Madame Campan, édiL Barrière, p
donc avec toute la France. En août 1776, cependant, cette comtesse d'Artois, qui avait sur elle ce vulgaire et terrible avantage de la fécondité, lui jetait encore au cœur le défi d'un second enfantement. C'est alors que Marie-Antoinette, pour se donner la force de résister dans ce duel inégal, pour maintenir artificiellement ce feu sacré impatient d'un objet légitime, pour inspirer peut-être à un époux indifférent les mêmes regrets qu'elle ressentait, prenait cet étrange, ce charmant, ce touchant parti d'adopter une sorte de poupée humaine, de jouer à la mère, puisqu'elle ne pouvait encore jouir que par une fiction de son imagination et de son cœur, de ce bonheur dont rillusion même est consolante.
Elle avait toujours près d'elle quelque enfant appartenant aux gens de sa maison, et lui prodiguait les plus tendres caresses. Mais cela ne suffisait plus à ce cœur affamé' d'aimer. Il lui fallait, fût-ce l'enfant d'une autre, un enfant à elle, capable d'oublier le lieu natal et le sein nourricier, capable de lui dire tout le jour ces mots si doux dans la bouche de notre chair et de notre sang : Ma mère !
Un jour de promenade aux champs, la reine traversait en calèche, rêveuse et distraite, le hameau de Saint-Michel près de Luciennes. Soudain retentit un cri enfantin, suivi d'un autre plus grave. Les chevaux s'arrêtent, sous l'effort du cocher et des postillons, et une vieille femme en cheveux gris, qui s'est élancée, relève sain et sauf, et tâte, tout attendrie, un gros garçon de quatre ou cinq ans, rose et frais, aux cheveux blonds bouclés, qui, emporté par sa course étourdie, s'était jeté sous les pieds des chevaux. Ses grands yeux bleus étonnés, qui n'ont eu que l'éclair du danger, se fixent sur le spectacle qui l'entoure, si différent de ce bruit terrible de la roue, entendu dans la poussière, à travers les étincelles, dans cet éclair de la chute oii l'on sent passer la mort. La reine, debout dans sa calèche, lui sourit, lui tend les bras, le presse sur son sein, l'embrasse et s'écrie
4i8 MARIE-ANTOINETTE
que cet enfant est à elle, que le hasard le lui donne, et qu'elle le prend pour se consoler de Tabsence de celui qu'elle attend.
— A-t-il sa mère? demanda-t-elle à la paysanne, qui ne savait pas encore à quelle grande dame elle parlait.
— Non, madame, ma fille est morte l'hiver dernier, en me laissant cinq petits enfants sur les bras.
— Je prends celui-ci et je me charge de tous les autres ; y consentez-vous ?
— Ah! madame, ils sont trop heureux, répondit la paysanne; mais Jacques est bien mauvais, voudra-t-il rester avec vous ?
— Je l'apprivoiserai, j'espère, dit la reine qui, après avoir laissé une grosse bourse pleine d'or aux mains de la vieille éblouie, donna le signal du départ. Mais les moues, puis les cris, puis enfin les coups de pied et les égratignures du petit rustaud dépaysé et effarouché, l'obligèrent à abréger sa promenade.
L'arrivée de la reine, dans ses appartements à Versailles, tenant ce petit rustre par la main, fut, comme on le pense, un vrai coup de théâtre de surprise et de curiosité. L'enfant, objet de tout cet émoi, n'en devenait que plus sauvage et criait à tue-tête qu'il voulait sa grand'mère, son frère Louis, sa sœur Marianne, ses oies. Rien ne pouvait calmer cet accès de la nostalgie du chaume et du ruisseau. On le mit aux mains de la femme d'un garçon de la toilette qui, pour faire sa cour, passa deux jours à laver, à peigner, h apprivoiser enfin ce joli sauvage. Quand il reparut devant la reine émeneillée, la métamorphose était complète. Elle ne l'en aima que davantage, car avec l'habit blanc, les dentelles, l'écharpe rose à franges d'argent, le chapeau à plumes, le petit drôle était charmant, et l'on avait enfin, dans tout son éclat, le Chérubin, que dissimulaient le liâle, la poudre, le bonnet de laine, le jupon rouge et les sabots. La reine fut charmée de sa trouvaille. Elle prit goût à sa maternité fictive. On le lui ame-
naît tous les matins à neuf heures ; il déjeunait, dînait avec elle, souvent même avec le roi. Elle se plaisait à l'appeler mon enfant! et lui prodiguait les caresses les plus tendres, flattant ainsi ses espérances et trompant ses regrets par la plus touchante des illusions.
