Ibid., p. 204, lettre du 15 fùvher
tissements K Loin de se fâcher de cette insistance, Marie-Antoinette, dans un langage précis et dont la respectueuse fermeté s'anime, quand elle parle des auteurs de ces bruits injurieux, d'une pointe d'ironie qui est sa seule vengeance, réfutait un k un tous les griefs de l'exagération des courtisans, grossis encore par l'exagération des nouvellistes *.
La vérité était que Marie- Antoinette, entraînée par ce besoin d'expansion qui est le tourment des cœurs sensibles, habituée à la familiarité des cours allemandes, où le rang n'est pas un obstacle pour Tamitié, avait cru trouver et avait trouvé, en effet, dans M°® de Polignac, une femme digne d'être l'amie de la reine. Enchantée de cette découverte, confirmée dans ses desseins par les soins touchants qu'elle a\*ait reçus, durant ses premières couches, de cette charmante femme, elle songeait à se l'attacher par les liens les plus impérieux et les plus doux, depuis ceux du devoir jusqu'à ceux de la reconnaissance. Enfin, un jour, après ces couches dont elle avait voulu à son tour être la garde-malade, s'élablissant au château de la Muette pour être plus près de la résidence de son amie, à Claye, après cette rougeole prise au chevet de ^M""" de PoHgnac malade, la reine laissait échapper le socivt do celle conspiration de bienfaits dont elle allait essayer d'enchaîner i\ jamais le cœur qui comprenait si bien le sien.
I-a reine apprenait à M""® de Polignac qu'elle venait d'arranger le mariage de sa fille, à peine âgée de treize ans, et du jeune duc de lîramont, que le roi faisait duc de Guiclie en attendant la jouissance du duché de Gramont, auquel il assurait la survivance de la charge du duc de Villeroy, capitaine des gardes, et qu'il dotait enfin, jusqu'à ce qu'il possédât les biens (jui devaient lui revenir, de dix mille écus de wwW sur ses domaines; la reine en faisait autant de son côté pour la jeune épouse. Pour que tout le monde fût content et qu'il n'y eût pas
I. Hticuêil d'Arneth, p. 300, lettre de Maric-TlicTèse, du 1" avril 1780.
1 Htcueil (CArneth, p. 311, 312, lettre de Marie Antoinette, du 13 avril 1780.
de jaloux, la reine complétait ce chef-d'œuvre de sa bienveillance par la promesse d'un titre de duc héréditaire pour M. de Polignac, déjà pourvu de la sur\ivance du premier écuyer, M. de Tessé. Quant à la mère, le présent que la reine lui destinait déjà, elle ne le reçut que le jour où la retraite de M°® de Guéménée laissa libre cette place si près de son cœur et lui permit de confier à celle qu'elle aimait le plus cet honneur suprême : le soin de ses enfants.
La reine, en nommant la duchesse de Polignac gouvernante des enfants de France, voulut qu'elle tînt un état digne de cette grande charge. Elle voulut que toute la noblesse, tous les étrangers de distinction, fussent admis chez elle, et que des jours fussent réservés à une société intime. La reine, dit M""® Campan, dînait très-souvent chez la duchesse, après avoir assisté au dîner particulier du roi. Ni la fortune des Polignac, qui n'allait pas primitivement à plus de 8,000 livres de rentes, ni les émoluments de leurs charges ne pouvaient suffire au surcroît de dépenses qu'exigeait la flatteuse mais onéreuse prédilection d'une reine de France, faisant sa maison de la leui\ Pour les dédommager de ce surcroît de dépenses, joint à celles qu'exigeait naturellement une charge dont la représentation obligatoire n'avait pas peu contribué à la ruine des Guéménée, la reine fit attribuer aux Polignac une pension viagère de 80,000 livres. Peu de temps après, M. de Polignac était nommé directeur des postes et des haras. A partir de ce moment, la reine passait, pour ainsi dire, sa vie chez M"*® de Polignac. Celle-ci, l'ennui hebdomadaire du cercle officiel des dimanches une fois subi, se réservait tout entière à l'amitié, conviée aux modestes et tranquilles plaisirs d'une vie de château.
« On se rassemblait, dit le duc de Lévis, dans une grande salle de « bois, construite à l'extrémité de cette aile du palais qui regarde « l'Orangerie. Au fond il y avait un billard, à droite, un piano, à « gauche, une table de quinze. On y jouait, on faisait de la musique,
« on causait ; jamais il n'était question d'intrigues ou de tracasseries, tt pas plus que si Ton eût été à deux cents lieues de la capitale et de « la cour*... •>
Si Ton examine, avec les historiens, les plus graves et les plus impartiaux, soit au point de vue de l'influence politique, soit au point de Mie de la dépense, cette faveur tant calomniée, omxage du cœur et non de l'ambition, où dans d'autres temps, la reine et celle qui était l'objet de son amitié, n'eussent trouvé qu'un innocent bonheur, approuvé de tous, on arrive à des conclusions que nul n'a mieux et plus librement exprimées que le comte de la Marck, d'accord avec son ami, Sénac de 3Ieilhan.
Écoutons la déposition de ces deux témoins oculaires et autorisés, et protestons avec eux contre les injustices de l'opinion et les ingratitudes des révolutions. Et déchargeons définitivement ]\larie-Antoinette d'accusations qui, après avoir empoisonné son bonheur, ont cherché à noircir sa mémoire jusqu'au jour où l'impartiale postérité a ajouté à tous ses titres de gloire, celui d'avoir aimé la nature et d'avoir cru à l'amitié. C'est le comte de la Marck qui a le mieux expliqué comment une liaison désintéressée put paraître une intrigue et comment on put en dénaturer si étrangement le mobile et les couséquences.
Trois hommes, Vaudreuil, Bosenval et d'Adhômar, dominaient la société Polignac. Aucun d'eux n'avait un jugement profond, ni des vues élevées ; c'étaient d'habiles gens en trigaudories do cour, et rien de plus. Ils désiraient des places pour eux et les leurs, et no tenaient aucun compte des talents qu'il aurait fallu avoir pour les bien remplir. Complètement dépourvus tous les trois de cet esprit d'observation qui fait découvrir sous les événements présents ceux que prépare l'avenir; sacrifiant tout à leurs intérêts personnels, ils se laissaient aller au courant des choses qui fait marcher au jour le jour et ne regardaient jamais au delà.