Madame Campan, p
vice de la reine, et qui a écrit ses Mémoires à une époque où le parti le plus habile n'était pas celui de flatter l'ombre tragique et importune de Marie-Antoinette, sont la meilleure transition au récit d'une affaire dont les mystères, épaissis à l'envi par la fange soulevée des passions contemporaines, sont devenus, aujourd'hui que la tempête est apaisée, si clairs qu'il suffit de les regarder pour y voir la vérité.
Nous nous bornerons à ce récit et nous avons la conviction que rame généreuse de nos jeunes lecteurs partagera notre étonnement et notre indignation à la vue de ces artifices grossiers, de ce complot d'impopularité et de calomnie qui porta à la royauté le premier coup mortel, et dont les moyens, si funestes alors, nous semblent aujourd'hui aussi ridicules qu'odieux.
C'est au mois de juin ou de juillet 1774, lors du premier voyage de la cour à Marly, qu'y parut ce joaillier Bœhmer, dont l'ineptie et la cupidité amenèrent dans la suite l'événement qui porta l'atteinte la plus funeste au bonheur et à la gloire de Marie-Antoinette. Cet homme avait réuni à grands frais six diamants en forme de poire, d'une grosseur prodigieuse ; ils étaient parfaitement égaux et de la plus belle eau. Ces boucles d'oreilles avaient été destinées à la comtesse Du Barry avant la mort de Louis XV.
Bœhmer, recommandé par plusieurs personnes de la cour, vint présenter à la reine son écrin, dont il demandait (juatre cent mille francs. La jeune princesse ne résista point au désir si naturel d'acheter celte parure. Le roi venant de porter à cent mille écus par an le fonds de sa cassette, qui n'était auparavant que de deux cent mille livres, elle se décida d'autant mieux à cette acquisition, qu'elle pouvait la faire sur ses économies, sans grever le trésor royal d'une dépense de pure fantaisie. Pour atteindre plus sûrement ce but, elle proposa a Bœhmer de retirer les boutons qui formaient le haut des girandoles, et qu'elle se proposait de remplacer par deux diamants à elle. Le joaillier ayant ac-
cepté cet arrangement, le prix des girandoles fut réduit proportionnellement et enfin arrêté à la somme de 360,000 francs, que la reine paya en effet en cinq années, aux termes convenus, par les mains de sa première femme, chargée des paiements de sa cassette '.
Ce premier succès encouragea Bœhmer qui, pour favoriser encore des opérations qu'il méditait, fit l'acquisition de l'office de joaillier de la cour, ce qui lui donnait les entrées. Il dut d'autant plus croire à la réalisation des espérances qu'il nourrissait, que, depuis 1774, d'autres acquisitions consacrèrent la confiance de ses augustes clients. Le roi, en effet, avait successivement fait présent à la reine d'une parure de rubis et de diamants blancs, puis d'une paire de bracelets de deux cent mille francs. La reine, après avoir fait changer la forme de sa parure de diamants blancs, trouva son écrin assez complet, surtout pour un temps où le patriotisme faisait une loi de l'économie, et le dit nettement à Bœhmer.
Cette sage résolution eût été un coup de foudre pour le malheureux joaillier, s'il eût pu la croire définitive. Il ne s'en préoccupa, au contraire, que pour parvenir à la modifier, et il douta d'autant moins de réussir, qu'il avait besoin d'espérer, toute sa fortune étant engagée dans une opération dont il s'occupait depuis quelques années, et qui devait être comme le chef-d'œuvre de sa carrière commerciale. C'était la vente d'un collier à trois rangs de diamants, laborieusement et onéreusement réunis, et dont l'harmonieuse et éblouissante beauté rendait ce bijou digne en tous points de la majesté royale qu'il était destiné à orner.
Bœhmer, qui s'était d'ailleurs attendu à quelques obstacles causés par un prix considérable, même pour une bourse royale, s'occupa avec activité d'ouvrir cette négociation sur laquelle reposaient tant