XIX. — MeBCT a MABDB-THlÎRilSE
Paris y 18 mars. — Depuis le commencement du carême il n'y a eu (hors la cessation des bals) aucun changement notable dans le régime habituel de Versailles. Les spectacles y ont été continués deux fois la semaine jusqu'au 15 de ce mois^ et le beau temps ayant reparu cette année vers la fin de février, la reine en a profité pour ses promenades presque journalières et qui la conduisent à différents objets d'amusement. S. M. est venue aux spectacles de Pa-ris deux cm trois fois chaque semaine. Il y a eu quatre courses de chevaux anglais, la reine n'en a manqué aucune; ces courses se font à c6té du bois de Boulogne dans un endroit nommé la plaine des Sablons (1). U y a été construit un bâtiment en charpente à peu près dans la forme de celui qui existait à Fontainebleau ; on y sert un déjeûner, les hommes y arrivent vêtus fort négligemment, et il s'y établit un bruit et un pêle-mêle qui ne s'accorde guère avec la décence et le respect que devrait inspirer la présence de la cour. Un des plus grands inconvénients est que tout cela se passe sous les yeux d'une grande partie des habitants de Paris que la curiosité attire à ce genre de spectacle et qui s'occupent ensuite des remarques vraies ou fausses qu'ils croient avoir été & portée de faire. M. le comte d'Artois, qui est le promoteur de ces courses, devrait en être rebuté par le peu de succès qu'il y éprouve. Malgré la dépense considérable qu'il fiedt en chevaux et en postillons anglais, jamais il ne gagne un pari, et on se permet làrdessus des plaisanteries dont il est infiniment piqué.
Quand la reine rentre de bonne* heure à Versailles , elle y tient cercle pendant la soirée, mais le gros jeu que l'on y joue écarte beaucoup de monde, et cet inconvénient, s'il subsiste , contribuera de plus en plus & rendre la cour déserte , ce qui n'est déjà que trop visible depuis un certain temps.
n*était guère contente par le peu d'essentiel qui la remplit; anssi S. M. a-t-elle tronvé à psopoe d*7 fain une réponse fort conrte.
(1) Ia plaine des Sablons, où Ton passait généralement les revues des troupes, et qui offrait un Taste espace commode pour les courses de chevauz, était située au nord du bois et Boulogne. Sur cet emplacement, contign aujourd'hui aux fortifications de Paris , s'est élvré to Tillage et SablonTme.
n n'est survenn ancun changement dans ce que la reine appelle sa société particulière. Les individus qui la composent s'y maintiennent à peu près dans le même degré d'influence que chacun d'eux a su s'y procurer, et dont ils abusent tous plus ou moins selon ce que l'exigent leurs divers intérêts. La comtesse de Polignac conserve une supériorité de faveur qui n'a cessé d'accroître jusqu'à présent ; la princesse de Lamballe, après s'être donné des tourments et des peines fort inutiles , commence & envisager plus tranquillement les avantages de sa rivale. Cette suriutendante cherche à s'en dédommager en obtenant pour elle et pour les siens des petites grâces qui compromettent souvent la complaisance et la protection de Ïa reine. C'est surtout dans le département militaire que cet abus se fait le plus sentir et qu'il cause aussi le plus de clameurs. En général on ne pourrait pas citer dans les alentours de la reine une seule personne qui, par ses qualités ou par un vrai zèle, cherche & se rendre utile au service de cette auguste princesse. C'est ce que j'ai été bien souvent dans le cas de lui représenter avec la franchise qu'elle daigne me permettre; et qui m'a toujours valu de nouvelles marques de gré et de bonté de sa part.
Pendant ce carême y la reine a repris l'habitude de passer plus fréquemment les soirées chez la princesse de Gu^énée, qui réunit chez elle le double inconvénient du gros jeu et d'une compagnie fort mêlée. S. M. y est fort importunée de sollicitations ; elle a résisté cependant à toutes celles qui lui ont été faites en &veur du duc de Lauzun, lequel; à l'âge de vingt- six anS; après avoir mangé le fonds de 100;000 écus de rente ; est maintenant poursuivi par ses créanciers pour près de deux millions de dettes. Ce protégé de la princesse de Guéménée désirait d'obtenir par la reine des lettres d'Etat (1) qui le missent à couvert de toutes poursuites; mais sur les représentations instantes qui ont été faites à S.. M.; elle a vu toute l'injustice d'une pareille demande ; et elle s'y est reftisée (2).
(1) Par lettres d'État on entendait, avant 1789, des lettres de grande chancellerie contresignées par un secrétaire d'État, et par lesquelles le roi accordait à des personnes absentes pour service public un sursis aux poursuites judiciaires qui pouyaient les atteindre en matière civile.
(2) Le duc de Lauzun, dans ses Hémoires ( page 152), présente la chose tout autrement. Selon son récit, il écrivit au roi pour lui faire connattre l'état de sa fortune , craignant les exagérations de ses ennemis, et pria la reine de remettre sa lettre ; eUe le reçut d'un
Bien n'a varié dans les marques de la compMsance sans bornes , de l'amitié et de l'attachement que le roi est sans cesse occupé de donner à la reine dans toutes les occasions. Il n'y a rien à désirer sur ce point capital ; mais d'ailleurs on peut dire que, dans l'intérieur de la famille royale, il y règne plus de tranquillité que de véritable union. On ne voit plus Mesdames de France hors de leurs appartements , et je cite dans ma dépêche d'office le sujet de la brouillerie très-grave qui s'est élevée entre le roi et M™* Louise la Carmélite (1). M"* Adélaïde, mais particulièrement M™® Sophie n'aiment point la reine ; M™* Victoire s'est toujours maintenue assez bien avec S. M. Monsieur et Madame tiennent une conduite politique dont l'objet momentané paraît être l'intérêt pécuniaire. Madame est d'une singulière attention à cet article ; elle sait très-bien conduire son époux dans les arrangements qui peuvent augmenter ses revenus et établir l'ordre et l'économie dans sa maison. Eien n'indique pour le présent que leurs vues soient plus étendues ; elles méritent cependant d'être observées de près , et cela d'autant plus que^ sous des dehors de prévenance et d'attention, il m'est assez démontré que leurs sentiments pour la reine sont infiniment suspects.
