III
Paris, 17 juin. — Quoique le roi, par sa tournure physique et n
raie, paraisse trës-éloigné de se livrer aux désordres de la galanter:
je n'ai cependant jamais perdu de vue les dangers possibles d'
pareil inconvénient, et je n'ai jamais cessé non plus de tâcher d'c
citer toute l'attention de la reine à cet égard. Pendant longtem
j'ai eu grande peine à y réussir, et je voyais avec chagrin que la i
curité de cette auguste princesse la rendait trop indifférente sur ]
moyens de captiver son époux, et sur le système propre à y réoss
Maintenant cela a changé ; mais la reine, devenue plus sensibl
plus attentive aux propos publics, n'en était pas plus décidée
remplir ce qu'il fallait pour prévenir les effets réels ou l'accompli
sèment de ces mêmes propos. Cet objet a fait la matière de plusiei]
audiences que j'ai eues, et dans lesquelles j'ose me flatter d'ave
gagné beaucoup pour l'avantage et le meilleur service de la reine. Pe
dant son séjour à Trianon, je m'étais aperçu que l'on avait cherché
travailler l'esprit du roi même du côté de la galanterie ; je n'ai ]
encore bien découvrir de quelle voie souterraine partaient ces m
chinations. D'ailleurs elles n'avaient rien de bien alarmant ; cèpe
dant la reine en fut im peu occupée, même assez affectée pour qu'<
lui remarquât du chagrin. Dans ces circonstances je proposai dei
choses à S. M. : la première et la plus essentielle était de mettre m
assiduité constante & être avec le roi le plus que possible, & lui ma
quer de la tendresse, à l'attirer dans la société de la reine, et à fied
en sorte qu'il y trouve de l'amusement. Tout cela a été rempli av«
succès ; la reine s'est déterminée aux voyages de Saint-Hubert, el
a imaginé ceux de Trianon qui ont produit le meilleur effet. Elle
attiré le roi chez la comtesse Jules de Polignac , et, quoique dans <
dernier point je pusse aisément prévoir quelques inconvénients, 1'
vantage majeur de tenir le roi le plus près possible de la reine m
paru une considération qui devait l'emporter sur toute autre, et
est certain que, par l'ensemble de ces mesures, le crédit apparent
réel de la reine y a infiniment gagné. Toute cette marche avait é
combinée entre l'abbé de Vermond et moi, et nous avons réuni m
efforts pour qu'elle fïlt agréée et suivie. Ma seconde •proposition à '.
reine a été de vouloir bien, sans se presser, avoir un œil attentif
découvrir peu à peu quels peuvent être les indignes personnages qui ^8ent tenter de pervertir le roi , et dans le cas où il existerait une Pi^uve bien claire à la charge de qui que ce soit, d'en faire un exemple le plus frappant , et d'accabler d'ignominie et de disgrâce un pa- ^^il suborneur. La reine a fort goûté cette idée, et je la crois infini- ^^nt essentielle pour contenir les esprits pervers et intrigants, qui ^^nt si dangereux et en si grand nombre à cette cour-ci. La reine ^ €8t proposé , pour autant que cela dépend d'elle, qu'il ne se pas- ^^ra pas de semaine sans qu'elle ait des habitudes matrimoniales avec -■^^ roi. Dans une conversation qu'elle eut avec ce monarque, le ^ de ce mois, il tint à son auguste épouse un langage infiniment ^^rdial et tendre ; il lui dit entre autres qu'il l'aimait bien de tout ^on cœur, et qu'il pouvait lui jurer de n'avoir jamais éprouvé ni sensa- ^on ni sentiment pour aucune femme, hors pour elle seule. La reine fit .grande attention & cette phrase, et en conclut que le roi soupçonnait qu'elle avait connaissance des projets de lui donner une maîtresse. J'ai cité dans mon très-humble rapport ostensible un effet de l'a- T)us que fait la comtesse Jules de son crédit. Sur ce point il est dif- :ficile de rien gagner auprès de la reine ; mais les petits inconvénients qu'occasionne la favorite ne sont pas des objets bien majeurs, et jus- <ju'à présent j'ai toujours trouvé des moyens de diminuer les effets de ces mêmes inconvénients. Je suis plus en peine et plus attentif sur l'influence momentanée que prend le duc de Guines auprès de la reine. Ce personnage est dangereux à plusieurs égards ; il est assez adroit, très-intrigant, d'un caractère fort équivoque, extrêmement ambitieux et frondant ouvertement le comte de Maurepas. Avec ma franchise ordinaire je ne cache à la reine aucune de ces nuances, je lui en expose les suites possibles, quelquefois je fais impression, et souvent je me trouve déjoué; mais j'espère toujours qu'il y aura également remède de ce côté-là. Dans le moment présent, mon grand objet est de tâcher de fixer toutes les réflexions de la reine sur les menées du roi de Prusse, et sur les mesures propres à contrecarrer les vues de ce prince de se mêler des affaires de cette cour-ci et de s'en rapprocher par cette conduite. Je fais sentir à la reine le grand danger qui en résulterait pour les suites de l'alliance, et si V. M. daignait en marquer un mot à son auguste fille , cela donnerait beaucoup de force et d'efficacité à tout ce que, suivant les circonstances, j'aurai peut-être à répéter sur ce chapitre.
