseil, celui qu'il devrait le plus souvent consulter. S'il acquiert un peu de force, il sera un excellent roi».

11 faut tenir compte, dans toute appréciation impartiale du caractère et du gouvernement de Louis XVI, de ces fatalités de son éducation cl de son tempérament. 11 faut le voir tel qu'il fut et non tel qu'il aurait dû être. Il faut pardonner un peu de méfiance et d'humeur h cet enfant négligé comme un orphelin qui n'avait eu pour toutes

1. Souvenirs et Anecdotes, par le comte do Ségur, édiL Barrière, in-li, 1. 1, p. 296.

caresses que celles, peu maternelles, de 3Iadame Adélaïde, et qui, souffrant et rougissant à la fois de cet abandon, s'écriait un jour : « Eh! qui aimerais-je ici, où personne ne m'aime? » Il faut pardonner sa lenteur de conception et sa difficulté d'élocution à un enfant qui, tourné de préférence vers les qualités solides, accordait aux autres, sans jalousie, les qualités brillantes et rapides, répondant, par exemple, avec une modestie qui n'était pas sans malice, à la harangue d'un magistrat de province qui, entre autres flatteries maladroites, le complimentait sur la précocité de son intelligence :

« Vous vous trompez, monsieur, ce n'est pas moi qui ai de l'esprit, c'est mon frère de Provence '. »

Enfin il faut être indulgent pour un prince qui, privé de la majesté qui impose, de la grâce qui séduit, de la fermeté qui contient, rachetait l'absence de ces dons innés par toutes les qualités qui s'acquièrent, et qui, connaissant mal en cela les Français, avait, par une erreur des plus honorables, préféré les servir que leur plaire, et mériter l'estime plutôt que la popularité.

Tel était et tel ressort de la correspondance de Marie-Antoinette le prince appelé, par une lourde faveur du sort, à régénérer la monarchie, et à distinguer ce qui était à la fois efficace et opportun dans ces mémoires des spéculateurs politiques qui , dès le troisième jour après la mort du roi, pleuvaient chez lui, apportant impérieusement les conseils et les réformes indispensables au salut de la royauté *.

Malgré son inexpérience, Louis XVI fut heureusement servi dans ses premiers actes par l'instinct de ses bonnes intentions, et aussi, il faut le dire, par l'indulgence d'un peuple encore si peu gâté, qu'il n'attendait, pour applaudir et espérer, que la manifestation, trop peu habituelle à la royauté, du désir de mériter ses suffrages. A peine

i. Depuis Louis XV HL

S. ReciêeU d'HunolsUin, p. 61.

8« MA1IE-A5TMI5

Louiî eal-fl rizijé c^ édît ck re&xMatk» aux droits onéreux du joyeux avé»çinent et de b orintare de b reâie, que TenUiousiasme universel n'eut plus de \>j€Tm^, H sVpandtt en acclamations touchantes sur k passage de ce coopîe royal qui, réhabilitant Thonneur si longtemps humilié du mariage et de la famille, employait en promenades patriarcales et familières dans les jardins de Choisy, les premiers loisirs du deuil . Tous deux d^Minaient ainsi un exemple de simplicité et d'union qui réconcilia immédiatement les ménages de la cour les plus brouillés, mais qui parut aussi un encouragement et un hommage aux vertus domestiques du peuple, plus sincères et plus désintéressées. 3Iarie-Antoinette se féhcite de ces débuts heureux, dont la guérison des tantes semble encore confirmer les favorables présages, et elle ajoute :

Il est inipoâeible d'être animé de meilleiire< întectiotts qoe mon mari : il tâcbe de faire pour le mieux : il e^ préocca|ié à faire pear, étadie sans cesiâe ce qu'il doit £adre, pour être di^ne de sa tâcbe et aiLéliorer. 11 travaille tant qu'à peine je le vois*.

L'inoculation du roi et de ses fnjres ne fut pas moins applaudie, pour son intention à la fois et son succès. Et Louis XVI continua, encouragé par ses débuts, à travailler au bien de son Etat avec une persévérance que Marie-^Viitoinette approuve et vante, mais aussi avec une discrétion qui Tafllige, parce qu'elle ressemble à de la méfiance. Ici encore il faut citer, parce que nous touchons le point délicat, le nœud caché qui, jusqu'à la naissance du premier enfant de cet hymen tardif, arrêta, entre le roi et la reine, la complète union ci l'intime harmonie. Cette glace opiniâtre, qui ne fondit qu'aux feux du premier transport parternel, tenait à cette qualité d'étrangère, si per-

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