LXXXI. — Mercy a ALuiie-ThiSrèse
^^ersailles, 24 décembre. — Sacrée Majesté, La précipitation et les ^^Hirras du moment ont été cause qu'en expédiant le 20 au matin
278 MERCY A MARIE-THÉRESE.
le premier courrier, j'ai omis de rendre compte à V. M. que la jeun< princesse avait été baptisée le jour même de sa naissance sous lei noms de Marie-Thérèse-Charlotte, et que, tenue par Monsieur e Madame au nom de V. M. et du roi d'Espagne , le cardinal de Gué menée avait administré les fonctions de ce sacrement.
Depuis le 20 j'ai mandé tous les jours par la poste au secrétain du cabinet baron de Pichler le bulletin de l'état de la reine. Ce bul letin a été imprimé pour le public; mais, comme j'en apprenais l contenu avec plus de précision et de meilleure heure par le premie médecin Lassone , je n'ai pas envoyé ces billets imprimés.
Aujourd'hui je me trouve dans le cas de pouvoir annolicer trè» respectueusement & V. M. que tout ce que les premiers moments d la révolution du lait ont de critique est entièrement passé. cTat tends du premier médecin un bulletin détaillé qui sera sans dont sous la date de hier au soir, parce qu'il n'aurait pu l'écrire ce matfa assez à temps , passant les matinées entières dans la chambre de \ reine.
V. M. daignera voir qu'il n'y a plus le moindre sujet d'inquiétac sur son auguste fille ; tout a été à souhait, le service intérieur s'es fait avec autant de zèle que de bon ordre ; on a retranché les fe. quettes qui auraient pu gêner le mieux de ce service, et je puis m tester cette vérité comme témoin oculaire , restant les deux tiers ^ journées dans les antichambres et cabinets les plus près de chambre de la reine.
Les ambassadeurs et toute la cour ont été voir le 20 l'enfant ro^ qui, dans sa petite physionomie, annonce des traits réguliers charmants, de grands yeux, une tournure de bouche agréable, et teint de la meilleure santé. J'ai demandé et obtenu la permissi devoir tous les jours cet auguste enfant, et j'observe que son » vice se fait également avec les plus grands soins.
La reine reverra la jeune prinpesse aujourd'hui ; le roi en est în niment occupé, et on ne peut rien imaginer au delà des attentions de la tendresse qu'il marque à la reine.
Sous quatre jours j'expédierai le troisième courrier, et je sd dans une entière sécurité sur les bonnes nouvelles dont il 8^^ chargé.
Versailles, 24 décembre. — Quoiqu'un peu revenu de la secousse
que j'ai éprouvée ces jours passés, j'ose en parler pour qu'elle me
serre d'excuse auprès de V. M. sur les défauts de précision qui
pourraient se trouver dans mes très-humbles rapports. Par une suite
de l'usage singulier de ce pays-ci, j'avais été appelé et obligé d'être
pi^ésent à l'accouchement de la reine. Je fus également témoin du
ïtio'avement convulsif qu'elle éprouva le moment d'après, et qui me
®^îsit au delà de toute expression ; ce n'est qu'à présent que je sens
^^^tit le mal que cela m'a fait. Je dois en même temps ajouter que la
ï^ine ignore d'avoir été un instant en danger, et on le lui cachera,
ponr éviter des idées qui pourraient lui revenir dans ses couches
s^iiTantes.
Xe mouvement convulsif dont la reine fut attaquée a eu plusieurs
^^«>-xi8es ; premièrement le remuement d'un trop grand nombre de
g^Xîs présents; secondement les efforts que la reine fit pour ne pas
®^ ])laindre; troisièmement elle fut saisie de ce que, dans le premier
^^stant, son enfant ne cria pas, et elle le crut mort; quatrièmement,
^^uud l'enfant cria, cela occasionna un contraste de révolution entre
*^ douleur et la joie. Le roi et presque tout le monde avait suivi
ï^' enfant, que l'on emportait dans la pièce voisine, et le monarque ne
ft^t pas témoin de l'accident qui , par la grande présence d'esprit de
1 B.ocoucheur, fat dissipé en quatre minutes au moyen de cinq pa-
*^tt^ de sang tirées au pied. Mon zèle inquiet m'avait ramené par
^ï^e autre porte dans la chambre de la reine ; après cet orage tout
^ tourné au mieux.
