XXVI. — Mauie-ThkuÈ8E a Mercy
^chonbrunn, 31 juillet, — Comte de Mercy-Argeuteau, J'ai reçu ^^^ le courrier Tarnoczy, arrivé ici le 20, votre lettre du 18. Je suis ^^^îble, comme vous pourriez bien imaginer, de voir évanouies mes ^^l^Tances d'une nouvelle grossesse de ma fille. On veut supposer ^^ ^lle pourrait y avoir donné lieu pour avoir dansé dans ce premier
334 MARIErTHÉRÈSE A MERCY.
moment des apparences de grossesse (1); je ne saurais Tappronver, si tant est qu'il est vrai.
Ce que vous me mandez sur le régime et sur la conduite de ma fille me fait plaisir. Je souhaite seulement qu'elle continue dans cette marche et qu'elle y fasse même des progrès. Je ne suis pas contente de la préférence qu'elle a donnée au comte de Gramont sm M. de Civrac , dont la famille a eu tant de part à son marii^j et qui est lui-même un bon sujet. C'est une nouvelle preuve combien peu elle est capable de résister à l'impulsion de ses favoris.
La princesse Guéménée ne réunit sûrement pas les qualités nécessaires pour être à la tête de l'éducation des enfants de France. Il serait à souhaiter qu'on trouvât le moyen de l'en éloigner avant que ma petite-fille avance en âge.
Si jamais on découvrait des infimes qui cherchassent d'entratnei le roi dans des intrigues galantes, il serait trop juste de les châtiei bien rigoureusement; mais je ne saurais vous dissimuler que je ne voudrais pas que ma fille y Ait trop mêlée et compromise , peut-êtn vis-àrvis du roi et du public. Selon mes principes la femme n'a riei d'autre à faire que supporter avec patience les écarts de son mari point de droit de s'en formaliser.
Je ne suis pas rassurée sur le caractère du duc de Guines ; on n'ei avait pas bonne opinion dans le temps qu'il s'est trouvé en Angle terre. Je serais bien aise d'être informée à fond par vous de ses sentiments et des projets qu'il pourrait former de temps en temps. Voui avez très-bien fait de mettre ma fille sur ses gardes contre les ruseï de ce courtisan adroit et ambitieux.
Je sais bien que les intrigues du roi de Prusse à la cour de Frano ne vous échappent pas et que vous êtes attentif à les rendre ineffi caces. Je suis encore d'accord avec vous qu'une alliance avec h Prusse et la Russie aux dépens de celle avec la France ne saurai me convenir, malgré qu'il y a nombre ici qui pensent différemment Je vois donc avec peine les doutes qui vont se multiplier sur lei
(I) On verra, dons le rapport XXX, la réponse de Mercy. Madame Campan dit que Tac cident qu^épronva la reine fut causé par un mouvement un peu brusque qu*eUe fit pou lever une glace de sa voiture ; elle ajoute que la reine n'avait point encore parlé de son éta dans sa famille et s'en félicitait. La lettre de Marie-Thérèse du 1*'' juillet et ceUe qui v; suivre du 1"' août prouvent que M»* Campan était mal informée quant à cette dernier circonstance.
sentiinents de Tempereur par rapport au système actuel, et que c'est loi-même qui y donne lieu , s'étant de nouveau expliqué avec Degenfeld dans un long entretien à Laxenbourg, combien il importait à la Hollande de ne pas se prêter à des vues contraires à l'Angleterre, et combien le commerce de la république pourrait souffrir si jamais les Bourbons gagnaient le dessus sur l'Angleterre. Degenfeld (1) (à TOUS le dire dans le dernier secret ) en a rendu compte au pensionnaire Fagel (2).