Cette protection, comme on pense, porta bonheur à toute la famille. Nous en trouvons la trace dans la Correspondance même du roi.
n y a quelques jours, — écrit-il de Versailles le 7 août, à M. Ainelot, — que la reine, en traversant le petit village de Saint-Michel, à cinq quarts de lieue d'ici, rencontra une pauvre vieille femme caduque et infirme entourée do petits orphelins de père et de mère, et dont la pauvre femme est le seul et unique soutien ; elle est leur aïeule et peut alors bien difficilement suffire à tant do charges. La reine, touchée, s*est chargée du plus jeune de ces petits malheureux, qui a trois ou quatre ans. Je veux aussi ma part dans cette bonne œuvre, et je me charge de l'alné, pour qu'il reçoive à Paris une éducation iionnêto et un métier. Je vous donne la commission d'arranger cela pour le mieux, et de voir ce que devient le reste de ces pauvres paysans ^
Pour le favori enfantin de Marie-Antoinette, il demeura auprès d'elle jusqu'à l'époque oii il dut céder la place à Madame, et effacer devant de vrais droits ses passagers privilèges ; il n'en demeura pas moins comblé de bienfaits, et l'objet d'une sollicitude spéciale, protégé par le charme du souvenir comme il l'avait été par celui de l'espérance. Il avait près de vingt ans en 1792. La contagion de l'exaltation, l'influence de la peur firent de ce malheureux, qui redoutait le souvenir dangereux de l'ancienne faveur, le pire des ingrats et des • fanatiques. Il prit la tête de la canaille à Versailles, osa maudire et insulter cette royale main dans laquelle il avait mangé et finit par être tué à la bataille de Jemmapes *.
Mais bannissons de notre imagination ces ombres tragiques, accu-
i. Recueil Feuillet de Conches, 1. 1, p. 86, 87.
% Madame Campan, Mémoires, édit. Barrière, p. 110, 111.
410 HARIE-ANTOINETTÈ
mulées par la triste nécessité d'anticiper sur la fin, arrivée en plein âge de sang, d'une liistoire commencée en ce temps pastoral et sentimental qui semble un regain de l'âge d'or. Revenons bien vite h la reine de Trianon, et disons enfin ce qu'était ce château à la Florian, de qui Marie-Antoinette le tint, comment elle en fit sa résidence favorite, son petit Versailles rustique et familier, et quelle vie elle y menait, de i774 à. 1786, entre ses deux amies de cœur. M"' de Lamballe et M'"' de Polignac, puis entre ses deux enfants, élevés au milieu des cygnes et des fleurs. Nous avons peint la reine, peignons maintenant le palais de ce printemps du règne.
Un beau jour de la fin de mai 177Û, le roi, galant ce jour-là, avait dit à la reine sui-prise et charmée : u Vous aimez les fleui's, eh bien ! j'ai un bouquet h, vous donner, c'est le petit Trianon '. n
Était-ce pour la dédommager de l'ëchec de la disgrâce du duc de Choiseul, deux fois vainement reconduit par elle, par la main, aux portes du ministère? Était-ce pour obt^r, à son insu, aux calculs machiavéliquement frivoles d'un ministre qui connaissait la nation, et qui trouvait bon que la reine confirmât naïvement la réputation, qu'il lui avait faite, de légèreté, d'incapacité, d'indifférence à tout ce qui n'était pas un triomphe d'Opéra, une ovation de paysans, une promenade sur la terrasse de Versailles, le soir, incognito, ou le specwiade idyllique d'un lever de l'aurore ? Quoi qu'il en soil, ne fallait-il
il fftHlUt de Conchei, t. I, p. 40.