XiC lendemain 20 à son réveil la reine voulut me voir ; ce ne fut
^u^après un second ordre que j'entrai. Cette auguste princesse me
parla d'abord de V. M., du désir qu'elle avait d'écrire le lendemain
^^ surlendemain une ligne avec un crayon pour s'assurer que V. M.
^ ^ût aucun sujet d'inquiétude. Je répondis que V. M. serait alar-
iDée de voir que son auguste fille eût risqué grièvement de se nuire
P^ Cet effort, et que je répondais de toutes les mesures prises pour
^^^ V. M. n'eût aucun motif à être inqiiiète. Si V. M. daigne juger
Propos par la suite de faire mention de cette circonstance, je suis
^ ^tie la reine sera touchée de voir ce mouvement de sentiment
agréé. Elle me dit ensuite , mais avec défense de le rapporter à V. M., qu'aussitôt qu'elle se trouverait en état d'être sur la chaise longue, elle se ferait peindre avec son enfant royal dans ses bras, pour pouvoir envoyer ce tableau à V. M. J'insistai fortement sur ce que, pendant les premiers jours, la reine ne vît personne, à commencer par moi. Je fis parvenir à ce sujet des représentations au roi, et j'obtins que la chambre de la reine fût fermée pour tout le monde, à l'exception de la seule famille royale, des deux dames d'honneur et d'atours, de la surintendante, de la comtesse de Polignac, des médecins et de l'abbé de Yermond. Malgré les clameurs des grandes entrées et des dames du palais , cet ordre a été strictement observé , et le médecin Lassone m'a avoué que c'était à cet arrangement qu'il attribuait en partie le grand calme qui a subsisté pour le moment de la révolution du lait.
Hier au matin la reine était très-occupée d'un projet; mais je ne sais encore au moment où j'écris s'il sera exécuté. Son idée était de proposer au roi de lui servir de secrétaire, et d'écrire au chevet de son lit quelques lignes pour être envoyées à V. M. par ce courrier.
La reine a saisi avec joie le désir de V. M. que Caironi pût voir l'enfant royal. La reine a sur-le-champ ordonné que ce courrier fût conduit dans l'appartement de la jeune princesse , et il y a été mardi. La princesse est nonmiée « Madame fille du roi » pour distinguer d'avec Madame , épouse de Monsieur.
La reine a témoigné autant de bonté et de confiance pour l'abbé de Vermond que ce digne serviteur a marqué de vrai zèle pour sa souveraine. Il est des heures le matin et l'après-midi auprès de la reine, il fait des lectures amusantes, et, ce qu'il y a de mieux, il en impose avec fermeté à tous les alentours de l'intérieur pour que le service se fasse avec le plus grand ordre.
J'ai été bien heureux d'avoir ce secours ; le roi a vu avec plaisir ce zèle de l'abbé, et, pour première conversation avec lui, il a parlé du désir que V. M. avait eu que Caironi vît son enfant. Le roi dit à ce propos que l'on voyait dans toutes les circonstances combien elle aime ses enfants ;. ce qui , au dire de l'abbé, a été prononcé avec attendrissement.
Pendant le temps du travail des couches, quand, selon l'usage, le saint-sacrement fut exposé à Paris, le peuple courut en foule dans
les églises et donna des vraies marques d'attachement pour la reine.
Cet attachement a paru de même par un regret assez général que la
reine n'ait pas eu un dauphin.
La reine est vivement et tendrement occupée de son auguste fille,
et je ne vois pas une marque de chagrin de n'avoir pas mis au
monde un prince.
Tous les princes et princesses de la famille royale ont tenu la
eontenance la plus décente et la plus lionnête. Je dois même cette
jixstice à M. le comte d'Artois et à sa suite qu'ils n'ont pas donné
J^ moindre signe de satisfaction sur ce que l'enfant royal était une
pn-incesse.