Je ne vois jamais les lettres de l'empereur & ma fille et rarement les réponses de ma fille à l'empereiu*. Quelquefois» il me commimique quelques passages de ses lettres, comme d'avoir écrit & ma fille qu'il croyait le comte d'Artois bien plus capable d'arranger une course de chevaux que de commander im vaisseau de guerre. Cette expression m'a paru trop forte vis-à-vis de la belle-sœur du comte d'Artois. Je sais encore que l'empereur a écrit à ma fille contre le baron de Breteuil , qui en a été même informé par l'abbé, son parent ; aussi par»ît-il persuadé que la reine est prévenue contre lui, et qu'il ne peut plus compter d'entrer dans le ministère. Peut-être devine-t-il j^iste ; du moins la reine ne me semble pas penser favorablement pour Breteuil, ne me faisant jamais réponse sur les articles de mes lettres où je m'explique sur son compte.
Comme le cardinal de Bohan a toujours nombre de partisans ici, ^ y en a qui se font fête de l'excursion qu'il doit projeter de faire ici. Ce serait un pas bien hasardeux après la façon dont j'ai cru devoir le faire rappeler d'ici; mais cet étourdi est capable de toute sorte d'extravagances. Je voudrais donc que vous en parliez à ma fille, en lui *^ant sentir combien il me serait désagréable de le voir se pro- ^^lire de nouveau ici, et qu'au pis aller je comptais que son séjour ]^ ne serait que de deux ou trois semaines, et sa conduite telle que i^ ue me trouve pas dans le cas de m'en plaindre à sa cour. [ Le ^enx serait d'empêcher qu'il vînt ; il est étonnant combien l'em- P^eur le goûte.]
vl) Frédéric-ChriBtophe, comte de Degenfeld-Schonburg, né le 17 décembre 1751, mort ^O mars 1781, était accrédité depuis le 80 septembre 1766 comme envoyé des £tats-gé-
'"^'^Ux de Hollande à Vienne.
'^) Henri Pagel, greffier des Élats-généraux, né à La Haye en 1706, mort en 1790, con-
^^^^^ beancoup à Télévation du stathouder Guillaume IV, et se montra constamment le ^^^^cteur des artistes et des savants.
[ Vous serez informé en droiture par un courrier que l'Angleterre a accepté en quelque façon notre médiation (1). Les partisans anglais, dont il y a grand nombre, font grand cas d'un honnête compliment plutôt que d'autre chose. Je n'ambitionne nullement cette médiation; rien à gagner et tout à perdre auprès des deux parties. Vous direz selon votre coutume sur toutes ces idées vos sentiments clairs.]
Sc/wnhrunn, 1" août. — Madame ma chère fille, La vôtre du IG par le courrier m'a fait bien de la peine, voyant toutes nos belles espérances évanouies, auxquelles, j'avoue, je me suis livrée entièrement. Il n'y a rien de perdu..: vous êtes tous les deux si jeunes, en bonne santé, et vous aimant si tendrement, ce sera facilement réparé , mais il est plus sûr d'avoir que d'attendre. Grâce à Dieu que vous n'avez eu ni perte ni aucune incommodité ou faiblesse ! Il faudra suivre les conseils de Lassone , et quoique je sois contraire aux séparations, dans ce cas, si lui l'exige, je serais bien aise que vous vous y prêtiez, s'entend avec l'agrément du roi, autrement pas; mais je vous avoue , je me souviens du passé que vous n'étiez que trop d'accord sur ce point , et je ne voudrais pas que cela devienne de nouveau coutume. Votre bonheur en dépend , celui de vos peuples et de votre famille.