Eelativeinent au contenu de la très-gracîeuse lettre de V. M., j'ai à observer que depuis longtemps je ne perds pas de vue les allures du duc de Nivernais, et comme le baron de Goltz a tenu ici publiquement des propos fort indiscrets sur sa grande liaison et sur ses conversations avec ledit duc, ce me sera un moyen de faire parvenir à ce dernier quelques avis qui lui viendront par des voies tierces, sans qu'il puisse se douter que j'y aie la moindre part, et de façon ou d'autre je tacherai de lui faire changer sa marche déplacée et odieuse.
Quoique la reine ne l'ait pas témoigné dans ses lettres, il est cependant certain que ce que V. M. a daigné mander sur le baron de Breteuil a produit un efifet favorable pour cet ambassadeur ; je suis presque assuré que la reine lui marquera assez de bonté pour qu'il ne s'aperçoive pas des phiintes qui ont eu lieu contre lui. Par le dernier courrier français la reine a daigné lui écrire quelques lignes et lui marquer sa satisfaction de ce qu'il a concouru à la paix. Il se présente une nouvelle bévue dans l'idée qu'a eue l'ambassadeur susdit que le diplôme de prince d'Empire lui avait été offert ; quoiqu'il soit ambitieux et imprudent, je lui ai toujours connu de l'honnêteté et de la droiture, et il se pourrait peut-être qu'il y a plus de mésen tendu que de malice dans la jactance qu'il a mise à supposer l'oflfre d'ime grâce qui ne lui a pas été réellement offerte. Par tout ce qu'il mande t\ ses parents et au comte de Vergennes , il me paraît pénétré de la plus profonde et respectueuse reconnaissance des bontés que V. M. a daigné et daigne encore lui marquer. Je ménagerai ici les choses de manière à le tenir dans ces mêmes sentiments, et à éviter tout effet de mortification qui pourrait le jeter dans le parti ennemi.
J'ai l'âme comblée de l'extrême clémence avec laquelle V. M. daigne de main propre me marquer sa satisfaction de mes faibles services auprès de la reine. Je suis personnellement si attaché à cette auguste princesse, je le suis tellement à la personne sacrée de V. M., que ni ma mauvaise santé, ni rien au monde ne ralentira jamais les efforts de mon zèle. Mon plus grand bonheur serait qu'il devînt efficace dans son objet, et qu'il contribuât à procurer au moins im peu de sujet de contentement à la plus grande et à la meilleure des souveraines. J'éprouve une inquiétude et une vraie douleur quand j'aperçois, ainsi que cela arrive dans le moment présent, que V. M. est affectée de quelque peine; cependant le dernier arrangement va
mettre le prince de Kaunitz dans le cas de rendre encore de longs et utiles services à V. M. ; même le vertueux baron de Binder pourra y concourir, quoique d'une manière moins directe et assidue que par le passé. La grandeur d'âme et la clémence qui caractérisent V. M. lui sont garants qu'elle est et sera toujours servie avec une bonne volonté, un zèle et un attachement aussi profond que réel pour son auguste personne ; mais il suit de cette vérité que nous serions tous déroutés et confondus, si nous avions lieu de craindre d'être abandonnés par la grande souveraine à laquelle nous consacrons avec tant de plaisir tous nos vœux et nos vies. Jamais je n'aurais osé articuler ce langage , si l'extrême bonté de V. M. ne m'y avait autorisé.