-Paris j 29 décembre. — Sacrée Majesté, L'expédition de ce courrier «t jx)iir seul et unique objet celui de porter à V. M. l'assurance positî^v^e que tous les moments critiques des couches de la reine sont entièrement passés, et que la santé de cette auguste princesse de ^ï^ême que celle de son enfant royal sont dans le meilleur état pos- ®il>le. Les détails que j'attends du premier médecin Lassone seront Joints à mon très-humble rapport, et ne laisseront sans doute rien à désirer à V. M. sur cet objet si intéressant.
■Samedi 26, la reine a vu son ancienne dame d'honneur, la maré- ^*i^e de Mouchy, et son ancienne dame d'atours, la duchesse de Cossé. ^-"^ dimanche 27 les dames du palais et toutes les grandes entrées ^^t été admises à faire leur cour un moment. Jusqu'à cette époque ^^ chambre de la reine avait été rigoureusement fermée pour tout le ^OBde, à la seule exception du service le plus strictement néces-
Xe rétablissement de la reine ayant fait journellement des progrès ^^en plus rapides qu'on ne pouvait l'imaginer ni l'espérer, presque ^^t le monde qui s'était établi à Versailles en est revenu à Paris , ^èine la surintendante princesse de Lamballe, laquelle restera en re- ^*^te pendant les premiers temps de son deuil.
J'ai cru pouvoir également revenir en ville, et me borner à aller ^^ deux jours l'un à Versailles pour y prendre les ordres de la ^eîne.
LXXXn^. — MeRCY a MARIE-THÉRfesE.
Paris, 29 décembre. — Sacrée Majesté, Je me Mte de dépêcher ce courrier parce qu'il est chargé d'uae nouvelle doublement agréable, par son objet et par la forme sous laquelle le roi et la reine l'annoncent à V. M. dans la lettre ci-jointe (1).
J'ai passé toute la journée d'hier à Versailles , et pendant près de deux heures que j'ai été chez la reine, elle a daigné me parler de plusieurs objets importants , entre autres de celui d'un plan très-Sage et réfléchi que S. M. a formé pour l'éducation de son auguste enfant. On a commencé à retrancher les. harangues usitées ci-devant, et on veut éloigner des premiers regards de l'enfant royal toutes les images de grandeur, lesquelles, lorsqu'elles sont aperçues trop tôt, peuvent mettre de grands obstacles aux progrès d'une éducation bien ordonnée.
N'ayant pu commencer à écrire que ce matin , et croyant ne pas devoir retarder le courrier, je suis forcé à remettre les détails d'une matière si intéressante à un de mes prochains et très-humbles rapports.
Ainsi que la reine le mande à V. M., le roi est admirable par les soins et la tendresse qu'il marque à son auguste épouse et à son enfant royal. Caironi a vu la reine et une seconde fois la jeune princesse. Tout le service se fait auprès de S. M. avec un zèle et une exactitude dont je ne saurais assez me louer.
La reine de Naples avait désiré de recevoir le plus tôt possible les détails circonstanciés des couches de son auguste sœur. Le médecin Lassone avait conséquemment reçu l'ordre précis de les envoyer, et cela a été oublié. La reine en est peinée et m'a ordonné de supplier de sa part V. M. de daigner adresser les détails en question à la reine de Naples, en faisant connaître que ce n'est point par faute ni oubli de la reine si l'envoi prompt et direct de ces détails n'a point eu lieu.
Il serait en même temps essentiel de prévenir la reine de Naples que son auguste sœur ignore d'avoir couru quelque danger au moment des couches.
(1) La lettre par laquelle le roi et la reine faisaient part de la naissance de leur fllle.