pas endomiir cette activité inquiète, cette fière sollicitude qui s'échappaient parfois en coups d'oeil déconcertants, en mots d'une raillerie profonde, l'encourager enfin à oublier délicieusement ces ministres surannés que la reine appelait « les ministres du feu roi » ; étouffer, en un mot, dans les rayons et dans les fleurs, cette noble ambition naissante d'être autre chose que la femme la plus à la mode de son royaume ?
Le don fut d'ailleurs des mieux accueillis. Digne du roi en ime de de ses plus heureuses inspirations, il l'était encore davantage de la reine qui allait le parer de sa grâce, l'embellir de sa beauté.
Le petit Trianon était, à Textrémitë du parc du grand Trianon, un pavilloo à la romaine, de forme carrée. Cette miniature de palais, qui n'avait guère que douze toises sur chacune de ses faces, se composait d'un rez-de-chaussée et de deux étages montant entre des colonnes et des pilastres d'ordre corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés, et couronnés des balustres d'une terrasse italienne. L*architecte Gabriel l'avait élevé sous la surveillance du marquis de Ménars. Le sculpteur Guibert y avait fait merveille. Le roi, le vieux roi, s'éprenait, en ses dernières années, de œ petit coin de son grand Versailles. Cette demeure était à sa taille et il y avait ses aises. Il s'était plu à l'entourer d'un jardin botanique; et là, parmi les mille parfums et les mille couleurs de la Flore étrangère, presque ignorée alors do la France, se promenant à pas lents... il essayait d'amuser ses fatigues en hei borisant avec le duc d'Ayen >....
Ce fut là le prix de la renonciation tacite de Marie-Antoinette à l'ennui et à l'orgueil des affaires; ce fut la rançon de la liberté laissée à RI M. de Maurepas et de Vergennes d'abâtardir la France. Marie-Antoinette, ajournant la lutte où une reine ne peut entrer qu'un Dauphin dans ses bras, se résigna à ces jardins de Capoue où elle parut un moment s'endormir h jamais dans les roses, et la houlette de bergère, devenue entre ses mains une baguette d'enchantement, parut la consoler du sceptre perdu.
1. Edmond et Jules de Concourt. Histoire de Marie^Antoinette, p. 80.
C'était le beau temps pour la nature. Buffon décrivait ses mer-
iTeilIes dans un chef-d'œuvre immortel. Florian ressuscitait la berge-
ilie idéale de VAstrée. Horace Walpole montrait aux visiteurs son
IStrawberry-Hill, et le prince de Ligne, dans l'intervalle de ses
I courses continuelles entre Paris et Bruxelles, jetait l'or, comme un
P fumier, au pied des trophées exotiques des serres de Bel-Œil.
L'abbé Delillc apprêtait en souriant la lyre des Jardins. Le Tivoli de
M. Boutin; Ermenonville, où mourut Rousseau; le Moulin-Joli, où
M. Watelet, fermier général, artiste et poète, chantait l'art de Raphaël;
I.Uonceau, dont les ombrages, semés de ruines postiches et de sphinx
Éauthentiques, abritaient les promenades encore inolTensives du duc
; Chartres, offraient des modt!;les de cette décoration empruntée au
;éiiie de la nature alliée avec le génie de l'homme.
