I . Madam» Campan, édit. Barrière, p
la jeune princesse, elle la pressa sur son cœur vraiment maternel : « Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en « serez pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu « à l'État. Vous serez à moi, vous aurez tous mes soins; vous parce tagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines. »
Marie-Antoinette se consola de ses regrets par ses espérances, au bruit des réjouissances parisiennes, stimulées par Tespoîr d'une prochaine et masculine grossesse, et dont ces vers gracieux d'une femme qui avait prédit un Dauphin à la reine exprimaient bien le mélange de joie et d'espérance :
Oui, pour fée étourdie à vos yeux je me livre: Mais si ma prophétie a manqué son effet, 11 faut vous l'avouer, c'est qu'en ouvrant mon livre. J'avais pris le premier pour le second feuillet.
La reine acheva de se rétablir de ses laborieuses couches à Trianon, dans ce séjour que la présence de son enfant lui rendait plus cher, et qui bientôt triomphera de Téclat propice d'une présence encore plus désirée. C'est alors que Trianon, dans le rayonnement de cet immense orgueil, de cette immense joie, éclipsera jusqu'à Versailles. En avril 1779, il semblait se préparer déjà, en redoublant de coquetteries naturelles et artificielles, en donnant un chant plus harmonieux à ses oiseaux, un murmure plus doux à ses sources, un parfum plus pénétrant à ses corbeilles de fleurs, à la splendeur de sa faveur prochaine. 11 faisait sa cour à la belle convalescente, à la royale relevée, et elle écrivait tout épanouie, comme une fleur après l'orage, celte lettre radieuse à Marie-Thérèse :
Je me suis installée ici depuis deux jours avec le roi et madame Elisabeth, pour achever do me rétablir; mes belles-sœurs me tiennent compagnie. Je pense aussi voir
ET SA FAMILLE. nô
mes tantes avant leur départ pour le château de Bellevue ; je ne peux que m' applaudir d'avoir pris ce parti ; la verdure est charmante et le calme parfait ; il y a eu beaucoup d'améliorations introduites dans mes jardins, et c'est vraiment un parterre enchanteur; mes serres commencent à devenir magniûques, et j'y fais entretenir une quantité de plantes rares; celles que vous m'avez envoyées ont prospéré au delà de toute attente, et j*en ai donné des plants au Jardin du roi. J'ai des chrysanthèmes d'une beauté éblouissante, et des variétés de roses innombrables, dont mon jardinier est si fier, que les gens du métier viennent les étudier sur place.
Ma fille prend des forces, et, en ma qualité de mère, je suis persuadée qu'elle est la plus belle enfant du royaume. Le roi est de cet avis, et je suis sûre que ma chère maman en serait également. Je lui baise bien respectueusement les mains pour moi et pour ma fille... Le roi affirme qu'elle lui a souri; moi, je trouve qu'elle no fait encore que la moue, mais une moue si gentille, qu'on peut s'y tromper *.
Cependant il manquait encore à Marie- Antoinette, aimée enfin du roi, son époux, dont elle avait peu à peu vaincu les préventions et conquis le cœur par l'estime, entourée de deux amies inégalement attrayantes, mais également dévouées, mère d'un premier enfant si longtemps attendu, hôtesse de ce petit Versailles des fleurs qu'elle préférait au Versailles de marbre, il manquait encore à Marie- Antoinette la satisfaction d'un dernier vœu, celui dans l'accomplissement duquel son juste orgueil lui faisait voir le bonheur parfait. Ces désirs, partagés par la France entière et qu'encourageaient déjà de communes espérances, allaient se réaliser.
Mais comme en ce monde la joie n'est jamais complète, Marie- Antoinette ne put voir sa mère partager son triomphe définitif.
Quand ce Dauphin, Messie de la royauté et de la nation, vint au monde, Marie-Thérèse avait cessé d'exister, et rendu au Dieu qui juge les souverains comme les autres honmies, son âme généreuse ; et par une sorte de fâcheux augure et de douloureux caprice de la fortune, c'est encore en deuil que Marie- Antoinette, mère enfin d'un
1. Rtcueil d'Hunolttein, p. 87, 88. Lettre à Blarie-Thérèse, du 14 avril 1779.
ne MARIE-ANTOINETTE
héritier du trône, assista, mêlant les larmes de regret aux larmes de joie, à Fallégresse universelle.
La dernière lettre de Marie-Thérèse à sa fille est du 3 novembre 1780, Déjà, le 1" avTil, elle lui écrivait pour hâter, en quelque sorte, ce dénoûment de ses sollicitudes, cet événement décisif qui lui permettrait de mourir rassurée, et de se reposer sans regrets dans Tétemel repos, dont elle pressentait l'heure prochaine, des fatigues glorieuses de sa vie :
Tout ce que vous me marquez do votre fille m'a bien fait plaisir, et je partage bien avec vous le sentiment d'une mère dans l'action de cette chère petite ; que cela est louchant! Mais il nous faut un Dauphin. L'impatience me prend; mon âge ne laisse guère attendre *...
Marie-Thérèse ne vit pas ce petit-fils qu'elle appelait de ses vœux. Elle cessa d'attendre, car on peut s'exprimer ainsi en parlant d'une reine qui ne vivait plus que par le cœur, le 29 novembre 1780, à l'âge de soixante-trois ans, « après avoir prouvé par son exemple, — <( dit justement 31'"'' Campan, — qu'on pouvait, comme la reine « Blanche, unir les talents d'un souverain aux vertus d'une pieuse « princesse. »
« Elle mourut, — dit Weber, — comme elle avait vécu, grande, « sensible, mère de ses peuples, non moins que de ses enfants, su- « périeure non pas seulement à son sexe, mais à l'humanité; enfin « pleine de mérite devant Dieu et devant les hommes*. »
Le jour de sa mort, elle dicta trois lettres pour ses trois filles, la duciiesse de Parme, la reine de Naples et la reine de France, Elle exhorta cette dernière, qu'elle avait choisie comme une sorte de médiatrice tutélaire, placée au milieu des conseils militants de la France,