Laxenbourg , ^60 juin. — Comte de Mcrcy-Argenteau , J'ai reçu
^otre lettre du 17 par le courrier Morenheim, arrivé ici le 26 de ce
"^ois.
Quelle que soit la tournure physique et morale du roi , il est tou- ^ ours sûr que nombre de gens mettront tout en œuvre pour l'en-
"^raîner dans quelque intrigue galante. Le passé n'en fournit que trop ^'exemples , et le caractère de la nation, joint aux cabales des cour-
"tisans, ne se dément jamais. C'est donc sur vos lumières et sur votre sèle que je compte , si jamais ma fille se trouvait dans des circonstances assez fâcheuses de devoir craindre une rivale; mais, même dans ce cas , je ne serais pas d'avis qu'on tentât de faire un coup d'éclat. Les suites en sont presque toujours désagréables ; mais je laisse à votre prudence de prendre et suggérer à ma fille telles mesures que vous jugeriez les meilleures dans un cas de cette espèce, qui, je le souhaite comme je Tespère, n'existera jamais.
Indépendamment des motifs politiques, je suis fâchée dans mon particulier de voir déjoué, par les sollicitations de la comtesse Polignac en faveur du comte Gramont, le duc de Lorges, qui s'est fait connaître ici avantageusement à moi et dont le père encore a mérité mon approbation pendant son ambassade ici ; mais si le crédit de C€tte fevorite auprès de ma fille n'est pas sans inconvénients , il y en aurait bien plus à craindre si jamais celui du duc de Guines allait prendre consistance.
Je conviens avec vous qu'on a jugé avec trop de rigueur le bar de Breteuil sur l'affaire du diplôme de prince d'Empire ; je suis bî aise que ma fille lui ait donné quelque marque de bonté [je lui d beaucoup de reconnaissance.]
Tout singulier que paraît le projet du roi de Prusse d'allier la Frai avec lui et la Russie, on ne saurait prévoir tous les événements possib qui pourraient amener l'exécution de ce projet. L'Angleterre a nombre de partisans; on est toujours indisposé contre la France, pc ne pas s'être prêtée à toutes nos vues dans l'affaire de Bavière, qn que convaincue que je suis dans mon particulier que jamais la Frai n'aurait pu prendre un parti aussi opposé à ses intérêts , et que d'à leurs elle a fait ce que nous pouvions exiger raisonnablement de fi concours à la pacification. Il semble qu'on n'a pas perdu de vue te à fait l'idée de moyenner notre liaison avec la Russie et la Prus! capable d'imposer à toute l'Europe. Vous me rendrez assez de justi je crois, pour me croire au-dessus de ces illusions ; mais je souffn voir qu'elles ne laissent pas de plaire. Le prince de Kaunitz tombe siblement, sa santé est entamée, et je lui ai trouvé assez mauva mine lorsque je l'ai vu un de ces jours en ville. Il pense se irai porter à présent à Laxenbourg.
[ Le doute seulement d'une nouvelle grossesse me comble de jo je n'en dirai rien si vos gazettes n'en parlent. ]
[Nous avons eu un grand malheur avec les patrons (1) de l'an lerie ; plus de cent mille patrons sont sautés en l'air tout d'un coi ont ébranlé bien des maisons et écrasé pli^s de cinquante personi et deux cents blessés. La perte de l'artillerie seule, sans les do mages, va à 500,000 florins.]
Laxenbourg, V Juillet, — Madame ma chère fille, La vôtre du nous a trouvés ici à. Laxenbourg, où nous nous trouvons encore. L'ai fait un bien infini à votre frère, qui, & ma grande consolation, marc
(1) Marie-Théi^e traduit ainsi le mot allemand patrone qui veut dire cartouche. Lf juin eut lien à Vienne la terrible explosion d'une poudrière située près de la porte de N? dorf et remplie de munitions de guerre. L'explosion fut telle que des maisons furent ébi lées dans les villages voisins et jusqu'au centre de la ville. Joseph II se rendit aussitôt le lieu du désastre pour fai)re organiser les secours nécessaires.