Marie -Antoinette parut, et Trianon, l'inimitable petit Trianon,
ainiature du gi-and, sortit du sein des fleurs savamment disposées sous
1 direction du duc de Caraman, jardinier grand seignem-, qui, dans Iles jardins de Roissy cliers k M"" du Deffand, avait fait son chef-
i'œuvre. Deirière lui marchaient l'architecte des verdures et le peintre Ides ruines spirituelles, Mique et Hubert Robert. Sous leurs pas naisl'senl les improvisations charmantes, les caprices heureux. Ici, leur ■ inspiration place un pont rustique aux arceaux svelles et flexibles
4n MAIUE-ANTOINETTE
comme des lianes recourbées ; là-bas, un belvédère aérien mirant dans l'eau ses clochetons empanachés de clématites et de jasmins ; plus loin un moulin, au joyeux tic-tac; une île flottante, sorte de barque fleurie oscillant au remous ; un temple à l'Amour, d'heureux et charmant augure, une laiterie de marbre blanc... Partout, autour de la royale châtelaine, s'empressent les gens d'esprit et de goût : Bonnefoy, son ingénieux intendant, Campan, le chef de ses domaines féeriques, et M. de Jussieu, qui arrose gravement devant elle les cèdres du Liban transplantés sous le ciel de Versailles. La reine avait dit : « Que le plus beau de mes rêves soit ! » Et ce rêve fut réalisé. Trianon, à cette aube de sa splendeur, est un rêve réalisé avec Dieu pour complice.
Pour se conformer à ce cadre éclatant, où les fleurs et les papillons développent Tarc-en-ciel des couleurs inconnues, Marie- Antoinette se revêt d'uno garde-robe encore éblouissante, dans ses échantiKons fanés, conscnés aux Archives, et qui semblent teints aux couleurs d'un prisme liquide. Par une innocente coquetterie, dans ce domaine de fée, elle était vêtue comme une fée. Mais cette fée était bienfaisante et les pauvres la bénissaient à dix lieues à la ronde. Et choisissant autour d'elle, pour goûter le bonheur d'aimer, en attendant qu'elle pût goûter celui d'être aimée, elle trouvait tour à tour les deux compagnes, les deux amies les plus capables de faire oublier à son cœur l'absence de cette double félicité promise depuis cinq ans à ses espérances.
Car le Trianon de 1775, ce n'est pas encore le Trianon des jours splendidement heureux, ce n'est que l'esquisse, dorée des rayons du malin, de ce magnifique tableau où il semble voir approcher dans la brunie les deux personnages retardataires de la trilogie future : le père, l'enfant.
Mais voici le moment d'introduire sur la scène, car ce premier
Trianon lui appartient presque autant qu'à Marie-Antoinette ellemême, cette princesse candide et charmante, celte veuve de vingt ans, pareille à un ange en deuil, celte Anligone du bon et pieux duc de Penthièvre, qui pleure avec elle son fils chéri, la princesse de Lamballe enfin, amie des bons et surtout des mauvais jours, à qui ne manqua aucune gloire, même celle du martyre \
Étrangère au milieu d'une cour indignée de l'abolition de l'étiquette, d'une famille jalouse, d'une nation prévenue, le premier besoin de la jeune reine avait été de donner son cœur à une amie digne de ce nom, qui consohit ses déceptions et rassurât ses craintes. Sa liaison éphémère avec la duchesse de Pccquigny et M™^ de Saint- Mégrin, et enfin M"* de Cossé, qui n'avaient que de l'esprit, fut bientôt remplacée par une véritable amitié pour la princesse de Lamballe, qui avait plus de tendresse, plus de dévouement, plus de désintéressement que d'esprit, mais qui n'en fut que plus chère à celle qui ne cherchait qu'un cœur. Ce fut la première liaison solide de la reine, et en dépit de quelques nuages amassés par l'intrigue, la plus durable, celle qui caractérise le mieux sa vie intime, et où elle a le plus laissé de son âme.
C'est aux petits bals intimes de M"® de Noailles que Marie- Antoinette, encore Dauphine, connut la princesse de Lamballe. Mais .c'est à Trianon, au milieu des arbres et des fleurs, dans les sentiers pleins d'oiseaux, au bord des étangs peuplés de cygnes étincelants glissant parmi les nénuphars, par une éclatante matinée ou une vaporeuse soirée de mai, que s'épanouit doucement, comme une fleur intérieure, cette amitié de la reine pour la princesse de Lamballe, aussi pure que passionnée. Un seul mot suflit à l'expliquer : la confiance.
