Mémoires de madame Campan, p. 10L
neur honnête, mais importune, et un conseiller plus moral que politique, ait voulu se soustraire à des contrariétés dont elle ne jugeait pas la nécessité indispensable et dont l'empire, fondé sur la vanité, Tégoïsme et la crainte, révoltait son âme généreuse. Marie-Antoinette avait emporté avec elle en France la tradition de ce pouvoir fondé sur l'exemple, de cette autorité due moins au rang qu'à la vertu. Les souvenirs de la cour de Vienne étaient pleins de légendes sur les mœurs patriarcales de la cour de Lorraine. Et on y respectait naturellement des errements dangereux seulement en France, mais qui en Autriche avaient établi dans le cœur même de la nation les racines de la dynastie. M""^ Campan rapporte que Marie-Antoinette se plaisait à lui raconter la façon élémentaire et touchante dont les ducs de Lorraine levaient les impôts. Le prince souverain se rendait à l'église. Après le prône, il se levait, agitait son chapeau en l'air pour indiquer qu'il allait parler, et demandait ensuite la somme dont il avait besoin pour administrer un peuple qui ressemblait à une famille. Et tel était le zèle des bons Lorrains qu'on avait vu des hommes dérober, à l'insu de leurs femmes, le linge ou quelques ustensiles de ménage, et les vendre furtivement pour augmenter leur volontaire contribution. De sorte que le plus souvent la recette offerte dépassait la quotité demandée. Alors le prince remerciait et faisait rendre l'excédant '.
Certes les procédés de cette royauté de l'âge d'or n'appartiennent plus qu'au domaine de l'utopie. INIais il faut savoir gré à Marie-Antoinette d'avoir cru à leur efficacité, sinon en matière de recouvrements d'impôts, du moins en matière de promenades, de bals et de concerts, quoique la foule, qui lui avait d'abord été si reconnaissante de ne pas mépriser son contact, ait fini par se rallier à la désapprobation aristocratique, où elle puise plus souvent qu'on ne le croit ses inspirations.