Recueil Feuillet de Conches, t. !•% p. 20t
reiae, puis-je faire un pacle avec vous, puisque vous ne croyez pas à celui que mes devoirs me dictent, et que je dois respecter pour mon propre bonheur? » Elles lui demandèrent les rubans et les fleurs de son chapeau ; Sa Majesté les détacha elle-même et les leur donna; ces objets furent partagés entre toute la troupe, qui no cessa de crier pendant plus d'une demi- heure : a Vive Marie- Antoine lie! Vive noire bonne reine ! * »
Le 9 octobre, elle écrivait au même comte de Mercy, et revenue des illusions et des espérances de ce premier rapprochement avec un peuple si mobile et si décevant, que ses accès d'amour même faisaient peur, en présageant les accès de haine qui leur succédaient trop facilement, elle lui disait avec une pénétrante tristesse :
J'ai reçu, monsieur le comte, votre lettre d'hier. Vous n'avez pas besoin de me dire votre douleur, et je n'exprimerai pas ce que je sens : il me suffit d'être sûre que vous avez apprécié tout ce que j'éprouve. Je ne me découragerai certainement pas plus que vous, mais l'on a un furieux travail à faire pour supporter les peines du cœur et renfermer tout ce que l'on sent. Pour m'armer de courage, je n'en suis pas davantage rassurée sur les suites du plus horrible do tous les attentats. J'ai vu la mort de près. On s'y fait, monsieur le comte. Le roi a une grâce d'état; il se porte aussi bien que si rien n'était arrivé; mais, grand Dieu ! quelle est notre position ! La tête s'y perd et le cœur est déchiré. Le roi ne parait être occupé en ce moment qu'à chercher à me soutenir et à me faire oublier moi-même. Nous avons du moins la consolation d'être entourés de bons, fidèles et dévoués serviteurs et d'un ami et conseil tel que vous, et je jouis de cette assurance ; tout ce que je désire aujourd'hui est de savoir le roi plus tranquille. Mon métier, à moi, est de lui être agréable; mais je vois l'avenir bien noir*.
Ces deux lettres expriment à merveille les alternatives d'espoir et de crainte, de douleur et de joie d'une âme livrée désormais à toutes les vicissitudes des événements eux-mêmes, et en subissant, vingt fois par jour, le contre-coup différent. Nous ne saurions nous arrêter à ces nuances fugitives et à ces phases contradictoires. Notre devoir
t. Ifadame Campan, p. 357.
S. RtcwBil d'Hunolstein, p. 139, 140.
sa» MAIIE-ANTOINETTE
'i'iîâiirêc est de saiâr. dans ses traits dorableSy dans ses acœnts es54^6ri$, caette physionomie où se reflètent toutes les agitations d*iio iitrî irLçeox. A travers ces nuages et ces ombres, il est des lignes n} icrskDtes qui constituent ce que nous appellerons le visage pernaifeLt. rîmage inébranlable de Marie-Antoinette durant ces années 1789-1790. C"est cette image qu'il s'agit de retracer, c'est ce \isage qu'O s'agit de peindre nettement et fidèlement, et de placer dans le c&dre des événements d'une \ie dont faction devient de plus en plus dramatique. Dire quelle fut la \ie de la reine aux prises avec les devc•î^^ les plus difficiles et les situations les plus délicates, la montrer de plus en plus affligée, mais en même temps de plus en plus énergiqiïe, cccnme si la douleur trempait son âme, et se déterminant à la Iut:e après avoir épuisé la conciliation; enfin, fixer la transition de s-r-n rOle intune et domestique à son rôle public, de son rôle de grarde mère à son rôle de grande reine, tel est la tâche que nous avons à remplir.
.Nous avons dt^'à, en esquissant le tableau des Tuileries, redevvi.ues, après une si longue absence, le domicile de la royauté, en atter.dart quelles devinssent sa prison, donné quelques détiiils sur l'attitude rési ^ri^t'-e du roi et sur la tristesse fiévreuse et désespérée de la reine. Nous axons dit les efforts bientôt triomphants qu'elle lit pour dompter de funestes pressentiments, pour régulariser sa vie au milieu de tant d'agitations, diriger sa pensée au milieu de ce chaos d'incertitudes, dégager enfin son activité un moment abattue par des revers si inouïs.