1. Voir notre livre intitulé : La princesse de Lamballe (Maric-Ttiérèse-Louisc de Savoic- Carignan), sa vie, sa mort (1749-1792), d'après des documents inédits, avec portrait et autographes. Paris, 186i. Henri Pion, in-8«, p. 70 à 120.
En 1774 et 1775, durant ces heureux et joyeux printemps où Marie- Antoinette, « semblable aussi à une matinée de printemps », a dit un spirituel contemporain, le chevalier de Tlsle allait à Trianon, dans un cabriolet qu'elle conduisait elle-même, y jouait la comédie en famille, se mêlait le dimanche aux bals populaires de Versailles, la reine ne parait guère sans être accompagnée de son inséparable, la princesse de Lamballe, qui allait, en septembre 1775, lui être à jamais attachée par un lien officiel, par ce titre de surintendante de sa maison , dans lequel celle qui le lui donna avait considéré surtout l'obligation de la résidence. L'hiver de 1776 nous montre réunies, enveloppées d'hermine et de cygne, la tête ceinte du toquet slave à aigrette de héron, la reine et son amie, durant ces promenades en traîneau, importées de Vienne, qui, en dépit de la famine et du froid, furent un enchantement pour les yeux du peuple parisien.
Conmient essayer, sans échouer contre les perfections du plus délicat des modèles, l'esquisse de cette attrayante physionomie, d'une gaieté si douce, d'une expression si touchante, où une mélancolie précoce glisse sans l'altérer, comme une ombre sur un rayon, à travers le tranquille éclat d'une beauté qui parle plus à l'âme qu'aux yeux? C'est là le caractère essentiel de la figure de M"* de Lamballe. Son visage était comme l'image de son âme, gracieux et tendre; tout en elle res-. pirail cette virginale pudeur qu'un court mariage avait laissée intacte. Et elle gardait, veuve précoce, le charme attendrissant et ce je ne sais quoi qui est comme le parfum de la jeune fille. Son caractère conciliant et caressant, son esprit naïf, son harmonieux français-italien, tout ajoutait à cette surprise charmante, à cette impression inefiable de la fleur survivant au fruit, de l'enfant survivant à la femme.
Comment Marie-Antoinette, dont de récentes publications nous ont enfin livré l'âme dans sa gracieuse nudité, et dont les lettres nous
ET SA FAMILLE. Ul
montrent si bien la princesse allemande dans la reine française; comment Marie- Antoinette, énergique et tendre, active et rêveuse, et dont l'imagination généreuse, bercée des souvenirs d'une patriarcale royauté, aspirait à un peuple fraternellement uni sous un sceptre paternel; comment Marie-Antoinette, impatiente de l'étiquette, amoureuse de la nature, eût-elle résisté à cet attrait innocent, à ce charme naïf, à cet enchantement modeste, à cette bonté qui s'oublie, à cette grâce qui s'ignore, à toutes ces qualités d'une princesse selon sa race et selon son cœur, qui semblait réaliser son utopie et personnifier sa charmante chimère? La première fois que la reine vit M°* de Lamballe, elle l'aima. D'un bond impétueux, d'un invincible élan, ce noble cœur se précipita, brisant les obstacles officiels, rompant avec les traditions du rang, au-devant du seul cœur qui fût digne de lui. Etrangère, isolée, méconnue, humiliée de sa stérilité et des froideurs de son époux, des jalousies de sa famille, des hostilités de la cour, c'est avec une sorte de joie fébrile, d'emportement consolateur que Marie-Antoinette se jeta dans les bras de cette amie assez tendre pour tout comprendre, assez désintéressée pour tout savoir, assez discrète pour tout oublier, assez dévouée pour tout sacrifier. Et l'angélique Lamballe, sans s'enorgueillir de cette auguste conquête, de ce royal honmiage, se consacra, dans sa naïve reconnaissance, à ce nouveau devoir de l'amitié, qui, avec sa mission filiale auprès de son beaupère, allait remplir désormais son âme et sa vie. Et comme tout se tient dans ce monde, le bien comme le mal, cette compagne presque céleste, cet ange gardien, semblent avoir porté bonheur à la reine. L'affaire de la nomination de la surintendante, qui cause à la cour une véritable émeute de femmes titrées (car plus on est haut placé, moins on supporte une supériorité), est la première dans laquelle Marie-Antoinette lutte victorieusement contre le courant d'influences contraires. Ce brevet de la princesse de Lamballe, signé, malgré l'opposition
étroite de Turgot, le 16 septembre 1775, fut le premier triomphe de la reine, et, doux surtout à son cœur, il ne fut pas indifférent à son amour-propre.