Quant à M. le comte et à M"* la comtesse d'Artois , il n'y a que désordre d'une part et ineptie de l'autre; ils n'ont ni projet ni système ; le jeune prince ne pense qu'à une dissipation efirénée qu'il satisfait sans réserve, et qui, par cette raison, rend sa société très-nuisible à la reine.
Le courrier mensuel m'a remis le 15 de ce mois les ordres de V. M. en date du 4, et je me suis rendu sur-le-champ à Versailles pour y présenter à la reine les lettres qui lui étaient adressées. Je trouvai S. M. entièrement rétablie d'un léger mal de gorge qu'elle avait eu pendant quelques jours ; elle n'a point quitté le roi tout le temps où ce monarque s'est trouvé indisposé d'un assez gros rhume.
tir contraint et embarrasBé et lui offrit sa protection n un peu trop en reine pour la circonstance », sur quoi U rompit la conversation et la laissa dans un embarras qui faisait peine. Cependant le roi Ini offrit une forte somme et une pension qu'il refusa.
(1) Dsns sa dépêche, Hercy explique que M"^ Louise réclamait une pension de 200,000 livres, lemblable à ceUe que le roi faisait à chaque autre de mesdames ses tantes. Louis XVI ^'''^^i^ étrange une teUe demande, la princesse ayant fait vœu de pauvreté ; il n'y répondit ^'^ point, et cessa les visites qu'il lui rendait jusqu'alors.
qui a été accompa^é d'un peu de fièvre et de quelques vomissements , mais qui s'est dissipé au point qu'il n'en reste presque plus de vestiges. Dans le courant de cette indisposition^ la reine a marqué à son auguste époux les soins et les attentions les plus suivis, ce dont le jeune monarque a paru infiniment touché.
Je me retrouve maintenant dans l'attente de l'arrivée prochaine de S. M. l'empereur, et il ne me reste presque rien à ajouter aux préparatifs que j'ai eu le temps de disposer de longue main à cet égard. La reine est vivement occupée du moment où elle aura la satisfaction de revoir son auguste frère, et elle se propose d'accompagner S. M. I. dans une partie des promenades qu'elle fera dans les difiiérentes maisons royales situées aux environs de Paris et de Versailles.
Paris, 18 mars. — Depuis trois semaines le séjour de Versailles a été très-agité par les intrigues qui ont rapport au côadjuteur de Strasbourg , et on est encore parvenu & cet égard à induire la reine dans des erreurs et des démarches auxquelles je n'ai pu .remédier qu'en partie.
IjC duc de Choiseul et tous ses amis, voyant l'impossibilité d'écarter le prince de Rohan de la grande aumônerie, n'ont su imaginer d'autre expédient que celui de tâcher d'obtenir que la place restât vacante pendant quelque temps , et ils ont persuadé à la reine d'en faire la proposition au roi. J'ai représenté & S. M. qu'une pareille démarche de sa part serait fausse , dangereuse et même contraire à la dignité. En efi'et, puisque le côadjuteur a la promesse de la charge en question, il importe fort peu qu'il la remplisse deux ou trois mois plus tard ; ce délai ne fera d'ailleurs que porter les intrigues à un plus grand degré d'action, et si l'on considère tout ce dont cette cabale des Rohan est capable, on ne peut se dissimuler qu'il n'y ait quelque danger & exciter leurs manœuvres.
Il se joint & cela que la reine s'est engagée vis-à-vis de la princesse de Guéménée à ne plus s'opposer & l'arrangement susdit, et pat* conséquent il n'est point de la dignité de S. M. d'avoir recours & des petits expédients inutiles qui auraient l'apparence de faiblesse et même celle de manquer à une parole donnée.
La reine a parfaitement compris ces raisons et les a trouvées sans réplique ; malgré cela, elle n'a pu résister aux insinuations réitérées des Choiseul, et elle a parlé au roi de l'idée de laisser quelque temps la place de grand aumônier vacante dans le cas de la mort du cardinal de la Roche-Aymon. Le roi, qui a de l'éloignement personnel pour le prince de Rohan , a fort goûté le projet de retarder le moment de le voir auprès de sa personne ; mais quand il s'agira de décider ce fait, je crains qu'il ne se présente plus d'inconvénients que d'avantages dans cette marche.
Une des circonstances les plus fâcheuses, par le mauvais effet qu elle produit dans le public et par les conséquences très-graves qu'elle peut entraîner, c'est le goût immodéré de la reine pour les jeux de hasard. Ces jeux, toujours défendus par les ordonnances antérieures, avaient repris dans Paris, sans bornes ni gêne, depuis que la cour avait donné l'exemple de cette licence ; pendant l'hiver dernier, ces jeux ont donné lieu & des pertes si considérables, & tant d'escroqueries et de vilaines aventures que le gouvernement a dû renouveler les anciennes défenses, même avec des précautions plus sévères. La reine en a marqué un peu d'humeur au roi qui, avec sa douceur et complaisance naturelles, n'a presque pas osé avouer les ordres prohibitifs qu'il avait été obligé de donner ; aussi la reine ne s'en génet^lle aucunement ; on joue presque tous les jours chez elle au pharaon.