T "ienne, lijaniner. — Comte de Mercy- Argenteau , J'ai reçu par 1^ courrier Caironi votre lettre du 29 du passé, toute contente des ^a-pports que vous me faites sur l'état de la reine , ma fille. J'ima- &ÎX1C bien combien vous aurez été saisi , ayant été témoin de la crise ^îi- xna fille s'est trouvée dans le moment de son accouchement. L'accoucheur Vermond s'est conduit dans cette occasion d'une façon dont J^ lui ai la plus sensible obligation [on lui doit seul sa conservatioii]. J'ai informé ma fille, la reine de Naples, des circonstances ^^ l'accouchement de sa sœur, sans qu'elle lui fasse connaître le dan- K^r où elle s'est trouvée.
Je ne conviens aucunement qu'on doit rayer les étiquettes dans le
plan d'éducation des enfants de notre naissance [mais tout luxe,
ïïiollesse et service chargé. La mode d'à cette heure selon Rousseau,
oîi on les rend paysans à force de liberté , ne me plaît pas, et je ne
Vois aucun avantage jusqu'à cette heure, mais bien le contraire]*
Sans les pousser jusqu'au point de nourrir leur orgueil , il faut les
ïMîcoutumer dès leur enfance à la représentation , pour obvier à tant
dHnconvénients inévitables lorsque le souverain et sa famille ne se
distinguent pas par la représentation de l'ordre des particuliers. C'est
un point essentiel, surtout à l'égard de la nation française, aussi
^i^e que légère.
^^ u*entre dans aucun détail sur les affaires politiques, dont vous
^«•ez iufonné par le canal ordinaire [ mais elles me désolent toujours].
\y^ Vous joins ici un paquet avec les tablettes pour Madame. Vous
/trouverez encore une grande pierre dont je vous joins ici la des-
^Ptioti. Si vous la croyez convenable pour la présenter à la reine ,
® '^ mettrez dans la boîte de laque et la lui donnerez*; sinon
vous me la renveiTCz par le premier courrier avec la boîte qui est jointe, que l'homme qui Ta faite a absolument voulu que je vous envoie avec la description ci-jointe. Je ne la trouve pas telle que lui, et tout au plus pour la mettre dans un cabinet; il voudrait la vendre pour trois mille ducats. Je vous l'envoie pour contenter cet homme , hors que vous trouviez convenable à la donner. Je crois qu^il faut encore ajouter quelque chose à Lassone et Vermond ; ce dernier m'a sauvé ma chère fille. Je n'oserais leur proposer des pensions ; je laisserais à votre choix ce qui conviendrait ou autres présents. J'étais bien f&chée de voir la liste imprimée avant que les présents soient donnés , dans la gazette ici.
J'ai rassuré Caironi, qui n'a aucune faute (1) : l'emballage seul en est la cause. J'en ferai faire d'autres moins magnifiques. Les portraits sont achevés , et vont partir pour la maison de la reine. J'attends celui de la reine avec la dernière impatience. Je ne peux assez vous marquer ma reconnaissance pour tous les soins et inquiétudes que vous avez employés dans cette occasion. Caironi m'a dit que vous étiez rendu ; cela marque votre attachement, qui ne m'est que trop connu , mais il m'importe de vous conserver. Toutes les marques d'attention et de tendresse du roi m'ont bien consolée ; mais tette Thérèse est un peu de trop.
[ Si vous ne trouvez convenable la pierre pour la reine, vous lui remettrez toujours les tablettes avec nos portraits et le reste, en ajoutant l'accident arrivé aux vases , que j'en ai ordonné d'autres ; mais avant huit mois ils ne seront achevés. Si vous trouvez convenable le présent avec la pierre, alors vous ne direz rien des vases. Je voudrais toujours ajouter un présent à l'accoucheur qui a sauvé ma fille : vous me direz ce que vous en pensez.
[Je ne vous dis rien des affaires ; vous verrez le tout par les expéditions. De Pons s'est mal acquitté des ouvertures, et je crois que Breteuil en a fait de même, mais il ne faut entrer en reproches ou récriminations. ]
[ Voilà la lettre pour la reine qui en contient une au roi tout indifférente. J
(1) Marie-Thérèse fait allusion, ainsi qu'on le voit par la suite de la lettre, à deux envoyés en présent à la reine et qui furent brisés dans le Toyage. Ces vases étaient en bois pétrifié et ornés de pierres précieuses.