M"® de Lamballe, elle, dans cette charge qu'elle n'avait pas recherchée, demeura indifférente aux honneurs ; mais elle accepta les devoirs avec l'empressement naïf d'un cœur qui aimait à aimer, Marie-Antoinette n'avait vu dans celte place, si dangereuse entre les mains d'une femme ambitieuse, qu'un moyen de rapprocher d'elle cette princesse amie des champs et de la solitude, qui fuyait la reine pour fuir la cour. M"* de Lamballe ne vit dans cet honneur qu'une occasion de plus de se donner, et elle se résigna à des fonctions qui l'obligeaient à briller, parce qu'elles lui permettaient d'être utile.
De 1775 à 1778, pas un nuage ne passe sur cette amitié toujours sereine. Tout est commun, plaisirs et peines, entre la reine et celle à qui elle ne fait qu'un reproche, celui de ses rares et cependant à son gré trop nombreuses absences. Si la princesse s'éloigne pour accompagner son beau-père, qui va présider les états de Rennes et montrer aux Bretons humiliés du joug d'un d'.\iguillon cette figure d'un prince juste et pieux qu'ils n'ont pas vue depuis si longtemps, la reine se plaint tendrement de cette séparation inévitable, tout en félicitant la digne fille du duc de Penthièvre du charme pacificateur de ses yeux et des nobles conquêtes de sa vertu et de son exemple. La princesse perdra bientôt successivement, et à peu d'intervalle, son père et sa mère. La reine vient pleurer avec elle et s'associe à son deuil, en termes à la fois flatteurs et consolateurs. De chaque côté, c'est comme un assaut de prévenances ingénieuses et d'aimables surprises. En décembre 1775, par exemple, au retour de ce voyage de Rennes, si fécond en bénédictions et qui renouvelle, au cœur ulcéré d'un peuple justement fier, l'antique amour et l'antique fidélité, Marie-Antoinette,
ET SA FAiMILLE. \\9
impatiente d'embrasser son amie, la fait prier de paraître aussitôt son arrivée, en quelque état qu'elle soit. Et en entrant la belle absente s'attendrit en voyant son portrait peint sur une glace de lappartement de la reine. En juin 1776, apprenant à Marly que la princesse était malade de la rougeole à Plombières, 3Iaric-Antoinctte envoyait le duc de Lauzun chercher des nouvelles de son amie, et Lauzun, pour proportionner sa rapidité à l'impatience dont il avait été témoin, brûlait la poste et crevait ses chevaux.
Enfin, vers 1777, quand Marie-Antoinette est heureuse, quand elle est fière d'être enfin pour tout de bon épouse et reine, c'est la princesse qui a la primeur de ces douces confidences, c'est avec elle qu'elle partage, en des expansions charmantes, les joies nouvelles de ce cœur qui se sent devenir maternel. Et à cette surprise si longtemps attendue, à ce triomphe de leurs vœux communs, de leurs espérances fraternelles, le cœur de la princesse manquera d'éclater, et elle tombera foudroyée du bonheur d'assister aux couches de 3Iarie-Antoinette.
