‹ Marie-Antoinette et sa familleChapitre 67 sur 142 · I^e^ueil h^fuillet de Couches, t. , p. ITT · texte numérisé non relu

I^e^ueil h^fuillet de Couches, t. , p. ITT

consolateur de la nature, à Tombre de ces grands arbres sous lesquels les larmes sont plus douces.

Le 22 février 1787, le roi Louis XVI prit une mesure des plus courageuses et des plus sages en d'autres temps ; car il est malheureusement vrai que les circonstances font plus, en matière politique, que les principes, et que le succès y résulte surtout de l'à-propos. Louis XVI convoqua une assemblée des notables pour leur demander te triple remède au triple mal des abus, du déficit, et de Tesprit de subversion. Par suite de préjugés et d'intrigues trop faciles à prévoir, cette enquête publique, ouverte par le souverain sur les excès du pouvoir, les fautes de l'administration et les besoins des peuples, stimula l'opinion plus qu'elle ne la satisfit, et la royauté perdit son dernier prestige à cet aveu d'impuissance auquel la nation ne gagna que de cruelles vérités.

L'assemblée des notables, réunie le 22 février 1787, était un juste milieu entre les parlements, dont l'indiscrète résistance dépassait trop souvent ses droits et môme son but, et les états généraux, dont l'intervention crée aux souverainetés ébranlées une rivalité dangereuse, et auxquels le pouvoir de discuter l'impôt semble trop facilement celui de discuter tout le reste. Mais ces conseillers de l'assemblée des notables, tous pris au sein des classes privilégiées, songèrent moins à détruire les privilèges qu'à les consei-ver, et à défendre le roi qu'à attaquer son ministre. M. de Galonné, qui, à la hardiesse d'esprit, que n'étonnent point les grandes idées, ne joignait pas malheureusement la fermeté de caractère qui les fait triompher, s'oublia à combattre quand il fallait diriger et dissipa, en luttes mesquines et en représailles frivoles, la force et le crédit qui devaient lui assurer le succès. Après avoir donné le rare exemple d'un ministre pour la première fois au-dessus du danger, il tomba pour s'être trouvé au-dessous des moyens. En un mot, il discuta au lieu d'agir, et laissa

i38 MARIE-ANTOINETTE

passer, sans s'en apercevoir, l'heure de la \ictoire. Aussi, ses projets, qui lui survécurent et eussent peut-être sauvé la monarchie, allèrent grossir l'arsenal de la Révolution. La différence des temps et des caractères suffirait peut-être, sans les fautes du ministre, à expliquer ce résultat. Il n'est personne, ayant une saine notion de l'histoire, qui ne comprenne du premier coup conmient ce qui fut le salut de Henri IV devint la perte de Louis XVI. L'un eut Fart de prévenir et de diriger cet esprit de nouveauté que l'autre ne sut qu'attendre et sui\Te. L'un arriva toujours assez tôt là où l'autre ne \int jamais que trop tard. C'est parfois d'une minute de plus ou de moins que dépend le destin des empires. Et l'importance de cette minute décisive augmente avec le temps. Les conséquences morales et financières de cette guerre d'Amérique, que la reine avait toujours désapprouvée, et que le roi avait faite sans la vouloir, avaient changé ce fossé, que Henri IV fi\u)chit d'un pied si leste, en un abime où Louis XVI ne pouvait que lombor. Ecoutons là-dessus un contemporain :

La oonvivjt.on ii»*> notjb!'*? a\.i:i prvNJuil en Fiance et en Europe la plus deooxante irâU>ion. Oncro\d:î pnrîuiir tjuo \a i;enero>ite d'un prinre qui s'annonçait dès >on début comme un eiiiule de Henri IV. >tv imiee par un ministère (jui appelait autour de lui les lumières di^ homme? l?s plus eo'.'ires de la France, verrait ses intentions bienfaisantes couronnées d'un plein succès.

L'événement ne juMiiia |kis celle attente : on n'avait pas assez examiné les remaripiahles changements survenus dans nos t^f^rits. dans nos opinions, dans nos mœurs. Liî France nflail plus la même: un rè.:ne efféminé, des revers honteux, une administration molule. tanlùt arbilrain* ei audacieuse, tantôt faible et craintive; des vérité et des erreurs répandues pi^r une nouvelle philosophie ; l'enthousiasme pour une liberté que nous avions lonirtemps enviée à l'Anirleterre et que nous venions d'affermir en Amérique : le mécontentement de> [peuples trop irrevés d'impôts ; la popularité acquise par les prlements lorsqu'ils résistaient au ministère, leur exils, leurs rap|)els, cnfln un dt»sir pres(]ue p'néral d'inno\ations et de réformes produisaient, au milieu d'une monarchie presque absolue, une sorte de fermentation n»publi<*aine.