25 Ji«^VIER 1779. 285
Paris, 25 janvier. — Sacrée Majesté, Les deux derniers courriers ayant été chargés des nouvelles les plus positives sur l'entier rétablissement de la reine et sur le bon état de la santé de son auguste enfant, je dois me référer à cet égard aux rapports du premier médecin Las- 8one qui ont été mis sous les yeux de V. M., et je vais lui exposer très-humblement les détails divers qui ont trait aux dernières circonstances présentes.
Je ne pourrais assez louer le bon ordre, l'exactitude et le zèle avec lesquels la reine a été servie pendant tout le temps de ses couches ; Bn chacun à cet égard s'empressait à bien remplir ses devoirs , sans qu'il y soit survenu d'obstacles par les prétentions de charge et la ^bule d'étiquettes, qui à cette cour- ci apportent communément beaucoup de confusion et d'embarras dans le service qui se fait auprès de la personne des souverains. J'avais vivement sollicité tous les retranchements en ce genre qui me paraissaient utiles , et je les ai tous obtenus sans difficulté, et sans même qu'il en soit résulté des plaintes ^ la part de qui que ce soit. Ce qui s'est fait maintenant servira «ftiis la suite de règle pour les cas semblables, et je crois ce changett^eut très-utile.
lie roi , auquel un exercice habituel est devenu nécessaire pour la ^xiservation de sa santé , n'a pas voulu sortir du château pour faire *^ moindre promenade pendant les huit premiers jours des couches. •^U réveil de la reine il se trouvait le premier au chevet de son lit, et y passait une partie de la matinée; il y revenait à différentes reprises l'après-midi, y restait toute la soirée, et partageait le temps ^c la journée à aller de chez la reine auprès de son auguste enfant, *ttquel il marque la tendresse la plus touchante.
L'abbé de Vermond était un des premiers qui entra le matin
<îtez la reine. Ce zélé serviteur a été d'une assiduité constante à Ver-
*^e8 jusqu'au moment présent , et il n'a pas peu contribué au
Bieilleur service de sa souveraine. Le roi en a été si satisfait qu'il
8 est enfin déterminé à parler fréquemment avec l'abbé et à lui mar-
îner toute sorte de bontés , ce qui n'était jamais arrivé précédemment.
woique, l'avant-veille des couches de la reine, la princesse de
286 MfiRCY A MARIÊ-THÉRÈSK
Lamballe eût reçu la nouvelle de la mort de son père (1), cela ne l'empêcha pas de faire son service, et elle Ta rempli même avec exactitude. Ckîtte surintendante ainsi que la comtesse Jules de Polignac étaient la société la plus intime de la reine , mais ces deux rivales Tune vis-à-vis de l'autre occasionnaient quelque gêne à S. M. EUe s'en dédommageait en voyant seule, le plus que possible, la comtesse de Polignac, dont la 'faveur a toujours été en augmentant. La dame d'honneur et la dame d'atours entraient dans différents instants de la journée pour surveiller au service de la reine, il m'était permis de voir S. M. quelques moments, et je me tenais le reste du temps dans les cabinets pour être à portée d'avoir des nouveUes. La reine n'a vu les grandes entrées que le septième jour, le lendemain les dames de son palais , et le neuvième jour les entrées de la chambre. Il était d'usage ci-devant que toutes ces classes entrassent successivement dès la quatrième journée ; mais leur droit a été pour cette fois subordonné à la décision des médecins, et on s'y est soumis sans former de plaintes.
Les princes et princesses de la famille royale , en marquant les attentions les plus empressées, se sont cependant conformés, soit dans la fréquence, soit dans la durée de leurs visiies, à ce que pouvaient comporter l'état momentané de la reine et son repos, de façon qu'en cela tout s'est passé au mieux possible.
