Madame Campatij p
d'espérances et décisive pour son crédit et sa fortune. Cette considération n*émut que médiocrement 31. Campan, auquel il s'adressa tout d'abord, et dont la sagesse recula nettement devant les dangers du rôle d'intermédiaire dans une affaire se soldant par un chiffre : seize cent mille francs, qui rendait également dangereux d'échouer ou de réussir. M. Campan dissuada même son solliciteur de chercher dans la dame d'honneur ou la dame d'atours des médiatrices plus hardies. Le joaillier finit par obtenir du premier gentilhonune d'année de service chez le roi, la faveur de présenter cette superbe parure à Sa Majesté, qui l'admira et manifesta le désir de la voir porter par la reine. Il envoN-a donc galamment Técrin à sa destination. Mais ces bonnes dispositions échouèrent devant l'opposition impréMie et les sages repa^sentations de la reine, qui n'eut pas de peine à faire partager à son époux une résolution qui fut résumée par elle dans ces belles paroles : (« Nous avons plus besoin d*un >'aisseau que d'un bijou. »
Bœluiier désolé, mais non découragé, passa quelque temps à colporter de cour en cour son trop magnifique collier. Partout on lui op|HK<;\ dos refus aussi nets, sinon aussi patriotiques que celui de la ixMiie. Il n^vint donc î\ la charge auprès d'elle, espérant, par des concessions, llêchir un p;irti que sa générosité lui ferait peut-être modifier. s1I lui otait, jx^r un long délai, le prétexte de la nécessité momentanée d\vonomies et de Siicrifieos qu'elle lui avait opposé.
IWhmer fais;\it projvser au n>i d'acheter son collier nmyennantUJi paiement de moitié en argent, à di\ erses échéances, et de moitié en lYUtes Niagt^n^s. Ces otTn^s {Paraissaient suffisamment avantageuses |Hmr que le rvM se dividàt à en parler de nouveau à Marie- Antoinette.
I.a nnno» et c'est un lén.oin ivulaire qui l'atteste, répondit (jue si iVh llement le UKirv^hô n'était |\\s or.èreux, le roi pouxait faire cette acquisiti\MU «unns jvur elle que pour st^s enfai.ts, car elle était décidée ,\ ne se |\uxt jamais de iv bijvHi, ne \oulant jvas donner prétexte à un
reproche de prodigalité presque inévitable en présence d'un collier de ce prix excessif.
Le roi, à son tour, déclara qu'une telle résolution rendait Tacquisition inutile, l'abstention de la reine et l'âge peu avancé de ses enfants se réunissant pour rendre sans profit une dépense toujours considérable. Ce second et définitif refus fut notifié au malheureux Bœhmer, qui fit retentir les antichambres et la galerie de ses plaintes sur une déception qui le ruinait. On le plaignait médiocrement, car il n'avait à s'en prendre qu'à lui-même de l'échec de cette spéculation téméraire. Après plusieurs mois de vaines démarches il parvint à obtenir une audience de la reine. Celle-ci ne la lui refusa point, ne supposant pas qu'il osât insister sur des offres deux fois repoussées, et être assez indiscret pour leur donner la forme d'une supplication. C'est ce qui arriva cependant dans cette entrevue où la reine s'était présentée accompagnée de sa fille. Bœhmer se jette à ses genoux, joint les mains, pleure, et s'écrie : « Madame, je suis ruiné, déshonoré, si vous n'achetez mon collier. Je ne veux pas survivre à tant de malheurs. D'ici, Madame, je pars pour aller me précipiter dans la rivière ! » — « Levez-vous, Bœhmer, ordonna la reine avec un ton dont la sévérité n'admettait pas d'illusion . Je n'aime point de pareilles exclamations, et les gens honnêtes n'ont pas besoin de supplier à genoux. Je vous regretterais si vous vous donniez la mort, comme un insensé auquel je prenais intérêt, mais je ne serais nullement responsable de ce malheur. Non-seulement je ne vous ai point commandé le bijou qui dans ce moment cause votre désespoir, mais toutes les fois que vous m'avez entretenue de beaux assortiments, je vous ai dit que je n'ajouterais pas quatre diamants à ceux que je possédais. J'ai refusé votre collier. Le roi a voulu me le donner, je l'ai refusé de même : ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas. Je vous sais très-mauvais gré de vous être permis cette
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savoir, sans affectation, ce que ce fou de Bœhmer disait de son collier et ce qu'il en avait fait. Cette commission et le choix de la personne indiquent suffisamment que le nom du cardinal de Rohan, qui eût suffi pour éveiller les susceptibilités de la reine, n'avait pas été prononcé, et qu'elle croyait n'avoir affaire qu'à quelque nouvelle algarade de Bœhmer.