Je vous avoue que je suis dans des transes pour les flottes , et nonobstant la grande supériorité , je ne suis pas rassurée. Les choses combinées sont bien difiiciles pour le moment qu'il faut saisir, et il me paraît déjà qu'il y a quelque chose de perdu et beaucoup de temps qu'on a laissé aux Anglais i>our prendre tout ensemble, que cela coûtera & cette heure le double. Mercy vous informera de ce qui nous est venu de leur part , et nous attendrons ce que vous en penserez , ne souhaitant que de pouvoir vous être utile et rendre ce que vous nous avez procuré à Teschen , dont je n'oublierai jamais Tépoque et les bons services de Breteuil. Il compte partir ce mois et je ne pourrai m'empêcher de vous le bien recommander; tout ce que le
(1) L'Autriche proposait sa médiation pour mettre au à la guerre entre la France et l'Angleterre ; cette négociation, sur laquelle on trouvera des détails dans les pièces suivantes, n'aboutit point.
roi fera pour lui, je le regarderai comme une marque d'attention pour nous. On dit ici publiquement que Rohan veut venir ici. J'esjère qu'il n'en est rien ; de la façon conune il nous a quittés , je ne li^attendais pas qu'on le fît paraître de nouveau chez moi. Si vous jouvez l'empêcher, vous m'obligerez, mais sans impegno (1) de votre part. J'ai chargé aussi Mercy de vous faire souvenir de la maison à Ik>mpiègne où la Beauvau se trouve. Je n'ai pu la refuser, d'autant lins sachant vos bontés pour elle. Voilà bien des demandes, voilà ncore une : au moindre avantage de vos flottes ou armées je vous »rie de m'envoyer un courrier. Je m'intéresse si vivement à tout ce xxî peut être utile à la gloire du roi, pour vous prier de procurer ce l«uBir à votre bonne et vieille maman, qui vous embrasse tendre-
OL^Dt.
XXVllI. — Marie-Thérèse a Mercy (2).
Ce 4 août. — Comte Mercy, En fermant mon paquet, je reçois la
nouvelle de la mort du fils du général Stein, dont j'avais soin de-
P^s sa naissance , d'une esquinancie qui l'a emporté en peu d'heures.
^oiis saurez où il se trouve, et lui ferez tenir ce billet que vous ac-
w>mpagnerez avec quelques lignes, ou lui ferez tenir par quelqu'im
Çù le prépare à ce coup ; car mon billet, étant trop clair, pourrait le
^'^pper. Je suis malheureuse dans les grandes et petites choses ; mon
Pauvre fils n'est pas du tout bien avec sa jambe ; il est le sacrifice
^ la politique, car personne n'a osé rien dire contre Brambilla (3),
î^ a traité cela de bagatelle, et depuis trois jours ils trouvent l'os
•^toqué et lui ont fait déjà dix incisions sans encore venir au fond.
^® Vous avoue, je suis désolée et en grande peine ; il mérite d'être
•'^é,le meilleur caractère, une patience et fermeté angélique.
J^e ne vous dis rien des affaires que ce courrier vous porte. Je ^ouliaiterais plus que je n'espère de pouvoir être utile à la France.
(^ ) Ceflt-à-dire sans vous causer d'embamis. (^ Pièce entièrement autographe.
^^ Jean -Alexandre Brambilla, né à Pavie en 1728, mort à Padoue en 1800, était chi-
^'K^Qn de Joseph II; il l'accompagnait dans ses voyages et était en grande faveur auprès de
^ ^'est d'après ses .conseils que Joseph II créa l'Institut médico-chirurgical militaire ;
^^*^\)i]la en fut le premier directeur. Cet établissement existe encore, mais doit bientôt
H^ttre.
ni. 22
J'espère que cet empressement ne leur fasse un effet contraire; mais entre vos mains je ne suis pas inquiète. Ce n'est pas qu'il nous importe tant de négocier ; je voudrais voir la paix sur mer, mais sans notre intervention ; personne ne nous en saura gré. La prédilection ici pour l'Angleterre se manifeste toujours de plus en plus.
Je dois vous prévenir sur im autre point. Thugut (1) souhaiterait tant d'être à Paris employé sous votre direction avec le titre de chargé d'affaires de Toscane ! Est-ce que cela vous conviendrait? car je ne voudrais jamais vous charger de quelqu'un qui ne vous convient. Vous me marquerez sincèrement ce que vous en pensez; mais vous ne marquerez à personne ici rien de ceci qu'à moi , ne voulant nuire ni affliger Thugut, qui est hon à employer.