On comprend qu'un tel résultat ne put être atteint du premier coup. Ce n'est que peu à peu (juc Marie-Antoinette parvint à rede- \enir maîtresse d'elle-même et à remonter la pente d'un si profond abime. C'est la pensée de ses enfants qui lui donna le courage dont elle avait besoin. C'est dans leur intérêt qu'elle se soumit à des
épreuves qui eussent dépassé la mesure d'un courage égoïste. De 1789 à J791, c'est surtout dans le sentiment de ses devoirs maternels que Marie-Antoinette puise ses inspirations et ses consolations. Et c'est en se plaçant à ce point de vue seulement qu'on s'explique ce mélange de douceur et de fermeté, de patience et de hardiesse, de concessions et de résistances qui caractérise sa conduite et son influence, malheureusement réduites encore aux inutiles conseils ou aux tardifs reproches. Cette conduite est d'autant plus méritoire que, dès le premier jour, elle ne se fit pas illusion sur son résultat.
Mais elle était résolue à aller jusqu'au bout et à vider le calice jusqu'à la lie, ou à le faire tomber, à force de prudence et de réserve, des mains de ceux qui le lui présentaient.
Deux jours après l'airivée du roi et de la reine à Paris, dans ce palais démeublé d'où il avait fallu déloger les locataires qui l'avaient accaparé, et où Marie-Antoinette, par exemple, hérita de l'appartement de la comtesse de La Mark, sœur des maréchaux de Noailles et de Mouchy, la ville et la garde nationale, pour compléter ou justifier leur triomphe et jouir de leur conquête, envoyèrent prier la reine de paraître au spectacle et de constater, par sa présence et celle du roi, qu'ils résidaient avec plaisir dans leur capitale. Marie-Antoinette répondit avec raison par un refus. « Elle aurait infiniment de plaisir, ajoutait-elle, à se rendre à l'invitation de la ville de Paris, mais il lui fallait du temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées
qui venaient de se passer, et dont son cœur avait trop soufi*ert. Etant arrivée à Paris précédée par les têtes des deux fidèles gardes qui avaient péri à la porte de leur souverain, elle ne pouvait penser qu'une telle entrée dans la capitale dût être suivie de réjouissances. Mais le bonheur qu'elle avait toujours trouvé à paraître au milieu des habitants de Paris n'était pas efiacé de sa mémoire, et elle se pro-
posait d'en jouir encore comme autrefois aussitôt qu'elle croirait le pouvoir '. »
Le 10 octobre, elle écrivait à 31. de Mercy une lettre qui atteste le travail qui s'était fait dans son esprit et le conunencement de victoire qu'elle avait remporté sur ses agitations :
... Je me porte bieo. et. mal^ toutes les méchancetés qu on ne cesse de me&ire. j*espère pourtant ramener la partie saine et honnête de la bourgeoisie et du peuple. Malheureusement , quoique en as^sez grand nombre, ils ne sont pas les plus forts; maiâ, avec de la douceur et une patience à toute épreuve, il faut espérer qu'au moins wm pan tendrons à détruire l horrible meâance qui existait dans toutes les tètes et qui a tvHijours entraine dans les abîmes où nous sommes. Vous écrirez à TEmpereur pour moi : je crois qu'il est plus prudent que je ne lui écrive pas dans co moment, même [<^ur lui mander seulement que je me porte bien. L'Assemblée va venir, mais on dit qu :I } aura à poite ceci dépures. Pourvu que ceux qui sont partis calment les pn>t:svvs. au I:eu de les asixer sur cet evenement-ci; car tout est préférable aux horreur» d'urse iwmf civiie!
J'ji: ece Men aise que vous ayez pu vous sauver de Versailles. Jamais on ne poam OTv-^rv oe qu: s'est passo dans les dernières vingt-quatre heures. On aura beau dire, rwr. r^ sera exagéré, et. au contraire, tout sera au-dessous de ce que nous avons tu ec tn^rouve. Vous ferez bien de ne pas venir dr? c]uelquo temps ici, cela inquiéterait e::oon\ Au re>te. je no f»eu\ voir [^K?r<onno cLei moi; je n*ai que ma petite chambfv en îijut. Ma fille couche dans mon cabinet, à v::e de moi. et mon fils dans ma «.Tonde chambre. Quoi.]ue cela soit gênant, jaime r-v.euxj qu'ils soient auprès de moi, et aa muins ne me soupçon nera-l-on pas de voir du Rionde chez raoi!...*
Les lettres de la reine à M * de Poligiiac, naturellement plus intimes, plus expansives, plus attendries, portent l'empreinte do la même énergique résolution sur^'ivant à la douleur \
Bientôt cependant Marie-Antoinette a pris son attitude définitive : épouse, le conseil ; reine, la pmdence; mère, le dévouement. Tel est