à cette heure sans béquilles, et avec une canne très-légère. Mais le tout n'est pas encore guéri ; cela demandera encore bien du temps et ménagement. Avec lui cela est d'autant plus facile qu'il se prête à tout et de la meilleure façon, ne s'en faisant gas même un mérite. Ce que vous me mandez de votre charmante fille me comble de joie, et une lettre du 23 de Mercy le ferait encore plus : mais je n'ose m'y livrer encore. Ce serait le comble pour moi , puisque vous me dites que votre santé est entièrement remise, et que la dame russe le dit aussi. Elle a été frappée, voyant entrer la Marie, combien elle lui trouvait de ressemblance avec vous ; ce que je ne peux croire, ni Ion que je vous ai vue partir, ni après les portraits. Je souhaite bien sincèrement au roi la paix : la guerre de mer est icore plus cruelle et dispendieuse. Notre ami réconcilié (1) cherche îi XBOus nuire et, par ses menées et insinuations très-fines et captieuses, 2k éloigner tout le monde de nous ; il emploie tout 4e qui est à imaginer, des préventions et des cajoleries. Ce n'est sûrement pas par acn itié pour la France ; on sait comme il s'en explique dans son partionlier très-indécemment, mais pour nous l'arracher : c'est son senl but. Je me flatte que cela ne sera jamais. Je compte trop sur les sentiments du roi et sur l'honnêteté de son ministère; mais quelque petite liaison ou du louche pourrait en naître. Je dois ^péter ce que je vous ai déjà mandé autrefois , que nous ne pouvons tenir ensemble; et c'est cette alliance avec l'Angleterre qui lions a fait changer alors entièrement de système : je m'en trouve ^^^^ès-bien , et je crois que la France y trouve aussi son compte. Ce ^ ^st que depuis cela qu'elle a pu mettre toute son attention et dépense à la marine, et tenir tête à son ancienne rivale. On viendra de plusieurs façons, surtout avec une alliance ou commerce avec la Russie. Qu'on y prenne bien garde, ces deux puissances ne font qu'une. Il ne faut pas les heurter de front, mais il ne faut pas se flatter d'en tirer parti à jamais à notre avantage réciproque.
J'aime mieux paraître importune que de manquer & vous recom- ^iider d'être bien sur vos gardes. Qu'on ne prête l'oreille à ces insinuations ; au commencement tout est plus facile qu'après coup. Malheureusement les anciens préjugés dans nos deux nations ne sont P^ encore si effacés que je le souhaiterais, et on trouve souvent en-
>"^) X« roi de Prusse.
core revenir des anciennes préventions , contre lesquelles il n'y a que notre constance et amitié qui à la longue triomphera pour le bien de nos maisons, peuples et sainte religion. Ce sont des objets bien grands et chers, poi|r ne rien négliger à les consolider et étemiser. Ma chère fille, vous pouvez beaucoup en suivant ces principes, e en voulant écouter et suivre les insinuations de Mercy, qui a tou ma confiance , et qui vous est sûrement aussi attaché qu'aucun de vos Français et ministres. Je vous embrasse de tout mon cœur. Dieu conserve nos espérances!
