‹ Marie-Antoinette et sa familleChapitre 41 sur 142 · Souvenirs et portraits, édiu Barrière, ia-t2, p · texte numérisé non relu

Souvenirs et portraits, édiu Barrière, ia-t2, p

ET SA FAxMILLE. 145

Cest ainsi que cette société Polignac a beaucoup nui, je ne dirai pas seulement à la malheureuse reine, mais aussi aux vrais intértMs du roi et, par conséquent, à ceux de la monarchie. Au reste, il faut, pour être vrai, dire que les torts de Marie-Antoinette à ce sujet n'étaient point tels que ses ennemis ont voulu les dépeindre. Son amitié l'abusait, j'en conviens, sur le mérite et la valeur des hommes qui lui étaient recommandés comme les plus distingués; mais d'autres, plus habiles qu'elle, auraient pu être trompés par des hommes d'un esprit aussi fin, et, à quelques égards, aussi distingué que celui de MM. do Besenval et d' Adhémar.

Quant aux dépenses auxquelles la société Polignac aurait entraîné la reine, on les a extrêmement exagérées dans le public. On ne peut pas comparer les avantages pécuniaires que les membres favorisés de cette société ont tirés do leurs relations avec la cour à ces fortunes des anciens favoris. Dans le fait, le comte et la comtesse Jules de Polignac n'ont reçu que ce qu'il fallait au juste pour soutenir à Versailles une maison devenue, pendant quel([uc temps, celle de la reine, et où le roi se montrait quelquefois. Aussi, quand la révolution est venue et les a renversés, avaient-ils plutôt des dettes que des richesses '...

Sénac de Meilhan est encore, en sa qualité d'administrateur, plus précis, tout en demeurant aussi affirmatif.

La reine a témoigné une affection particulière à une femme appelée à la cour par sa naissance, dont la fortune était plus que médiocre; elle a désiré que cette femme rassemblât chez elle la société (jui lui était agréable, qu'elle tînt pour elle une maison, et il a fallu assigner un fonds annuel pour la dépense qu'entraînait cet établissement. Ce fonds et la dépense qui est résultée de l'adjonction du mari et de la favorite à la place de premier écuyer de la reine, et des nouveaux arrangements pris pour la surintendance des postes, peuvent être évalués à trois cent mille francs; mais la dépense entière n'a pas eu lieu dès les premiers temps de l'établissement de la favorite à la cour; on peut donc ne porter qu'à deux cent cinquante mille livres par an ces diverses dépenses... Les revenus de la charge de gouvernante des enfants de France se sont joints à ces bienfaits, pour faire à la favorite un sort éclatant. Mais il ne doit pas en être fait mention, parce qu'ils ne forment point une dépense extraordinaire, et que le nom do celui qui occupe une charge est indifférent à la finance.

Je ne parlerai point ici des qualités et du caractère de la favorite de la reine; ces détails n'appartiennent à l'histoire que lorsqu'elle a paru sur le grand théâtre des affaires publiques, comme la maréchale d'Ancre, qui gouvernait la reine et l'État, et dont le mari jouait aussi un rôle considérable. En considérant le pouvoir de Marie-Antoi-

1. Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck, et publiée par M. de Bacourt 1851. Introduction, i. I p. 36, 37.

Tous ces griefs jaloux et intéressés, dont la corrosive amertume, rongeant sourdement les liens de la confiance et de l'autorité, couva longtemps dans les chansons de cour et les pamphlets aristocratiques, trouvèrent dans un procès fameux, dont le scandaleux résultat ressemble à un défi, l'occasion de s'unir aux défiances de l'opinion et aux mécontentements populaires. Et de cette fatale alHance de fermentations diverses, de ce choc d'éléments combustibles accumulés pendant cinq années, résulta cette première explosion du volcan révolutionnaire : l'affaire du Collier. Depuis, la lumière complète s'est faite sur les mystères de ce procès, véritable conspiration qui trouva ses juges pour complices. Et la radieuse innocence de la reine, mêlée à son insu aux manœuvres d'une intrigante, éclaire malgré eux ses obscurs blasphémateurs. i\Iais en 1785, trop de gens avaient intérêt à croire coupable celle qu'on voulait abaisser pour mieux Tatteindre, et c'est alors que commença véritablement cette révolution contre les personnes qui a précédé la révolution contre les institutions, cette abqhtion du respect qui rendra plus facile l'abolition de l'autorité.