Versailles j 16 août. — Madame ma très-chère mère. Je ne puis trouver assez de termes pour exprimer à ma chère maman la recon« naissance où je suis de ses deux lettres et de la bonté qu'elle a de vouloir employer tous les moyens pour nous procurer la paix. Il est; vrai que cela serait un grand bonheur, et mon cœur la désire plus que tout au monde; mais malheureusement je n'y vois aucune apparence pour le moment présent. Tout dépend de l'instant actuel ; no» flottes, françaises et espagnoles, étant réunies, nous avons une supériorité considérable.
Ils sont donc dans la Manche I et je ne pense pas sans frémir que, d'un moment à l'autre, tout le sort sera décidé. Je suis effrayée aussi de l'approche du mois de septembre, où la mer n'est plus praticable ; enfin c'est dans le sein de ma chère maman que je dépose toutes mes inquiétudes. Dieu veuille qu'elles soient nulles! mais sa bonté m'encourage à lui parler comime je pense. Le roi est touché , autant qu'il doit l'être , de toutes les marques de bienveil-
(1) Le baron de Thugat, qui succéda plus tard au prince de Kaunitz dans la direction des affaires étrangères, est bien connu par le grand rôle qu*il joua pendant la lutte entre FAutriche et la France révolutionnaire. D'origine très-obscure, Thugut s'était élevé par son talent seul ; il s'était fait remarquer par sa connaissance des langues orientales, et pur les services qu'il avait rendus dans les divers postes diplomatiques qu'il avait occupés en Turquie. Chargé de plusieurs missions confidentielles en Russie pendant la guerre de Bavière , c'est lui qui venait de négocier et de signer la paix de Teschen.
lance qu'elle veut bieu lui donner, et je ne doute pas qu'il ne s'empresse toujours à en profiter plutôt que de se livrer aux intrigues de ceux qui ont si souvent trompé la France , et qu'il doit regarder comme ses ennemis naturels.
Ma santé est entièrement remise. Je vais reprendre ma vie ordinaire, et par conséquent j'espère pouvoir bient()t annoncer à ma chère maman de nouvelles espérances de grossesse. Elle peut être rassurée sur ma conduite, et je sens trop la nécessité d'avoir des enfants pour rien négliger sur cela. Si j'ai eu anciennement des torts, c'était enfance et légèreté , mais à cette heure ma tète est bien plus posée, et elle peut compter que je sens bien tous mes devoirs sur cela. D'ailleurs je le dois au roi pour sa tendresse, et j'ose dire, sa confiance en moi, dont je n'ai qu'à me louer de plus en plus.
Ce n'est absolument qu'un bruit de gazette que la grossesse de Madame. Elle est toujours au même point : il y a eu un moment où Ton avait cru le contraire, même Monsieur se vantait beaucoup ; mais la suite a bien prouvé que ce n'était qu'une gasconnade , et je crois qu'il restera toujours comme il est.
Je serai charmée de voir le baron de Breteuil et aurai sûrement égard à la reconmiandation de ma chère maman ; mais je crains bien que son ambition ne l'emporte sur tout ce qu'on pourrait faire pour lui. Elle peut être rassurée sur le prince Louis; il ne retournera sûrement pas à Vienne, et j'aurai l'œil sur celui que l'on voudra y envoyer. Le général Steiii n'est point encore arrivé ; je serai enchantée de le voir. Pour W°^ de Beauvau, je sais bien qu'elle est malheureuse à Compiègne ; mais il y a si peu de chose possible à faire pour elle que je ne sais que faire ; la bonté que ma chère maman a pourtant pour elle de m'en parler fait que je m'en occuperai encore.