Paris, 14 juillet. — Sacrée Majesté, Je m'étais bien flatté d'êtr^ dans le cas de confirmer par ce courrier la grande et bonne no" velle que par denx lettres j'avais annoncée dans le temps au seci taire du cabinet baron de Pichler, mais malheureusement les es] rances sur la grossesse de la reine ne sont point soutenues. Le voyiL— ^^jr-, de Compiègne et tous les apprêts qu'il exige ayant été cont^^c*«>mandés, Leurs Majestés se sont décidées pour un séjour de quir-» as e jours ou trois semaines à Marly. La cour doit s'y rendre vers la -fi n de ce mois, et on projette d'avance un second voyage pour la mfemne maison de plaisance a])rès la fête de Saint-Louis. Le grand noniljre de courtisans qui, par leur état dans le militaire, sont obligés de se trouver à l'armée, joint à ce qu'une partie de la noblesse de Paris est actuellement dans ses terres en province, fera que la cour sera peu nombreuse cet été. Les deux femmes auxquelles la reine ^rmei l'accès le plus familier seront également absentes. La princesse àt Lamballe est au moment d'aller j)rendre les eaux; elle sera à I* vérité peu regrettée , sa faveur n'a cessé de décliner de plus en pliiî*> et maintenant elle est bien plutôt tolérée que désirée par la reine » qui a réimi toutes les aflections de société sur la comtesse Jules cl* Polignac, laquelle est à Spa jmur deux mois. Elle s'y est rendue avc^ * sa cousine la marquise de Châlons , laquelle , selon des bruits pii*blics très-mal fondés, s'était attiré les regards et les attentions du ro^ On aura lieu d'être entièrement détrompé sur cette conjecture, d'autant plus que le premier écuyer, duc de Coigny, marque ouvertemenf un grand attachement pour cette dame et l'a accompagnée aux eanx
La reine ne s'est point encore écartée du système sage et modér
qu*elle s'est prescrite dans son régime, et je commence à espérer que ce système subsistera longtemps. Le goût pour l'exercice du cheval paraît entièrement dissipé : il y a près de six semaines que S. M. n'est venue au spectacle à Paris ; ses promenades à pied ou en voiture ne sont ni longues ni fatigantes , il n'existe plus de ces parties de plaisir dont M. le comte d'Artois était ci-devant le promoteur ; la réforme à cet égard est plus entière que je n'aurais osé l'attendre, et elle se porte même sur la manière dont ce jeune prince est traité. La reine , sans lui montrer moins de bonté et de bienveillance , en a retranché l'apparence de familiarité , et n'admet plus les petites licences que prenait M. le comte d'Artois. U est quelquefois renvoyé, et souvent il attend dans l'antichambre le moment où il plaît à la reine de le laisser entrer dans ses cabinets. Ce traitement étant celui que Monsieur a toujours éprouvé, les deux frères se trouvent à cet égard au même niveau , et cela n'en est que mieux pour la tranquillité intérieiu'e. Cependant dans le particulier M. le comte d'Artois conserve l'avantage d'une prédilection décidée, et ce n'est que pour l'extérieur qu'il y a quelque changement dans la faveur dont il jouit.
A l'exception du peu de temps où la reine a espéré d'être grosse elle ne s'est dispensée que d'un seul voyage de Saint-Hubert , et elle se propose d'y retourner cette semaine. S. M. s'occupe avec plus d'attention que jamais de son auguste fille et de tout ce qui a trait à l** éducation future de cette jeune princesse. D'après ce que la reine a daigné m'en dire, je vois qu'elle se persuade que les qualités personiielles de la princesse de Guéménée ne la rendent eu aucune manière propre à l'emploi de confiance qu'elle occupe, et c'est une vérité qui n'est que trop bien constatée. Cela peut causer certains embarras ^ vu les prérogatives inouïes que l'on a attribuées en France ^ la place de gouvernante des enfants royaux. Par une sorte de loi , ^^ pour mieux dire d'usage constant, il est reçu ici que la dite place, * l'exemple de celle de chancelier de France , n'est amovible que par *^ Volonté de celle qui la remplit, et que l'on ne peut la déplacer sans ^^i faire juridiquement soni)rocès. Quelque étrange que soit cette cou- ^^e, elle n'est pas aisée à abolir dans uu pays où toute la noblesse ^ l'éunit à faire cause commune quand il s'agit d'attaquer des abus ^^1 lui sont utiles. Quant au cas présent, il y a encore du temps pour y penser, et jusqu'à ce que la jeupe princesse royale ait atteint
330 MERCY A MARIE-THÉKÈSE.
Page de deux ans, il se présentera sans doute des moyens d'arrangei tout pour le mieux. La reine voudrait aussi retrancher la multiplicité des sous-gouvernantes ; la méthode de remplir ce service pai semaine occasionne une éducation nécessairement variée et par conr séquent sujette à bien des inconvénients. Je suis souvent témoin dei réflexions très-judicieuses que la reine fait sur cette matière, et ell< me permet de lui exposer les idées qui semblent le mieux concoari3 & ses vues.