« Je le vis peu de jours après, dit M"*^ Campan, et lui ayant parlé de son collier, il me dit qu'il était bien heureux, qu'il avait vendu cet objet à Constantinople pour la sultane favorite. Je rendis cette réponse à la reine qui en fut charmée, mais qui ne concevait pas qu'on achetât à Paris des diamants pour le Grand-Seigneur * . »
Depuis longtemps la reine évitait de voir Bœhmer, dont la présence lui était désagréable, en raison de cette exaltation qu'elle lui avait trouvée, et qui lui semblait toucher à la folie. Elle chargeait son valet de chambre joaillier des réparations à faire à ses parures, pour lui ôter jusqu'au moindre prétexte de sollicitation et d'importunité. A l'époque du baptême du duc d'Angoulême, fils du comte d'Artois, le roi et la reine firent présent au prince, pour cette cérémonie, de l'épée, du nœud d'épaule et des boucles de diamants qu'il devait y porter, et en firent la commande à Bœhmer. Celui-ci présenta ce bijou à la reine à sa sortie de la messe, et profita de Toccasion pour remettre une lettre en forme de placet à Sa Majesté.
Il disait à la reine, dans cet écrit, qu'il était heureux de la voir en possession des plus beaux diamants connus en Europe, et qu'il la priait de ne point l'oublier. Il y parlait surtout d'arrangements auxquels il s'était prêté avec zèle et respect, et qui assuraient la satisfaction des deux parties.
1. Voir, sur le procès du Collier, le consciencieux, honnête et concluant ouvrage de M. Emile Campardon, archiviste aux Archives Nationales, qui contient toutes les pièces de rinformallon. Paris, Pion, 1864.
La reine, étonnée, entra dans sa bibliothèque, tenant ce papier à la main, et dit à M"" Campan qui s'y trouvait, qu'elle la chargeait de lui expliquer une lettre de ce fou de Bœhmer, du même goût que les énigmes du Mercure, et à laquelle elle ne comprenait pas un mol. M"® Campan partagea sa surprise et son impuissance à comprendre, et il fut convenu qu'elle demanderait à Bœhmer le mot de son logogriphe. Puis, par une indifférence dédaigneuse, qui suffirait à la justifier, et où l'on a vu, bien à tort, un grief contre elle, la reine, ne supposant pas qu'elle pût avoir intérêt à conserver une lettre d'un honune qu'elle considérait comme fou, tortilla le papier et le brûla à un bougeoir qui restait allumé dans sa bibliothèque, pour cacheter ses lettres. Ce qui peint à merveille la sincérité de cette indifférence et de cette sécurité, ce sont les dernières paroles de la reine à M"® Campan : « A-t-il encore quelques parures? J'en serais au désespoir, car je ne compte plus me servir de lui. Si je veux faire changer la forme de mes diamants, je me senirai de mon valet de chambre joaillier, qui n'aura pas même l'ambition de me vendre un carat. »
Nous laissons maintenant, à l'exemple de tous les historiens, la parole à M*"® Campan, dont le récit a la valeur d'une déposition.
Après cet entretien, je partis pour ma campagne, à Crespy : mon beau-père y avait du monde tous les dimanches : Bœhmer y venait une ou deux fois par été. Aussitôt que j'y fus établie, il y vint ; je lui répétai fidèlement ce que la reine m'avait chargée de lui dire; il parut pétrifié et me demanda comment la reine avait pu no pas comprendre le sens du papier qu'il lui avait présenté. — « Je lai lu moi-môme, lui réi>ondis-je, et je n'y ai rien entendu. » — « Cela ne m'étonne pas pour vous, madame », mo réi)ondit Bœhmer. — n ajouta qu'il y avait dans tout cela un mystère dont je n'avais pas la confidence, et mo demiinda un entretien dans lequel il m'instruirait en entier de ce qui s'était passé entre la reine et lui. Je ne pus le lui promettre que |K)ur le soir, k l'heure où les gens do Paris partiraient. Débarrassée des personnes qui exigeaient ma [irésence dans le salon, je descendis avec Bœhmer dans une allée du jardin. Je crois pouvoir rappeler mot à mot la conversation qui eut lieu entre cet homme et moi. Je fus si frap(R*e d'eiïroi dès le premier moment où je découvris l'intrigue à la
fois la plus vile et la plus dangereuse, que chaque mot de cet entretien est profondément gravé dans ma mémoire. J'étais si pénétrée de ma douleur, j'entrevoyais tant de dangers dans la manière dont la reine aurait à se dégager d'un semblable mensonge, qu'il vint à tonner, à pleuvoir, pendant que je m'entretenais avec Bœhmer, sans que j'y fisse attention.