Le 3 de ce mois la reine a conmiencé à admettre dans sa chambre un certain nombre de personnes pour y passer la soirée. Il s'y tient une banque au pharaon, mais à laquelle on ne joue que très-petit jeu. Sur im théâtre construit à cet effet dans le grand cabinet de S. M., il y a eu le 1 1 un spectacle qui sera continué deux et trois fois la semaine. L'espace n'admet pour les spectateurs que cinquante places : elles sont remplies par la famille royale, et il n'y a que trèspeu de personnes externes et les plus favorisées qui soient admises à ces occasions.
Le retranchement des étiquettes nuisibles, qui a été si utile à la reine, est également décidé en ce qui concerne son auguste enfant. S. M. avait daigné me prévenir de ses projets à cet égard, et ils m'ont paru infiniment bons à mettre en pratique. Conséquenmient on a supprimé toutes harangues d'usage à faire à l'enfant royal. Il
(1) Louis- Victor, prince de Carignan, de la maison de SaToie.
est permis aux ambassadeurs et ministres étrangers d'aller chez la jeune princesse ; mais on exige qu'ils ne s'y présentent point en corps. Tout apprêt de cérémonial est interdit ; le service ne s'en fait que plus exactement, sans être embarrassé par cette foule de domestiques inutiles, dont il y a toujours eu un si grand étalage à cette cour-ci. Après ce premier objet si essentiel, l'attention de la reine s'est tournée sur les bonnes œuvres à faire à l'occasion de ses couches ; il y sera employé cent mille francs donnés par le roi , mais entièrement à la disposition de la reine. Quoique le plan de distribution n'en soit pas encore absolument fixé, d'après ce que S. M. m'a dit en dernier lieu, je crois que partie de la somme sera employée à doter et marier des pauvres filles, indiquées par les curés des paroisses de Paris; avec le reste de l'argent, on délivrera des prisonniers retenus pour dettes, et il sera fait quelques aumônes dans les hôpitaux.
Après les six semaines des couches, il a été mis en question si la reine viendrait à Paris, à la métropole de Notre-Dame et à l'église de Sainte- Geneviève, patronne de la ville. L'étiquette établit que les reines n'y 'viennent qu'à l'occasion d'un dauphin ; mais la reine est fort disposée à passer par-dessus cet usage ordinaire, et je fais de mon mieux pour l'y déterminer. Cependant, comme ces formes tiennent à beaucoup de cérémonial plus compliqué ici qu'ailleurs, je ne sais encore ce qui en arrivera ; mais je représente fortement qu'il importe que la i^ine ne paraisse pour la première fois dans Paris après ses couches que pour un objet qui puisse plaire au public et l'édifier, et il ne sera P^ difficile d'en trouver un moyen.
Pendant que j'écrivais ce présent et très-humble rapport, les denx articles ci-dessus mentionnés viennent d'être décidément fixés ^ftns la forme la plus convenable. Le roi et la reine viendront en cé- ^^émonie à Notre-Dame ; ils seront suivis de Monsieur, de* Madame, ^^ M. le comte et de M*"® la comtesse d'Artois ; le jour est arrêté P<>Ur le 8 février. Dans la matinée de cette journée, rarchevêque ^ Paris donnera la bénédiction nuptiale à cent mariages, dotés par ** ïeine à raison de cinq cents firancs & chaque pauvre fille et l'ha- Wlement de l'époux et de l'épouse. Chaque curé de Paris a présenté ^ nombre de ces mariés; ils seront tous dans l'église de Notre- "^^^ïïie lorsque le roi et la reine y arriveront. A cette charité la reine ^ Joint celle de faire payer les mois de nourrice de tous les premiers
288 MERCY A MARIE-THÉftÈSE.
enfants qui naîtront de ces mariages, en observant que, si les mères allaitent leurs enfants, elles recevront 15 livres par mois, et si les mêmes enfants sont remis à des nourrices étrangères, celles-ci recevront 10 livres par mois.
Le sieur Necker, par ordre du roi, a porté mille louis à la reine pour des charités à faire dans Versailles. S. M. a d'abord fidt remettre six mille francs à chacun des deux curés de la ville pour quUls eussent à distribuer cette somme à leurs pauvres. Les autres douze mille livres (1) seront employés à des aumônes particulières.
