V. les Mémoires de Besenval et madame Campan
prévoir les inconvénients qui devaient si cruellement balancer cet avantage, et les dangers d'un sacrifice qui, si sincère qu'il soit, échappe au vulgaire. Le public, en effet, n'est frappé que du côté brillant des positions, et il ne daigne guère plaindre une abnégation qui marche à quatre chevaux, une semtude qui n'habite que des
palais.
Il regarda donc comme une habile comédie la résistance de
M"* de Polignac, et ne tint aucun compte à la reine d'un choix qui faisait son éloge. Les courtisans blâmèrent celte élévation subite d'une famille qui n'avait pour tout mérite que des grâces et des vertus. Ils crièrent à l'abus, quand ils virent les honneurs pleuvoir malgré eux sur un mari et une femme également désintéressés. Ils considérèrent et apprh*ent à la nation à considérer comme des usurpateurs et des intrigants d'honnêtes favoris qui se dérobaient aux bienfaits comme d'autres s'y exposent. Ce n'est pas impunément qu'une reine peut faire du bien à ceux qu'elle aime. Les circonstances peuvent trahir et calomnier les meilleures intentions, surtout aux époques où les préventions de l'opinion aigrissent tout ce qu'elles touchent, et cherchent des prétextes plutôt que des raisons. Marie-Antoinette, accusée d'avoir prodigué à une seule famille la bienveillance qu'elle devait à toutes, et M"® de Polignac, accusée d'avoir sollicité ce qui lui fut offert, et recherché des honneurs auquels elle ne put que se résigner, ont fait de cette triste vérité une amère expérience. Il est facile de réduire aujourd'hui ce grief, plus aristocratique que populaire, tiré de la faveur excessive de M°® de Pohgnac et de sa famille, à sa juste expression. Ce tort n'en fut un qu'aux yeux de ceux qui avaient intérêt à trouver des torts à 3Iarie-Antoinette. Car il n'est pas de faveur plus naturelle et plus légitime que celle qui repose sur une amitié fondée elle-même sur l'estime, et ce serait interdire aux reines d'avoir un cœur, que de leur en interdu*e les sentiments les plus honorables, la générosité et
ramitié. 3Iarie-Antoinette était digne d'éprouver ces sentiments, M°*^ de Polignac digne de les inspirer. Et si magnifiques qu'en aient été les preuves, ce n'est certes pas à elles, non plus qu'aux dépenses de Trianon, également calomniées, qu'il faut attribuer ce déficit dans le gouffre duquel tomba la monarchie. Ce n'est pas non plus l'influence personnelle de M°*® de Polignac, toujours discrètement demeurée à l'écart des affaires, qu'il faut accuser des engouements et des erreurs par lesquelles, malgré son bon sens, Marie-Antoinette a dû payer l'apprentissage de la vie politique et acheter une précoce expérience. Il convient d'en faire le reproche aux intrigues moins désintéressées des amis de M°*® de Polignac, des Besenval, des Vaudreuil, des d'Adhémar et autres. Cette coterie égoïste et frivole mécontenta la cour, provoqua des jalousies et des ressentiments qui devaient plus tard éclater sur d'augustes têtes.
Ces inconvénients, ces dangers d'une amitié exclusive, Marie- Antoinette ne pouvait les prévenir, car ils ne se rattachent que par voie d'indirecte conséquence à un principe irréprochable, et sont plutôt la faute des circonstances que du sentiment lui-même. Il est maintenant nécessaire d'examiner plus en détail et d'apprécier ces inconvénients exagérés et aigris qui provoquèrent plus d'une fois les sollicitudes maternelles de Marie-Thérèse. Ces plaintes, dont Marie- Thérèse se fait l'écho sincère mais bienveillant, dans l'hitérct de sa fille, commencent en septembre 1779. C'est d'abord le duc de Guines auquel on attribue sur la reine un empire excessif '.
Et 3Iarie-Antoinette de répondre péremptoirement, il faut l'avouer ;
Il est vrai que le duc de Guines est admis dans ma société; mais il Test aussi dans celle du roi, qui le traite fort bien. Je lui ai rendu service dans la cruelle aflàire que lui avait suscitée M. d'Aiguillon; il était naturel qu'il cherchât à me témoigner sa recon-
I. Benteil iVArneth, p. 280, lettre do Marie-Thérèse, du i" septembre 1779.
ET SA FAMILLE. Ul
naissance. Il est également dans le train de ce pays-ci que ceux qui n'ont pu Taccabler par leurs calomnies déchaînent leur jalousie et exagèrent le bon traitement qu'il éprouve. 11 est d'usage ici de vouloir toujours deviner quelqu'un comme nous conduisant sur tout. Je l'ai trop souvent éprouvé depuis neuf ans pour en être étonnée maintenant '...
La reine ne se défendait pas moins énergiquement, moins sincèrement et moins plausiblement en ce qui concernait sa prétendue prodigalité envers les Polignac.
Toutes les nouvelles de toutes parts, — écrivait Marie-Thérèse le \" février 4780, — écrites et imprimées, donnent la parfaite union entre vous doux; que le roi marque en toute occasion tant d'affection et attention pour vous que c'est un charme; mais qu'il y a aussi bien qui osent en abuser. On dit que la Polignac, sous le seul tit e de la faveur auprès de vous, a demandé le comté de Bitche à ériger en duché. Le public était surpris d'une demande qui annonce plus d*avidité que d'attachement. On dit à cette heure que vous voulez lui faire donner encore des millions... Je ne fais point de cas de ces bruits ne les croyant vraisemblables, mais je trouve nécessaire et utile que vous en soyez instruite, surtout dans les circonstances où l'État a tant de charges à soutenir •...
Je suis trop accoutumée, — répond Marie- Antoinette, — aux inventions et exagérations de ce pays-ci pour être surprise de ce qu'on a débité sur M'"« de Polignac. Il est assez ordinaire ici que le roi contribue à la dot des personnes de la cour et de naissance qui ne sont pas riches. Le mariage de la petite Polignac est arrêté avec le comte de Gramont, qui est déjà capitaine des gardes en survivance. Sa mère a pensé au comté de Bitche, mais ce n'a été qu'un instant, et aussitôt qu'elle en a su la valeur, elle a été la première à me le dire et à en abandonner l'idée; pour le titre de duc, c'est une pure invention. Quant à l'argent, le roi dotera sûrement la petite ûUe, et on en dira peutr-étre plus de louis d'or qu'il n'y aura d'écus. C'est une grande joie pour moi de voir que la manière de penser du roi m'épargne toute sollicitation pour mon amie. l\ est bien persuadé de la parfaite honnêteté et de la noblesse de ses sentiments, il sera charmé de lui faire du bien pour elle-même ; je n'en suis pas moins sensible à la marque d'amitié qu'il me donne dans cette occasion ...
Marie-Thérèse, que ces explications, catégoriques cependant, ne satisfaisaient point entièrement, renouvelait ses questions et ses aver-