Voici cet entretien caractéristique et auquel l'orage servait naturellement de cadre, car chacune des paroles de ce fatal imbécile contenait, sans qu'il s'en doutât, un éclair de danger pour la reine, une foudre pour l'avenir.
— Que signifie le papier que vous remîtes à Sa Majesté dimanche, à la sortie de la chapelle?
«— La reine ne peut pas l'ignorer, madame.
— Pardonnez-moi, elle m'a de plus chargée de vous le demander.
— C'est un jeu.
— Quel jeu voulez-vous qui puisse exister pour une chose aussi simple entre vous et la reine? La reine ne s'habille plus que très-rarement, vous le savez; vous m'avez dit vous-même que l'extrôme simplicité de la cour de Versailles faisait tort à votre commerce. Elle craint que vous n'inventiez de nouvelles choses, et m'a ordonné de vous dire qu'elle n'ajouterait jamais un diamant de vingt louis à ceux qu'elle possède.
— Je le crois, madame, elle en a moins besoin que jamais ; mais qu'a t-elle dit sur l'argent?
— Vous êtes soldé depuis longtemps.
— Ah! madame, vous êtes bien dans l'erreur! on me doit une bien grosse somme.
— Que voulez-vous dire?
~ 11 faut tout vous avouer, la reine vous fait un mystère; elle a acheté mon grand collier.
— La reine? Elle vous l'a refusé; elle l'a refusé au roi, qui voulait le lui donner.
— Eh bien ! elle a changé d'idée.
~ En changeant d'idée elle en aurait fait part au roi. Je n'ai pas vu ce collier dans les diamants de la reine.
— Elle devait le porter le jour de la Pentecôte. J'ai été bien étonné de ce qu'elle 06 l'a pas fait.
— Dans quel temps la reine vous a-t-elle annoncé qu'elle s'était décidée à l'acquisition de votre collier?
— Elle no m*a jamais parlé elle-même à ce sujet.
— Qui donc a été son intermédiaire?
— Le cardinal de Roban.
— Elle ne lui a pas adressé la parole depuis dix ans! Je ne sais par quelle intrigue, mon cher Bœhmer, mais vous êtes volé, le fait est certain.
— La reine fait semblant d'être mal avec Son Éminence, mais il est très-bien avec elle.
— Que voulez-vous dire ? La reine fait semblant d'être mal avec un personnage aussi marquant à la cour! Les souverains font plutôt semblant d'être bien. Elle a fait semblant quatre ans de suite de ne pas vouloir acheter ni accepter votre collier! Elle l'achète et fait semblant de ne s'en point souvenir, puisqu'elle ne le porte pas! Vous êtes fou, mon pauvre Bœhmer, et je vous vois entortillé dans une intrigue qui me fait frémir pour vous et m'afflige pour Sa Majesté. Loi'sque je vous demandai, il y a six mois, ce qu'était devenu ce collier, et où vous l'aviez placé, vous m'avez dit que vous l'aviez vendu à la sultane favorite.
— J'ai répondu comme la reine le voulait ; c'était elle qui m'avait fait ordonner par M. le cardinal de faire cette réponse.
— Mais enfin, comment les ordres de Sa Majesté vous ont-ils été transmis?
— Par des écrits signés de sa main, et depuis quelque temps je suis forcé de les faire voir aux gens qui m'ont prêté de l'argent pour parvenir à les calmer.
— Vous n'en avez donc jamais reçu ?
— Pardonnez-moi, j'ai touché, en livrant le collier, une somme de trente mille francs on billets de la Caisse d'escompte, que Sa Majesté m'a fait donner par M. le cardinal ; et vous pouvez être bien sûre qu'il voit Sa Majesté en particulier, car il m'a dit, en mo remettant cette somme, (luello l'avait prise en sa présence dans un portefeuille placé dans le secrétaire en porcelaine de Sèvres qui est dans son petit boudoir.