Je suis bien affligée de ce que le mieux pour la jambe de Maximi-
lien ne se soit pas soutenu ; il est affreux à son âge d'avoir une pareille
incommodité ; sa patience est bien touchante, et j'espère que petit
à petit il se remettra. J'ose envoyer à ma chère maman le portrait
de ma fille ; il est bien ressemblant. Cette pauvre petite commence
& marcher fort bien dans son panier. Depuis quelques jours elle dit
jjapa; ses dents n'ont pas percé encore, mais on les sent toutes. Je
suis bien aise qu'elle ait commencé par nommer son père, c'est pour
lui une attache de plus. Il y va toujours bien exactement, et i)our
moi, je n'ai besoin de rien pour l'aimer davantage. Ma chère maman
me pardonnera tout mon bavardage sur cette petite , mais elle estz si bonne que j'en abuse quelquefois. Permet-elle que je l'embrassa tendrement?
Paris, 18 août. — Sacrée Majesté, Depuis le départ du courrier de juillet, la santé de la reine s'est journellement raflfermie de mieux en mieux, et c'était plutôt par surcroît de précaution que par nécessité que S. M. avait été assujettie à un régime qu'elle a observé bien régulièrement. L'usage journalier de quelques grains de mars (1) a produit l'effet que les médecins s'en étaient promis, c'esfc-àrdire celui de fortifier les fibres de l'estomac et de faire cesser de petites coliques d'entrailles , attribuées à une digestion trop lente et imparfaite. Malgré la simplicité de ce régime, et quelque légères que fussent les causes qui y déterminaient, il avait cependant été convenu que, pendant un mois, la reine n'habiterait point avec le roi. Ce terme est au moment de finir et va donner lieu à de nouvelles espérances de grossesse, qui sans doute ne tarderont pas à se réaliser. H est décidé que dans ce cas il n'y aurait point de voyage à Fontainebleau. La reine y était fort attachée, et il lui en a coûté de consentir à cett« disposition éventuelle. Le séjour projeté à Marly n'a point eu lieu, par plusieurs petites raisons, dont la principale est que les alentours les plus familiers des souverains sont absents. Ceux qui remplissent < les charges de cour se trouvent à l'armée ; la majeure partie de la «^ noblesse de Paris est dans ses terres, et il y aurait eu grande diffi — culte de former, dans le moment présent, une suite aussi nombrens^== que l'exige l'habitation de Marly pour que le séjour en soit agréable::^ Ce voyage n'est cependant que différé, et il aura lieu peu après \^m retour de la comtesse Jules de Polignac, qui est encore aux eaux ii^-^m Spa. La reine est fort peinée de l'absence de cette favorite, et vide n'a été remplacé par rien. Depuis quelque temps S. M. est dt venue beaucoup plus sédentaire, elle n'est plus montée à cheval, ses promenades en voiture ne sont pas môme bien fréquentes, l'espace de six semaines la reine n'est pas venue une seule foii» Paris ; en revanche elle est très-assidue aux voyages de Saint-]
(1) Tartrate double de fer et de potasse.
bert, qui se répètent tous les quatrièmes jours. Le roi s'y rend la matinée pour y chasser ; la reine ne part de Versailles qu'après-midi, et la cour y est ordinairement rentrée entre minuit et une heure. Depuis très-longtemps l'emploi des journées dans l'intérieur de la famQle royale n'a été ni si tranquille ni si uniforme, et il ne donne pas lien à la moindre circonstance qui méritât d'être rapportée. La reine et les princesses ses belles-sœurs ont repris l'habitude de se promener quelquefois après le souper et le jeu sur la grande terrasse des jardins de Versailles, où tout le public a la liberté de se rendre. Cette cohue rassemblée dans les heures de la nuit n'est pas sans inconvénients ; mais on a pris un peu plus de mesures que dans les années précédentes pour écarter la mauvaise compagnie, et l'empêcher de s'approcher de trop près des princesses royales.
