‹ Marie-Antoinette et sa familleChapitre 50 sur 142 · Souvfnin, par le comto de Vaublanc, t I, p · texte numérisé non relu

Souvfnin, par le comto de Vaublanc, t I, p

pan et de ses femmes. Elle sortait des cabinets du roi et dit à M™ de 3Iisen' et à M°** Campan, en essuyant ses yeux remplis de larmes :

Vous me voyez pleurer, mais n*en prenez pas d'inquiétude, ce sont les plus douces larmes qu'une femme puisse verser. Elles sont causées par l'impression que m'ont faite la justice et la bonté du roi. 11 vient d'accorder à ma demande la révision du procès do MM. de Bellegardo et de Moutier, ^'ictimes de la haine du duc d'AiguilloD contre le duc de Choiseul. Il a été tout aussi juste pour le duc de Gaines, dans son affaire avec Le Tort. Il est heureux pour une reine de pouvoir admirer, estimer celai qui lui fait partager le trône, et vous, je vous félicite d'avoir à vivre sous le règne d'un souverain aussi vertueux.

Les serviteurs honorés de cette confidence touchante ne Técoutèrent pas sans comTir de larmes d'admiration et d'attendrissement les mains de celle qui la leur faisait.

Quelques détails sur ces deux affaires suffisent à faire apprécier la part salutaire et décisive qu'y prit la reine.

Le duc de Guincs, ambassadeur à Londres, avait été compromis par un secrétaire, qui avait spéculé sur les fonds publics anglais pour son propre compte, mais do manière à faire croire qu'il n'était que rinstrument de son chef. MM. de Vergeimes et Turgot étaient ])eu disposés à tirer de ce mauvais pas un homme coupable surtout d'être Tami du duc de Choiseul. L'amitié des ministres disgraciés porte malheur, surtout quand on y est fidèle, autant que leur bienveillance porte bonheur quand ils sont en place. Le duc de Guines, qui avait commis la noble imprudence de ne pas se souvenir de cet axiome de la sagesse des ingrats, ne dut son triomphe qu'à l'intervention de Marie-Antoinette, qui eut le double mérite de deviner son iiuïocence et de la défendre.

L'affaire (1(î MM. de Bellegarde et de Moutier était encore plus fâcheuse. Le premier était colonel et inspecteur d'artillerie, le second propriétaire de forges à Sainl-Étienne. Us avaient été condamnés

tous deux, sous le ministère du duc d'Aiguillon, à vingt ans et un jour de prison, pour avoir réformé dans les arsenaux de France, d'après un ordre du duc de Choiseul, qui ne suffit plus à les protéger, un nombre considérable de fusils livrés comme n'ayant plus (jue la valeur du fer, tandis que la plus grande partie de ces fusils fm^ent à l'instant vendus aux Américains et embarqués. Il y avait, en faveur de cette opération, des motifs de politique supérieui's à tout calcul d'intérêt, mais qui exigeaient, pour être inviolables, l'autorité d'un ministre tout-puissant. Et ce ministre était en disgrâce. C'est à lui en réalité qu'on faisait ce procès, où des apparences défiivorables furent habilement exploitées à la charge des accusés. Leur innocence triompha cependant , grâce h Marie-Antoinette , qui plaida leur cause elle-même au conseil, à la prière et sur les indications du duc de Choiseul.

A peine libres, ils vinrent à Versailles, avec leurs femmes et leurs enfants, se jeter aux pieds de leur bienfaitrice. Cette scène touchante se passa dans la grande galerie, à la sortie de l'appartement de la reine. Elle releva aussitôt ses protégés, leur disant que la justice seule leur avait été rendue; qu'elle devait seulement être félicitée sur le bonheur le plus réel qui fût attaché à sa position, celui de faire parvenir au roi de justes réclamations'.

II existe une gravure du temps qui a maintenant pour nous toute l'éloquence de la fidélité, et qui retrace cette scène avec une précieuse exactitude de lieux, de costumes et de figures. La reine y est représentée avec ce mélange de grâce et de majesté dont elle est demeurée le type, et il semble l'entendre prononcer ces paroles par lesquelles elle ne manquait jamais, avec une facilité et une présence d'esprit merveilleuses, de rehausser le prix d'un bienfait*.

i. Madame Campan, p. 102.

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