M. le comte d'Artois, qui en a la fureur, tourmente tout le monde et forme une espèce de quête dans Versailles pour rassembler cinq à six cents louis dont on forme une banque, et contre laquelle on joue très-gros jeu ; la reine y perd considérablement et presque journellement. Je lui ai fait voir qu'indépendamment de toutes les raiîjons qui devaient retenir S. M., il se trouvait encore qu'elle jouait sans conduite et de manière & devoir perdre inévitablement ; elle en est convenue; mais mes représentations n'ont rien eflFectué au-delà. Cependant les sommes que le roi destinait & l'extinction des dettes de la reine, et qu'il lui porte de semaine en semaine, ces sommes , dis-je , sont au moins en partie absorbées par les pertes journalières qui se font au jeu, et si ce désordre continue, la reine se trouvera dans le double embarras d'avoir augmenté ses dettes, et d'avoir en quelque façon abusé du bon procédé du roi. Cet article du jeu me I»niît exiger les avis les plus sérieux de la part de V. M. ; mais je
dois observer en même temps que V. M. ne peut pas paraître instruite des dettes payées par le roi, sans que je me trouvasse compromis sur le secret qui m'a été confié.
Le baron de Breteuil cherchera sans doute d'obtenir de V. M. la permission de rendre compte de plusieurs audiences qu'il a eues de la reine dans le courant de ce mois. Breteuil a parlé avec beaucoup de zèle et d'énergie sur deux points capitaux ; le premier a été de démontrer à la reine que, vis-à-vis des princes de la maison de Bourbon, dont le caractère est d'être entraînés et liés par l'habitude, il n'y avait jamais existé de crédit solide qui ne tînt plus ou moins au courant des affaires du gouvernement, et que, si la reine négligeait de s'en instruire et de s'accoutumer à parler au roi de ces sortes d'objets , elle s'exposerait à des vicissitudes fâcheuses et perdrait trèscertainement les plus précieux avantages de sa position. Le second article des remarques du baron, et qui n'était peut-être pas exempt d'intérêt personnel , a été d'observer à la reine combien il lui importait d'influer dans le choix des ministres et de n'admettre dans ces places que des gens qui « crussent ne pouvoir remplir leur adminisc( tration qu'autant qu'ils feraient régner la reine » . Ce sont les expressions de Breteuil; il a paru que la reine en sentait la force, qu'elle en savait gré au baron, qui a été constamment bien traité, sans cependant que la reine lui ait confié les particularités intére£h santés de sa manière d'être avec le roi. Breteuil s'est lié jusqu'à un certain point avec la comtesse de Polignac; il a, à quelques égards, assez bien déchiffré cette petite personne, et j'ai eu lieu de croire qu'il m'en a parlé de bonne foi. Il n'a vu dans cette favorite que peu d'esprit, encore moins de connaissances acquises, et en cela il a raison ; mais il s'est fort trompé en supposant à cette comtesse un caractère d'ingénuité dont elle est bien éloignée. Sans m'ouvrir làdessus vis-à-vis de Breteuil au-delà de ce que comportait la prudence, je sais et vois journellement davantage que la favorite en question devient de plus en plus dangereuse à la reine, et que l'engouement de cette auguste princesse rend presque impossibles les moyens de lui dessiller les yeux. Tous mes efforts à cet égard n'ont produit que des doutes momentanés , et j'en suis encore à épier des circonstances qui aient le degré d'évidence nécessaire à pouvoir éclairer la reine sur la vérité des faits. L'abbé de Vermond est fort attaché à ce point, parce qu'il en voit bien toutes les conséquences;
il continue son service assidu, et nous agissons toujours dans le plus parfait concert en tout ce qui intéresse le service de la reine. Je dois en revenir au chapitre du baron de Breteuil, et j'observerai d'abord qu'il a été établi par la reine le principal négociateur de l'arrangement des ambassades de Suisse , de Venise et de Portugal. Ledit baron s'est très-bien remis dans l'esprit du roi , mais il a eflFarouché le comte de Maurepas par sa tournure active, entreprenante et un peu avantageuse. Le comte de Vergennes n'a jamais non plus été bien tranquille sur la présence du baron. Cet ambassadeur s'est livré à tout ce que j'ai désiré de lui relativement au service de la reine ; il m'a parlé aussi avec la plus entière confiance sur tout ce qui le touchait personnellement ; mais je l'ai trouvé plus réservé en matière d'affaires d'Etat , et, quoique me tenant le meilleur langage sur les objets et principes généraux , il ne s'est jamais laissé aller dans les détails où j'aurais voulu l'amener, et qui regardent les circonstances les plus délicates à traiter entre les deux cours. Je n'en augure pas moins bien des intentions du baron , et de la conduite qu'il tiendra à son poste , parce que la nature des choses et son intérêt personnel lui font là-dessus sa leçon ; il a vu clairement que toute sa fortune à venir dépend de se maintenir dans son ambassade jusqu'à ce qu'il y ait ouverture au ministère , et il pourrait encore avoir longtemps à attendre ; il ne lui reste même aucun espoir fondé tant que le comte de Maurepas vivra. Il a tout à obtenir de la protection de la reine ; il ne peut conserver cette protection qu'autant qu'il se rendra agréable à V. M., et c'est d'après ce calcul que je présume de la conduite que tiendra l'ambassadeur dont il s'agit. J'ai cru ce petit détail nécessaire pour que V. M. daigne le combiner avec le langage que pourra tenir le baron de Breteuil à son retour à Vienne.
Je reprends maintenant le contenu de la très-gracieuse lettre et P. S. de V. M., en observant d'abord que je remplirai exactement Tordre qu'elle daigne me donner de rendre compte à S. M. l'empereur, conmie d'anecdotes qui lui étaient réservées, de tout ce qui a trait à l'affaire du prince de Bohan.
Dans ma dernière audience, la reine est entrée presque au delà de ce que j'avais osé l'espérer, dans des détails d'affaires d'État, et je me trouve en meilleure mesure de lui en parler. Elle a fort bien compris les objets principaux du système politique des deux cours; elle est particulièrement bien prévenue et frappée des manœuvres du
roi de Prusse, au point que l'idée ne s'en effacera jamais. Je ne perdrai aucune occasion de l'y affermir, en observant cependant toutes les précautions que V. M. daigne me prescrire et qui sont en effet indispensables.