Quant à ce qui concerne les occupations particulières de la reine, elles portent à peu près sur les mêmes objets accoutumés dont les principaux sont les soins que donne S. M. à son auguste enfant. Quelque peu de lecture plus amusante qu'instructive, et quelques petits ouvrages au métier remplissent en partie les heures que la reine passe dans ses cabinets. Elle a continué à y faire venir de temps en temps le comte de Maurepas ; mais une attaque de goutte dont ce ministre est encore incommodé a suspendu ses entretiens particuliers avec la reine. Le duc de Guines , qui en a de très-habituels avec S. M., acquiert l'apparence et la réalité d'une faveur et d'une confiance des plus solides ; ce n'est pas sans grande raison qu'elle excite l'attention des ministres ; ils connaissent l'humeur entreprenante du duc de Guines et son adresse dans la conduite des intrigues de cour. H est bien démontré que ses vues sont très-vastes, et si elles se trouvent étayées du crédit de la reine, il serait dangereux que cette auguste princesse f&t insensiblement entraînée bien plus loin qu'elle ne le pense et qu'elle ne semble le prévoir. J'ai cru de mon zèle et de mon devoir de lui exposer dans l'occasion quelques remarques sur ce chapitre. L'abbé de Vermond, qui est entièrement de mon avis à ce sujet, y a ajouté ses réflexions ; mais cet ecclésiastique, qui est actuellement absent pour un mois, qu'il passera dans son abbaye , me prive par là d'un secours qui m'aurait été fort nécessaire pour arrêter les progrès si rapides d'une faveur qui peut devenir infiniment nuisible au bien du service de la reine. Les deux courriers dont l'un est passé en Espagne et l'autre est
342 MEUCY A MARIE-THÉRÈSE.
renvoyé aujourd'hui, sont arrivés ici le 11 de grand matin, et le courrier mensuel les a suivis de vingt-quatre heures. En présentant & la reine les lettres qui lui étaient adressées , S. M. m'a témoigné d'être fort affectée de T incommodité si longue qu'éprouve S, A, R. M'' Tarchiduc Maximilien. Les réflexions de la reine portaient autant sur les peines de V. M. que sur les souffrances de son auguste frère, et ce double sujet d'inquiétude me parut la tourmenter beaucoup.
J'ai eu samedi une longue conversation avec le premier médecin Lassone, qui est très-content de l'état de la santé de sa souveraine ; il désirerait seulement que cette auguste princesse voulût réformer ou au moins modérer les promenades qu'elle fait après le souper, et qui sont souvent prolongées jusqu'à deux heures après minuit. Les princes et les deux princesses royales partagent ces veillées et en sont quelquefois incommodés.
Relativement à ce que V. M. daigne me marquer que Ton a prétendu que la reine avait dansé dans les premiers temps où elle soupçonnait d'être grosse , je puis positivement assurer que ce bruit était très-mal fondé et qu'il n'y a eu aucun bal ni occasion de danser dans le temps susdit. Il est vrai que le roi prend de l'embonpoint ; mais ce n'est point d'une manière disproportionnée à sa taille ; ce monarque se fortifie de jour en jour, et il acquiert tous les indices d'un homme sain et robuste. C'est Monsieur, frère du roi, qui épaissit dans un sens tout contraire.
Paris, 18 août, — Ce que j'expose superficiellement dans mon trèshumble rapport ostensible sur le chapitre du duc de Guines est pour le moment l'objet le plus essentiel qui ait trait au service de la reine. H est certain que la prévention de cette auguste princesse en faveur de son nouveau confident est portée à un tel point qu'il ne sera pas facile d'en arrêter les progrès. Le duc de Guines a de l'esprit, et il est aussi adroit qu'intrigant ; il s'est déjà ingéré de donner à la reine des mémoires instructifs, dans lesquels il sait mêler à plusieurs idées bonnes et utiles beaucoup de pièges qui ne tendent qu'à préparer ses grands projets d'ambition. En proposant à la reine de bien traiter les ministres actuels , il les ruine en même temps dans
^on esprit, et la franchise naturelle au caractère de la reine ne lui perinet pas de dissimuler assez les impressions qu'on lui donne, pour que oeux qui y sont intéressés ne s'en aperçoivent pas. Ce serait me faire perdre toute la confiance de la reine si V. M. témoignait d'avoir la moindre notion des mémoires du duc de Guines, mais après m'être consulté avec l'abbé de Vermond, nous avons imaginé un moyen qui pourrait produire de très-bons effets si V. M. daignait l'agréer.