— Tout cela, ce sont des mensonijjcs, et vous êtes bien coupable, ayant prêté serment do fidélité au roi et à la reine, par les charges que vous possédez auprès de leurs j)ersonnes, de traiter à l'insu du roi pour la reine, lorsqu'il s'agit d'un objet aussi important, et avec elle sans avoir directement reçu ses ordres *.
M"'' Cainpan termina renlrevue en donnant à Bœhmer le conseil, dans son intérêt, de ne pas persister dans de dangereuses illusions, et de se mettre à Tabri de tout reproche, sinon de tout regret, en provoquant lui-même une enquête devenue nécessaire. Cette enquête,
i. Mémoires de madame Campan. Éclaircissements historiques. Sous ce titra, l'éditeur • pUcô une première version de riiistoire du Collier, moins rédigée, mais plus vive, plusnettr, plus détaillée que celle qui a été préférée.
le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi, de Tautorité duquel Bœhmer relevait directement, en sa qualité de garde des diamants de la couronne, pouvait la faire. Il parut préférable à Bœhmer encore aveuglé de s'adresser à la reine, vis-à-vis de laquelle M"* Campan lui servait naturellement d'intermédiaire. jM'"*' Campan refusa de prendre toute initiative, et dix jours s'étaient écoulés lorsque l'occasion de parler librement s'offrit à Trianon à la confidente, fort embarrassée d'un pareil secret. C'est à l'impatience de Bœhmer — qui, n'y tenant plus, et ne recevant du cardinal, auquel il était allé faire part de ces inquiétudes, aucune réponse plausible, s'était présenté au palais, demandant une audience sous les auspices de la première femme de chambre, — que fut due cette explication décisive. La reine, qui avait refusé d'entendre ce fou importun, ne put s'empêcher d'interroger M"* Campan sur une démarche dont celle-ci n'hésita plus à lui révéler les motifs. Les yeux de la reine se dessillèrent enfin. Elle entrevit l'abîme à la lueur de ce nom abhorré du cardinal de Rohan. Il fallait l'éviter et il n'y avait pas de temps à perdre, car une insouciance funeste l'avait entraînée jusque sur ses bords. Bœhmer, aussitôt mandé par courrier, accourut. C'était le jour de la représentation du Barbier de Séville k Trianon. Cette représentation fui la dernière. Adieu les jeux, adieu les masques, adieu les plaisirs ingénieux et innocents! Il s'agissait bien de fictions, maintenant que la tragique réalité envahissait à jamais une vie jusque-là respectée des vulgaires soucis !
La reine fit entrer le crédule et fâcheux joaillier dans son cabinet, et lui demanda par quelle fatalité elle avait encore à entendre parler de sa folle prétention de lui vendre un objet qu'elle refusait constamment depuis plusieurs années. Il répondit qu'il y était bien forcé, ne pouvant plus calmer ses créanciers. — « Que me font vos créanciers? » répliqua Marie-Antoinette impatientée. — Alors Bœhmer lui
avoua successivement tout ce qui, selon l'illusion dont il était le jouet, et dans laquelle il gardait une confiance désespérée, s'était passé, entre la reine et lui, par Tintervention du cardinal. A chaque phrase de cet homme, la surprise de la reine n'avait d'égale que son indignation. C'était comme un rideau qui se déroulait devant elle, découvrant une mystérieuse et redoutable infamie. Elle parlait en vain, donnant un libre cours aux sentiments qui opprimaient son âme. L'opiniâtre joaillier, se refusant à une déception qui était sa ruine, persistait à répéter • « Madame, il n'est plus temps de feindre; daignez avouer que vous avez mon collier et faites-moi donner des secours, ou ma banqueroute aura bientôt tout dévoilé. »
La reine n'hésita plus. Il s'agissait de son honneur. L'idée qu'on avait pu croire qu'un homme qu'elle méprisait et détestait ouvertement avait sa confiance intime, et qu'elle s'était servie de lui vis-à-vis d'un marchand, pour se procurer, à l'insu du roi, une chose qu'elle avait refusée du roi lui-même, la mettait au désespoir. En pareil cas le parti à prendre est difiicile à trouver, et il est bien rare que le plus violent ne semble pas le meilleur. Le public avait été trompé comme Bœhmcr, et avait dû croire facilement ce qu'un homme aussi intéressé à vérifier avait cru lui-même. Il fallait donc une réparation publique comme rofleiise. Et devant la nécessité de cette leron exemplaire, rendue plus impérieuse encore par des précédents que nous rappellerons tout à Thcure, dont la punition discrète ressemblait à l'impunité et avait certainement encouragé les coupables, le titre et le rang n'étaient que des motifs de plus de sévir. Confirmée malheureusement dans ces dispositions rigoureuses, par le conseil de deux hommes qm partageaient ses ressentiments, et l'excitèrent au lieu de l'apaiser, 3Iaric-Antoinette se laissa entraîner à demander hautement une justice que l'opinion égarée devait travestir en vengeance, et à abaisser la majesté royale à l'humiliation d'une sorte de
duel. Par lui-même son adversaire n'était guère redoutable. Mais il l'était par sa double qualité de prince de l'Église et de prince de l'Etat, et il entraînait dans sa cause, par l'intérêt de corps, le plus aveugle de tous, tout un cortège de privilégiés, inquiets de cette menaçante application du droit commun.