Relativement au séjour que fera ici S. M. l'empereur, et à toutes les circonstances qui pourront en résulter, il ne me reste pas la moindre incertitude sur les hautes intentions de Y. M., et ses ordres seront remplis avec tout le scrupule et le soin qu'exige l'importance d'une pareille conjoncture dont il peut résulter tant de différents effets. Mon objet principal sera d'abord que S. M. l'empereur voie les objets tels qu'ils sont réellement , et qu'ils ne lui soient point masqués par des apparences. Quant à la forme et l'application des moyens & employer pour faire impression sur la reine, je n'exposerai rien à l'empereur qui ne soit appuyé d'un exemple précédent et par lequel S. M. puisse voir avec évidence les effets des partis qu'elle jugera à propos de prendre. Je me suis encore aperçu en dernier lieu que les embarras de la reine redoublaient sensiblement ; il s'agira de les diminuer dans le principe , et de la ramener à un état de confiance qui fournira à l'empereur les seuls moyens efficaces qu'il y ait à employer. Tous les détails sur cette importante matière seront mis fidèlement sous les yeux de V. M., et il ne tiendra pas & mon zèle qu'elle n'y trouve les sujets de satisfaction que j'ose espérer.
Dans la semaine dernière je découvris que la femme d'un trésorier de la maison du roi nommée Cahuet de Villers avait eu l'audace d'emprunter de l'argent sous le nom de la reine , et de produire des lettres supposées de S. M. (1). Sur les recherches que je fis et les plaintes que je portai au ministre de Paris^ ladite de Villers a été arrêtée et conduite à la Bastille, où elle a déjà avoué une partie de ses fourberies ; elle sera plus amplement examinée sous peu de jours, et je rendrai compte à V. M. de ce qui se découvrira dans cette vilaine affaire.
Vienne, fo 31 mars. — Comte de Mercy, J'ai reçu votre lettre du 18 par le courrier Caironi, arrivé ici le 27 de ce mois.
(1) Le rapport sniyanti du 16 avril , donnera tous les détails de cette affaire.
Par tout ce que vous me marquez sur le train de vie dissipée de ma fille, je vois avec regret que plus elle continue dans cette mauvaise habitude, plus son retour devient difficile. Je ne vous en sais pas moins de gré des peines que vous vous donnez pour le bien de ma fille, et si même l'effet n'en est pas aussi complet que nous le voudrions tous deux, je suis persuadée que vous ne vous laisserez pas rebuter de tâcher de lui être utile autant qu'il sera possible.
Je ne manderai rien par ce courrier à ma fille relativement aux articles de votre dernière lettre ; l'arrivée de l'empereur à Paris s'approchant , il pourra entrer en matière avec sa sœur de la façon qu'il le trouvera à propos. Je vous répète seulement que vous devrez parler à l'empereur avec toute la franchise sur tout ce qui regarde le roi, la reine, la famille royale, le ministère, la cour, les personnes de quelque considération particulière, le pays et tous les autres objets intéressants. C'est le ton que l'empereur aime ; si même il ne rencontre pas toujours avec sa façon de penser, il suffit alors de se taire, après avoir dit son sentiment de la façon qu'on en est persuadé par la conviction intérieure.
J'ai toujours entrevu beaucoup de politique dans la conduite de Monsieur et de Madame ; ce sont cependant des personnes à ménager par le rôle qu'elles joueront , si ma fille reste sans enfants. [Vous pouvez bien croire que ce point est un des plus importants à éclaircir, s'il y a à espérer de la succession ou point, et vous tâcherez de mettre au clair cela avec l'empereur. ]
J'ai reconnu, dans le détail que vous me faites des démarches du baron de Breteuil pendant son séjour à Paris, son génie agissant et même entreprenant. Sûrement Maurepas et Vergennes ne seraient pas trop contents de le voir entrer dans le ministère , et je crois que Breteuil se trouvera mieux ici, oii je le verrai avec plaisir.
Pour ce qui regarde le voyage de l'empereur en France, je ne
saurais rien ajouter à ce que je vous en ai déjà marqué. La confiance
Que j'ai en vous par rapport à cet événement est la plus entière, et
si 1** empereur, comme je le souhaite et espère , vous accorde la sienne,
je serai tout à fait tranquille , comptant surtout sur les rapports que
Vous me ferez sur un objet qui me tient tant à cœur.
C Pendant que l'empereur sera en France, il y aura tous les quinze jours des courriers; le premier sera expédié le 12 d'avril. Je ne suis pas peu inquiète pour la santé de l'empereur, surtout pour la tournée
pendant juin et juillet dans ces climats chauds. Mandez-moi des nouvelles de Sinsin et de Kocli (1) ; on en débite rien de bon de tous deux.]
Ce 11 d'avril. — Comte de Mercy, Celle-ci vous viendra en même temps que l'empereur, ce serait donc indiscrétion de vous distraire. Je compte l'arrivée du premier le 15 ; ce courrier a ordre de rester autant que vous voudrez; rien ne presse, quoique vous pouvez bien croire mon impatience de recevoir des nouvelles de chez vous. Cette lettre ne dit rien, hors que j'anime la reine de suivre les conseils de l'empereur.
Breteuil est arrivé avant-hier ; il me paraît boutonné et sérieux; il excuse toutes les frivolités de la reine et espère même un changement dans son état de mariage à l'arrivée de l'empereur. Je le souhaite plus que je ne l'espère. Je vous recommande votre santé et de vous conserver; il m'importe beaucoup. Dites à Barré que les deux jeunes Pistrich (2) viendront à la fin de mai, que j'approuve le compte qu'il m'en a fait, et que vous les lui payerez et enverrez les comptes à Starhemberg qui les payera.