Le ii février 1787. le roi fit l'ouverture de l'assemblée des notables. Alors, au lieu do l'onthoudiasmo que ceUe sorte d'appel au vœu national devait exciter, on v.i

partout se manifester l'esprit de méfiance, de critique, d'opposition, de censure et même de raillerie ^

La position prise par la royauté* était excellente. Elle gardait l'honneur et le profit de l'initiative des réformes réparatrices de griefs qui ne lui étaient point personnels. Elle circonscrivait prudemment le champ de délibérations facilement indiscrètes; enfin elle témoignait d'une confiance qui semblait venir moins du sentiment de sa faiblesse que de celui de ses devoirs. Cette convocation des notables ne fut point, dans son principe, comme l'a dit un homme plus spirituel que profond, une démission de la royauté. Elle ne le devint que par suite des concessions qui firent perdre au roi son avantage, laissèrent dégénérer une discussion spéciale en une discussion générale, et permirent à des esprits échaufl^és par toutes sortes de passions, dont la moindre était celle du bien public, de voir au delà de ce qu'on leur montrait, d'outre-passer leur mission, de s'occuper du fond plus que de la forme, et de favoriser plutôt les impatiences de la nation que ses besoins. Dès les premiers jours, la cour fut plus effrayée du remède que du mal, et s'inquiéta surtout du zèle des médecins qu'elle avait appelés. Ces appréhensions trop justifiées, Louis XVI et Marie- Antoinette les eurent en même temps. Chez celle-ci, elles provenaient de la prévision des obstacles; chez le roi, elles furent moins l'alarme de la raison que celle de l'impuissance. Et par une conduite qui montre la différence des caractères, la reine cacha des craintes que le roi montra trop, tout en sentant la nécessité de les dissimuler et en croyant le faire.

Si M. de Calonne n'eut pas joué une de ces parties suprêmes où riniminence du danger n'est qu'un aiguillon de plus, et oii le zèle tient trop de l'intérêt personnel pour n'être pas aveugle, comment

i. Souvenirs et anecdotes, par lo comte de Ségur, édit. Barrière, 1. 1, p. 113.

2. Dans le discours de Louis XVI aux notables, trop connu pour être reproduit ici.

n'eût-il pas été refroidi et d'avance découragé par les hésitations et les appréhensions dont plus d'une lettre du roi est le trop fidèle témoignage * ?

Marie-Antoinette, écartée par suite de l'honorable méfiance du téméraire contrôleur général, qui redoutait ses objections, des conseils où avait été concerté ce gi'and moyen qu'on laissa dégénérer en expédient, ne pouvait qu'exprimer confidentiellement à son frère des craintes que le roi partageait trop pour en aimer l'expression. C'est ce perpétuel malentendu qui ne la fit consulter que trop tard par un époux chez qui le sentiment de sa faiblesse n'excluait pas l'amour-propre, et qui, si docile à la contradiction de ses ministres, ne s'accoutuma qu'avec peine à celle de sa femme. C'est cependant le plus pur dévouement, la plus patriotique sollicitude qui inspiraient alors, comme plus tard, une reine aussi énergique que clair\wante*.

Marie- Antoinette, qui se faisait sur les dispositions du roi une naturelle et honorable illusion, ne se trompait pas quant aux résultats de l'assemblée des notables. Il ne saurait entrer dans notre plan de suivre dans leur détail les fautes de Louis XVI et de M. de Galonné, et de montrer comment ces longues et orageuses délibérations n'aboutirent cju^a un solennel et inévitable avorteinent. ffei dans les Mémoires d'auteurs contemporains, que le lecteur justement curieux de développements que ne comporte point un cadre familier, trouvera Tcxposé des travaux stériles* de l'assemblée, des intrigues qui en paralysèrent le succès, de rindiffércnce railleuse (jue le public témoigna pour des débats ou des prétextes honnêtes servaient de couverture à des motifs ([ui ne l'étaient pas, et oii, sous le mas(|uc du patriotisme, combattirent des intérêts et des rancunes qui n'avaient

Page 1