La reine serait infiniment choquée que l'on crût que quelqu'un la gouverne, et cette seule, idée suffirait pour l'empêcher de faire des choses auxquelles elle se serait d'ailleurs déterminée par sa propre persuasion. Elle croit de bonne foi que l'on ignore l'ascendant que le duc de Guines a pris sur son esprit, et cette persuasion la rend beaucoup plus facile à se livrer à ce confident. Pour peu qu'elle ftlt détrompée à cet égard, il est très-certain que la reine deviendrait plus retenue, et rien n'y contribuerait d'une manière plus efficace que s'il plaisait à V. M. de marquer dans une de ses lettres à son auguste fille : qu'il se répand partout que la reine est gouvernée tellement par le duc de Guines qu'elle ne se décide sur rien que d'après Ses avis ; que le duc de Guines , dans ses missions politiques, s'est Comporté de manière à ne donner à V. M. aucun sujet de plainte, et que par conséquent elle n'a aucune prévention contre lui ; mais que les circonstances malheureuses oh il s'est trouvé, jointes à la réputation qu'il a généralement d'être fort entreprenant et ambitieux, portent V. M. à croire qu'il y aurait de grands inconvénients pour la ireine à laisser subsister l'idée oîi l'on est que le duc susdit la dirige en tout ; que V. M. n'a pas voulu cacher cette remarque à son auguste fille, pour qu'elle en fasse tel usage que son bon jugement lui dictera. Ce n'est qu'en conséquence de l'ordre précis de V. M., de lui exposer mes faibles idées dans les cas majeurs, que j'ose lui présenter le moyen que j'ai imaginé et discuté avec l'abbé de Vermond comme le seul qui pourrait arrêter ou diminuer un mal que nous regardons Tun et l'autre comme d'une grande conséquence, soit pour le présent, soit pour l'avenir.
Tout cet article répond à celui où V. M. daigne me faire mention
du duc de Guines ; maintenant je vais reprendre les autres objets
dans le même ordre où ils se trouvent dans les très-gracieuses lettres
de V. M. en date du 31 de juillet et 4 de ce mois.
Il est très-certain qu'un des moyens les plus dangereux dont le
roi de Prusse se serve ici pour parvenir à ses vues est d'y insinua sans cesse des soupçons sur la façon de penser de S. M. l'emperei relativement à l'alliance, et sur un penchant attribué au ministèi de V. M. de songer à renouer avec l'Angleterre. Ces manœuvra pnissiennes ne font^ à la vérité, pas une impression bien profonde les communications secrètes que V. M. daigne me feire parven m'instruisent si bien de la marche du baron de Goltz que j'ai la fac lité d'arranger mon langage à l'avenant du sien. Comme il est trè indiscret, et que je suis d'ailleurs sur la voie de ses menées, il m*e aisé de découvrir de temps en temps qu'il a tenu à certaines pe sonnes d'ici des propos analogues à ceux qui remplissent ses dép ches. Alors, bien sûr de ne pas compromettre le secret, je cite s comte de Vergennes les personnes auxquelles Groltz a parlé ici, et ^ tâche de faire honte au ministre des misérables moyens par lesqae on croit pouvoir réussir & l'induire en erreur, et cette méthode < ma part a très-souvent piqué l'amour-propre du comte de Vergenne Malgré cela il est naturellement soupçonneux, et particulièrement m l'article d'un renouement possible entre V. M. et l'Angleterre. Cet situation d'esprit du ministère d'ici m'a beaucoup gêné dans les de nières ouvertures que j'ai eu ordre de lui faire, et dans l'exécutîc desquelles j'ai cru devoir apporter la plus grande circonspectio V. M. daignant m'ordonner expressément, et de main propre, d'e poser mon