Paris j 16 avriL — Sacrée Majesté, Par mon dernier et très-humble rapport secret, j'ai rendu compte à V. M. de l'emprisonnement fiait à ma demande de la nommée Cahuet de Villers, épouse d'un trésorier de la maison du roi. Cette femme a d'abord avoué dans son premier interrogatoire qu'elle s'était servie du nom de la reine pour emprunter de l'argent à différents particuliers; qu'à cet effet elle avait fabriqué et produit des lettres supposées de la reine ; qu'elle
(1 Le comte de Sinzendorff, que Marie-Thérèse désigne ici par une abréviation familière ( voir la note de la page 486, tome II ), et le baron de Koch séjoamaient en France pour rétablir leur santé. -- Le baron Jean Baptiste de Koch, fils du baron Ignace de Koch, secrétaire et homme de confiance de Timpératrice , s'était distingué comme militaire pendant la guerre de Sept ans. B devint lieutenant général en 1773. H mourut à Paris en 1780.
(2) n s'agit sans doute des fils de Jacques de Pistrich, conseiller auprès du gouvemement de la Basse- Autriche. L'impératrice faisait les frais de l'éducation en France de deux jeunes gens.
s'était faussement vantée d'avoir de fréquentes audiences de S. M., quoiqu'en efifet elle n'ait jamais été dans le cas d'approcher de cette auguste princesse ; qu'enfin elle s'était aussi munie d'im registre sur la couverture duquel étaient les armes de la reine, et qu'elle montrait ce prétendu livre de comptes pour éblouir les dupes auxquelles elle s'adressait. La facilité que l'on trouve dans ce pays-ci à faire croire aux apparences les plus absurdes avait si bien servi à ladite de Villers que, par ses stratagèmes, elle s'était procuré cent mille écus du sieur Bérenger, trésorier du duc d'Orléans, et une somme de 100,000 livres d'un banquier nommé Lafosse. Dans la recherche de toutes les menées de cette femme il s'y est trouvé beaucoup d'autres intrigues où nombre de gens fort connus seraient compromis, si le jugement final de cette criminelle était prononcé par les tribunaux ordinaires. Comme tout ce qui tient à la gloire de la reine doit être mis dans le plus grand jour, j'avais proposé à S. M. de faire porter le procès dont il s'agit en justice réglée ; mais les ministres du roi y ont répugné. Us insistent pour que la connaissance et le jugement de cette affaire soient réservés à une commission extraordinaire ; c'est particulièrement l'opinion du comte de Maurepas , et il se pourrait que ce dernier craignît que son neveu le duc d'Aiguillon ne se trouvât impliqué dans les machinations de cette de Villers, laquelle a eu une grande part à l'élévation de la comtesse du Barry. Si la coupable était jugée d'après les lois de ce pays-ci, elle pourrait être condamnée à la potence ; mais il est probable qu'elle sera enfermée dans une maison de correction pour le reste de ses jours. Son mari, qui d'abord avait été arrêté avec elle, a été remis en liberté sur les preuves qu'il n'avait eu aucune part aux menées de sa femme (1). D est à présumer que cette aventure, qui a fait assez de bruit dans Paris, sera annoncée dans les gazetins qui sont envoyés au dehors ; mais je doute que les nouvellistes en aient su les détails avec précision, et qu'ils soient dans le cas d'en rendre un compte exact.
Lorsque le roi monta sur le trône, le sieur Lieutaud, qui était son
(1) Les Mémoires de M™* Campan (chapitre VI) donnent quelques détails de plus sur cette affaire : le mari de cette femme avait une charge de trésorier de France ; mais ce fut par on nommé Saint-Charles, qui avait la charge peu importante d'intendant des finances de la reine, qu*eUe entra au château, et qu'eUe se procura des ordonnances signées par la reine d après lesquelles eUe imita son écriture.
médecin ordinaire, devint par droit premier médecin du roi ; mais il fut décidé en même temps que cette place passerait au sieur de Lassone (1) quand Lieutaud viendrait à manquer ; ce dernier approche de quatre-vingts ans (2). Lorsque cette disposition fut connue, on se donna beaucoup de mouvements pour décider la reine à se choisir d'avance un premier médecin dans le cas où le sien passât au roi ; on proposa un médecin de Paris nommé Bordeu (3), honame qui avait de la réputation dans son art, mais qui était reconnu pour un intrigant du premier ordre. La reine s'était laissé persuader sur ce choix avant que je n'en eusse eu la moindre notion ; mais ce même Bordeu étant mort subitement l'hiver dernier, je viens d'obtenir de la reine qu'elle gardera Lassone pour son premier médecin, quand même il occupera la même place auprès du roi. Je crois avoir par là effectué une chose d'autant plus utile que le dit Lassone est un fort honnête homme et très-sincèrement attaché à la reine. La position où il se trouvera un jour peut lui fournir bien des moyens de se rendre utile au service de sa souveraine, et j'ai tout sujet de croire qu'il n'en manquera aucune occasion.
Je vais reprendre le contenu de la très-gracieuse lettre de V. M., et j'observerai d'abord que ni le peu de succis de mes soins, ni les contrariétés qu'ils éprouvent , ne prendront jamais sur le courage et le zèle que j'employerai sans relâche au bien du service de la reine. C'est le plus précieux de mes devoirs envers V. M., qui daigne me combler de grâces, et d'ailleurs je suis personnellement si attaché à la reine que rien ne me coûte quand il s'agit de sa gloire ou de son bonheur. Cette auguste princesse, si intéressante par les qualités uniques de son esprit et de son caractère, serait sans reproche, si on la laissait à elle-même ; c'est à ses indignes entours qu'il faut s'en prendre, et je les combattrai jusqu'au dernier moment avec la même fermeté que je leur ai toujours montrée. L'abbé de Vermond reste jusqu'à présent ainsi que moi dans la même posture ; j'espère de conserver longtemps un secours qui m'est si nécessaire et auquel rien ne pourrait suppléer.
(1) Voir sur Lassone notre tome 1. page 437.
(2} Joseph Lieutaud, célèbre médecin, Tarait été de Louis XV ; Mercy se trompe sur son &ge, car il était né en 1708 ; il mourut en 1780; il a laissé un grand nombre d'ouvrages.
(3) Théophile Bordeu, d'une famille de médecins dont il fut le plus célèbre , a laissé en grand nombre d'ouvrages de médecine ; né en 1722, il mourut eu 1776.
