Recueil d'Arneth, p. I2i el
avec la circonstance aggravante de l'ingratitude, n'est pas moins délicate et héroïquement impartiale. Elle ne se venge de la coalition jalouse et timorée qui l'écarté de la confiance du roi et de la participation aux affaires que par le silence; quand elle en parle, par hasard, c'est pour reconnaître les bonnes qualités de ses adversaires ; ou, trop véridique pour mentir en même temps que trop généreuse pour railler, elle se borne à enregistrer sans commentaires une dis^ grâce qui lui semble méritée.
C'est ainsi qu'elle assiste, en spectatrice et en observatrice plus qu'en reine, au mouvement des affaires et aux vicissitudes de l'État, durant la période qui s'écoule de 1771 à 1780.
Elle approuve le renvoi de M. de Mcaupou,tout en redoutant, avec l'instinct merveilleux que les événements développèrent plus tard, les conséquences de cette restauration des parlements qui ne tardèrent pas, en effet, à reprendre leurs habitudes usucpatrices et séditieuses. De même dansTerray, remplacé par l'honnête Jurgot, elle est presque tentée de regretter l'intendant habile dont l'efficace dureté valait mieux que des réformes stériles. Elle a pénétré dans le secret des faiblesses qui rendront inutiles les bonnes intentions de M. de Malesherbes, gagné aux idées philosophiques, et qui ne deviendra grand plus tard qu'en redevenant chrétien. Enfin elle a déploré le mélange fatal de pusillanimité et d'audace qui fait reculer M. de Maurepas devant le projet si populaire, soutenu par la reine, du transfert de la cour de Versailles à Paris, et du retour du roi au milieu de son peuple, et qui lui fait accepter les charges et les dangers du patronage armé de l'Amérique républicaine : guerre d'une hardiesse prématurée et d'une généreuse imprévoyance, qui ajoute aux griefs implacables de l'Angleterre, précipite l'effervescence de passions et d'idées fermentant dans toutes les classes, et creuse le déficit.
Hors quelques velléités de confiance et de déférence de Louis XM, lors du lit de justice de novembre 1774, lors de la mort de M"* de Chabrillan, fille du duc d'Aiguillon, circonstance dans laquelle la reine se montre si délicatement généreuse et fait spontanément cesser l'exil de son plus grand ennemi, lors de la querelle et du duel de M. le comte d'Artois et du duc de Bourbon, enfin lors de la guerre entre l'Autriche et la Prusse, 3Iarie-Antoinette , traitée par les uns en princesse étrangère et trop intéressée, par les autres en jeune femme frivole, plus occupée de toilette que de politique, est laissée dédaigneusement à l'écart du gouvernement. Parfois cette réser\e devient si humiliante qu'elle ne peut s'empêcher de se plaindre au roi d'un manque d'influence qui l'expose, auprès de serviteurs toujours prêts à exagérer le maître, au manque de respect*.
Ce n'est que vers 1780, quand l'autorité du titre de mère a donné tous ses droits à l'épouse, quand l'intérêt de ses enfants lui inspire une ambition pleine de prévoyance et de dévouement, quand enfin le roi, gagné à la fois à la confiance par l'ascendant d'un esprit supérieur et l'instinct de conservation, trouve à la fois prudent et doux de partager les angoisses de sa responsabilité, que Marie-Antoinette est ménagée et consultée. On peut lui reconnaître une influence, toujours croissante avec le danger, dans le choix successif de- Necker, de M. de Galonné, de M. de Brienne surtout; choix, qu'on le remarque, qui témoignent d'un grand désintéressement, car il s'agit là d'hommes plus novateurs que consenatcurs, plus attachés à la France qu'à l'Autriche, et plus au pouvoir qu'au succès. Mais jusque-là Marie- Antoinette assistera passivement à ce défilé de ministres où Turgot et Malesherbes, qui ont succéda à M. Terray et à M. de la Vril-