La reine et le roi, qu'elle avait enflammé de sa légitime colère, se décidèrent donc pour une répression solennelle et contradictoire, au lieu de s'armer de la prérogative souveraine et de réhabiliter en quelque sorte, en l'employant à la vengeance du plus juste des griefs, l'inviolabilité du bon plaisir.
Quelques historiens ont désapprouvé ce parti comme impolitique et inopportun, et ils se sont rangés du côté de M. de Vergennes, du garde des sceaux et de M'"* Campan, pour déplorer un éclat toujours fâcheux. Mais on peut répondre avec la reine, avec Louis XVI, avec l'abbé de Vermond, avec le baron de Breteuil, que l'audace des faussaires et des escrocs, qui ne reculaient plus devant l'abus du nom royal, exigeait un châtiment qui pût effrayer tout téméraire capable de les imiter ; que l'éclat et la publicité en une pareille affaire, avec de tels adversaires, étaient à peu près inévitables, d'autant plus que le secret ne dépendait pas de Marie-Antoinette et de Louis XVI, et que le même intérêt qui le leur eût fait garder l'eût fait divulguer aux coupables, assez habiles et assez hardis pour essayer, en calomniant ce.secret, d'égarer l'opinion prévenue. Il est des circonstances où une seule voie semble ouverte au salut et où la modération abdique fatalement en faveur de la rigueur. Comment s'étonner que Marie-Antoinette et Louis XVI se soient décidés pour la publicité, qui seule pouvait les défendre contre tout soupçon de faiblesse ou de connivence, lorsqu'on voit, malgré cette éclatante lumière d'une discussion solennelle et libre, la justification de la reine échouer jusqu'au jugement définitif de la postérité, devant cette unique association, dans un
tOO MARIE-ANTOINETTE
sentiment commun d'hostilité, des coupables, du public et des magistrats eux-mêmes? Quoi qu'il en soit du plus ou moins d'opportunité d'une discussion publique, dans une affaire qui le devenait irrésistiblement par la seule qualité des parties, Marie-Antoinette se décida pour ce loyal, courageux et fatal parti, qui lui a été souvent reproché, qu'elle a regretté plus tard elle-même, et qui n'en demeure pas moins devant nous une des preuves les plus décisives de son innocence.
Mais avant d'arriver au dénoùment de cette tragi-comédie, il importe de présenter au lecteur, avec la réser^e qu'exigent le caractère de l'un et les vices de l'autre, les deux principaux acteurs de l'intrigue qui en forme le nœud.