Samedi dernier, je restai près de deux heures chez la reine, et j'eus tout le temps d'observer combien on avait travaillé à remplir son esprit de craintes et de soupçons , et à l'éloigner de toute confiance envers S. M. l'empereur. La reine, accoutumée à me montrer le fond de son &me, me dit à ce sujet des choses qui me révoltèrent au point que, sans garder le moindre ménagement, je fis une des plus terribles sorties que j'aie tentées contre les favoris et favorites, que je dépeignis les uns après les autres. Je ne pourrais pas exposer ici en détail à V. M. tous les propos que je tins en vivacité ; mais je ne crois pas avoir oublié une nuance ni un objet. La reine en fut très-émue, et l'audience finit de manière à me tranquilliser, par ce propos de S. M. : a Je vois combien vous m'êtes attaché; vous m'en avez tou- « jours donné des preuves et je les sens bien ».
La conduite de S. M. l'empereur vis-à-vis de son auguste sœur deviendra un point très-délicat, d'autant plus que, malgré ce que j'ai pu représenter à la reine, elle tiendra peut-être au projet de donner le change à l'empereur sur bien des objets ; mais si ce monarque daigne m'écouter, il sera éclairé sur tous les points les plus essentiels, tels que sont celui du goût immodéré pour le jeu, celui de l'influence des favoris et favorites et de l'abus qu'ils en font. Je m'expliquerai particu- Uèrement sur l'article le plus capital, qui est celui du peu de soin que la reine prend de se rapprocher du roi, de recueillir et d'augmenter les occasions d'être avec lui, et de penser à tout ce qui peut établir Tintimité du mariage; les négligences à cet égard deviendraient fatales à la longue. Je sais que, dans ce tourbillon pervers de la cour, il existe des misérables qui méditent sourdement le projet d'induire le roi au libertinage; je sais de plus qu'on a osé lui parler d une actrice de la Comédie française nommée Contât (1). Ces horribles tentatives n'ont produit aucun efi'et, et je suis moralement certain qu'ils n'en produiront jamais; cependant il faut que la reine y veille, et je ne lui ai rien laissé ignorer de ce que j'expose ici. C'est de quoi S. M. l'empereur sera également informé, et je mettrai tout en action pour réussir, dans une conjoncture si importante, à donner
(1) Loolne CSontat créa le rôle de Suzanne dans le Mariage de Figaro. Sa figure charmante ajoutait au snccéB que lui valait la perfection de son jeu. En 1798 elle fut arrêtée comme inspecte , et faillit être condamnée pour une lettre écrite quatre années avant, où elle ezpri- Buit le plaisir qu*eUe avait eu à apprendre en deux jours un rôle que la reine désirait lui Toir jouer. Elle mourut en 1813.
quelques marques efficaces de mon zèle, et de mon extrême désir que V. M. ait des sujets de satisfaction.
Je ne m'attends plus, pendant quelques semaines, à recevoir de V. M. que des ordres ostensibles, et je n'écrirai de rapports secrets qu'après le départ de S. M. l'empereur ; à cette époque je mettrai sous les yeux de V. M. les détails les plus exacts sur tous les points possibles.
On me mande de Marseille que le comte de Sinzendorff y est arrivé dans le plus triste état, et que les médecins désespèrent du rétablissement de sa santé. Celle du baron de Koch, sans être si mauvaise, reste toujours chancelante ; il y a quelquefois des lueurs d'apparences de pouvoir se rétablir, mais la moindre chose recule ses progrès; il peut exister longtemps dans cet état, mais il est fort douteux qu'il parvienne à recouvrer assez de santé pour vivre sans souffrances, et bien moins encore pour remplir les devoirs d'un état quelconque.
Paris, 18 avril. — Sacrée Majesté, J'ai rendu compte dans le temps à V. M. de toutes les tracasseries qu'avait occasionnées la survivance de la charge de premier-écuyer de la reine , accordée au comte Jules de Polignac, et je n'avais que trop bien prévu les suites de cet arrangement peu convenable et extorqué par l'ascendant d'une favorite. En effet, depuis cette époque, le service de la reine a souffert de toutes manières dans le département de ses écuries, soit par une augmentation très-considérable de dépense, soit par la mésintelligence qui n'a cessé de régner entre les deux chefs et leurs subordonnés. Le comte de Tessé avait cependant toujours conservé l'autorité majeure et presque exclusive dans radministration de la charge ; mais, excit é par l'humeur de sa femme , il vient de prendre le parti de s'absenter pour quinze mois, et d'employer ce temps à voyager en Italie. La reine, en daignant consentir à ce projet, observa avec toute raison que, pendant une si longue absence du chef, il fallait que son survivancier entrât dans ses droits et dans toute l'autorité attribuée à l'exercice de cette place , ce qui devint pour le comte de Tessé un nouveau sujet de mortification, et pour toute la famille de Noailles un motif de plaintes et de propos qui a produit
du scandale dans le public. L'aigreur en vint au point que le comte de Tessé et le comte de Polignac s'écrivirent des lettres piquantes, et peu s'en est fallu que la chose ne se terminât par une querelle d'honneur. Lorsque la reine me parla de l'ennui et des embarras que lui causait ce démêlé, je fis voir à S. M. qu'elle s'était préparée de longue main ces sortes d'inconvénients, et qu'ils ne feraient qu'accroître en tous genres aussi longtemps que la reine se li\Terait à des complaisances peu réfléchies envers les personnes qui s'emparent mo* mentanément de sa faveur, et qui savent en abuser d'une étrange manière en tout ce qui tient à leur intérêt particulier. Dans l'énumération de ces sortes d'abus, j'observai que la reine, en croyant avoir des volontés propres, n'en avait cependant dans le fait que celles qui lui étaient suggérées par ses entours, et j'en citai tant de preuves évidentes que S. M. en parut frappée. Elle ne put disconvenir qu'elle avait tout sujet d'être contente du respect et des soins avec lesquels les ministres du roi cherchaient à lui obéir et à lui plaire. Je rappelai les époques où la reine était très-satisfaite du comte de Mauxepas, du comte de Vergennes et du prince de Montbarey (l);jefis ^oir ensuite les motifs qui indisposaient maintenant S. M. contre ces mêmes ministres, motifs qui sont aussi étrangers à la reine qu'ils <;iennent de près aux intérêts personnels de ses favorites et favoris. J'en conclus que ces derniers se jouaient indignement de l'influence ^t du pouvoir de la reine, en faisant uniquement tourner à leur proflt ^e qui ne devrait servir qu'à la gloire et au bien de S. M. Toutes ces raisons furent écoutées avec bont^ , mais je reste toujours dans l'incertitude sur l'efiet qu'elles pourront produire.