C'est à ce moment que paraît, providentiellement amenée par le hasard, qui semble favoriser maintenant Marie- Antoinette, et réserver des amitiés nouvelles aux besoins d'un cœur élargi, M"' de Polignac, émule, non rivale de M*"® de Lamballe, d'une grâce plus mondaine, d'une vertu plus humaine, d'une perfection plus profane, l'amie privilégiée des jours de prospérité, comme ^I'"* de Lamballe le sera des jours d'épreuve; fidèle seulement quand l'autre sera utile, morte de la mort de la reine après elle, tandis que ^I"** de Lamballe aura cette gloire, méritée par tant de sacrifices, de mourir avant elle et pour elle.
M'"* de Polignac, douce, bonne, modeste, plut autant à Marie- Antoinette par sa situation que par ses quaHtés, et sa faveur s'accrut de sa pauvreté. Marie-Antoinette avait besoin d'une amie toujours
prête, d'une amie sans partage et sans devoirs trop jaloux, d'une amie, enfin, qui lui dût tout, qui fût entièrement sa créature, et auprès de laquelle elle pût goûter entièrement le bonheur du bienfait et de la reconnaissance. M"* de Lamballe était trop près du trône par le rang pour pouvoir naturellement descendre à certaines complaisances, pour pouvoir donner à la reine ce bonheur auquel elle aspirait avec une égoïste générosité, d'être tout pour quelqu'un dont la vue seule est une flatterie et la présence un hommage. La reine crut avec raison le trouver dans la douce, la gaie, la raisonnable, la tendre M'"' de Polignac, vers laquelle l'attirait un de ces charmes d'autant plus irrésistibles qu'ils semblent indifférents. Qui pourrait la blâmer de cette préférence, puisqu'elle ne coûta de douleur, de regrets et de remords à personne? M"* de Polignac et la princesse de Lamballe se remplacèrent sans se succéder. Il n'y eut ni usurpation ni déchéance. L'une convenait mieux à l'adversité, l'autre à la prospérité. >!'"• de Polignac était venue à son heure, à l'heure de la jeunesse triomphante, du charme \ictorieux, de la fécondité tant attendue, tant désirée. M"** de Lamballe attendit la sienne. La future hôtesse des Tuileries dévastées, la future compagne de la royauté prisonnière céda, sans colèn? comme sans humiliation, sa place à la prochaine gouvernante des enfants de France. Aussi inaccessible à l'emie qu'à l'ambition, elle ne montra aucun dépit d'un changement qui n'était pas une disgrâce. Elle se reprochait d'ailleurs ses infidélités au bon duc de Penthièviv ; elle soupirait après des ombrages plus solitaires que ceux de Trianon, ou la cour allait gâter la nature ; enfin, le soin de sii santé ébranlée et la rigueur d'un double deuil la rejetèrent bientôt, comme une biche effarouchée, dans la vie patriarcale et obscure de Sceaux, d'Aumale et de Vemon.
Pendant ce temps, ^larie-Antoinette, tout entière à ri\Tesse de son triomphe de femme et de reine, ne pouvait plus en contenir les
brûlantes effusions ; et un jour, vers les derniers mois de 1777, étant seule dans ses cabinets, elle faisait appeler M'"' Campan et son beaupère, et leur présentait sa main à baiser. A cette marque de sa bienveillance, elle ajoutait une confidence qui en doublait le prix.