Il n'y a rien de logique comme la destinée. C'est cette logique qui la rend inévitable et que nous appelons à tort fatalité. Si noue décomposons cette trame si bien ourdie, ce chef-d'œuvre d'habileté et d'infamie, nous demeurons confondus de la supériorité de la réalité sur la fiction, de la simplicité de ses moyens, et surtout de Tà-propos sur lequel reposent ses combinaisons. Pour que ce double et énorme résultat put être obtenu d'une somme de près de deux millions escamotée sans retour, et de l'honneur d'une reine compromis, malgré son innocence ; pour que ce diabolique engin de haine et de cupidité put atteindre irrésistiblement son but, il fallait la triple coïncidence qui mit en présence, dans la situation la plus favorable à leur action récipro(iue, une femme douée de la malice et de la grâce du serpent, un marchand intéressé a croire à ses séduisants mensonges de toute l'horreur d'une vérité ruineuse, un prélat ambitieux et disgracié, aspirant au ministère du fond d'un abîme d'incompatibilités, et prêt à être dupe au point de paraître fripon. Cette conjonction accomplie, il n'y avait, pour ainsi dire, à fauteur de cette horrible et infaillible machination qu'à ne pas se trahir, en présence de la certitude de réussir, par la moindre maladresse ou la moindre impatience. C\*st
ce qui eut lieu. Et aujourd'hui que nous voyons cette intrigue si longtemps ténébreuse, et enfin condamnée à la lumière, .se trahir dans ses moindres rouages, il ne nous reste plus qu'à donner, en quelques brèves esquisses, le nom et le signalement des principaux moteurs.
Louis-René-Edouard, cardinal de Rohan, grand aumônier de France, commandeur de Tordre du Saint-Esprit, évêque de Strasbourg et prince de l'Empire, abbé de Saint- Waast, de la Chaise-Dieu, etc., supérieur général de l'hôpital royal des Quinze-Vingts, docteur, proviseur de Sorbonne, et l'un des quarante de l'Académie française, était né en 1734.
D'abord évêque de Canope, puis coadjuteur du prince-évêque de Strasbourg, son oncle, il avait été nommé en 1772, par le crédit de M"^ de Marsan et de Guéménéc, ses parentes, à l'ambassade de Vienne, occupée alors par le baron de Breteuil, qu'il supplanta. On comprend la réserve qui nous oblige, en présence d'un personnage revêtu d'un caractère sacré, plus malheureux d'ailleurs que coupable, plus dupe que fripon, plus victime que complice, et qui devait, pendant la Révolution, faire oublier, par les services les plus méritoires et les exemples les plus édifiants, le crime d'une fatale crédulité, de laisser à l'impression des faits l'appréciation difiicile de son caractère et de sa responsabilité *. Il nous suffira de dire que durant son ambassade de Vienne, le prince de Rohan, qui croyait y jeter les bases de son crédit futur, ne réussit qu'à mécontenter également l'impératrice Marie-Thérèse et la Dauphine Marie-Antoinette, enfin à compromettre la coterie hostile au duc de Choiseul et à son ouvrage, dont il représentait trop fidèlement et servait trop ouvertement les rancunes et les jalousies.
1. Le baron de Beaenva], qui n*était pas lié par les mêmes scrupules, a fait ce portrait en quelques lignes décisives : Mémoires édit. Barrière, p. 232.
tO% MARIE-ANTOINETTE
Un (les premiers actes du règne de Louis XVI, provoqué par des susceptibilités dont l'ardente interprète était à ses côtés, fut le rappel du prince de Rohan, contre lequel avait été dressé un véritable élat de griefs qu'il ne nous appartient ni d'énumérer, ni d'apprécier*. Il nous suffira de citer les deux principaux, qui suffisaient certes à une disgrâce, car ils constituaient une offense directe pour Marie-Thérèse, non-seulement blâmée, mais raillée dans une dépêche indiscrètement ébruitée, de sa conduite ambiguë dans les affaires de Pologne, et cela dans les circonstances les plus propices pour rendre cette indiscrétion blessante et pour en faire une injure personnelle aux yeux de Marie-Antoinette. En outre, celle-ci, victime de bonne heure vouée à la calomnie, reçut plus d'une fois de sa mère des reproches et des représentations sévères, que la Correspondance publiée par M. d'Arneth a dévoilés, et dont elle attribuait l'injustice à des rapports mensongers, accrédités par l'ambassade. Les choses en étaient venues à ce point, que le baron de Néni, secrétaire du cabinet de l'Impératrice, avait du venir pratiquer en France une contre-enquête qui avait surabondamment démontré la calomnie*.
Le prince de Rohan, placé par le nouveau règne sous le coup de représailles souveraines, parvint cependant à surmonter des obstacles qui paraissaient insurmontables, grâce à l'active influence de M"** de Marsan, cjui avait gardé sur le roi un ascendant justifié par son nom, ses services et sa piété. 11 fut nommé grand aumônier malgré la reine, et reçut, par la désignation du roi de Pologne, Stanislas Poniatowski, le chapeau que Louis XYI préféra demander pour l'archc-