Dans le courant de ce mois les occupations, ou pour mieux dire Jes amusements de la reine, n'ont varié ni dans leurs objets ordinai- ^^es , ni dans leur fréquence. S. M. est entièrement rétablie de son ^-hume, mais il lui est resté encore quelque indice d'obstruction à la ^*ate, son premier médecin y emploie des fondants légers, et n'a au- Cîune inquiétude sur ce principe d'indisposition aisé à dissiper, et qui menace d'ailleurs d'aucune suite fâcheuse. Le lundi de Pâques la eine est venue au concert spirituel (2) , un des spectacles de Paris
(1) Le comte de Montbarey, prince de l'empire depuis 1774 , avait été adjoint en 1776, ^'▼ec le titre de directenr de la gaerre, au comte de Saint-Germain, qu'il remplaça comme vuiiiistre en septembre 1777.
(2) Les concerts spirituels aTaient lieu dans une salle des Tuileries ; ils avaient été créés
qu'elle ne connaissait point encore. A l'ouverture des théâtres, S. M. s'est rendue successivement à l'Opéra, à la Cîomédie française et à la Comédie italienne. Elle a été accueillie partout avec de grands applaudissements de la part du public ; j'en ai été d'autant plus agréablement surpris que, depuis quelque temps, ce même public s'était occupé outre mesure à gloser sur le goût de la reine pour les jeux de hasard, et sur les inconvénients multipliés qui résultent à Versailles de ce dangereux amusement. On ne peut disconvenir que cette critique ne soit malheureusement trop fondée ; un nombre de gens attachés à la cour, les fenmies surtout, qui n'ont ni le désir ni les moyens de jouer gros jeu , s'y voient forcés pour plaire à la reine , et les plus intrigantes d'entre elles se procurent l'avantage d'attirer cette auguste princesse chez elles par l'appât d'un pharaon. Il en résulte tout« sorte de facilités et d'occasions prochaines à multiplier les sollicitations, à extorquer des grâces injustes , à inspirer des préjugés contre ceux auxquels on cherche à nuire, et à attiser l'esprit de parti ; d'ailleurs les veillées se prolongent, et, comme elles ne s'accordent point avec le goiU et le régime habituel du roi , il s'ensuit une différence trop frappante, et encore plus nuisible, entre le genre de vie du monarque et celui de son auguste épouse.
Le courrier mensuel m'ayant apporté le 10 les ordres de V. M. en date du 31 de mars, j'ai été sur-le-champ présenter les lettres adressées à la reine, qui a ressenti vivement toute la joie que devait lui causer la certitude d'embrasser bientôt S. M. l'empereur. J'ai toujours espéré que cette époque pourrait devenir d'une grande utilité pour la reine, et, d'après les hautes intentions de V. M., si l'empereur daigne me l'ordonner, je mettrai sous ses yeux im tableau si exact de l'état de toutes choses, que S. M. se trouvera à même de se décider sur les moyens qu'elle jugera à propos d'employer pour faire sur son auguste sœur des impressions utiles et durables.
Par une fatalité bien cruelle, je suis depuis deux jours atteint d'une
en 1725 par le musicien Philidor, et se donnaient régulièrement pendant le temps de Pâques et à certaines fêtes religieuses de l'annéei lorsque les théâtres étaient fermés. Us ne se composaient que de musique religieuse, ou de symphonies. Ces concerts, qui durèrent jusqu'en 1791, étaient dirigés en 1777 par le musicien Le Gros, et jouissaient d'une g^nde fareur auprès du public. Les mémoires de Bachaumont racontent cette séance du lundi de Pâques, l**" avril, à laquelle assista la reine. On choisit les morceaux qui ayaient eu le plus de succès dans les concerts précédents. La reine applaudit particulièrement une cantatrice italienne nommée Danzi.
maladie douloureuse qui me réduit à ne pas pouvoir me remuer. Des saignées abondantes ont, j'espère, coupé court à ce mal, et j'ose me flatter d'être sous peu de jours en état de suivre S. M. l'empereur.
Paris j 7 mai. — Sacrée Majesté, Le misérable état de santé oii je me trouvais lors du départ du dernier courrier m'a empêché d'accuser la réception de la très-gracieuse lettre de V. M. du 1 1 avril, et je me suis borné à écrire succinctement au secrétaire du cabinet baron de Fichier le peu que j'avais à lui mander dans ce moment-là.
Depuis le P' de ce mois, S. M. l'empereur a daigné me permettre d'être à sa suite (1). Ce n'est que par ce monarque que V. M. peut apprendre tout ce que sa présence ici a opéré et opère encore journellement d'intéressant par rapport à la reine. Quoique je me fusse à cet égard attendu à de bons effets , j'ose dire que ceux dont je suis témoin ont passé mes espérances. L'empereur a si parfaitement saisi et ménagé les moyens de faire une impression forte sur son auguste sœur que les idées qui lui sont présentées ne peuvent manquer de germer dans son esprit. Ce qu'il y a de très-heureux, c'est que la reine a été d'abord rassurée et confiante. S. M. attaque ses préjugés sans les brusquer, il expose des raisons précises, il en tire des conséquences d'après les exemples antérieurs, et, cette façon de convaincre n'admettant ni réplique ni échappatoires, le bon esprit de la reine se trouve subjugué.