Nous ne reculerons pas devant le facile mais pénible devoir de dérouler aux yeux de nos jeunes lecteurs les diverses péripéties de cette tragique comédie, où les fripons jouèrent le rôle de victimes, et où le doute profita, non aux innocents, mais aux coupables, par la plus inique des préférences. Il est impossible qu'ils n'aient point entendu ou n'entendent point bientôt parler de cette affaire du Collier, alors si ténébreuse, aujourd'hui si claire, qu'on s'étonne que la malignité publique ait pu y trouver le moindre prétexte. Ce serait se dérober à une véritable obligation que de négliger le récit d'un épisode qui tient tant de place parmi les fatalités de la destinée de Marie- Antoinette, et qui n'est pas moins important au point de vue de l'histoire générale qu'à celui de l'histoire particuhère, puisque la

IW MARIE-ANTOINETTE

Révolution couve positivement dans ces premiers ferments de mécontentement, où les calomnies de 1793 iront chercher leurs serpents. La morale la plus sévère d ailleurs n'aura rien à redire à une exposition que la logique réclame ; car si Ton supprime ce nœud de l'intrigue, on ne comprend plus rien à une pièce subitement assombrie et dont la transition au tragicpie veut être expliquée et ménagée.

Mais ava«t d'aborder ce curieux, triste et nécessaire récit, il nous reste à donner quelcpies détails sur la vie de la reine, de 1782 à 1785, à ce moment unique de bonheur intime, de paix domestique, d autorité naissante, de triomphante maternité. Ce deniier pan de ciel, de cette sérénité parfaite qui précède Forage, et dont l'azur s'encadre si bien autour des verdures et des eaux de Trianon victorieux, demande les honneurs d'un suprême et rapide tableau. Nous devons montrer Marie- Antoinette, que le goût de la nature, la santé de ses enfants et une pensée d'économie attirent dans son Versailles nistique, oii la vie de famille succède à la représentation, se préparant peu à peu, à son grand regret, aux épreuves d'une vie plus militante. Colle ([ui n'aurait voulu inlluer (\{w sur les grâces, va se trouver conduite à touclier au gouvernemoi:!. La mort de M. de 3Iaurepas, médecin insoucieux, sous le régime ducjuel s'enveniment et se creusent ces deux grandes i)laies : l'hostilité usurpalrice des parlements, les dépenses de la guerre d'Aniéricjue, en représaille de laquelle l'Angleterre prépare ses vengances politi(iues et linancières, laisse le champ plus libre aux compétitions et aux nouveautés. L'amitié avait rendu, conmie elle le disait tristement avec une sorte de reproche, Marie- Antoinette intrigante. Le sentiment de la conservation, le danger que courent les droits du roi et de ceux de ses enfants ne lui pennettront plus de dt^meurer indifférente aux choix de ces empiriques politiques, mettant en vain à l'épreuve une panacée souveraine (jui ne fait qu'affaiblir et (ju^irriter davantage la nation malade, lesNecker, les Calonne,

les Loménie. Dans les heures de tempête, tout le monde a le droit de prendre part au salut. Marie-Antoinette s'approchera donc de ce gouvernail, dont pour son malheur elle n'aura la direction cjue lorsque le naufrage sera inévitable. Et il importe de noter le moment précis où l'expérience de la reine et les soUicitudes de la mère accentuent d'un ton plus grave et plus ferme, ce doux et radieux visage de la Dauphine, et où l'agitation d'un cœur calmé se transporte à l'esprit.

Nous la verrons, dans ses protections et dans ses prévisions, prendre toujours le parti le plus sage et inspirer le choix le plus populaire. Nous la verrons s'écarter peu à peu de la société de M™* de Polignac, dégénérée en coterie, et tout en conservant pour elle les sentiments dont elle est digne, s'efforcer de lui préférer les amis désintéressés, comme la princesse de Lamballe et le comte de Fersen, les amis qui ne lui demandent rien.

En même temps elle cherche, en multipliant les actions et les mots partis du cœur, en se montrant plus Française que jamais par les sentiments et par l'esprit, en abaissant les dernières barrières qui séparent la majesté royale de la curiosité populaire, à dompter enfin ce monstre capricieux et farouche de l'opinion, qu'elle caresse dans l'intérêt de ses enfants.

Nobles et vaines avances, héroïques coquetteries perdues ! Malgré sa prévoyance, malgré son patriotisme, malgré sa charité, malgré sa précoce et gracieuse sagesse, malgré cette noble confiance, qui eut dû désarmer h jamais un peuple généreux, et qu'attestent l'abolition de l'étiquette et la réduction aux limites les plus modestes du faste de l'ancienne représentation, Marie-Antoinette échoue, elle descend peu à peu les degrés de l'abîme encore voilé où tombera la monarchie. Elle se pare en vain de grâces et de vertus. Celte parure ne fait qu'embellir la victime sans la sauver : elle précipite, pour ainsi dire,

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La mort de M. de Maurepas, ministre diri-

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Isance du premier Daupliin. La destinée, alors

fcvorable, semblait prendre soin de rendre à Marie- "iisT ' Antoinette sa liberté au moment où elle allait en avoir besoin, non dans l'intérêt de son amour-propre de reine, mais dans celui de son amour de mère. Car, désormais, rien ne lui pci-mettait l'indifférence dans ces graves matières d'où dépendait peut-être I'avenirde son fils.