J'ai très-humblement rendu compte & V. M. du grand mouvemeni qu'il y avait à. Versailles par rapport à une survivance d'une des compagnies des gardes du corps, et des efforts que la comtesse Jules de Polignac avait faits pour la procurer à son futur beau-fils le comte de Grsr mont. Peu de jours après le départ du courrier de juin, le crédit de li reine a aplani les obstacles qui s'opposaient aux désirs de sa favorite , et le jeune comte de Gramont a obtenu cette survivance. Toub la famille des Civrac en est dans la consternation, et bien d'autrei encore ont excité des rumeurs sur un choix qui paraît avoir lésé plusieurs prétendants mieux fondés ; cette petite effervescence se calmera et ne tire d'ailleurs à. aucune conséquence bien grave. CTétai le seul objet de tracasserie qui se fût présenté depuis assez longtemps L'abbé de Vermond est resté assez assidûment à Versailles, et il s'] trouve encore dans le moment présent.
Le courrier mensuel m'ayant remis le 1 1 les très-gracieux ordrei de V. M. en date du 30 de juin, je me suis rendu sur-le-champ i Versailles pour y présenter les lettres adressées à. la reine.
Paris, 14 juillet. — Je sens toute l'importance des objets don V. M. daigne me faire mention dans sa très-gracieuse lettre , et ei exposant mes très-humbles remarques sur ces mêmes objets, je com mencerai par ceux qui concernent la reine.
Malgré ce que la tournure totale du caractère du roi semble pw senter de rassurant contre le danger des intrigues galantes, j'ai toi] jours cru que cet objet exigeait la plus sérieuse attention , et je n'i jamais cessé de supplier la reine d'y veiller de très-près. Pendant* 1 rougeole de cette auguste princesse j'avais eu soupçon de quelque manœuvres. J'étais bien sûr qu'elles n'avaient eu ni suite ni succès
mais il devenait de grande conséquence de découvrir les auteurs de pareilles menées, et je me suis donné tous les mouvements possibles pour y parvenir. Mes recherches n'ont abouti qu'à me procurer de légers indices, et dans une matière aussi grave la conscience ne permettrait pas d'inculper positivement quelqu'un sans preuves évidentes ; mais je ne suis cependant dans le doute qu'entre deux ou trois personnes : c'est déjà une grande facilité gagnée pour éclaircir les faits. D'après certaines actions je soupçonne grièvement un des premiers valets de chambre du roi, et il sera observé de très-près. Au reste V. M. daignera remarquer qu'il ne s'agit ici que de pures précsaations contre im mal qui, jusqu'à présent, n'a pas eu le plus léger ^ommencement , et pour lequel le roi n'a pas laissé apercevoir la plus Petite disposition ni propension ; entretemps j'ai obtenu de la reine Jie résolution bien ferme qu'à la première découverte certaine d'un oupable de pareille machination, S. M. en fera faire un exemple ef- Viyant, et j'ose assurer de toute certitude que le roi s'y prêterait, OÎU.TVU que la reine suivît exactement la marche et les mesures nielle peut prendre dans la position si favorable où elle se trouve. ' est plus que vraisemblable que ce cas critique n'existera jamais, * pour le moment c'est celui de tous qui me donne le moins d'inaîétude.
llia tendresse du roi pour son auguste épouse et ses complaisances our elle semblent augmenter toujours, et présenteraient une pers- ©ctive la plus agréable en tout genre, si la reine était plus dispose à se prévaloir de ces avantages, et un i)eu plus conséquente ^^118 les moyens d'en user utilement. Tout ce que l'abbé de Vermond 't moi ne cessons de répéter sur cette matière ne fructifie qu'au- ^^t que les conseils des alentours favoris s'accordent quelquefois en ^^rtains points avec les nôtres. Alors la reine nous confie comme choses toutes nouvelles des avis très-défigurés que nous lui avons Présentés cent fois sous des formes plus claires et mieux ordonnées. ^ duc de Guines, qui, pour le moment, a le plus d'influence en macère de conduite politique , a proposé à la reine de voir souvent le ^^^**nte de Maurepas et de s'entretenir d'affaires avec ce ministre , P*^ la double raison que le roi parlera plus librement avec la reine ^ dioses dont elle aura acquis des idées par la voie du vieux mi- '^^tre, et que, celui-ci venant à mourir, la reine se trouvera plus en '^^Ure de le faire remplacer à son choix. Or il est clair que le don-