faible avis sur la médiation projetée, je dois obéir, en à sant que , dans ma manière d'envisager la querelle présente, il est présumer qu'elle se terminera sans médiation ; cependant , conuai sant les vues des cours de Pétersbourg et de Berlin, il paraissf indispensable en bonne politique que V. M. se mît dans une mesa telle que [si, contre toute attente, il s'agissait de médiation, on f obligé de s'adresser à elle, et que les cours susdites fussent écartée Je crois qu'atout événement ce point est obtenu, parce que, apr la manière dont V. M. s'est montrée, on ne pourrait ici, sans la pli insigne malhonnêteté, accepter d'autre médiation que la sienne, i supposant qu'il y en ait une. Je conclus de là qu'il paraît désirab qu'il n'y en ait point, parce qu'on ne peut se dissimuler que ce s rait pour V. M. un embarras d'autant plus délicat qu'il s'agira alors de ménager les choses de façon à empêcher que ni la Fran< ni l'Angleterre ne gagnassent trop l'une sur l'autre, et que leur ai cien équilibre fût maintenu autant que possible.
Dans ce que la reine a daigné me communiquer de temps à autre de sa correspondance avec S. M. l'empereur, je n'y ai vu que des choses à peu près analogues aux lettres de V. M. J'en excepte cependant l'article du baron de Breteuil ; mais ce qu'il a plu à V. M. d'écrire en faveur de cet ambassadeur a produit beaucoup d'effet sur la reine, et je suis assuré qu'il sera bien traité, pouvu que dans ]es premiers moments de son arrivée il se conduise avec un peu de circonspection et de flegme.
Jusqu'à présent je n'ai pas aperçu le moindre indice du projet que le cardinal de Rohan aurait d'aller à Vienne , et vu la place qu'il occupe ici, ce projet paraîtrait impossible à exécuter; mais les imag-înations de ce prélat étant toujours fort sujettes à caution , j'y veili de plus près et proposerai en cas de besoin à la reine quelques oyens de retenir ce cardinal , qui n'a pas eu lieu d'être content du d'accès que lui a donné l'empereur quand S. M. se trouvait ici. INe sachant où le baron de Stein se trouve actuellement, j'ai envoyé à sa tante l'abbesse de Château-Châlons la lettre que V. M. d^aîgne écrire à ce général sur le malheur qui lui est arrivé. J'ai pré- '^enu l'abbesse d'y préparer la baronne de Stein ainsi que son fils , ^fc d'user de ménagement dans l'annonce d'une si fâcheuse nouvelle.
•Je me représente avec douleur les chagrins que cause à V. M.
*état de M**" l'archiduc Maximilien. Il est bien inconcevable
^^'im pareil accident ait de telles suites et une telle durée. Si le
^cours des chirurgiens étrangers devenait nécessaire , la reine ferait
doiiner ordre aux sujets les plus célèbres d'ici de se rendre à Vienne,
® ils étaient appelés ; mais dans la supposition d'un pareil cas il est
^G mon devoir d'exposer à V. M. que l'art de la chirurgie est fort
^^tubé en France, et que les Anglais ont obtenu à cet égard une
^^ntation bien supérieure.
Je suis pénétré au-delà de toute expression de l'extrême bonté que ^. m. me marque en daignant consulter ma convenance personnelle ^^ns une disposition relative au baron Thugut. Tout ce qui pourra le ^eux concourir au bien du service de V. M. sera toujours pour moi ^^ objet de désir. Le baron de Thugut m'a paru un homme de mé- ^^ , et fort estimable à tous égards : je crois que les affaires de le grand-duc seraient très-bien entre ses mains, et j'aurais ^^core par-dessus cela des moyens à faire intervenir utilement les
soinB du baron de Thugut dans des détails qui regardent le service direct de V. M.