Elle usa cependant fort discrètement et fort prudemment de Tinitiative que lui laissait la mort d'un ministre qui ne fut regretté que de Louis XVI, dont son insouciance caressait si habilement l'indécision. Louis XVI, en effet, pleura sincèrement ce conseiller si peu gênant, mais si peu utile, qui gouvernait avec une bonhomie si spirituelle. Dans le temps de sa dernière maladie, il était venu lui faire part lui-même de la naissance de ]M. le Dauphin, l'annoncer à son ami et s'en féliciter avec lui. Ce furent ses propres expressions. Le lendemain de ses obsèques, il disait d'un air profondément pénétré : « Ah! je n'entendrai plus tous les matins mon ami au-dessus de ma tète. » Eloge simple et touchant, trop peu mérité par ce vieillard égoïste qui riait de tout, même de la tempête. Marie-Antoinette ne pouvait partager les regrets de Louis XVI, et cette indifférence était déjà de la modération. Elle affecta néanmoins de ne porter sur son imprévoyant ouvrage qu'une main discrète, et ce n'est que peu à peu, et comme malgré elle, qu'elle se détermina à influer sur le choix d'hommes qui ne pouvaient plus se tromper impunément, ni pour la

France, ni pour elle. « Eloignée par goût de se mêler des actes du gouvernement, » dit un homme profondément mêlé aux affaires de cette période, « occupée des plaisirs de son âge, livrée aux charmes d'une société intime, la reine, juscju'au nn'iiistêro du prince de Mor.tbarrey, n'a pris aucune part au choix et au renvoi des nn'nistres. Le comte de IMaurepas avait élevé au ministère le prince de Montbarrey, et le public lîe fut satisfait ni du clioix de ce ministre, ni de sa conduite dans cette place. Des personr.es qui avaient à se plaindre de lui profitèrent du mécontentement général pour engager la reine a obtenir du roi le renvoi de ce ministre; et ce fut aussi à sa demande que le maréchal de Ségur lui fut donné pour successeur \.. »

1. Du {jouvernement , des mœurs et des conditions en France avant la Révolution fran^ çaise, p. 00.

« La disgrâce de M. de Montbarrey, homme sans talent et sans mœurs, dit M"*^ Campan , fut généralement approuvée ; on l'attribuait avec raison à la reine, •. »

Malheureusement, en vertu de cette fatalité qui ne permet pas toujours aux souverains de faire le bien impunément, ce renvoi, accompli cependant dans les conditions les plus honorables, grossit le nombre des mécontents et le renforça; et ce que la reine accorda de satisfaction à la majorité de l'opinion, lui fut compté par la minorité comme une injure.

La nomination de M. deCastries au ministère de la marine fut également l'ouvrage de la reine, excitée, il est vrai, par la société Polignac. Ce ne fut pas sans fâcheux pressentiments et sans regrets que Marie-Antoinette et son amie se prêtèrent à ces cxigerices, d'accord d'ailleurs avec le vœu général. 31™^ Campan témoigne positivement de ces scrupules si honorables :

La reino craignait de faire des ministres; sa favorite pleurait souvent quand les hommes de sa société la forçaient d'agir. Les hommes reprochent aux femmes de se môler d'affaires, et dans les cours ce sont eux qui se servent de leur ascendant pour des choses dont elles no devraient jamais s'occuper.

Le jour où M. do Ségur fut présenté à la reino, à raison de son nouveau poste, elle me dit : « Vous venez de voir un ministre de ma façon. J'en suis bien aise pour le senice du roi, car je crois le choix fort bon ; mais je suis presque fàcliée de la part que j ai à cette nomination : je m'attire une responsabilité. J'étais heureuse de n'en point avoir ; et pour m'en alléger autant que possible, je viens de promettre à M. de Ségur, et cela sur ma parole d'honneur, de n'apostiller aucun placet et de n'entraver aucune de ses opérations par des demandes pour mes protégés i.

Elle tint parole, quelque difficile que fût une telle inflexibilité h xine princesse qui aimait à faire des heureux et avait pour maxime cju'il ne fallait renvoyer personne mécontent.

C'est le propre fils du maréchal de Ségur qui nous apporte, k cet ^gard, l'autorité décisive de son témoignage.

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