neur de conseils s'attend bien que ce choix pourrait tomber sur lui, et c'est la première remarque que j'ai faite tout uniment à la reine, lorsqu'elle daigna me parler de l'avis en question, que je lui avait moi-même donné tant de fois, en lui suggérant la manière de U mettre en usage. Voici celle que le duc de Guines a imaginée et qui a été suivie :
Dans trois conversations que la reine a eues depuis peu avec le comte de Maurepas , et dont elle a daigné me faire le narré , S. M. s'est bornée à improuver en général les opérations du gouvernement, et à vouloir prouver que le comte de Vaux (1) ne convenait pas au commandement de l'armée, que le marquis de Castries lui aurait été préférable, qu'au lieu de tenir la flotte à l'entrée de la Manche et de chercher à intercepter le conmierce des Anglais , il aurait mieux valu de diriger tous les efforts contre leurs îles en Amérique, et autres objets semblables. Je vois que les réponses du comte de Maurepas n'ont eu l'air que de défaites insidieuses ; il est convenu que la reine avait raison en tout point, et il n'est entré dans aucun détail qui pût éclairer S. M. sur le peu de connaissance qu'elle a du fond de ces objets. La reine avait d'abord interprété les aveux du comte de Maurepas comme ime marque de sa confiance en elle, et comme un hommage qu'il était forcé de rendre à la vérité. J'ai tâché de faire revenir la reine de cette erreur, en lui exposant toutes les réflexions que comporte la matière, et je fis voir à S. M. combien des démarches bonnes en elles-mêmes, quand elles sont employées avec méthode et jugement, peuvent devenir nuisibles quand elles sont mal remplies. Dans cette occasion je n'épargnai pas les conseillers favoris; j'obtins l'apparence d'une entière conviction, avec beaucoup de marques de confiance et de bonté. Malgré cela je m'attends à devoir revenir encore bien souvent sur l'influence bien fâcheuse que gagne le duc de Guines, et de laquelle il pourrait faire un usage très-dangereux, et cela d'autant plus que cet adroit courtisan est aussi ambitieux qu'il est suspect du coté du caractère ; il a trouvé moyen de s'emparer de toute la confiance de la comtesse Jules de Polignac, et cela ajoute une grande force & son crédit.
(]) Le maréchal de Vaux avait été nommé au commandement de Tannée destinée 4 une descente en Angleterre, qui ne put s'effectuer.
De tons les objets celai que la reine a le mieux compris, qui la frappe le plus et auquel elle oppose les meilleures mesures , c'est celui des intrigues du roi de Prusse à cette cour-ci, et j'espère avec tonte confiance qu'il y aura bon moyen de rendre ces mêmes intri- ^es infnictueuses , pourvu que la reine y continue l'attention dési- Table. La dernière lettre de V. M. a produit & cet égard un excellent effet ; une chose seule deviendrait très-fïlcheuse : ce serait si les apparences de partialité et de penchant pour l'Angleterre donnaient ^u roi de Prusse la facilité d'y enraciner les soupçons qu'il s'efforce 2fc répandre ici. Il est de mon devoir et de ma fidélité d'oser dire à "V. M. que généralement tout le public et le ministère français a une foi entière dans les principes, les vues et les sentiments de V. M., et je puis affirmer qu'elle est aimée, admirée et respectée d'une manière vraiment touchante et satisfaisante; malheureusement on h ^'injustice de ne pas donner la môme confiance a la façon de penser de S. M. l'empereur. On admire ses grands talents et on les craint, en lui supposant quelque éloignement pour cette nation. Ces absurdités se dissiperont sans doute ; mais elles exigent quelqne ménagement pour le maintien parfait et durable de Talliance. Quand je me représente le caractère personnel et si connu du roi de Prusse et l'ensemble de son système d'État, quand je réfléchis sur celui de la Russie, que j'ai vu de si près, j'avoue qu'il ne peut ^e tomber sous les sens la possibilité d'une liaison politique utile ^ntre V. M. et les puissances susdites. Il ne m'appartiendrait d'oser ^^poser mon faible sentiment sur une si grande matière, si V. M. n'a- ^^ît daigné m'y autoriser en en faisant mention dans sa très-gra- ^ieuse lettre.
liB reine a su l'accident arrivé par l'incendie des poudres, et elle ^ ctvait été frappée par la manière dont les premiers bruits avaient ^^«^ré ce malheur. La santé de S. M. est bonne.