La reine s'est fait relever de ses couches le 18 par son grand aumônier, dans la sacristie de la chapelle de Versailles.
Le lendemain 19 S. M., étant sur sa chaise longue, a vu les ambassadeurs et ministres étrangers, et a daigné tenir à chacun d'eux quelques propos de bonté. Le roi d'Espagne a fait remettre par son ambassadeur le présent qu'il avait destiné à la jeune princesse, sa filleule ; il consiste en une paire de boucles d'oreilles à une seule pendeloque entourée, avec un bouton et un petit Saint-Esprit en diamants, ces deux pièces devant servir pour porter au col par le moyen d'une ganse ou cordon de soie. Le bouton de diamant est beau et forme la seule pièce remarquable du présent.
Au lieu du courrier mensuel que j'attendais de Bruxelles , il m' est arrivé un le 20 au soir par Strasbourg, avec les très-graciei ordres de V. M. en date du 13. Je me suis rendu le 21 au matin Versailles, et y présentai à la reine les lettres qui lui étaient sées. Cette auguste princesse a marqué une extrême sensibilité h les témoignages de tendresse qu'elle reçoit de V. M. dans les co jonctures actuelles.
C'est par un effet de la clémence ordinaire à V. M. qu'Elle daigné faire attention au saisissement que j'ai éprouvé lors des ches de la reine. Il est certain que je n'ai de ma vie été si affecté, et ce sentiment d'un très-profond et très-respectueux chement tenait à mon zèle pour la meilleure des souveraines que pour son auguste fille.
(1) On sait que le loui» valait alors vingt-quatre francs. Ce fut en 1810 que le louM fut remplacé par le napoléon de vingt francs.
Paris, 25 janvier. — Dans ce très-humble rapport particulier j'ai rendre compte à V. M. de plusieurs particularités que la diversité » objets ne permet pas de lier entre elles^ et que je vais exposer ins des articles séparés.
!• La reine, à l'occasion de ses couches, a reçu un présent du roi en , finrmant la somme de 102,000 livres. La comtesse de Polignac, mr se fidre un mérite , avait parlé à la reine de son projet de sugérer au comte de Maurepas l'idée d'un pareil don. Je représentai temps qu'une pareille négociation était inconvenable par toute srte de raisons , et qu'il était absurde que le ministre se mêlât d'une hose que le roi devait faire et aurait faite de son propre mouvement ; laifl mon avis ne ftit point suivi. La somme en question vint d'ailnrs très à propos au secours des finances de la reine, qui étaient rt dérangées ; S. M. devait, en différents articles, au delà de 3,000 tns* Comme la reine tient note de la perte et du gain qu'elle, fait jeu, je proposai de faire un bilan de cet objet pour voir à quoi il montait. L'abbé de Vermond ayant été chargé de cet ouvrage, 86 trouva que la reine avait perdu dans l'année 1778 14,000 et elques louis , qu'elle en avait regagné 6,494, et que par consé- Lent il restait de net en perte 7,556 louis. La reine fut réellement ippée de cette découverte ; elle nous a assurés, l'abbé et moi, que sa solution était très-décidée de se modérer sur un article de dépense ^ énorme que mal employé, et elle écouta avec bonté toutes les îsons que nous exposâmes pour démontrer les inconvénients d'un Kreil abus, qui enlevait à la reine les moyens de tout acte de bien- À88iioe raisonnable et même nécessaire en tant d'occasions. 2* Je ne puis assez dire combien la reine, dans ces moments transes et dénués de dissipations, nous a marqué de confiance, & 'abbé de Vermond et à moi , en nous ouvrant le fond de son &me ; loug y avons vu la grande et respectueuse tendresse qu'elle conserve [wor V. M., et le vrai attachement qu'elle a pour son auguste faniUe. D'après ce que la reine nous a dit de ses sociétés , du jugeoent qu'elle porte des qualités et des défauts d'un chacun, nous vons été dans le cas d'admirer la justesse d'esprit de cette auguste rincesse. Nous avons reconnu qu'il n'y a que sur la comtesse de