« Elle nous dit, — raconte M""* Campan elle-même, — que nous « regardant l'un et l'autre comme des gens bien occupés de son bonce heur, elle voulait recevoir nos compliments ; qu'enfin elle était reine « de France, et qu'elle espérait bientôt avoir des enfants ; qu'elle avait « jusqu'à ce jour su cacher ses peines, mais qu'en secret elle avait a versé bien des pleurs * . »
C'est en effet à ce moment que commence, on peut le dire, le trop court apogée du bonheur de Marie-Antoinette , qui, éclipsé lors delà fatale aflaire du Collier, en 1785, par des ombres calomniatrices, aujourd'hui seulement à jamais dissipées, se couchera définitivement pour ne plus luire sur son front condamné, en 1789. Qui eût alors prévu ces étonnants déclins ? L'empereur Joseph avait quitté la cour le 2 juin 1777, content de Louis XVI, revenu de bien des préventions sur le compte d'une nation qui avait su le louer à son gré, enchanté de sa sœur Marie-Antoinette, alors dans tout le premier éclat de son influence et de sa popularité. Ce conseiller si bourru, cet indiscret ami, aux crédulités insultantes, aux conseils piquants, aux reproches cruels, qui l'avait plus d'une fois fait pleurer, n'avait plus que des éloges à lui donner, et il pleurait lui-même de la quitter :
J*ai quitté Versailles avec peine, — écrivait-il à Marie-Thérèse, — attaché vraiment à ma sœur. J'ai trouvé une espèce de douceur de vie à laquelle j'avais renoncé, mais dont je vois que le goût ne m'avait pas quitté. Elle est aimable et charmante ; j'ai passé des heures et des heures avec elle, sans m' apercevoir comment elles s'écoulaient. Sa sensibilité au départ était grande, sa contenance bonne ; il m'a fallu toute ma force pour trouver des jambes pour m'en aller '.
1. Mémoires de madame Campan, édit. Barrière, p. 149. S. Aecuetf d^Ameih, p. 200.
Rien ne manquait au bonheur de Marie-Antoinette, ni l'approbation de sa mère, ni les éloges si difficiles à obtenir de son frère ; rien ne manquait non plus au bonheur de la France, que ce Dauphin qu'on espérait. Nous empruntons à Weber, ou plutôt au comte de Lally-Tollendal, qui a, comme on le sait, prêté sa voix éloquente à la naïveté des souvenirs de ce serviteur fidèle, le tableau vraiment oratoire de cette époque exceptionnelle :
Ce fut le i juin 4777 que TE mpereur partit do Versailles, laissant sa sœur heureuse et environnée d'hommages, la Franco paisible et remplie d'espérances, le roi ande du bien public et comblé d'amour, le peuple tranquille et ne pensant pas même à la possibilité d'être agité, la société remplie de charmes, et les arts de toute espèce rivalisant à qui jetterait le plus de lustre sur le règne de Louis XVI et do Marie-Antoinette.
La guerre éclate, cette guerre tant provoquée par la nation française, cette guerre à laquelle les sujets ont entraîné leur roi, que tous ont crue si brillante et qui a été si funeste à tous. Marie-Antoinette acquiert encore cette année un mérite de plus dans le cœur des Français. Elle se montre tellement leur concitoyenne, si éprise de la gloire nationale, si unio par ses vœux à la préoccupation constante du roi pour la renaissance de notre marine! Elle est si inquiète lorsqu'on annonce une action prochaine! Même en jouissant d'une victoire, vWo est si émue par les souffrances des blessés ou par les pertes quiadligent les familles I Pauvre M. du Chaffault! s'écrie-t-elle, après le combat d'Ouessant, où ce brave amiral avait été cruellement blessé, que je le plains ! je voudrais avoir des ailes! je volerais pour lui ser\'ir de garde! Combien ces aimables paroles furent ré|)étées ! Comme tout ce qui environnait la reine était enflammé de son patriotisme! Que de nobles suffrages étaient encore la récompense et l'aiguillon de la valeur! comme on partait de Versailles |>our aller voir les flottes sijinalées par d'heureuses batailles, les vaisseaux illustrés par des combats particuliers, cette Belle- Poule, cette Surveillante, théâtres d'exploits pres(pie fabuleux! Que d'hommages décernés à leurs officiers! Quedelargesse% répandues parmi leurs matelots! Quels mots sublimes s'échapjwient au milieu de la gaieté reconnaissante de ces équipages valeun^ux! De (juelles actions ces |)aroles étaient le présiige !...
Un Te Deum, (jue le roi fit chanter dans la chapelle do Versailles, annonça que la reine était grosse de quatre mois. Que Ton parcoure les monuments du temps, et Ton verra quel empire cette aimable reine s'était établi dans tous les cœurs * !