Il n'est point encore possible de juger de l'effet que peut avoir produit la présence de S. M. Tempereur sur le roi. Les dispositions morales de ce prince étaient trop peu préparées pour que les objets , quelque frappants qu'ils soient, agissent sur lui avec une certaine promptitude et énergie. Il n'est pas douteux cependant que les conversations de S. M. l'empereur et le bon exemple qu'il présente en toutes choses , n'aient développé dans l'âme du roi quelques idées dont, par la suite, on reconnaîtra le fruit.
Le point d'utilité essentielle qui me paraît le plus avancé est celui de voir que la reine est plus persuadée par S. M. l'empereur qu'elle ne Ta jamais été ci-devant de la nécessité de se rapprocher du roi, de
(1) Jœeph II était arrivé à Paris le 18 avril.
ménager son affection, sa confiance, d'être avec lui le plus souvent possible , et de sentir enfin que cet article fondamental de conduite est celui qui doit décider à la longue de son crédit et de l'existence solide et durable de sa position.
J'ose espérer que les premières nouvelles nous apprendront l'entier et parfait rétablissement de la précieuse santé de V. M.
Versailles, 14 juin. — Madame ma très-chère mère, Il est vrai que le départ de l'empereur m'a laissé un vide dont je ne puis revenir ; j'étais si heureuse pendant ce peu de temps que tout cela me paraît un songe dans ce moment-ci. Mais tout ce qui n'en sera jamais un pour moi, c'est tous les bons conseils et avis qu'il m'a donnés et qui sont gravés à jamais dans mon cœur.
J'avouerai à ma chère maman qu'il m'a donné une chose que je lui ai bien demandée et qui me fait le plus grand plaisir : c'est des conseils par écrit qu'il m'a laissés. Cela fait ma lecture principale dans le moment présent, et si jamais (ce dont je doute) je pouvais oublier ce qu'il m'a dit, j'aurais ailleurs ce papier toujours devant moi qui me rappellerait bientôt à mon devoir.
Ma chère maman aura vu par le courrier qui est parti hier combien le roi s'est bien conduit dans les derniers moments que mon frère a été ici. En tout j'ose assurer à ma chère maman que je le connais bien et qu'il a été véritablement affecté de ce départ. Comme il n'a pas toiyours les formes pour lui, il lui est moins aisé de prouver à l'extérieur ses sentiments ; mais tout ce que j'en vois me prouve qu'il est bien véritablement attaché à mon frère et qu'il a beaucoup d'amitié pour lui. Dans le moment de ce départ où j'étais le plus au désespoir, le roi a eu des attentions et des recherches de tendresse pour moi que je n'oublierai de ma vie, et qui m'y attacheraient si je ne l'étais déjà.
Il est impossible que mon firère n'ait pas été content de la nation d'ici, car pour lui qui sait examiner les hommes, il doit avoir vu que, malgré la grande légèreté qui est établie, il y a pourtant des hommes faits et d'esprit, et en général un cœur excellent et beaucoup d'envie de bien faire. Il n'y a qu'à bien mener ; il en voit un exemple à cette heure dans la marine, dont il est très-
content, et dont, j'imagine, il rendra compte à ma chère maman. Je reçois dans Tinstant par la poste une lettre de ma chère maman. Quelle bonté que, dans le moment où elle a tant d'affaires, elle veut bien encore penser à mon jour de nom ! Cela me rend bien confuse. Elle veut faire des vœux pour mon bonheur ; ah ! le plus grand de tous est de la savoir contente de moi, de mériter toujours ses bontés et de pouvoir lui persuader que personne au monde ne Taime plus tendrement et plus respectueusement que moi.
Paris j lo juin. — Sacrée Majesté, Dans les premiers temps du séjour qu'a fait ici S. M. l'empereur, l'état de ma santé m'a obligé d'interrompre mes très-humbles rapports, et aussitôt que j'ai pu suivre S. M., je n'ai plus eu le temps d'écrire, de façon que je crois devoir aujourd'hui mettre sous les yeux de V. M. un journal détaillé de tout ce qui s'est passé depuis le 18 avril jusqu'au 31 de mai. Je ne pourrai me dispenser de répéter ici une partie de ce que renfermait le journal qui a été adressé à V. M. chaque jour de poste (1), parce que cette répétition est nécessaire pour lier un grand nombre de faits qui n'ont pu être insérés dans le journal susdit, qui a été rédigé dans le temps sous ma dictée.
Le 18 avril S. M. l'empereur arriva à sept heures et demie du soir, et daigna venir d'abord auprès de mon lit, où j'étais fort souffrant ; S. M. parut touchée du chagrin mortel que me causait mon état d'inaction; après des expressions remplies de bonté, elle monta dans son appartement (2), y soupa, revint à neuf heures auprès de moi, et y resta jusqu'à dix heures et demie. Pendant ce temps, sur l'ordre que Tempereur m'en donna, je lui exposai un tableau fidèle de tout ce qui allait passer sous ses yeux. Je m'attachai particulièrement à tout
(1) Ce jonmal, confié chaque jour à la poste, ne contient que le récit des actes extérieurs ^ publics du séjour de l'empereur à Paris. Les mémoires du temps fournissent, sur ces mêmes faits, d'abondants renseignements (Voir Bachaumont, la Corre*pondance de Métra, les Mémoires de M"« de Genlis, de M"* Campan, etc.). n n'en est pas de même des détails intuQcs que Mercj va nous donner ici sur les rapports entre Joseph II, Louis XYI et Marie- Antoinette ; ces détails n'ont pu être connus le plus souvent que par le témoignage direct ^ l'empereur ou de la reine.
(2) L'empereur, qui voyageait sous le nom de comte de Falckenstein, demeura, pendant son «éjoor à Paris, chez le comte de Mercj, au Petit-Luxembourg.